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CHAPITRE XXXV

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La poésie anté-islamique. — La poésie arabe est née au désert. Un ermite du Sinaï, saint Nil, a entendu les Arabes improviser des chants quand ils rencontraient une source à la suite d’une longue journée de marche. Des chansons populaires conservaient le souvenir de hauts faits guerriers; quand on avait, par hasard, battu les troupes romaines de Palestine, on célébrait cet événement par des hymnes, ainsi que le dit Sozomène. Le conducteur de la caravane, en tête de la longue file de chameaux, trompait son ennui par un chant nommé hiclâ au rythme duquel les bêtes de somme étaient sensibles. Le devin, le savant (chair) que l’on consultait dans les affaires graves, avait le pouvoir redoutable de lancer des sorts sur l’ennemi; et ce pouvoir redoutable se traduisait sous une forme poétique, celle de la satire, hidjâ , arme terrible qui faisait frissonner sous la tente les vieux guerriers, victimes des impudents sarcasmes et des injures sanglantes du sorcier. D’abord en simple prose rimée, la satire prit une forme prosodique lors de l’invention du mètre radjaz , le plus simple et le plus ancien de tous. Enfin la création de centres civilisés et l’établissement de cours royales sur les confins perso-romains et sous l’influence des deux empires rivaux donnèrent à la poésie arabe son essor définitif grâce à l’invention de la qaçîda.

Ode dithyrambique, dont le but principal, bien qu’artistement dissimulé, était de conquérir les bonnes grâces du

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personnage auquel elle était adressée et d’obtenir la gratification magnifique, récompense des efforts du poète, la qaçîda est la forme classique par excellence de la poésie anté-islamique; elle l’est restée pour toute la littérature postérieure et domine, de son élégance souveraine, les petits poèmes et les chansons populaires, qui devaient plus tard fleurir à foison. Les tableaux qui s’y déroulent sont rangés suivant un ordre invariable: le poète chante d’abord la mélancolie des campements abandonnés rencontrés sur sa route et reconnaissables aux traces laissées sur le sol; il se lamente et rappelle le souvenir de l’amie partie avec sa tribu à la recherche de pâturages frais. Une transition naturelle l’amenait à parler de sa belle, des tourments que cause l’amour, des voyages pénibles à travers le désert sans eau, ce qui introduisait ordinairement la description de la monture qui lui permettait de franchir ces longs espaces; enfin les louanges adressées au grand personnage visé par le poème qu’on était venu lui apporter terminaient heureusement ce monologue d’une centaine de vers environ.

La cour de Hîra était naturellement le but du pèlerinage profane des poètes, car ils y trouvaient bon accueil. Nâbigha Dhobyânî, originaire des environs de la Mecque, y avait vécu sous el-Moundhir IV; il n’échappa pas à la colère du successeur de celui-ci, No'mân Abou-Qàboûs, qui lui reprochait d’avoir traité trop librement la reine dans les vers qu’il lui avait adressés; chassé'de la cour, il alla trouver les Ghassânides dans la région de Damas; plus tard il rentra en faveur, mais il quitta définitivement les bords de l’Euphrate, pour rentrer dans sa tribu, quand les Sassanides dépossédèrent les Lakhmides de leur royaume. Dans cette même ville de Hîra on put voir, dans l’entourage d’cAmr ben Hind, un autre poète, 'Amr ben el-'Abd, plus connu sous le surnom de Tarafa; il était le neveu de Djérir ben 'Abd-el-'Ozzà, auquel sa description de la mouche bleue qui furète avait valu le sobriquet de molalcimmis : langue de vipère, il fut mis à mort, sur des instructions secrètes qu’il portait lui-même, à la façon de Bellérophon, par le gouverneur du Bahréïn. 'Abid ben el-Abraç, de la tribu d’Asad,

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atteignit un âge avancé et périt sacrifié par Mounclhir, fils de Mâ-es-sémâ, sur le tombeau de deux courtisans jadis enterrés vivants sur un ordre donné dans l’emportement d’un accès de colère.

Hondodj, plus connu sous le surnom d’Imrou-oul-Qaïs, était fils de Hodjr, roi d’une tribu relevant du groupe de Kinda, qui fut tué lors d’une révolte des Banou-Asad. Son fils, qui jusque-là, par punition, avait mené la vie de berger paissant les troupeaux du roi son père, alla chercher les moyens de récupérer le trône paternel; il laissa ses armures à la garde du prince de Téïmâ, Samau’al ben 'Âdiyâ, en son château d’el-Ablaq, et se rendit à Constantinople auprès de l’empereur Justinien, qui, sur les indications des Ghassânides, pensait à utiliser ses services sur la frontière perse ; après un long séjour, il reçut le titre de phylarque de Palestine, mais il ne jouit pas de cet honneur, car il mourut à Angora, sur la route du retour, empoisonné pour avoir eu le tort de séduire une princesse de la cour impériale. On dit que c’est lui qui, le premier, établit des règles fixes pour la poésie.

'Antara, fils de Cheddâd, dont le nom s’est conservé sous la forme apocopée d’Antar dans le roman populaire que les conteurs récitent encore à l’intérieur des cafés de l’Orient, fut le héros de la tribu d’'Abs et son défenseur; il|piait mulâtre, sa mère étant une esclave abyssine ; sa valeur personnelle le mit au premier rang. Il périt dans une lutte contre la tribu de Tayy, et sa mort mit fin à la longue et terrible guerre qu’avait soulevée la rivalité du cheval Dâhis et de la jument Ghabrâ.

Quelquefois le don poétique passait à toute une famille, comme c’est le cas pour Zohéïr ben Abi-Solmâ, ses deux sœurs et son fils Ka'b ben Zohéïr, l’un des panégyristes de Mahomet. Zohéïr se distingue de ses contemporains par le caractère sérieux de ses vers, leur tendance morale; il avait des scrupules de conscience; il détestait les louanges mensongères; il refusait de plagier ses confrères; enfin il évitait d’employer des mots rares et inintelligibles, ce qui le met tout à fait à part pour son époque, l’emploi de vocables

étranges, empruntés à certains dialectes ou môme à des langues étrangères étant fréquent, pour frapper la mémoire des auditeurs. S’il n’était pas hanîf , il aurait mérité de l’être, et, à ce point de vue, il a peut-être préparé les voies du Prophète, qui avait pour lui la plus profonde estime.

A la tribu de Témim appartenait 'Alqama ben 'Abda, que l’on surnommait el-Fahl « l’étalon », et sur le compte de qui couraient de nombreuses légendes. On a surtout retenu de lui une comparaison de la chamelle qui lui servait de monture avec l’autruche qui arpente les dunes de ses longues échasses, et une description des squelettes blanchis qui marquent les routes du désert.

Les grammairiens ont formé plus tard, avec des œuvres choisies de ces poètes, divers recueils ou anthologies, dont le plus célèbre est sûrement celui qui est universellement connu sous le nom de Mo'allaqât « les suspendues », dénomination qui a fait croire que ces poèmes étaient, pour leur faire honneur, suspendus aux murs de la Ka ba ; mais il y en a encore d’autres, plus ou moins répandus, tels que les deux Hamâsa ou « recueils de bravoure », celui d’Abou- Temmâm et celui d’el-Bohtori.

Les écumeurs des routes commerciales, les brigands qui couraient les grands chemins des sables, les détrousseurs de voyageurs isolés, comptaient aussi des poètes dans leurs rangs. L’exercice avait développé à l’extrême leurs facultés physiques; ainsi Thâbit ben Djâbir el-Fehmî, surnommé Téabbata-Gherran « celui qui porte le mal sous son bras », forçait les gazelles à la course et entendait à de grandes distances la marche des ennemis. La terreur qu’il répandait était telle qu’il n’avait qu’à dire : « Je suis Téabbatta-Cherran » pour voir toute résistance cesser, bien qu’il fût de courte taille et malingre. Ses descriptions de ghonles ou djinns femelles peuvent faire croire qu’il avait des hallucinations. Chanfarà « le lippu » dépassait les chevaux au galop. Il avait fait le serment de tuer cent ennemis, mais, surpris dans une embuscade, il périt après avoir mis à mal quatrevingt-dix-neuf victimes. Le sort se chargea de tenir le serment ; abandonné sans sépulture, son squelette fut trouvé

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plus tard par un de ses adversaires, qui, par mépris, décocha un coup de pied au crâne dénudé et se fit ainsi une blessure mortelle.

Une qualité fort prisée des Bédouins est la générosité, se traduisant par une large hospitalité. 'Orwa benel-Ward, qui appartenait comme 'Antara à la tribu d’cAbs, recueillait les pauvres qui n’avaient pas réussi leur coup de main et rentraient bredouilles. Plus illustre encore est Hâtim, de la tribu de Tayy, qui ne pouvait résister au plaisir de sacrifier ses chameaux pour nourrir ses hôtes ; un jour même, il distribua à des confrères qui passaient tout le troupeau que son grand-père lui avait donné à garder; celui-ci ne lui pardonna pas ce méchant tour.

