‹ Histoire des ArabesChapitre 40 sur 57 · LE MARDI · texte numérisé non relu

LE MARDI

ben 'Abd-el-'Aziz, le souverain pieux dont l’allure tranchait si fortement sur le ton général de la cour de Damas. Les Chi'ïtes admettaient que le Mahdi devait sortir de la descendance d’'Ali, et les Kéïsânites, entre autres, attribuèrent ce rôle à Mohammed, le fils de la Hanéfite, dont on disait « qu’il n'était pas mort, et ressusciterait pour pousser les Arabes avec son seul bâton ». Mokhtâr, fils d’Abou 'Obéïd, s’empara de cette idée, du vivant même de Mohammed, et souleva les populations (surtout les affranchis et les esclaves) en son nom, sans y être réellement autorisé, sous le règne de l’Oméyyade 'Abd el-Mélik, fils de Merwân. C’est cet agitateur qui avait pour doctrine que l’activité intellectuelle de Dieu est si puissante qu'il faut bien qu'il change d’idées à chaque instant, et que le devoir de ceux qui reçoivent ses inspirations est d’essayer de le suivre dans ses variations. Une table carrée ( korsi ), toute imbibée d’huile, trouvée chez un marchand d’huile d’olives, lui servit à rappeler à ses troupes l’arche d’alliance des Israélites et à en faire une promesse de victoire. Il annonçait à ses soldats que les anges viendraient à leur secours sous forme d’oiseaux: on prétend qu’il lançait, au moment opportun, des pigeons qui justifiaient sa prédiction aux yeux de ses adeptes. Malgré cette belle invention, ses troupes furent défaites; assiégé dans son propre palais, à Koùfa, il fut tué, au cours d’une sortie désespérée à la tète de dix-neuf hommes (ramadan 67 — avril 687) par les troupes de Moç'ab, frère d’ 'Abdallah lien ez- Zobéïr, l’anti-khalife de la Mecque, et gouverneur de l’ Iraq en son nom. Il s’était fait beaucoup d’ennemis en poursuivant à outrance les meurtriers d’el-Hoséïn, fils d’'Ali, parmi lesquels tombèrent de nombreuses victimes de vengeances particulières.

Malgré sa défaite, Mokhtâr conserva des partisans qui ne voulurent pas démordre de leur croyance en la qualité de Mahdi attribuée par lui à Mohammed le fils de la Hanéfite; et quand celui-ci disparut de la scène du monde, ces sectaires ne voulurent pas croire à sa mort et annoncèrent son prochain retour. On le croyait caché dans la vallée de Radwa, entre Yanbo' et Médine, d où il devait sortir un

jour, à la tète cle ses troupes de cavaliers. On prétendait que Mahomet avait indiqué le défilé des montagnes par où le Malidi devait passer; c’est là que se rassembleraient des armées pareilles aux flocons de vapeur dont se composent les nuages; certains Musulmans s’étaient établis dans cette région et y attendaient l’arrivée des derniers jours, semblables à cet original Anglais qui, il y a ùne quarantaine d’années, s’était installé dans les tombeaux qui encombrent la vallée du Cédron, au pied de Jérusalem, et y sonnait tous les matins de la trompette — dans l’attente du jugement dernier.

Les espérances de rénovation que la prédication 'abbasside avait fait naître en Perse, et que l’assassinat d’Abou- Moslim mettait à néant, s’incarnèrent dans l’idée d’un Malidi que l’on se plaisait à retrouver dans tout agitateur. Lorsque Sombâdh, qui appartenait à la secte de Mazdak, souleva ses partisans pour venger le meurtre d’Abou-Mosiim, il affirma que celui-ci n’était pas mort, avait échappé aux embûches du khalife el-Mançoûr, en invoquant le nom mystérieux de Dieu et en s’envolant sous la forme d’une colombe blanche; il s’était, retiré dans une forteresse de cuivre, d’où il allait bientôt sortir en compagnie du Malidi et de Mazdak, devenu le ministre du souverain des derniers jours. Pendant sept ans Sombâdh résista aux troupes envoyées pour le réduire.

Le onzième imàm des Chi'ïtes, descendant direct de Mahomet par sa fille Fâtima et son gendre 'Ali ben Abi- Talib, et de la lignée d’el-Hoséïn, el-Hasan el-'Askéri, avait laissé en mourant un fils âgé de six ans, Mohammed. Le khalife le tenait prisonnier à Hilla; il disparut à l’âge de douze ans, peut-être enlevé par le poison. Les Chi'ïtes ne voulurent pas croire à sa mort; ils prétendent encore aujourd’hui qu’il est retiré dans une caverne, et qu’il en sortira au temps marqué. Pendant longtemps il y eut des 'Alides qui, chaque matin, attendaient le retour du douzième imam, tellement ils étaient convaincus de son arrivée prochaine. Les plus riches d’entre eux sortaient de leurs bourgades à cheval et en armes, s’en allant à sa rencontre ; puis,

LE MAIIDI

après une longue attente, ils s’en retournaient, déçus dans leurs espérances, mais non découragés. Gela se passait à Kâchân en Perse, à la fin du cinquième siècle de l’hégire et du onzième de l’ère chrétienne, et nous est rapporté par le géographe Yâqoùt, qui avait eu entre les mains, à Merw, un ouvrage sur le chi'ïtisme écrit par un certain Abourl- 'Abbâs Ahmed Ibn-Bàbawéïh.

