CHAPITRE V
Conquête des Almohades. — Nouveau déchirement. — Conquête des Espagnols (109% à 1266).
Tandis que la puissance des Arabes, dès longtemps ébranlée par leurs discordes intestines, achevait de s'écrouler sous l’envahissement des Mores, et que les hordes africaines, victorieuses de leurs anciens vainqueurs, inondaient l'Espagne musulmane, les rois de la chrétienté se liguaient pour chasser les ennemis de leur foi, non des plus belles campagnes de l’Europe, mais de la plus misérable bourgade de l'Asie. Ce fut dans la même année 1094 que le pape Urbain IT convoqua le concile de Clermont, où l’'ermite Pierre, secouant les torches de sa belliqueuse éloquence, alluma le délire universel des croisades. L'archevêque primat de Tolède et quelques autres prélats des Etats d'Alphonse VE assistèrent à ce concile fameux; mais les Espagnols étaient trop occupés à reprendre leur propre pays aux musulmans pour s'occuper encore à leur reprendre la Judée.
Au milieu de cette foule innombrable de guerriers qui, la croix sur l'épaule, se précipitèrent en Orient de toutes les parties de l'Europe, l'Espagne seule n’avait point de bannière. À peine quelques volontaires isolés des Casüilles, de la Navarre et de la Catalogne parurent à la prise de Jérusalem, par Godefroy de Bouillon, en 1099.
Au commencement du xu° siècle, et pendant une assez longue trève entre les deux cultes, Youzef vint visiter ses possessions d'Espagne, et en régler — 1103 l'administration. Ce fut pendant ce voyage, dans une assemblée solennelle tenue à Cordoue, qu'il déclara pour unique héritier de tous ses domaines le jeune Aly, son second fils, né d'une chrétienne, duquel un poëte disait : « Quoique Aly soit le dernier en âge, sa valeur lui donne le premier rang ; de même que l'anneau le plus précieux se met au petit doigt. » El Iui traça, entre autres règles de conduite, celle de remettre les gouvernements de provinces et les commandements de forteresses aux seuls Almoravides de la tribu de Lamtounah, et d'employer de préférence, à la guerre contre les chrétiens, les musulmans andalous, comme plus exercés et plus habiles que les Africains à ces combats d’algarades. Du reste, Youzef ne fit aucun changement notable dans les formes du gouvernement, et l'on ne voit pas qu'il ait imposé aux populations arabes aucune charge nouvelle, si ce n'est celle d'entretenir à leurs frais un corps permanent de dix-sept mille cavaliers almoravides, répartis entre Séville, Cordoue, Grenade, et les places frontières d’une mer à l'autre [‘). Les chré-
(1) Je suppose qu'il en est de ces cavaliers ou chevaliers (cavalleros)
tiens de ses états conservèrent la situation paisible et respectée dont ils avaient joui constamment. Quant aux juifs, ils étaient alors, en certains endroits, exposés à quelques persécutions, parce qu'on prétendait que leurs ancêtres s'étaient engagés, au temps du Prophète, à ce que leurs descendants embrasseraient l'islam, si, dans l’année 500 de l'hégire (1107 de l'ère chretienne) le Messie n’était point encore venu accomplir leur délivrance. Ils implorèrent la protection de Youzef, et achetèrent en belles doblas d’or le droit de garder la loi mosaique au delà de cette année 500.
De retour à Maroc, Youzef s y éteignit doucement, 1107 — cette même année, à l'âge de cent ans révolus. Il dut à une excessive tempérance cette longue et robuste vieillesse. Toujours vêtu de laine commune, il ne prenait que de l'eau pour toute boisson, et, pour toute nourriture, qu un peu de pain d'orge et de chair de chameau. Quoique chef des sauvages peuplades de l'Atlas, il avait pris des Arabes leur goût pour les lettres et la société des savants. Ainsi le célèbre Aben-Zohar, médecin-poëte, né à Damas, l’accompagnait toujours. Pendant cette longue vie, pendant quarante années de luttes et d'expéditions guerrières, ce puissant prince, pour qui des prières publiques étaient récitées chaque djouma dans deux mille minbars de mosquées-cathédrales, ne condamna personne à mort. Cela suffit à l'éloge d’un conquérant. Sa mémoire demeura célèbre dans tout le Mähgreb, et son nom remplit encore les chants tradi-
comme de nos anciennes lances, et qu’il faut compter, avec chaque homme à cheval, un nombre proportionné de fantassins.
tionnels des Africains de l'Algérie, qui en ontfait un héros poétique et populaire à la facon d'Alexandre, de Roland, d'Haroum-al-Raschid.
La courte domination des Almoravides en Espagne ne fut marquée par aucun événement de grande importance. Satisfait des immenses domaines que lui laissaitson père, en Afrique et en Europe, Aly-ben-Youzef se contenta de veiller à leur conservation, et de les gouverner en paix par la justice. Ses historiens remarquent qu'il employait beaucoup de chrétiens, soit pour la levée des impots, soit même dans les charges de la cour.
Les premières expéditions qu'il envoya contre les Espagnols n'eurent guère pour objet que de faire ou de repousser des excursions de pillage. En 1108, Témym, frère ainé d’Aly, alla ravager la Catalogne, après avoir remporté, sous les murs d'Uclès, la bataille dite des Sept Comtes, parce que tous les chefs des chrétiens y périrent, ainsi que le jeune infant don Sancho, fils unique d'Alphonse VI.