Avec Méïmoûn ben Qaïs, surnommé el-A'chà, nous arrivons à une catégorie de poètes qui introduisirent en Arabie les idées religieuses dérivées du grand courant judéo-chrétien. El-A'cha était monothéiste; il admettait la résurrection et le jugement dernier; il avait pour ami P évêque de Nedjrân, avec lequel il entretenait des rapports, étant né dans le Yémâma, tout au midi duNedjd, et allait acheter du vin chez les 'Ibâds ou chrétiens de Hîra ; il avait été sûrement influencé par ces relations. Aussi était-il tout préparé à célébrer. la mission de Mahomet; elle lui paraissait devoir amener le triomphe des idées qui lui étaient chères.

Une figure étrange, récemment mise en lumière, de ces temps éloignés est Ümayya ben Abi’ç-Çalt, né à Tâïf. Ses poésies roulent en général sur des sujets religieux ; il est, encore plus qu’el-A'chà, un propagateur des idées judéochrétiennes à travers la péninsule; mais à la différence de celui-ci, qui admit la vocation du Prophète comme véritable, il ne voulut jamais pactiser avec la nouvelle religion et mourut païen. Il a consacré une élégie à chanter les morts tombés, du côté des Qoréïchites, à la bataille de Bedr. Quelques-uns de ses poèmes, traitant de légendes bibliques, offrent une telle analogie d’expressions avec certains passages du Qorân qu’on a été naturellement conduit, non seulement à voir en lui un précurseur du Prophète, mais même à croire à une influence directe, bien qu’inconsciente des

deux côtés, sur la rédaction de ces passages. Il n'était pas chrétien, car il interdisait l’usage du vin; il portait néanmoins un cilice par mortification et peut être considéré comme un liant f , un de ces ascètes qui prétendaient suivre la religion d’Abraham et se retiraient parfois dans les montagnes pour y méditer, comme les solitaires d’Egypte.

Un grand nombre de femmes étaient poétesses, mais elles bornaient en général leur talent à la composition et à la récitation des élégies funèbres ( marthiya ). C’est la fonction des pleureuses aux funérailles, rite certainement très ancien et que l’on retrouve dans diverses contrées, qui les avait amenées à donner à leurs voceri une forme tout à fait littéraire; on mit par écrit ces compositions dès que la connaissance de l’écriture commença à se répandre dans les villes, c’est-à-dire fort peu de temps avant Mahomet. Ce qui distingue ce genre de composition, c’est qu’après la célébration des vertus du défunt, la vaillance et la générosité, il se termine par un appel à la vengeance. La plus célèbre de ces auteurs populaires était Tomâdhir, plus connue sous le sobriquet d’el-Khansâ qui fait probablement allusion à un défaut de son visage, car c’est l’épithète que l’on donne à la femelle du bœuf sauvage, au museau écrasé.

Le Qoran. — Le livre sacré des Musulmans est le premier en date des monuments de la prose arabe. Il est composé dans le dialecte du Hedjâz, avec l’adjonction d'un certain nombre de mots étrangers, hébreux, araméens, éthiopiens, désignant certaines idées nouvelles ; c’est tout naturel, puisque Mahomet était Mecquois et que son auditoire fut d’abord recruté parmi ses concitoyens, puis parmi les Médinois; mais ce qui est plus étrange, c’est que la langue arabe classique, celle qui s’est répandue sur une grande partie de la terre, qui s’est substituée aux parlers locaux en Mésopotamie, en Babylonie, en Syrie, en Egypte, à Malte, dans l’Afrique du Nord et dans l’Espagne du moyen âge, et est encore la langue savante du monde musulman tout entier, représente un dialecte différent de celui dans lequel a été révélé le Qorân ; pour expliquer ce phénomène, il faut admettre que la grande majorité des conquérants

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n’appartenait pas à la province du Hedjaz, et fut surtout levée dans les régions du centre, c’est-à-dire le Nedjd et la contrée où nomadisaient les grands groupes de Tayy et de Témim. Aussi fut-on obligé, de très bonne heure, d’écrire des commentaires pour expliquer les expressions du Qoràn et des hcidîth devenues inintelligibles en dehors de laMecque et de Médine.

Quoi qu’il en soit, le Qoràn devint le point de départ d’une immense production littéraire en prose dont il fournissait le premier modèle, et que nous résumerons brièvement; mais auparavant, comme les seules œuvres conservées de l’époque des premiers khalifes et de la dynastie des Oméyyades sont encore des compositions poétiques, les autres ayant disparu dans les tourmentes ou ayant été fondues dans des compilations plus récentes, nous jetterons un coup d’œil rapide sur l’activité littéraire des régions ouvertes à la nouvelle culture par les rapides conquêtes du premier siècle de l’hégire.

La poésie a l’époque musulmane. — El-Akhtal fut le chantre qui célébra les exploits des Oméyyades; il était chrétien et relevait de la tribu de Taghlib, établie en Mésopotamie bien qu’originaire du Nedjd. Sa réputation de satiriste était déjà fort bien établie lorsque le khalife Yézid Ier, fils de Mo'âwiya, cherchant quelqu’un pour composer des diatribes pouvant aider au but politique poursuivi et aller combattre jusqu’en pleine Arabie les velléités de résistance des partisans des Ançàrs et de ceux de la famille d’'Ali, se le vit indiquer par Iva'b lien Djoaïl; ce qu’il y a de curieux, c’est que ce "dernier était la principale victime des épigrammes d’el-Akhtal, étant de la même tribu et poète attitré du clan; pour que celui-ci ait fait taire son ressentiment, il fallait que le génie de son adversaire lui parût supérieur au sien propre; ce désintéressement ne se serait pas produit dans l’ancienne société païenne; il y avait donc quelque chose de changé en Arabie. El-Akhtal, appelé à la cour de Damas, y conserva coram populo la croix qu’il portait habituellement sur la poitrine; et quand 'Abd-el-Mélik tenta de le convertir à l’islamisme, il répondit qu’il accepterait si on le dispensait du jeûne du ramadân et si on l’autorisait à continuer de

boire du vin ; il comparait l’appel à la prière au braiment d’un âne.

Férazdaq, au contraire, était un musulman convaincu, ce qui ne l’empêchait pas de se livrer au libertinage le plus éhonté qui n’avait de limite que sa poltronnerie; il fut pour cela exilé de Médine. Il était né àBaçra; partisan des Alides, il fut mis en prison, à un âge avancé, pour avoir célébré Zéïn el-'Âbidin. Ses démêlés avec son confrère Djérir, originaire du Yémâina, les satires par lesquelles ils se sont combattus, sont restés célèbres et ont fourni matière à de longues discussions grammaticales dans les cercles litté-

raires de Bagdad.

Ces trois grands poètes, hardis manieurs de langage, ont contribué à rendre malléable le rude métal dont avaient été forgées les poésies anté-islamiques. Ce sont là de grands noms ; à côté d’eux, on peut citer les poésies aimables d’un Qoréïchite, 'Omar ben Abi-Bébî'a, fort compromettantes pour la vertu de quelques grandes dames de la Mecque, ce qui lui valut la mésaventure d’être conduit enchaîné jusqu’à Damas pour y comparaître devant le rigide 'Omar II. 'Abdallah ben Qaïs er-Rouqayyât était partisan de l’anti-khalife 'Abdallah ben Zobéïr et accompagna Moç'ab, frère de celuici, dans sa mission en 'Irâq. Ghaïlân ben 'Oqba, surnommé Dhou’r-Romma, était un imitateur des procédés des anciens poètes, et ses poésies furent longtemps admirées à cause de l’art avec lequel il employait des expressions rares et précieuses.

Un nouvel élément s’introduit alors dans la vie littéraire de la langue arabe, c’est l’élément iranien. D’un esprit subtil et délié, apte à se plier à toutes les disciplines, le Persan que rien ne rattachait au passé, si ce n’est des souvenirs historiques déjà bien vagues, adopte avec ferveur la langue de ses nouveaux maîtres et y transporte ses habitudes d’esprit. Ziyâd ben Soléïmân, surnommé el-A'djam, n’avait pas su vaincre des difficultés d’élocution inconnues au groupe iranien et particulières aux langues sémitiques : il n’articulait pas la lettre 'a in, il ne savait pas se servir de Y h du gosier, il prononçait mal le çad emphatique; mais il était

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né poète, et quand il récita l’élégie où il célébrait la mort de Mohalieb ben Abi-Sofra, il fut admiré de tout le monde. Il en fut de môme pour Ismâ'il ben Yasâr, patriote chauvin, qui ne craignit pas de vanter les mérites des Persans à l’encontre des Arabes, et qui réussit à se faire jeter dans une pièce d’eau par le khalife Wélid : il en fut retiré juste à temps pour être exilé dans le Hedjaz. La prononciation de l’Indien Abou-Atâ Aflah ben Yasâr était tellement mauvaise et inintelligible, qu’il en était réduit à faire réciter ses panégyriques par un esclave barbarin doué d’un excellent organe. Poète aux gages des Oméyyades, il vécut assez pour voir ses protecteurs vaincus, pourchassés, traqués.