Au huitième siècle de l’hégire (quatorzième de notre ère), le voyageur maghrébin Ibn-Batoûta fut témoin à Hilla d’un curieux spectacle. Près du marché principal se trouvait une mosquée que l’on appelait le Méchehed ou mausolée du Maître de l’époque, c’est-à-dire du douzième imam caché, le Mahdi. Sur la porte de celte mosquée était un rideau de soie baissé. Chaque jour, cent habitants de la ville, revêtus de leurs armes et tenant à la main leurs sabres dégainés, se rassemblaient tard dans l’après-midi, après la prière de P açr, et se rendaient chez le commandant de la place. Celui-ci leur remettait un cheval ou une mule sellée et bridée, puis ils emmenaient l’animal en procession, en jouant des timbales, des trompettes et des cors. Arrivés devant la porte du sanctuaire, ils s’écriaient : « Au nom de Dieu, ô maître de l’époque, sors; car la corruption est apparue et l’injustice est grande! C’est le moment pour toi de sortir, afin que Dieu distingue par ton moyen ce qui est vrai de ce qui est faux. » Cette invocation, accompagnée de musique, durait jusqu’au coucher du soleil.

Les Çafawides, qui ont fait du chi'ïtisme une religion d’Etat en Perse, tenaient, dans leur palais d’Ispahan, toujours deux chevaux prêts à recevoir le Mahdi et son vicaire Jésus, lorsque le moment attendu serait venu ; à la fin du quatorzième siècle, Khodja-'Ali el-Mo’ayyad, dernier des princes Serbédariens de Sebzewar, avait agi de même. Lorsque Lamartine, voyageant en Syrie, alla visiter dans le Liban, en plein pays druse, la nièce de Pitt, lady Esther Stanhope, celle-ci lui montra deux juments qu’elle tenait dans ses écuries : l’une, baie, était ensellée naturellement et devait être la monture du Messie; mais elle ne dit pas au poète et diplomate français à qui était destinée l’autre

jument, la blanche : c’était celle du Mahci, qui, pour les Druses, est le khalife fâtimite el-Hakim bi-amrillah.

La même idée aida puissamment au triomphe des Fàtimites; 'Obéïd-Allah, le fondateur de leur empire, était surnommé le Mahdi; c’est sa venue qu’avait annoncée le missionnaire Abou-'Abdallah, quand il proclamait que les temps étaient proches, que le Maitre de l’époque allait paraître et subjuguer la terre, que le soleil allait se lever du côté du couchant. 'Obéïd-Allah avait été arreté par l’ordre des Aghlabites; son missionnaire marche sur la Tripolitaine, délivre le prisonnier, le fait monter à cheval et marche devant lui en annonçant l’arrivée du maître; le vendredi suivant, l’avènement du Mahdi est solennellement proclamé à la mosquée. Cependant quelques-uns restaient incrédules; le soleil continuait de se lever à la place habituelle, et un chéïkh osa un jour réclamer un miracle au Mahdi; il fallut supprimer son existence pour étouffer cette protestation. Après l’assassinat d’Abou- Abdallah, le Mahdi n’est plus qu’un souverain comme les autres.

Quand Mohammed ben Toumert revint du pèlerinage de la Mecque avec sa doctrine religieuse et philosophique, il commença par annoncer l’arrivée du Mahdi et finit par se dire le Mahdi lui-même. Les Maçmouda, auxquels il appartenait, le crurent et formèrent le noyau de Farinée qui porta au pouvoir son disciple 'Abd-el-Mou’min, le fondateur de la dynastie des Almohades.

Les Berbères continuèrent à attendre la venue du Mahdi; ils croyaient qu’il paraîtrait dans quelque province éloignée,, dans quelque localité à la limite des pays habités, tels que le Zâb, l’Afrique propre ou le Soûs-el-aqçà au Maroc. Ibn- Khaldoùn, en ses Prolégomènes , a signalé ces gens d’une intelligence bornée qui se rendent à un couvent fortifié (ri bât) situé à Massa dans le Soûs et y demeurent avec l’espérance de voir le Mahdi s’y manifester et s’y déclarer roi. Ce couvent était placé dans le voisinage du territoire des Gédâla, un des peuples qui portaient le lithâm « voile » à la façon des Touareg; on s’imaginait que le Mahdi appartiendrait à ce peuple, ou que celui-ci se soulèverait pour soute-

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