Deux ans après, sur la nouvelle de quelques — 1110 revers, Aly dirigea lui-même une expédition contre la Castille. Il menait, dit-on, cent mille hommes. Avec cette armée formidable, il pilla et saccagea successivement Talavera, Olmos, Guadalajara et Madrid (que les Arabes nomment Magdit); mais 1l donna vainement l'assaut à Tolède, que défendit avec succès un vieux compagnon du Cid, nommé Alvar-Fañez. En 1114, son vice-roi Al-Mezdély tenta de nouveau le siège de Tolède, fit brèche à quelques forts, occupa même une porte, mais fut également repoussé. Cette ville se défendit seule encore, sans l'assistance des princes dont elle était
la capitale, ni des nations dont elle était le boulevart. Les rois chrétiens d’Espagne se trouvaient alors engagés dans des querelles de famille. À la mort d'Alphonse VI, en 1109, la couronne de Castille s'était de nouveau deémembrée. La partie chrétienne du Portugal, léguée à sa fille naturelle Thérèse, femme de Henri de Bourgogne, petit-fils du roi de France Robert l'excommunié, allait devenir un Etat indépendant, gouverné par une autre dynastie également d'origine française. Urraque, l’autre fille d'Alphonse VI, héritière des royaumes de Castille et de Léon, avait épousé en secondes noces le roi d'Aragon et de Navarre, Alphonse [*, surnommé le Batailleur (el Batallador) à cause du nombre infini de combats qu'il livra dans le cours de sa vie aventureuse. Ce mariage, tout politique, pouvait avancer presque de quatre siècles la réunion des deux monarchies, qui s'opéra sous les rois catholiques, Isabelle et Ferdinand ; il fut, au contraire, l'origine d’une rupture et de longues guerres civiles. D'un caractère-ltier, turbulent, opiniàtre, Urraque voulut exercer sur son mari l'empire que devait lui donner le titre de reine, joint à celui d'épouse. Mais le Batailleur, non moins fier, non moins intraitable qu’elle, et qui portait comme elle une couronne, n'était pas d'humeur à souffrir ses caprices, ni à s'effrayer de ses emportements. Les querelles passèrent bientôt de la couche nuptiale dans l'Etat, et les deux pays furent en guerre ouverte. Enfin un légat du pape Pascal IL vint de Rome pour les pacifier, et, s'étant apercu que les époux étaient cousins au septième degré, il fit prononcer leur divorce par un concile, précisément en 1114, lorsque Tolède repous-
sait pour la seconde fois l'assaut des Almoravides.
Privé des Etats de Castille, mais libre de toute entrave, le Batailleur tourna désormais son ardeur guerrière à l'agrandissement de l’Aragon. Les musulmans n'y possédaient plus que Saragosse et son district, sans cesse entamé, sans cesse réduit. Objet constant de l’ambition de ses pères, cette province avait toujours été le but des attaques d’Alphonse. À la tête d’une armée nombreuse qu'il avait aguerrie par une foule d’expéditions, et qu'avaient grossie plusieurs volontaires venus du midi de la France pour accomplir leurs vœux de combattre les infidèles sans aller jusqu'en Palestine, il entra sur les terres de lémyr, et parvint, après plusieurs avantages, à l’enfermer dans sa capitale. Ce n’était plus le vieil et vaillant Aben-Houd, mais son petit-fils Amädal-Daoulah, qui avait à soutenir « le mur de l'islam. » De Valence, qu'ils avaient recouvrée à la mort du Cid, les Almoravides accoürurent au secours de l'émyr, et obligèrent Alphonse à se retrer jusqu'à sa frontière. Mais ces alliés arrogants, que commandait le vice-roi Al-Mezdély, agirent bientôt en maîtres dans la ville qu'ils avaient défendue. Amäd-al-Daoulah fut obligé de fuir, avec sa famille et ses troupes, dans le fort de Rotaal-Yéhoud (fort des Juifs). Là, pressé entre deux ennemis, « le diable l'aveugla, disent les Arabes, et le jeta . dans le pire chemin. » Il sollicita l'alliance d’Alphomse l'infidèle, pour recouvrer ses domaines sur des croyants. L'Aragonais, avec l’aide des Arabes, defit en effet les Almoravides, qui abandonnèrent la place et regagnerent Valence. Mais à peine le faible émyr était-il rentré dans Saragosse, qu'après la poursuite des Mores, et au
Ro. 17
mépris du traité qu'ils avaient conclu, Alphonse vint le sommer de lui livrer sa capitale, le menaçant de l'emporter d'assaut. Privé du seul secours qu'il pût implorer, et deux fois dépouillé par ses défenseurs, le malheureux Amäâd-al-Daoulah se soumit aux lois d'une 1117 — capitulation. Le Batailleur accorda aux musulmans de Saragosse les mêmes priviléges qu Alphonse VI de Castille avait accordés à ceux de Tolède; mais la plupart d’entre eux, craignant la même violation de la foi jurée, se retirèrent à Valence et à Murcie. Alphonse ne conserva guère d’autres habitants que les vieux chrétiens, les Mozarabes [Mosta rab) (!}, et dut repeupler presque entièrement Saragosse. Maitre de cette ville importante, où sa cour fut aussitôt transférée, le vainqueur n'eut point de peine à chasser les musulmans du reste de la province. Trois ans après, en 1120, 1l régnait sur toute la contrée qu'on nomme aujourd hui l'Aragon.