Le khalife Wélid, qui n’admit pas que les Persans subjugués relevassent la tête, était un artiste; compositeur de musique, il dansait au son du tambour de basque; il buvait du vin pendant le pèlerinage de la Mecque, et la première personne qu’il manda près de lui, à son arrivée dans la ville sainte, fut le chanteur Yahya. Auteur de chansons bachiques il suivit en ce genre 'Adi ben Zéïd, le chrétien de Hira, et fut le précurseur d’Abou-Nowâs.

Les 'Alides, privés de tout pouvoir politique, de toute reconnaissance de leurs prétentions, trouvèrent un panégyriste dans la personne d’El-Koméït, qui savait l’histoire des guerres de l’Arabie et célébrait les exploits de la race de Modar. Ses convictions lui valurent d’être emprisonné : il obtint son pardon pour avoir fait l'éloge de Mo'àwiya.

C’est encore à un Persan d’éducation arabe, Hammâd ben Sâboûr, surnommé er-Ràwiya « le citateur par excellence », que l’on doit la transmission de la plupart des poèmes antéislamiques : par malheur, il était poète lui-même, dénué de scrupules, et il a été accusé de mêler ses propres vers à ceux des anciens poètes. Il était d’une mémoire prodigieuse et savait des milliers de vers anciens ; mais comme il jouissait d’une confiance médiocre, il était bien difficile de distinguer ses propres élucubrations de celles qu’il avait recueillies de la bouche des Bédouins. Cette constatation jette beaucoup de discrédit sur l’authenticité des anciens monuments poétiques de la langue arabe.

A partir du moment où les 'Abbassides choisissent Bagdad pour leur capitale, à la limite des territoires ethnologiques et linguistiques des Sémites et des Aryens, l’empire des khalifes se transforme, se civilise et prend l’aspect d’un État nouveau. La cour de Damas était purement syrienne ; celle de Bagdad va devenir internationale, mais soumise aux Persans, qui vont lui fournir des administrateurs en attendant de la dominer complètement. L’influence de l’Iran sur la littérature arabe, à partir de ce moment, est complète et va forger, avec la langue des tribus du désert, un instrument souple, d’un mécanisme merveilleux, qui sera, pour le moyen âge et jusqu’à nos jours, le véhicule de la pensée philosophique, scientifique et littéraire de l’Orient musulman.

La poésie se fait plus légère. Il n’y a plus à célébrer la vie de caravane; les sujets s’offrent plus nombreux et plus variés. Mouti' ben Ayâs était originaire de la Palestine; ses œuvres se distinguent par l’élégance de l’expression et la profondeur du sentiment; mais il en a composé de fort libres, car il était débauché. Abou-Dolâma Zend ben el- Djaun, nègre abyssin, était un bouffon qui joua le rôle de fou de cour auprès des rois. Effronté, mais spirituel, il avait réussi à faire passer ses propos les plus acérés. Persan d’origine, aveugle de naissance, Bachchâr ben Bourd, malgré sa laideur et son défaut d’éducation, provoquait l’admiration dès qu’il ouvrait la bouche ; son génie naturel se refusait à polir longtemps le vers; aussi ses compositions avaient-elles l’air d’être improvisées, bien que la pureté delà langue qu’il parlait se rattachât aux vraies traditions du désert. Merwân ben Abi-Hafça était le fils d’un juif et d’une Arabe ; à Bagdad, il couvrit de louanges El-Mahdî et Hâroun er-Rachîd et satirisa les 'Alides.

La poésie amoureuse revendique Ibn el-Ahnaf, descendant d’Arabes alliés à des Iraniens; il faisait partie de la cour de Hâroun er-R.achid, il avait de grandes manières et était fort poli; on prisait la grâce et l’élégance de sa diction. La capacité la plus puissante de cette époque est Abou-Nowâs, poète bachique et lyrique, dont la mère était d’origine persane.

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Pour étudier le bon arabe, il voyagea dans le désert pendant un an. Son talent était beaucoup plus varié que celui de ses devanciers, car il a composé dans tous les genres et môme, dans sa vieillesse et à titre de repentir d’une vie de débauche, dans le genre dévot. Un autre amateur des amphores pleines du vin que fabriquaient les mazdéens et les chrétiens, c’est Moslim ben el-Wébd, que Ilaroûn er-Rachicl s’était amusé -à appeler Çari el-ghawâni « la victime des belles ». Fils d’un tisserand, il menait une vie de bohème et manquait souvent de gîte pour passer la nuit; ses amours étaient de qualité inférieure, mais son imagination les recouvrait du voile de l’idéal. Son style classique ne l’empêchait pas de trouver et de populariser des métaphores nouvelles. D’esprit trop distingué pour s’abaisser à l’insulte, il resta inférieur à ses adversaires. Abou’l-'Atàhiya Isma'il ben Qâsim,qui avait d’abord composé des vers dans sa boutique de marchand de jarres, métier qu’il exerçait au bazar, était véritablement un maître de la poésie; car il ne s’embarrassait pas des mètres prosodiques et en a même inventé quelques-uns de nouveaux ; il se considérait comme supérieur à toute règle. Il écrivait avec une extrême facilité. Déplus il affectait de se servir d’expressions simples et à la portée de tout le monde, de manière à être compris parle peuple; ses poésies sont des sortes de sermons en vers sur l’instabilité des choses de ce monde.

Deux poètes s’occupèrent de rechercher et de recueillir les fragments de poésie conservés des auteurs anté-islamiques, Abou-Temmâm et el-Bohtorî. Le premier, dont le nom propre était Habib ben Aus,fils d’un droguiste chrétien des environs de Tibériade, avait beaucoup voyagé dans sa jeunesse; reçu à la cour d’el-Mo'taçim et retenu à Hamadan par les neiges, il y fit la connaissance d’un érudit, qui lui montra sa bibliothèque : de là naquit l’idée qui l’a rendu célèbre, celle de la compilation du Hamâsa « livre de 'vaillance ».Le second, Wélid ben 'Übéïd,né àManbidj dans la Syrie du Nord, vécut à Bagdad en qualité de panégyriste d’el-Motawakkil; il fut le protégé d’Abou-Temmàm et suivit son exemple en compilant, lui aussi, un Hcimâsa.

L’établissement à Alep de la dynastie des Hamdanides,

simple vassale des khalifes, détermina un certain nombre de poètes à s’attacher à Ja fortune de Séïf-eddaula, et parmi ceux-ci il faut compter l’un des plus célèbres auteurs arabes, Moténebbi. Fils d’un porteur d’eau, il devait ce surnom, « celui qui se prétend prophète », à ce que, dans son adolescence, il avait entrepris de fonder une nouvelle religion; mais Lou’lou’, gouverneur de Homs pour les Ikhchidites, le mit vite à la raison. Sa défaite le sacra poète. Novateur, il trouva autant de détracteurs que d’admirateurs : ses compositions étaient d’ailleurs remplies d’expressions rares et recherchées, il cultivait l’accumulation d’images hétéroclites. Il contribua beaucoup à faire verser la poésie dans l’ornière de la boursouflure et du gongorisme. Dans la famille même de Séïf-eddaula, Abou-Firâs el-Hamdânî passa sa vie à combattre les troupes romaines d’Asie Mineure ; fait prisonnier à la chute de Manbidj, il resta six ans en captivité et charma ses loisirs forcés en écrivant de nombreuses élégies; ses poésies respirent la lutte et les combats; elles offrent peu d’appareil pédantesque.

La Syrie vit naître un peu plus tard, à Ma'arret-en-No'mân, un poète qui était à la fois philosophe et même libre penseur, Abou’l-'AIà el-Ma'arrî. La variole l’avait rendu aveugle étant enfant. A l’imitation du Qorân, il avait écrit un livre, pastiche du livre sacré, dont on disait qu’il ne produisait pas l’impression de l’œuvre révélée; mais son auteur objectait qu i! aurait le même effet si on le laissait lire pendant quatre cents ans sur les chaires des mosquées. Ses vers sont magnifiques, ses pensées profondes et en général pessimistes.

L’Égypte enfin, au treizième siècle, fournit à la littérature un certain nombre de noms connus. Le plus grand est certainement 'Omar Ibn el-Fûred, dont les poésies mystiques ont été universellement admirées. L’extase des çoûfis est le sujet de ces compositions; l’amour de la Divinité, le désir de se réunir à elle par l’anéantissement de la personnalité humaine, la recherche de l’ivresse intellectuelle et physique, sont décrits en tableaux magnifiques au moyen d’une langue colorée et d’expressions enflammées. Chéref-eddin Mohammed el-Boûçiri a écrit une ode sur le manteau du Prophète

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( qaçîdat el-Bo irdo) dont la popularité est loin de s’éteindre. Béhâ-eddin Zohéïr et Ibn-Matroûh étaient deux amis : ils appartenaient tous deux à l’administration égyptienne, ce qui ne les empêcha pas d’être deux poètes fort élégants.

Là Sicile avait donné Ibn-Hamdis etl’Espagne Ibn-Zéïdoûn, Ibn-Guzman qui allait de ville en ville promener ses panégyriques et éleva à la dignité de mode littéraire la poésie populaire dite zadjal , Ibn-Sahl, israélile converti, qui pratiquait le mowachchcih, autre genre de poésie populaire.

Après la prise de Bagdad et jusqu’à la rénovation de la littérature au dix-neuvième siècle, quelques noms de poètes surnagent encore, Çafi-eddîn el-Hillî, le maître des jeux de mots et des tours de force; Ibn-Hidjdja, Ibn-Façllallah el- 'Omari de Damas, magistrat, historien et géographe non moins que poète classique et populaire; 'Abd-el-Ghanî de Naplouse, mystique charitable qui fut considéré comme un saint.

La prose littéraire. — La pro-se élégante et rimée, la seule prose littéraire que les Arabes aient jamais connue, naît en Orient au dixième siècle avec les prônes d’Ibn-Nobâta qui était prédicateur à Alep, du temps de Séïf-eddaula. Une grande partie de ces sermons traite de la guerre sainte ; on était en effet, dans la Syrie du Nord, tout près du théâtre des longues guerres par lesquelles, avec des vicissitudes diverses, les Musulmans et les Grecs du Bas-Empire se disputaient les confins de la Cilicie.

Abou-Bekr el-Khârizmi est un épistolier, neveu de l’historien Tabari et d’origine persane, comme celui-ci; il composa aussi des satires, qui lui valurent de nombreuses disgrâces; mais ce sont ses Rèsâïl , lettres en prose rimée sur tous les sujets de littérature possible, qui lui ont valu sa renommée.

Bédi' ez-Zémân el-Hamadhâni, reprenant une idée dont on trouve le germé dans les compositions d’El-Djâhizh, créa le genre des Maqâmat ou Séances littéraires, au commencement du onzième siècle. Il ne quitta jamais la Perse, son pays d’origine; les Séances furent composées à Nichâpour, dans le Khorasan. C’est dire combien la langue arabe avait, par la

conquête, pénétré le territoire iranien; le génie de la race s’était réfugié dans la poésie; à cette même époque Firdausi résume l’histoire légendaire de son pays dans l’immortel Livre des Rois (Châh-Nâmè). Les Séances sont des historiettes assez courtes, où la trame est voilée sous la richesse de l’expression, qui en fit la fortune; car chaque mot exige un commentaire grammatical et lexicographique. Le héros en est un seul personnage, inventé de toutes pièces, et que l’on retrouve dans toutes sortes de situations extraordinaires. Le chef-d’œuvre de ce genre est le recueil composé, une centaine d’années plus tard, par el-Harîri, qui était de Baçra. La trame est la même que celle des séances de Hamadhâni, mais le vocabulaire est encore plus riche et plus développé.

La grammaire. — Elle était née de bonne heure sur les bords de l’Euphrate. Le contact avec des peuples de race et de langue différentes convertis à l’islamisme avait fait toucher du doigt la difficulté qu’il y avait à leur enseigner la lecture et l’intelligence du livre sacré. De l’interprétation du Qorân naquit, à Baçra, la grammaire arabe. 'Isa ben 'Omar eth-Thaqafi fut le maître de Khalil et de Slbawéïh. Le premier était un Arabe de T'Oman ; il découvrit les règles qui régissent la prosodie en entendant le marteau d’un forgeron retomber sur l’enclume à intervalles rythmés et composa un dictionnaire où les mots étaient rangés suivant l’ordre phonétique d’émission des consonnes, en commençant par le 'ciïn. Sibawéïh était d’origine persane; sa codification des règles de la grammaire est connue sous le titre de Kitcib ou Livre par excellence. Qotrob, le loup-garou, ainsi nommé par son maître Sibawéih parce qu’il était le plus matinal de ses élèves, a laissé entre autres un ouvrage lexicographique sur les racines trilitères ( el-Mothallath ). El-Açmâ'i était un Arabe de Baçra, d’une érudition étonnante, d’un piétisme exagéré qui lui enlevait toute hardiesse dans l’explication des difficultés du texte du Qorân. Il a composé, entre autres, un Livre des chevaux (. Kitâb el-Khéïl ) où il énumère les noms donnés à toutes les parties du corps de l’animal, avec citations à l’appui. El-Mobarrad réunit, sous le titre de K dm il

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ou traité complet de lexicographie, une masse de renseignements d’une érudition profonde sur tout ce qui concernait les Arabes. Ibn-Doréïd, en outre d’un dictionnaire, a écrit le Kitâb el-Ichtiqâq (Livre de l'étymologie), qui est un lexique généalogique des noms des tribus arabes.

A la tête de l’école rivale, celle cleKoûfa, avait brillé El- Kisâï, précepteur des deux khalifes El-Émin et El-Ma’moûn, auquel Khalil avait conseillé d’aller étudier le pur langage chez les Bédouins. El-Mofaddal ed-Dabbi s’occupa de collectionner les vers des anciens poètes et les proverbes.

Les deux écoles de Baçra et de Koùfa disparurent au bout de quelque temps; Bagdad attirait à elle les savants, et l’enseignement s’y donna exclusivement. C’est là qu’on vit professer Ibn-Qotéïba, à la fois théologien et historien, qui combattit le développement des idées philosophiques se répandant à la suite de la traduction, du syriaque en arabe, des œuvres de la philosophie grecque ; et Abou-Hanifa ed-Dînawarî, d’un savoir encyclopédique, qui, d’origine persane, introduisit dans son Livre des longues histoires ( el-Akhbâr et-Tiwâl ) des fragments de l’épopée iranienne, en y joignant un récit des luttes du khalife 'Ali, déjà légendaires, contre ses compétiteurs.

C’est èn Perse qu’El-Djauliarî conçut l’idée de son grand dictionnaire, le Çahâh, mais il alla étudier à Bagdad et entreprit des voyages en Babylonie et dans le désert de Syrie pour compléter ses connaissances. On sait que ce dictionnaire est rangé alphabétiquement selon l’ordre des dernières lettres radicales, disposition conservée depuis et qui a l’avantage de faciliter les recherches pour les textes difficiles ou mal écrits, ou pour l’identification des vers des poètes au moyen de la rime.

La fondation de l’université Nizhâmiyya par le grand ministre des Seldjouqides, Nizhâm el-Molk, concentra encore plus à Bagdad l’enseignement de la grammaire et des sciences connexes. On y vit Ibn el-Djawâliqi étudier les mots étrangers empruntés par l’arabe et les locutions vicieuses, Ibn-Hamdoûn rassembler les éléments de son anthologie historique et philologique, Ibn ed-Dahhân ensei-

gner la métrique, Ibn el-Anbâri expliquer les mystères delà langue arabe ( Asrâr e/-' Arabiyya), el-'Okbari se servir de son habileté en arithmétique pour résoudre les difficultés juridiques du partage des successions.

La Perse fournit à la grammaire arabe le compilateur Abou-Mançoûr eth-Tha'ûlibi, de Nichâpour, auteur du Y alîmal ed-dahr , anthologie des poètes contemporains, et des Lcitâif el-Macirif , recueil d’anecdotes et de renseignements curieux ; er-Râghib el-Içfahâni, auteur du Mohâdarât el- Odabâ . anthologie de prose et de vers rangée suivant l’ordre des sujets ; el-Méïdâni, qui a laissé un grand recueil de proverbes ; ez-Zamakhcharî, dont le long séjour à la Mecque lui valut le surnom de Djâr Allah (voisin de Dieu), qui écrivit, sous le titre de Kechchâf , un vaste commentaire du Qorân, et sous ceux de Naivâbigh el-Kalim et d’Atwâq ed-Dhahab , des recueils de proverbes et d’apophtegmes moraux. Le Kurdistan donna à la fois trois Ibn-el-Athir : le théologien Medjd-ed-Dîn, le littérateur Diyâ-eddin Fakhrel-lslâm, auteur d’études d’esthétique et de critique littéraires réunies sous le titre d ’ el-Mathal es-Sâïr , et l’historien 'Izz-eddîn, dont le Kârnil fi’l-târîkh est un résumé de l’histoire universelle, fait d’après Tabari et continué jusqu’à son époque.

Bien que né à Jaen en Espagne, c’est en Syrie qu’Ibn- Mâlek composa ses ouvrages dont le plus connu est YAlfîyya, poème didactique en mille vers pour apprendre par cœur les règles de la grammaire.

Les sciences coraniques. — Une des principales sciences coraniques est l’étude des traditions du Prophète. Le Qorân ne pouvant prévoir tous les cas possibles de la vie sociale, il fallut avoir recours à l’interprétation ou aux solutions données par l’éditeur responsable, par Mahomet. Les paroles dont il a laissé le souvenir s’appellent hadîlh. On chercha de bonne heure à les réunir, mais à mesure qu’on les recherchait, on en créait de nouveaux. Les savants jurisconsultes entreprenaient de très longs voyages à la poursuite de la tradition authentique; ils en recueillaient de toute main, de toute provenance. Le nombre en était devenu formidable.