À la nouvelle de la perte de Saragosse, Aly-ben-Youzef avait quitté précipitamment le Maroc, pour amener des troupes en Espagne, et garnir ses frontières. Il était à peine de retour en Afrique, que de nouveaux embarras 1121 — le rappelèrent dans la Péninsule. Les habitants de Cordoue, fatigués de l’insolence des Almoravides, qui commettaient impunément les excès les plus odieux, et. traitaient cette ancienne capitale des Omméyades comme une ville prise d'assaut, se révoltèrent contre ces
(t) On appelait ainsi les chrétiens qui vivaient sous la domination des musulmans. La signification de ce mot sera expliquée plus longuement ailleurs,
maitres étrangers, en massacrèrent un grand nombre, et chassèrent de leurs murs le reste de la garnison. Aly revint aussitôt sur ses pas pour soumettre cette ville insurgée dont l'exemple pouvait entraîner toutes les autres, et allumer un incendie général. Après quelques semaines d'un siége rigoureux, les'Arabes déposèrent les armes et se rendirent à discrétion. Aly, qui avait besoin d’en finir et de pacifier l'Espagne, se contenta de faire indemniser ses*Almoravides du sac de leurs maisons, et les soumit pour l'avenir à une discipline plus sévère. La paix ainsi rétablie, il retourna promptement en Afrique, où de plus grands dangers réclamaient sa présence, et menaçaient son trône.
Vers l’année 1116, un Berbère de la tribu des Masamouds, nommé Mouhamad-Abou-Ald-Allah-ben-Thoumrout, après avoir passé plusieurs années de sa jeunesse dans les écoles de Cordoue, du Caire, de Damas, de Bagdad , et avoir étudié sous le fameux sectaire Al-Ghazaly, vint s'établir à Maroc, où l’austérité de sa vie, la singularité de ses actions et l'audace de ses paroles ne tardèrent pas à atürer les regards de la multitude. Constamment suivi par une foule curieuse et attentive, il se mit à prècher dans les carrefours, censurant avec amertume les voluptés des riches, les injustices des orands, les vices des imâms, et jusqu'à leurs doctrines qu'il accusait d’être infidèles au Koran. Quant à la doctrine qu’il enseignait lui-même au peuple, elle était aussi facile à comprendre que sévère à pratiquer, car, pour lui, tous les dogmes se réduisaient à un seul, l'unité de Dieu, et tous les rites à une seule prière : « O Seigneur Allah, disait-il, le plus miséricordieux des miséricor-
dieux, tu connais nos péchés, pardonne-les ; tu connais nos besoins, satisfais-les, tu connais nos ennemis, éloigne le mal qu'ils peuvent nous faire. C'en est assez avec toi, qui es notre Seigneur, notre créateur et notre appui. »
Aly s'était longtemps refusé à le punir, et, l'ayant interrogé, le prit pour un fou. Mais enfin, pressé par les imäms, il exila de Maroc cet inspiré, qui ameutait la populace et troublait même les exercices du culte. Mouhamad-Abou-Abd-Allah se retira dans des tombeaux, non loin de la ville, y bâtit une cabane, et recommenca ses prédications devant une foule immense, qui affluait de toutes parts à son ermitage. Ce concours prodigieux, et l'effervescence qu’entretenaient dans le peuple ses discours hardis, effrayèrent enfin l'émyr qui ordonna qu'on le mit à mort. Averti par les affidés qu'il avait jusque dans le palais impérial, Abou-Abd-Allah s'enfuit au désert, par delà l'Atlas, avec ses plus chauds partisans, et réunit à sa parole les tribus sauvages d’où 1l était issu, comme 1l avait assemblé le peuple de Maroc. Se parant alors du titre de mähdy ou méhédy l‘}, équivalant à celui de prophète, que lui avaient décerné ses disciples, il s adjoignit dix compagnons ou apôtres, se forma un divan de cinquante conseillers, et, devenu chef déclaré d'une nouvellesecte religieuse, il résolut d'éclairer à la pointe de l'épée ceux que n'avait point 1luminés sa parole. Comme naguère le fondateur des Almoravides, il descendit tout à coup des montagnes à la tête d'une 1121 — bande de sauvages fanatiques. Aly venait de ré-
(t} Mot à mot achemineur-dans la voie de Dieu.
primer l'insurrection de Cordoue, quand il apprit l’apparition du mähdy dans ses états. Rentré précipitamment à Maroc, il envoya contre lui quelques troupes, qui furent exterminées à la première rencontre. Un second corps, plus considérable, éprouva le même sort, dispersé avant de combattre par une sorte de terreur panique; etenfin, une armée entière, commandée par le propre frère d’Aly, Abou-Tahir-Témym, fut encore battue complétement. Après leur triple victoire, le mâdhy et ses soldats, auxquels il donna le nom d’A-Mohades (Al-Mouahédyn, unitaires) s'établirent sur le revers des montagnes de Daren (l'Atlas), et bâtirent une ville forte nommée Tinmäl, au sommet d’un roc inexpugnable, d'où ils faisaient dans la plaine de continuelles irruptions. Au bout de trois années qu'ils employèrent à accroître leurs forces par le prosélytisme et la guerre d’algarades, les Almohades descendirent de Tinmäl, où resta leur prophète, au nombre de trente à quarante mille, commandés par les dix apôtres, et marchèrent droit à Maroc, dans l'intention d'emporter cette place, et de détruire avec elle l'empire des Almoravides. Aly vint à leur rencontre à la tête de toutes ses forces, et, malgré la grande supériorité du nombre, fut encore vaineu par les disciples d’Abou-Abd-Allab, qui l'enfermèrent dans sa capitale. Mais plus braves au combat qu'habiles en stratégie, les Almohades se laissèrent surprendre par une sortie nocturne, et furent taillés en pièces dans leur camp. Des dix apôtres du mähdy, six périrent, et les faibles débris de son armée, qui ne durent leur salut qu'à la valeur et à la prudence d'Abd-al-Moumen (Serviteur du Croyant), lun des apôtres échappés au
massacre, regagnèrent en fuyant leur fort de Tinmäl.