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Pour mettre de l’ordre dans cet effroyable fatras, on eut recours à des procédés critiques, et comme l’esprit juridique s’était fort développé, le procédé critique qui se présenta le premier à l’esprit fut celui de l’enquête judiciaire; on fit comparaître des témoins auriculaires, on utilisa l’examen de moralité prescrit par la loi canonique, et l’on tâcha de certifier l’authenticité des traditions par la véracité des témoins. Seulement ceux-ci étaient morts ; on admit, pour critérium de la véracité, une chaîne ininterrompue de traditionnistes remontant jusqu’au Prophète, ou tout au moins jusqu’à son entourage immédiat, ses femmes, ses affranchis, ses compagnons ; une fissure dans cette chaîne suffisait à la rendre suspecte ; l’enquête de moralité fit rejeter un certain nombre de témoins. Tel est le crible auquel on passa l’ensemble des hadîth, qui constitue la Sonna ou coutume de l’Envoyé de Dieu.

Dès le neuvième siècle, un Persan d’origine, el-Bokhârî, établissait le code des traditions par la publication du Çahîh (le livre authentique). 11 passa seize ans à parcourir les États musulmans, les villes saintes, l’Égypte. A son retour à Bokhara,il rapportait avec lui une masse de six cent mille traditions, dont il choisit seulement sept mille deux cent soixante-quinze pour les faire figurer dans son code. El- Bokhâri, qui s’était préparé à ce travail en composant à Médine un traité des traditionnistes dignes de foi et en écrivant un commentaire du Qorân, est resté le plus grand docteur de la loi, et les licidilh qu il a admis dans sa rédaction sont passés articles de foi.

A la même époque, Moslim écrivait aussi un autre Çahîh ; les deux traditionnistes étaient amis intimes, et el-Bokhâri défendit son compagnon contre les injustes persécutions que lui réservaient les théologiens. Quatre autres om rages complètent le Corpus juris islamici : ce sont les Sonan (coutumes) d’Abou-Dâoud, originaire du Sidjistan, celles d’en-Nasâî, celles d’Ibn-Mâdja et le Djâm'i d’et-Tirmidhi. Qn remarquera que ces auteurs sont tous d origine iranienne, ou tout au moins nés en Perse. Le recueil d’Abou- Dàoud ne contient que les traditions qui ont un intérêt pour

la jurisprudence ou les règles rituelles; après avoir eu le plus grand succès, il finit par être tout à fait négligé. Celui d’en-Nasâî est remarquable par les subtilités de la casuistique qu’il a poussées dans les plus petits détails des rites, touchant l’impureté personnelle, la qualité de l’eau des ablutions, etc.; c’est un vaste formulaire de cette science. L’autorité de celui d’Ibn-Mâdja, de Qazwîn, a toujours été très faible, à cause de l’incertitude des traditions qu’il renferme. Le Djâmi d’et-Tirmidhi est une encyclopédie qui marque la différence des écoles de jurisprudence et permet de suivre les raisonnements par lesquels ces écoles se sont séparées les unes des autres.

Le Mousnad d’ed-Dârimi de Samarqand, les Soncin d’ed- Dàraqotnî, rédigées en Egypte à la demande de l’Ikhchidite Kàfoùr, les ouvrages du même genre et parfois du même titre d’el-Baïhaqî, d’Ibn-Mâkoula, d’Ibn el-Qaïsaranî, cl’el- Farrà el-Baghawi, d’Ibn-en-Nadjdjàr, du qâdi 'Iyàd ben Moûsa, né à Ceuta (le même qui a écrit une célèbre biographie de Mahomet, ech-Chifâ ), forment le développement naturel de la science du hadîth.

En même temps que l’étude des traditions, la science du droit évoluait ou plus exactement la connaissance de la jurisprudence ; car les Musulmans ne sont guère parvenus à dégager, de l’ensemble des faits concrets qui ont été l’objet de décisions juridiques, les principes directeurs qui auraient pu former la base d’un enseignement doctrinaire. Tout d’abord le juge avait eu la faculté de se décider d’après ses propres lumières et son sentiment de la justice ; mais la suite des temps accumulant des décisions qui risquaient d’être contradictoires, on dut bientôt songer à rassembler ces éléments épars pour en faire des corps de doctrine, et il se créa alors quatre grandes écoles à la fois théologiques et juridiques qui ont subsisté jusqu’à nos jours: les Hanéfites, les Malékites, les Chafé'ites et les Hambalites.

Les Hanéfites tirent leur nom d’Abou-Hanifa No'man ben Thâbit, surnommé le grand imam. Petit-fils d’un esclave persan, il naquit à Koùfa en 699 et y exerça le métier de marchand drapier. Son professeur de droit, Hammâd ben

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Abi-Soléïman, lui avait enseigné la solution des cas embarrassants et non prévus par le Qorân ou la tradition au moyen de l’application de l’analogie ( qiyâs ) à la jurisprudence ; c’est resté la règle de son école. Son élève, Abou-Yoûsouf, a mérité le surnom de second imam. Il était également de Ivoûfa, mais appartenait à une famille d’origine arabe ;il fut qâdi à Bagdad. Son principal effort consista à restreindre l’emploi de l’analogie, dont Abou-Hanîfa avait peut-être abusé, et à s’appuyer davantage, dans les cas douteux, sur les traditions du Prophète. Il forma, lui aussi, un élève,. Mohammed ech-Chéïbânî, qui alla entendre à Médine les leçons de Mâlek ben Anas et fut quelque temps qâdi de Raqqa. El-Marghinâni, qui mourut en 1197, est l’auteur d’un manuel qui a eu le plus grand succès dans le monde musulman, intitulé Hidâya (direction) ; il a été commenté en arabe, en persan et en turc.

Mâlek ben Anas venait en effet de fonder à Médine, où il était né, une école de jurisprudence, écho fidèle de la tradition conservée dans la capitale même du Prophète, qui eut la fortune d’être adoptée par tout l’Occident musulman, l’Espagne et l’Afrique du Nord. Son ouvrage, le Mowatta\ est le coutumier de Médine, et l’usage de cette ville doit, mieux que tout autre, nous reporter au temps même du Prophète et de la première époque du développement de la société musulmane; mais il était moins susceptible d’évolution que les raisonnements sur lesquels repose la doctrine d’ Abou-Hanîfa, et il est possible que le droit malékite entre pour quelque chose dans l’arrêt de développement de la société musulmane si sensible dans l’Afrique du Nord : il est figé dans des formules peut-être trop rigides, en tout cas trop anciennes. Son élève 'Abd er-Rahmân ben el-Qâsim, mort au Caire, a rédigé un manuel de droit malékite sous le titre de Modawwana, qui fut revu et corrigé, sous la dictéo de l’auteur, par Sahnoûn, qâdi de Kairouan.

L’imam ech-Châfé'î, Mohammed ben Idrîs, avait passé toute son enfance dans la tribu des Ilodhéïlites et contiibué à fournir à El-Açmâ'ï les données qui permirent au grammairien de constituer le recueil de leurs poésies anté-

islamiques. Après avoir étudié auprès de Mâleketde Mohammed ech-Chéïbânî, il se rendit en Egypte où il mourut; son mausolée, au Vieux-Caire, est un sanctuaire vénéré. Il emprunta à l’école d’Abou-Hanîfa la doctrine de l’analogie et la réduisit à des règles pratiques.

Les Chaféites, dont la doctrine avait eu beaucoup de succès en Perse avant que cepays passât ouvertement au chi'ïtisme, sont encore nombreux en Egypte et dans les Indes néerlandaises. C’est à leur rite qu’appartenait le grand docteur de la science politique, el-Mâwerdî, né à Baçra en 974, qui fut grand juge à Bagdad, et a montré, dans son livre des Règles Impériales ( el-Ahkâm es-Soltdniyya ), ce qu’aurait dû être, si on avait appliqué les principes du droit musulman, l’Etat rêvé par les juristes. Abou-Ishâq ech-Chirâzî, né à Firoûz- Abâd en 1003, a laissé, sous le titre de Kitâb et-tanbîh (Livre de l’avertissement), un traité de droit chafé'ïte qui a été imprimé àLeyde pour les besoins des musulmans de Java.

'Abd-el-Mélik el-Djowéïnî est plus connu sous le surnom d’imam el-Haraméïn (l’imam des deux villes saintes), parce qu’il avait professé pendant quatre ans à la Mecque et à Médine. Il était de Nichâpour dans le Khorasan. Son influence a été considérable ; son principal ouvrage, le Nihâyei el-Matlab, n’a jamais été publié ; il existe en manuscrit à la bibliothèque khédiviale du Caire.

Abou-Zakariyâ en-Nawawi fut professeur de traditions à Damas, où il mourut en 1278. Son manuel de jurisprudence, Minhâdj et-tâlibîn , son Taqrîb , introduction à l’étude des traditions, son Tcihdhîb el-Asmâ , dictionnaire biographique destiné à fixer l'orthographe des noms propres, sont tous des ouvrages classiques.