Tandis que les Almoravides se voyaient menacés, en Afrique, par ces redoutables rivaux, nés, comme eux, à la parole d'un réformateur, d'un hérésiarque, leur puissance encore bien nouvelle courait en Espagne d'autres périls. Cette fois ce n’était pas la Castille, effroi des musulmans, qui causait leurs alarmes. Tombé aux mains d’une femme, le sceptre n'y était plus l'épée toujours agissante des successeurs de Pélage. Urraque occupait toute l’activité de son humeur remuante à fomenter des querelles de parti contre les grands vassaux de sa couronne, contre sa sœur naturelle, la reine de Portugal, ou contre son propre fils. C'était l' Aragon, gouverné par un prince belliqueux, qui marchait alors à la tête des États chrétiens. La prise de Saragosse avait étendu dans la Péninsule entière la renommée du Batailleur. IL paraît que les chrétiens mozarabes qui habitaient Andalousie orientale l'engagèrent par plusieurs messages pressants à tenter la conquête de leur pays, lui promettant des secours efficaces et un succès certain. Alphonse, que les Arabes nomment toujours Aben-Radmir, fils de Ramiro, prêta facilement l'oreille à leurs instances, et se jeta, en aventurier, à travers le pays ennemi, avec une troupe d’élite, grossie de plusieurs volontaires français et de quelques milliers de ces chrétiens mozarabes que les musulmans d’Andalousie appelaient, sans doute injurieusement, du même nom que les Almohades (Mouahédyn). Les Almoravides se contentèrent de fermer leurs places fortes, de le suivre et de le harceler dans sa marche. Vainement le Batailleur essaya d'enlever au passage Valence, Dé-
nia, Murcie, Baza, Grenade enfin. Nulle part il ne put s'établir dans une place, ni même former un siége en règle ; mais 1l traversa toutes ces provinces, fit quelque butin de village, et alla même, par vœu ou par bravade, pêcher dans la Méditerranée, près de Malaga, en face de l'Afrique. Après quoi les Aragonais durent aussitôt retourner sur leur pas, et regagner en droite ligne les rivages de l’Ébre. L'émyr Aly, pour prévenir — 1125 de nouvelles trahisons des chrétiens mozarabes, fit rétrograder dans le centre de l’Andalousie tous ceux qui habitaient la frontière de ses états; les plus mutins, les plus puissants, ceux qui s'étaient faits-les guides et Les espions des Aragonais, furent même contraints de vendre leurs biens et déportés en Afrique. Tel fut l'unique résultat de cette expédition aventureuse d’Alphonse, dont l’histoire d'Espagne, même récente, offre tant d'imitations. |
Ce prince continua quelque temps encore la vie d’un chevalier errant. Il fit une campagne en France, pour ses alliés les comtes de Bigorre, contre Guillaume, dernier duc d'Aquitaine; puis 1l repassa les Pyrénées, et reprit ses expéditions contre les Mores. Mais ayant été battu par eux devant Fraga, il alla se cloîtrer dans un monastère, et s’y laissa mourir de tristesse. — 1134.
La mort de la reine Urraque avait précédé de quelques années celle du Batailleur, qui ne laissait point d'enfants, et dont les États, Aragon et Navarre, furent de nouveau divisés. Cette circonstance rendit au Jeune roi de Castille, Alphonse VITE, la suprématie parmi les autres princes chrétiens. Il fut couronné aux cortès de Léon, en 1133, sous le titre ambitieux d'empereur, em-
perador. Les Arabes l'appellent aussi al Embalatoür.