Ibn-Hambal naquit à Bagdad, en 780, d’une famille originaire de Merw dans le Khorasan. Il reçut des leçons d’ech- Châfé'i avant que celui-ci partit pour l’Egypte. Son école est une réaction ; il rejeta les lumières personnelles du jurisconsulte et chercha exclusivement la base du droit dans les traditions du Prophète. Les Hambalites furent toujours très fanatiques, et les Wahhâbites, le dernier rejeton de leur doctrine aux époques contemporaines, ne le leur cèdent

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en rien sous ce rapport. L’étroitesse de leur esprit les empêcha de gagner beaucoup de partisans ; ils sont aujourd’hui fort peu nombreux.

Une école actuellement disparue, celle des Zhâhirites ou partisans du sens extérieur ( zhâhir ) du Qorân et de la tradition, a eu quelque faveur au moyen âge, surtout au Maghreb et en Espagne; son succès en Perse, dans l’Inde et dans l’ Oman ne fut que d’une courte durée. Elle avait été fondée par Abou-Soléïman Dâoud ben'Ali, né à Koûfa en 815 d’une famille originaire d’Ispahan. Chez lui, toute analogie, toute citation de l’autorité d’un imam furent absolument répudiées pour s’en tenir exclusivement à l’apparence extérieure du texte.

Le plus grand nom de l’école zhâhirite est peut-être celui de l’Espagnol Ibn-Hazm, dont la famille était originaire de Perse. Né à Cordoue en 994, il occupa divers postes élevés de l’administration et écrivit une histoire des religions sous le titre à1 El-Fiçal fin-nihal ; on n’a pas encore publié son Ibtâl el-qiyâs w’er-raï (Destruction de l’analogie et de l’examen spéculatif), qui est l’exposé de la doctrine zhâhirite, non plus qu’une anthologie de poésies amoureuses.

II «y a eu, il y a encore des chi'ïtes arabes ; ceux de Perse ne rentrent pas dans le cadre de ce travail. Au Yémen, la secte des Zéïdites s’est maintenue jusqu’à nos jours. Un certain nombre de manuscrits, relatifs à leur doctrine, ont été rapportés par Glaser, l’explorateur du Yémen.

Leurs docteurs sont peu connus et n’ont, d’ailleurs, exercé aucune influence sur le reste du monde musulman : Abou-Tâlib Yahya el-Bothàni, surnommé Nâtiq bil-haqq (qui parle par la vérité), mort en 1033 ; Ibn Abi-Nedjm, mort vers 1165; 'Abdallah ben Zéïd el-'Ansi, qui vivait vers 1233; l’imàm el-Mançoûr-billah, mort en 1217.

Il y a encore des Motawâlis dans les montagnes de la Syrie, sur le versant ouest du Liban et dans la plaine de la Béqâ'. Les Fâtimites n’ont laissé aucune trace en Égypte en dehors de quelques monuments.

Parmi les imamites purs, on peut compter le chérif el- Mortadà, mort à Bagdad en 1044, qui fut (lui ou son frère

Ràdi) l’auteur du Nehdj-el-Bélâghci , recueil d’apophtegmes attribués par lui à 'Alî, et que les Chi'ites considèrent sérieusement comme l’écho des traditions remontant au gendre du Prophète. Nedjm-eddîn Dja'far el-Hilli, dit el-Mohaqqiq (l’examinateur), mort en 1277, a compilé le grand code chi'îte intitulé : Charciï el-islâm , traduit en entier par A. Querry.

Les Khâridjites, ces Vieux-Musulmans qui ne reconnaisaient comme règle que la parole de Dieu et se refusaient à admettre, pour la désignation de l’imam, d’autre base que l’élection, ont des représentants, sous la forme de la secte ibâdite, dans l’Oman, à Zanzibar et dans l’Afrique du Nord (le Mzab en Algérie, l’ile de Djerba en Tunisie). Ils ont un corps de doctrine, que l’on a commencé à étudier.

La théologie dogmatique. — Le besoin d’argumenter contre les juifs et les chrétiens, qui ne se faisaient pas faute, armés de leurs textes, d’attaquer les principes de la religion dominatrice, la nécessité de défendre l’orthodoxie contre les sectes dissidentes qui pullulaient à l’occasion des troubles politiques, firent naître la théologie dogmatique ( kélâm ). Abou’l-Hasan 'Ali el-Ach'ari, né en 873 à Baçra, était devenu mo'tazélite ou rationaliste en suivant les leçons du fameux El-Djobbâï, qui professait dans la ville même où Wâçii ben ‘Ata avait fondé cette secte ; vers quarante ans, la lumière se fit tout à coup dans son esprit et il retourna à l’orthodoxie. Lui et deux de ses contemporains, Abou-Mançoûr el- Mâtourîdî, né dans un faubourg de Samarqand, et Abou’l- Léïthes-Samarqandi, développèrent considérablement l’étude de la théologie, pour répondre aux objections parfois victorieuses des Mo'tazélites et défendre, par une argumentation pressante, la tradition exégétique contre les attaques redoutables des rationalistes.

La gloire de constituer définitivement la théologie musulmane était réservée à un des plus grands penseurs du moyen âge, un Persan, Abou-Hâmid Mohammed, né à Ghazûla, près de Toits, dans le Khorasan, et désigné pour cette raison sous l’appellation ethnique de Ghazâli, qu’il a rendue célèbre. Né en 1059, il étudia à Nichâpour auprès de l’Imâm

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el-Haraméïn. Le ministre Nizhâm el-Molk ne tarda pas à le distinguer et l’envoya professer à l’université qu’il venait de fonder à Bagdad. Au bout de quatre ans, Ghazâli se livra à des pratiques ascétiques, se lança dans l’étude du mysticisme, puis il rentra dans sa ville natale. Son chef-d’œuvre est Vlhyâ ’oloûm ed-dîn (Revivification des sciences de la religion), qui est le code de la morale et de la théologie musulmanes. L’admiration des mahométans lui fit décerner unanimement le titre de Hodjdjat el-Islâm (l’argument décisif de l’islamisme). C’est de lui que Soyoùti a dit : « S’il avait dri y avoir un prophète après Mahomet, c’aurait été sûrement Ghazâli. »

Le catéchisme musulman a été formulé par 'Omar en- Nasafi, mort en 1142, tandis que les écoles philosophiques, les sectes hérétiques et les religions non musulmanes étaient étudiées par Mohammed ech-Chahrastânî, mort en

Les mystiques. — Ghazâli avait quelque temps penché vers le mysticisme, puis il l’avait abandonné pour revenir à la théologie orthodoxe, mais le grand mouvement du çoufisme n’en continuait pas moins son cours. Les çoufis rattachent leur origine à un ancien traditionniste et commentateur du Qoran, el-Hasan el-Baçri ; nous avons de nombreuses citations où il figure, nous n’avons plus ses ouvrages. DhoiVn-Noûn l’Égyptien, Djounéïd, d’une famille de verriers de Néhawend, el-Hoséïnben Mançoûr el-Hallâdj, qui marcha au supplice en criant: « Je suis la vérité suprême ! » (c’est-àdire Dieu même incarné) sont les noms de saints qui brillèrent au neuvième siècle. Au début du onzième, el-Qochaïri, professeur châfé'ite de hcidîth à Bagdad, Abou-Ismâ'ïl el- Héréwi, Tâdj el-Islâm Ibn-Khamîs, qâdi d’une bourgade sur l’Euphrate, composèrent des traités sur le mysticisme. Le Chéïkh 'Âdi ben Mousâfir, de la tribu kurde des Hakkâri, fonda un ordre religieux et s’établit dans les montagnes à l’orient de Mossoul, où il est enterré et où les Yézidis vont en pèlerinage, car ils l’ont adopté pour leur saint principal ; il a écrit quelques poésies, qui nous ont été transmises sous l’apparence de l’arabe vulgaire.

'Abd-el-Qâdir el-Gilâni, né dans le Gilân, au sud de là Caspienne, fonda l’ordre religieux des Qàdiriyya, répandu dans tout le monde musulman; il passa sa vie à Bagdad, où il était venu étudier auprès de professeurs hanbalites, et y mourut ; son tombeau est un des monuments de la ville. 11 a composé, vers le milieu du douzième siècle, un certain nombre d’ouvrage sur sa science favorite.

On doit encore quelques compositions de même nature à Chihâb-eddin Sohrâwerdi, surnommé Cheikh macjtoùl (le chéïkh assassiné) à cause de sa fin malheureuse, ayant été exécuté, sous le soupçon d’hérésie, par ordre d’el-Mélik ezh- Zhâhir, un des fils de Saladin. Sa doctrine éclectique, fortement influencée par le Chi'itisme, avait été appelée par lui «illuminisme» ( hikmei el-ichrâq). Abou-Madyan Cho'aïb ben el-Hasan, que les Musulmans d’Algérie vénèrent sous le nom de Bou-Medin, el-Djilyâni, Espagnol établi à Damas, el-Âmidi de Samarqand, Nedjm-eddin Kobrà de Khiva, écrivirent au cours du douzième siècle des traités divers qui nous amènent à parler du grand mystique du commencement du treizième, Mouhiy’ddin Ibn el-'Arabi. Né à Murcie, il étudia à Séville : à l’âge de trente-six ans, il quitta l’Espagne pour n’y plus jamais revenir; il parcourut l'Orient, le Hedjaz, l’Asie Mineure ; il mourut à Damas en 1240. Mystique d’une fantaisie désordonnée, il a écrit deux cent quatre-vingt-neuf ouvrages, dont cent cinquante existent actuellement dans les bibliothèques cataloguées. Son chefd’œuvre est le Fotoûhcd el-Mekkiyyé (Bévélations de la Mecque) en douze volumes ; le Foçoûç el-Hikam (Mosaïque de préceptes) est fort répandu; étant à la Mecque en 1201, il y a composé des poésies où l’on a voulu voir le cantique de l’amour charnel, imputation dont il s’est défendu.

L’histoire. — L’étude des traditions a conduit tout naturellement à des recherches sur la biographie du Prophète. A Médine, Mohammed ben Ishàq s’était fait une grande réputation par la connaissance de tout , ce qui était relatif aux souvenirs de l’Envoyé vénéré; mais les inimitiés qu’il s’y était attirées le contraignirent à se rendre à Bagdad qui venait d’être fondée et où il mourut en 768. La plus grande

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partie de son livre, rédigé à la demande du khalife El-Mançoûr, a été insérée par Ibn-Hichâm dans son Sîrat er-Rasoûl (Biographie du Prophète).

El-Waqidi avait fait le commerce des grains à Médine ; ruiné, il se rendit à Bagdad où on lui procura une place de qâdi. La partie de son Kilâb el-Maghâzî qui nous est parvenue a été publiée, mais en outre son nom est constamment cité dans les anciens ouvrages d’histoire, dont il est une des principales sources. Son secrétaire Ibn-Sa'd, après avoir mis en ordre l’ouvrage de son maître, trouva encore le moyen d écrire les biographies de tous les contemporains de Mahomet; son livre est actuellement en cours de publication à Berlin sous la direction de M. E. Sachau.

A côté de l’histoire générale, on s’occupe, à cette môme époque (commencement du neuvième siècle), de rédiger l’histoire particulière de chaque ville ; El-Azraqi et El-Fâkihî rassemblent les documents qui leur permettent de constituer l’histoire de la Mecque ; mais nous n’avons plus celles de Médine, de Baçra, de Koûfa, de Wâsit, de Mossoul, des villes de la Perse ; la suite des ans les a fait disparaître. Il a surnagé toutefois une Histoire des savants de la Tunisie par Abou-Bekr el-Mâlild et un volume de V Histoire de Bagdad par Ahmed ben Abi-Tâhir Taïfoûr.

Grâce au Dictionnaire géographique de Yâqoût, nous avons une grande partie du curieux traité qu’Ibn-el-Kelbî avait consacré aux idoles des anciens Arabes; nous sommes ainsi renseignés quelque peu sur le paganisme détruit par Mahomet. De même El-Bélâdhorî et Tabarî nous ont conserve des fragments de la grande histoire d’El-Médâïni. Le surnom de ce dernier indique qu’il était originaire d’el-Médâïn (Ctésiphon), mais ne préjuge rien relativement à son origine, tandis que les deux premiers étaient iraniens de race. L 'Histoire des conquêtes musulmanes du premier et les Annales du second sont des documents de la plus haute valeur, dont la publication et l’étude ont permis de renouveler complètement l’histoire des premières années de l’islamisme, sur lesquelles on ne possédait auparavant que des résumés de date fort postérieure.

Si nous n’avons plus YAkhbâr ez-Zamân et le Kitâb el- Ausat de Mas'oûdi, nous en avons du moins le résumé dans son Tanbîh ufèl-ichrâf (l’Avertissement et la révision) : l’histoire anecdotique nous est fournie par le Moroûclj edh- Dhahnb (titre traduit par Prairies d'or) qui renferme une foule de renseignements sur la vie sociale et la civilisation durant les premiers siècles de l’hégire. Il se complète admirablement par le Kitâb el-Aghâni (le Livre des chansons) d’Aboû’l-Faradj el-Içfahâni, qui, à propos des poésies arabes mises en musique et chantées, traite abondamment de la vie du désert et des villes avec une merveilleuse richesse de détails qui en font un monument incomparable.

Le patriarche melkite d’Alexandrie, qui était un médecin chrétien du nom d’Eutychius, mais portait le surnom arabe de Sa'îd ben el-Batrîq, écrivait vers ce temps une histoire universelle sous le titre de Nazhm el-Djauhar.

L’immensité de la littérature arabe à ces anciennes époques, dont il ne reste aujourd’hui que des débris, nous est prouvée par le Fihrist (catalogue) d’Abou’l-Faradj en-Nadim, libraire à Bagdad (988). Les renseignements qu’il fournit sur la biographie des auteurs, sur l’origine de l’écriture,, sur diverses religions et sectes, en font un guide des plus, précieux.

Les provinces qui, les unes après les autres, échappaient à l’autorité du pouvoir central, eurent leurs historiens pour transmettre à la postérité les hauts faits des fondateurs de dynasties. Nous avons, à propos de l’Espagne, donné plus haut quelques indications sur Ibn-el-Qoutiyya. En Perse, el- 'Otbi consacra à la gloire du sultan Mahmoûdle Ghaznévider surnommé honorifiquement Yémîn-ed-daula, un panégyrique célèbre par l’éclat de son style, qui s’appelle 1 e Kitâb el-Yémînî.

Saladin eut trois biographes remarquables, le Persan Âlouh 'Imâd-eddin, dit El-Ivâtib el-Içfahâni (le secrétaire d’Ispahan), Béhà-eddin d’Alep, et Abou-Châma. Les deux premiers étaient élèves de l’université Nizhâmiyya, et entrèrent dans les services administratifs, où ils eurent une fortune diverse jusqu’au moment où le grand prince les distingua.

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Le troisième tirait son surnom cl’une envie noirâtre qu’il avait sous le sourcil gauche ; il était de Damas, et écrivit, sous le titre de Kitâb er-Raudatèïn[ le Livre des deux parterres), l’histoire de Saladin et de son prédécesseur Noûr-eddîn Zerigîjle dernier des Atabeks.

Un auteur qui nous a transmis de curieux détails sur la ■vie en Syrie à l’époque des Croisades, c’est Osàma Ibn-Monqidh, d’une famille princière établie à Chaïzar sur l’Oronte. Il nous a laissé sa biographie écrite par lui-même, dans laquelle on rencontre des études de mœurs d’animaux saunages, fruit de l’observation d'un chasseur passionné.

ld Histoire des Almohades dnAbd-el-Wahid el-Merrâkochî, le grand Dictionnaire biographique d’Ibn-Khallikân, qui comprend les hommes célèbres de l’islamisme à l’exclusion de ceux qui ont vécu au premier siècle, le livre des noms patronymiques [Kitâb el-ansâb ) d’es-Sam'âni, l’histoire de Damas d’Ibn-'Asâkir, celle d’Alep par Kémâi-ecldin Ibn-el- ‘Adim, celle du Yémen par 'Omâra, sont les principaux monuments qui furent édifiés à cette époque (fin du douzième et commencement du treizième siècle). 'Izz-ecl-din Ibn-el- Athir, l’un des trois frères de ce nom, tira des Annales de Tabarî, en les élaguant par sa propre critique, les éléments de sa chronologie complète ( el-Kâmil fit-lârîkh ) qu’il continua jusqu’à son époque en même temps qu’il donnait, sous le titre d 'Ousd el-Gliâba (les Lions de la forêt), un dictionnaire biographique très étendu des compagnons du prophète. Deux chrétiens écrivent aussi en arabe des histoires universelles, Georges El-Makîn, fils d’un moine défroqué, et Abou’l-Faradj Bar-Hebræus, fils d’un médecin juif converti de Malatia, qui prit le nom de Grégoire quand il fut nommé évêque d’une bourgade voisine de sa ville natale.

Au quatorzième siècle, Ibn et-Tiqtaqa voulut écrire un traité de politique en ajoutant l’histoire des ministres à •celle des Khalifes, et dans cet ordre d’idées il rédigea le Fakhrî , dédié au gouverneur de Mossoul Fakhr-ed-din ; ce traité s’étend jusqu’à la conquête mongole. Abou’l-Fédâ descendait d’une famille éyyoubite qui avait possédé la principauté de Hamaen Syrie ; ses propriétés lui furent restituées

par el-Mélik en-Nâçir, sultan d’Égvpte, en 1310 ; Historien et géographe, il abrégea Ibn-el-Athir en le continuant jusqu’à son époque et condensa en tableaux ( Taqwîm el-Boldân ) les renseignements qu’on avait de son temps sur la connaissance des pays musulmans. L’Égyptien Nowaïri écrivit une encyclopédie d’où l’on a tiré plusieurs histoires particulières ; Ibn-Séyyid-en-Nàs, né au Caire de parents originaires de Séville, s’occupa de la biographie de Mahomet ; Ibn-el- Wardi abrégea l’histoire d’Abou’l-Féda ; Chems-eddin ed- Dimachqi composa une cosmographie, Chems-eddin edh- Dhahabi une histoire de l’islamisme en même temps qu’il elassait les lecteurs du Qoràn dans ses Tabciqât el-hoffâzh; Ibn-Châkir el-Ivotobi continua et compléta Ibn-Khallikân ; Khalil ben A'ibek eç-Çafadi écrivit, entre autres, un dictionnaire des contemporains.