En Afrique, cependant, les Almohades ayant patiemment réparé leur désastre devant Maroc, avaient repris l'offensive, et de nouveau menaçaient l’'émyr, qui ne pouvait plus lutter avec succès que derrière les fortes murailles de sa capitale. Le mâhdy, dont la mort mystérieuse fut longtemps cachée à ses disciples, avait transmis son pouvoir souverain à l'apôtre Abd-al- Moumen, qui mena dés lors les affaires de la secte nouvelle en politique habile et en capitaine consommé. Tribu à tribu, province à province, il enleva peu à peu tout le Mähgreb. aux Almoravides. L’émyr Aly, forcé, pour sa propre défense, de rappeler ses troupes d'Europe en Afrique, laissait ses provinces d'Espagne ouvertes aux attaques des chrétiens, qui mettaient encore à profit les guerres civiles entre musulmans. Le premier roi de Portugal, Alphonse Henriquez (fils d'Henri 1139 — de Bourgogne), après sa victoire d'Oùribe, si célèbre dans les annales et les légendes portugaises, augmentait ses états de toute la province d’Alentejo, et le roi ou empereur de Castille pouvait renouveler impunément les courses chevaieresques du Batailleur. Après avoir fait une ligue avec les républiques de Gènes et de Pise, qui lui prêtèrent leurs vaisseaux, 1l alla, en traver- 1147 — sant toute l'Espagne, jusqu'à la pointe sud-est de l'Andalousie, prendre et occuper la ville d'Alméria, refuge ordinaire des pirates musulmans qui infestaient la Méditerranée. Il ne restait, dans l’ancien empire arabe, aucune puissance, aucune force, qui püt lui disputer le passage. Les Almoravides luttaient avec peine en Mauritanie contre les belliqueux sectaires du méhdy,
conduits par Abd-al-Moumen, et l'Espagne aussi leur . échappait. Taschfyn, fils d’Aly, appelé par son vieux père au partage et au soutien de l'empire chancelant, avait quitté l'Andalousie avec ses meilleurs soldats, musulmans et chrétiens. Ce fut à ce moment qu'un obscur habitant de la province d'Algarve (Al-Garb, le couchant), nommé Ahmet-ben-Husseyn-ben-Kossaÿ, qui avait passé quelques années à l'école d'un imäm d’Alméria, revint dans son village et se mit à prècher la doctrine d'AI- Ghazaly, devenue celle du prophète des Almohades, et condamnée comme hérétique par les imâms d’Andalousie soumis à l'émyr de Maroc. Il ameuta quelques villages d’alentour, prit un fort par surprise, et sa troupe se grossissant des anciennes populations qui détestaient la domination africaine, il fut bientôt en état de chasser les Almoravides de la province entière, et de les rejeter au delà de la Guadiana. La nouvelle de cette heureuse révolte d'Aben-Kossaÿ fit éclater chez les Arabes le désir et l'espoir de secouer le joug des Africains, dont la conduite hautaine et violente avait ulcéré tous les cœurs. Le peuple de Cordoue s’agita le premier, massacra ses chefs, et se donna des magistrats nouveaux. Valence suivit cet exemple, puis Murcie, Grenade, Ronda, Xerez. Ne possédant plus que Séville, où résidait le vice-roi Yahyah-ben-Gania, et retirés dans leurs forteresses, les Almoravides se défendirent obstinément contre les populations insurgées. Une affreuse anarchie succéda au soulèvement général. On voyait, dans chaque ville, dans chaque bourgade, tomber ou s'élever des chefs, chaque jour nouveaux, suivant les caprices ordinaires de la multitude lorsqu'elle n'a plus d'autre autorité qu'elle-
même. Les combats acharnés que se livraient les Arabes et les Almoravides, les attaques des chrétiens de la Castille, de l'Aragon, du Portugal, les ligues formées, les alliances rompues, enfin les guerres civiles qui désolaient provinces, districts et cantons, faisaient de l'antique empire des Omméyades une triste arène de désordres toujours renaissants et de sanglantes calamités.
Les Espagnols eurent encore à ce moment, comme avant la venue de Youzef, l'occasion d’anéantir la puissance du croissant. Une circonstance semblable à l’avénement des Almoravides suspendit et retarda de nouveau l’affranchissement de la Péninsule. Les Almohades triomphaient en Afrique. L'émyr Taschfyn-ben-Aly, après une lutte opiniâtre et de nombreuses défaites, fut enfermé dans le fort d'Ouahrän (Oran), sur le bord dé la mer, et, cherchant à fuir pendant la nuit, se brisa sur des rochers. Délivré de tout rival sérieux par là mort de l’'émyr almoravide, et ne faisant ni grâce ni quartier, Abd-al-Moumen soumit rapidement tout l'empire épouvanté du Mähgreb. Tlemcen, Fez, Salé, Méquinez, Tanger, Ceuta, tombèrent en son pouvoir. Maroc, enfin, qui se défendait sous un fantôme d'émyr, le jeune frère de Taschfyn, et dont les habitants chrétiens livrèrent, dit-on, une porte à l'ennemi, fut emporté d'assaut après un long siéve, où toute la population de cette grande cité périt dans les horreurs de la famine ou sous le cimeterre 1148 — d'un vainqueur implacable.
Abd-al-Moumen imitait Vouzef dans toutes ses expéditions, dans toutes ses conquêtes. À peine maitre de l'Afrique, et même avant la prise de Maroc, il avait envoyé en Espagne l'un de ses lieutenants, Aben-Amrou-
Mouza-ben-Zaid, pour soumettre aux Almohades cette importante province de l'empire almoravide. Ses troupes ayant forcé le passage du détroit et débarqué à Algesiras, où se rallièrent à elles les bandes d'Aben-Kossay, semparèrent facilement de Séville, et bientôt de l'Andadalousie entière. Sans moyen de défense au milieu d’un peuple en révolte, le ehef des Almoravides, Aben-Gania, avait essayé de faire alliance avec les chrétiens contre ces nouveaux, conquérants, comme autrefois l’émyr arabe Aben-Abéd contre l'Africain Youzef. Cette alliance ne fut ni plus durable ni plus utile à sa cause. L'empereur Alphonse lui envoya le secours d'une armée, l’aida même à reprendre Cordoue sur les Arabes insurgés, et les rigides musulmans virent avec horreur des guerriers chrétiens souiller de leur présence la mosquée d'Abdérame. Mais Alphonse abandonna son allié à l’approche des Almohades, et dès qu'il eut recu la ville de Baeza pour prix de ce service. Retirés à Grenade, les Almoravides soutinrent la lutte encore quelque temps contre la secte ennemie, favorisés par les expéditions d’Alphonse, qui divisaient les forces des Almohades. Mais leur chef Aben-Gania ayant péri dans une sortie, et le fils d'Abd-al-Moumen amenant d'Afrique des renforts aux assiégeants, Grenade fut rendue par ses défenseurs. Les Espagnols d’Alméria capitulèrent aussi, satisfaits de pouvoir regagner librement la Castille. Une partie des Almoravides, expulsés de la Péninsule,se réfugièrent dans les îles Baléares ; les autres, démeurés dans les Sierras au- tour de Grenade, se soulevèrent peu de temps après, et furent exterminés. Au milieu de l’année 1157, les Almohades, maîtres de l'Espagne musulmane, possé-
1157 — daient en entier le vaste empire de Youzef.
Ce changement de domination ne changea point le sort des populations arabes; il ne fit au contraire que l'empirer. Toujours soumises aux races berbères, toujours tributaires de l'Afrique, elles eurent à souffrir les maux d'une seconde conquête, et passèrent sous un joug plus dur et plus avilissant. Les aneîûtres de l’Almoravide Youzef étaient venus de l’Yémen, et ses descendants, se rappelant une origine dont ils étaient fiers, conservaient pour les Arabes les égards d'une ancienne fraternité. Plus incultes, plus féroces, les Almohades, Africains purs, les traitèrent sans ménagement et sans pitié. Ces Arabes, ces Scharakyyn, si orgueilleux jadis de leur naissance, cachaïent avec soin cet ancien titre d'honneur, devenu un titre de proscription. Ils disparurent ainsi peu à peu dans la nation nouvelle, dans celle des Mähgrébyn, et, depuis cette époque, on ne doit plus nommer que Môres [") les habitants de l’'Espagne musulmane.
Toujours imitateur de Youzef, Abd-al-Moumen prit aussi le titre oriental d'Emyr-al-Mouményn, gardé par ses successeurs, et d'où sont venus les noms de Miramolin, ou Miramamolin, qu'on a longtemps donnés, en France, en Espagne, en Italie, aux souverains de Maroc. Cependant 1l avait fait frapper une nouvelle monnaie, qui fut carrée, afin de ne point ressembler à celle des Almoravides, et qui portait pour légende : « Allah est
(1) J'ai conservé, pour ce mot, l’orthographe espagnole, qui est aussi celle de l’Académie française. Cependant, si on le fait dériver, soit de l’ancien nom latin du pays, Mauritanie, soit du nom arabe Mdhgreb, l'écrire Maures serait plus conforme à l’étymologie.
notre Seigneur, Mahomet notre apôtre, et le Mahdy notre imâm. » On l’appela, pour cette raison, lui et ses successeurs, le maütre du dirhem carré. Après avoir étendu ses conquêtes jusqu'à Tunis et Kaÿrvan, après avoir relevé et repeuplé la ville impériale de Maroc, et fortifié Djébal-Tarik (Gibraltar) pour en faire comme une tête de pont sur ses états d'Europe, ce célèbre fondateur de l'empire almohade mourut à Salé, en 1163, presque subitement. Il se disposait alors à passer en Andalousie à la tête de toutes ses troupes, rassemblées sur le rivage, et que les historiens font monter à trois cent mille cavaliers. Le camp, disent-ils, couvrait les plaines, les vallées, les montagnes, et la terre tremblait sous cette multitude armée. Abd-al-Moumen voulait frapper un coup décisif sur les chrétiens du nord de l'Espagne, qui l'avaient irrité en prêtant secours aux Almoravides. Sa mort dissipa cette menaçante tempête. Celui de ses neuf fils qu'il avait désigné pour successeur unique, Syd- Youzef-Abou-Yakoub, abandonna l'entreprise, congédia cette immense armée, et, {forcé d’abord de calmer des révoltes, même parmi ses frères, 1l consacra plusieurs années à l'administration intérieure des nombreux Etats que la force avait réunis en un seul corps sous le sceptre de son père. Fixé quelque temps à Séville, 1l y ordonna de nombreuses constructions, des quais en pierre sur les deux bords du fleuve, le grand aqueduc qui subsiste encore, et une mosquée {djami) dont il reste la tour appelée aujourd hui de la Giralda.
Cette inaction forcée, et les dissensions prolongées qui accompagnèrent, chez les chrétiens, la minorité d'Alphonse IX, laissèrent subsister comme une espèce
de trève entre les deux peuples. Il est vrai que des irruptions venaient fondre presque annuellement, soit sur les pays soumis à l'islam, du Portugal, de la Castille ou de l’Aragon, soit de l'Andalousie sur les Etats chrétiens; mais, de part ni d'autre, aucune grande entreprise n’était tentée, et le récit de ces mutuelles algarades n'aurait aucun intérêt. Un seule d’entre elles merite d'être mentionnée. En 1183. ayant pacifié l'Afrique, l'émyr Syd-Youzef vint lui-même en Espagne diriger la guerre sainte ; il assiégeait Santarem, sur les bords du Tage, lorsqu'un ordre, mal compris des chefs de taifas, fit lever le camp pendant la nuit, .et l'émyr, resté dans sa tente avec une faible garde, fut surpris et tué par une sortie générale des chrétiens. Ses troupes le vengèrent en massacrant toute l’armée des assiégés, auxquels ils 1184 — coupèrent le chemin de la ville. Depuis que le pouvoir était passé des Arabes aux Mores, la guerre, et surtout la guerre sainte, était souillée par des cruautés jusqu'alors inouies.