Ibn-Khaldoûn, en composant son histoire universelle (Kitâb el-Ibar ), tenta de résumer, en une longue préface connue sous le nom de Prolégomènes ( Moqaddimât ), la philosophie de l’histoire, en expliquant le passage du nomadisme à l’état sédentaire, et en montrant la fondation des cités par l’influence de l’esprit de corps de la famille et de la tribu. Calligraphe, puis secrétaire du sultan hafçide Abou-Ishâq Ibrahim, il occupa de hautes fonctions à Tlemcen, à Bougie, à Grenade; il fut nommé qâdi malékite du Caire par le sultan Barqoûq. Sa vie, très accidentée, lui donna une expérience des affaires politiques dont il voulut faire profiter ses contemporains en écrivant sa grande histoire.

La topographie et l’histoire de l’Égypte trouvèrent leur maître dans la personne de Taqi-eddin el-Maqrizi, auteur du Khitat (le Cadastre); l’histoire de la première moitié du quinzième siècle a été rédigée par Ibn-Hadjar el-'Asqalânî, et Ibn-'Arabchâh de Damas consacrait un chef-d’œuvre de prose riinée à célébrer les conquêtes de Tamerlan. Abou’l- Mahâsin Ibn Taghri-birdi, fils d un esclave turc, réunit toute l’histoire de l’Égypte, depuis la conquête musulmane jusqu’au milieu du quinzième siècle, dans son Nodjoûm ez-Zâhira. Enfin le poiygraphe Soyoùti, originaire de la Ilaute-Égypte, résuma toute la science musulmane de son époque dans une

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masse énorme d’ouvrages; c'était un compilateur forcené, qui prenait ses renseignements de toutes mains ; il a pour nous le mérite d’avoir conservé la moelle d’anciens écrits aujourd’hui disparus.

Tombés sous la férule des Turcs ottomans, les Arabes d’Orient n’écrivent plus guère, mais leurs nouveaux maitres leur empruntent leur langue pour écrire certaines compositions qui sortent de notre cadre.

L’Occident, au contraire, continue à produire. Au dix-septième siècle, el-Maqqarî, né à Tlemcen en 1591, écrivit l’histoire politique et littéraire de l’Espagne musulmane et en particulier la biographie du ministre Lisân-eddin Ibnel-Khatîb, sous le titre àeNafh et-Tîb (Souffle des parfums).

Ibn Abi-Dînâr er-Ro'aïni était de Kairouan ; nous lui devons l’histoire de l’Afrique du Nord et de Tunis. Au Maroc, Ibn-el-Qâdi commence la série des auteurs purement indigènes avec son Djadhwet el-lqlibâs ; Ibn-'Asker, tué dans les rangs portugais à la bataille d’Alcazar el-Kébir, réunit les biographies des hommes marquants du dixième siècle de l’hégire, el-Wafrâni lègue à ses contemporains l’histoire de la dynastie sa'dienne [Nozhet el-Hâdï).

Au Soudan, ouvert à l’influence arabe dès le commencement du quatorzième siècle, Ahmed-Baba de Tombouctou, mort en 727, écrivit un dictionnaire biographique des savants malékites, qu’il intitula Tekmilet ed-Dibâdj parce qu’il formait le complément et l’achèvement d’un volume d’ibn- Ferhoûn. C’est à Tombouctou également qu’était né 'Abder-Rahman es-Sa'di, dontl’ Histoire du Soudan a éclairé, quand elle a été publiée et traduite par M. O. Houdas, d’un jour nouveau les destinées obscures de cette région des noirs ; c’est là également que vit le jour, au début du dix-huitième siècle, l’auteur du Tedhkiret en-Nisyân, qui nous a donné la série des pachas marocains du Soudan jusqu’en 1750.

Les fables et les contes. — Dans les longs voyages que les contes du folk-lore ont faits à travers l’ancien monde, ils ont parcouru les espaces où s’est répandue la langue arabe; ils ont pénétré la littérature, les uns par la voie populaire, c’est-à-dire qu’ils ont été pris directement dans les récits du

peuple par les conteurs de profession et de ceux-ci ont passé sous la plume des rédacteurs ; les autres par la voie littéraire, ce qui veut dire que les auteurs écrivant en arabe les ont trouvés tout rédigés en d’autres langues et n’ont eu que la peine de les traduire. A cette seconde catégorie appartient incontestablement le livre de Iialila et Dimna. Celui-ci vient de l’Inde, étant une adaptation du Pantchatantra rapportée de ses voyages au delà du Sind par le médecin Barzoûyè, sous le règne du roi sassanide Chosroès Ier Anôchè-Rawân. Un Persan nommé Roûzbih, qui prit à sa conversion à l'islamisme le nom d’cAbdallah, avait été surnommé Ibn el-Moqaffa‘ (le fils du recroquevillé) parce que son père, percepteur des impôts sous la vice-royauté d’El- Hadjdjâdj, avait été mis à la torture sous prétexte d’extorsions et en avait conservé une main toujours grippée ; cet Ibn-el-MoqaffV traduisit, entre autres, du pehlevi en arabe le livre de Kalila et Dimna , qui, plus tard, servit de base à de nouvelles traductions et amplifications.

C’est de Perse également que vint le prototype du livre des Mille et une Nuits , le Hézàr Afsâné (les Mille Contes), dont Mas'oûdî nous a conservé le titre. Le cadre appartient à la rédaction primitive; c’est, comme on sait, l’iiistoire des deux sœurs Chîr-Azâd et Dîn-Azàd (ancienne forme de leurs deux noms, plus tard légèrement altérés); les contes qu’il renferme sont d’origine très différente. A l’Inde se rattache probablement la fantasmagorie du pêcheur et du génie. Au cycle des conteurs populaires du bazar se reportent les aventures où figurent le khalife Hâroûn er-Rachid, son vizir Dja'lar le Barmékide et l’eunuque noir Mesroûr. Plus récemment il s’y est introduit des contes d’origine égyptienne, des récits d’origine juive, des textes empruntés à la littérature des romans de chevalerie, et même enfin le récit de voyages de Sindebad le Marin.

Les romans de chevalerie dont nous venons de parler ont été rédigés au moyen âge, mais, comme ils ne se sont guère transmis jusqu’à nous que par les manuscrits auxquels le conteur se référait pour se rafraîchir la mémoire, nous n’en avons qu’une forme très récente. Le Roman cï Anlar (forme

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populaire du nom du poète 'Antara) est une peinture exacte de la vie des Bédouins et des grandes guerres auxquelles ils se livrèrent, soit entre eux, soit avec l’Empire perse des Sassanides ; il nous reporte à l’époque du paganisme, aux luttes homériques des paladins et des preux. Le Roman des Banou-Hilâl est l’épopée de la migration des tribus hilaliennes en Afrique ; le sujet est le meme que celui du roman d’Abou-Zéïd, qui est le dernier d’une série de trente-huit ; à la base historique de la migration viennent s’ajouter des aventures extraordinaires dans tous les pays du monde. Le roman de Séïf Dhou’l-Yazan nous parle du Yémen et des luttes de l’Arabie du Sud avec les Abyssins. Celui de Séïf et- Tidjan est absolument fabuleux et montre un prince supposé se battant à coups de sabre contre les magiciens et les fées.

Les Labiés d’Ésope, traduites en syriaque par Barçoûma au treizième siècle, ont passé ensuite en arabe et ont été mises sous le nom du sage Loqmân, être légendaire de l’Arabie païenne dont le nom et la profonde sagesse nous sont attestés par le Qorân lui-même.

Les très nombreuses anthologies que possède la littérature arabe contiennent des historiettes qui ne sont pas toutes d’invention littéraire et dont beaucoup relèvent du folk-dore. Nous avons déjà parlé incidemment d 'Amr ben Bahr surnommé el-Djâhizh à cause de la difformité de ses yeux (il avait la cornée saillante) ; polygraphe d’une érudition merveilleuse, il a été pillé à loisir par ses successeurs. Il écrivait au neuvième siècle, ainsi qu’Ibn Abi’d-Dounya, dont le Faradj bad ech-Chidda (le Délassement après la peine) a fait le bonheur de nombreuses générations de lecteurs ; un ouvrage du même nom est dû à et-rl anoûkhi, qui écrivait cent ans après lui. Longtemps après, dans la première moitié du quinzième siècle, un Égyptien, El-Abchîhi, écrivit au Caire le Mostatraf fi Koll faim Mostazhraf ; au seizième siècle, le médecin Daoud el-Antâki, qui habitait l’Égypte, réunit les matériaux de son Tezyîn el-Aswâq.

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