Le nouvel émyr des croyants, Syd-Yakoub -ben-Youzef, s'occupa d'abord, comme son père, à réprimer des révoltes. Trois de ses frères furent mis à mort, et les Almoravides des Baléares tentèrent un soulèvement en Afrique contre les Almohades, au nom du khalyfe de Bagdad. Les chrétiens, cependant, reprirent l'offensive, et l'archevêque de Tolède, Martin de Pisuerga, général d Alphonse IX, put diriger une expédition à travers l'Andalousie jusqu'en vue d’Algesiras. Dans son orgueil, le roi de Castille osa même adresser un défi à l'émyr. « Puisque tu ne peux plus venir m'attaquer, lui disaitil, envoie moi des barques, et j'irai te chercher où tu
es. » L'émyr répondit par un verset du Koran : « Allah le tout-puissant a dit : Je me retournerai contre eux, je les combattrai par des armées qu'ils n’ont pas vues, qu'ils ne pourront éviter, et je les réduirai en poussière, » Le cartel et la réponse furent lues publiquement dans toutes les mosquées de l'empire, avec la publication de la Ghazouah, qu'on pourrait nommer la croisade des musulmans, Peu de temps après, l’'émyr franchissait le détroit, suivi d'innombrables bandes africaines « que les ruisseaux et Les rivières suffisaient à peine à désaltérer. »
Alphonse IX, que menaçait le premier cet orage, marcha le premier à la rencontre de Yakoub, sans attendre que les rois de Léon et de Navarre eussent réuni leurs forces aux siennes. S'avançant à marches forcées, l'armée des Almohades rencontra celle des Castillans sous les murs du fort d'Alarcos. Les chefs espagnols demandaient avec raison qu'on évität d'en venir aux mains avant l’arrivée de leurs alliés ; mais l'orgueilleux Alphonse, qui, obstiné dans sa forte position, voulait ne partager avec personne un triomphe qu'il croyait certain, accepta la bataille malgré leurs remontrances. Ses forces étaient trop inférieures à celles de l'ennemi pour que l'issue du combat fût longtemps douteuse. Malgré la valeur et la constance de ses guerriers bardés de fer, malgré l'avantage du premier choc, où périt le général des Almohades, tous ses escadrons furent écrasés à la fin. Ceux qui présentaient le plus de résistance, tels que les corps de chevaliers des ordres religieux, restèrent presque tous sur le champ de bataille, victimes de la présomption de leur roi, qui parvint à fuir. Le
reste tomba dans les mains des cavaliers berbères, Au sortir du combat, et après la prise d'Alarcos, l'on amena plusieurs milliers de captifs chrétiens devant l’émyr, qui, dans l'ivresse de générosité que donne le succès, et malgré les murmures de ses soldats, leur rendit la vie 1195 — et la liberté. Après cette victoire, la plus considérable qu'eussent remportée les musulmans depuis celle de l’Almoravide Youzef à Zalakäh, Yakoub parcourut et ravagea la Manche, où 1l prit Calatrava, la Castille, où il s'avança presqu'au pied des murs de Tolède, l’Estrémadure enfin ; puis, de retour à Séville, pour y achever, avec sa part du butin, eten souvenir de son triomphe, la magnifique Aljama (al-Djami, mosquée principale) commencée par son père, il accorda aux rois chrétiens 1196 — une trève de douze ans. Chaque période de cette lutte implacable entre les musulmans et les Espagnols fournit une même observation : c'est que les premiers, en réalité plus puissants, mais aussi plus pacifiques, et d'habitude sur la défensive, étaient presque assurés du succès dans les grandes occasions , lorsque, poussés à bout, 1ls faisaient quelque effort pour se délivrer d’un ennemi qui les harcelait sans relâche. Mais les Espagnols, plus actifs, plus patients, plus opiniätres, réparant peu à peu leurs désastres, et remportant chaque année de petits avantages, triomphaient à la longue par l'audace et la persévérance.
Au long armistice qui suivit la bataille d'Alarcos, devait succéder quelque grande rencontre entre les deux peuples ennemis. En eflet, dès que la trève fut 1208 — expirée, les Espagnols firent leurs préparatifs pour reprendre d'un commun accord la guerre natio-
nale. Ils éteignirent les querelles qui divisaient leurs états, et cette union, si rarement observée, permettait d'ouvrir la campagne sous d'heureux auspices. Ce furent les chevaliers de Calatrava, ordre nouvellement fondé, qui commencèrent les hostilités par une irruption dans le pays de Valence; Alphonse IX y pénétra à leur suite, et ravagea plusieurs cantons de l'Andalousie orientale. À la nouvelle de cette agression, l'émyr des Almohades se mit en devoir de défendre ses possessions d'Espagne, et d'accabler l'ennemi qui le provoquait. Ce n'était plus Yakoub, surnommé Al-Mansoür depuis Alarcos, mais son fils Mouhamad, qui régnait alors sur le Maroc. Ce jeune prince, séquestré dans le sérail, énervé dans les plaisirs, s'était entièrement livré à son hagib et vizir Abou-Saÿd-ben-Ghamea, homme inhabile, faux, cruel, plus détesté encore que redouté, qui, fier d'avoir conquis récemment les îles Baléares, ce dernier refuge des Almoravides, et présomptueux comme tous les favoris des rois, jura la destruction de la puissance chrétienne en Espagne. La Gazouah fut de nouveau publiée dans tout l'empire, et Mouhamad, trainé au camp par son tout-puissant ministre, franchit le détroit à la suite de la plus formidable armée que l’Afrique eût jusqu'alors envoyée contre l'Europe. Trois mois suffirent à peine à son passage, et les historiens arabes prétendent qu'elle comptait dans ses rangs, lorsque les guerriers d’Andalousie eurent fait leur jonction, le nombre incroyable de quatre cent soixante mille combattants. — 1210
Cette terrible croisade jeta l'épouvante parmi les rois
chrétiens, et leur fit chercher des secours étrangers. Al- FE 18
phonse s'adressa d’abord au pape, qui ordonna un jeüne général de trois jours pour appeler la protection du ciel sur la chrétienté menacée, et, ce qui n'était pas moins utile aux intérêts de l'Espagne, recommanda sa cause à tous les princes de l'Europe. En même temps, les cinq rois de la Péninsule s’assemblaient à Tolède pour délibérer sur les moyens de résistance. Cette ville fut indiquée pour le rendez-vous général des troupes chrétiennes, et chaque prince alla rassembler en toute hâte les forces de ses états. Cependant les seuls rois de Navarre et d'Aragon revinrent joindre celui de Casülle avec tous leurs barons, et la plupart de leurs évèques ; les rois de Léon et de Portugal demeurèrent en observation sur leurs frontières. L'armée confédérée, qui s'était grossie d'un grand nombre de volontaires étrangers, venus presque tous de la France méridionale, et dans laquelle on comptait environ trente mille lances, se mit alors en mouvement. Elle s’avanca d’abord contre la ville de Calatrava, qui était restée aux musulmans depuis la victoire d'Alarcos, et qui, laissée dans l'abandon, traita de sa reddition après quelques mois d'une défense opiniâtre. Cette prise faillit devenir funeste aux vainqueurs : les volontaires étrangers, mécontents d’une capitulation qui les privait du pillage de la ville, quittèrent en grand nombre l’armée espagnole, et reprirent le chemin des Pyrénées. Mais cette défection n’ôta point au reste des troupes la confiance que donne un premier succès ; elles marchèrent à la rencontre de l'ennemi. Par l'inconcevable inhabileté et le fol entêtement de leur général, les Almohades avaient laissé aux Espagnols le temps de préparer leur résistance, de recevoir des
renforts extérieurs, et même de prendre l'offensive. Au lieu de fondre sur la Castille à l’improviste, avec son immense armée, comme avaient fait Vouzef avant Zalakâh et Yakoub avant Alarcos, Mouhamad s'était consumé une année entière devant Saritoüt (ou Sarbatar-Salvatierra), forteresse bâtie sur un roc escarpé, qui ne se rendit aux musulmans qu'après que les chrétiens eurent pris Calatrava. Il avait perdu, dans ce siège inutile, tout l'avantage de sa position d’assaillant, en épuisant la première ardeur des troupes, et même en partie l’avantage du nombre, car son immense armée s'était fort affaiblie par le manque de vivres et de fourrages, pendant les rigueurs d'un rude hiver au centre de pays montagneux. Une autre faute acheva sa perte. Le favori Aben- Ghamea fit périr, sous les yeux de son maïtre, les chefs de la garnison de Calatrava, qui étaient venus rejoindre l’armée de l'émyr après leur capitulation forcée. Cette sévérité féroce excita tellement l'indignation des guerriers de l'Andalousie, auxquels appartenaient les suppliciés, qu ils s éloignèrent de l’armée africaine, et firent un camp séparé. NA?
Ce fut dans ces circonstances que, le 15 de la lune Safer de l’année de l’hégyre 609 (12 juillet 1212), les musulmans et les chrétiens se rencontrèrent sur un plateau de la Sierra-Morena, dans un endroit appelé par les Arabes Hisn-Abakäb (fort de la Colline), par les chrétiens Las Navas de Tolosa, et qui a reçu depuis le nom de Puerto-Real ('}. C’est dans les chroniques espagnoles
(1) Port-Royal. En Espagne, on appelle puertos les passages des montagnes, qui se nomment également ports dans les Pyrénées et cols dans les
qu'il faut chercher, cette fois, les détails de la célèbre bataille de Las Navas; elles ont conservé jusqu'à la liste innombrable des guerriers qui s y distinguèrent. L'armée chrétienne était divisée en trois corps : les Castillans au centre, les Navarrais à droite, les Aragonais à gauche. L'armée des Mores formait cinq divisions principales : ceux qu'on nommait les volontaires, troupes 1r- régulières venues de tout l'empire, les tribus berbères de l’est, celles du Mähgreb ou de l’ouest, les Andalous, et enfin les Almohades, renforcés de la garde nègre du palais. Cette division des Almohades, où se trouvaient l'émyr et son harem, était disposée en bataillon carré, dont les rangs, unis et serrés par des chaînes, devaient présenter, croyait-on, une masse impénétrable au choc de l'ennemi. À peine l'avant-garde espagnole commencait-elle à s'ébranler, que les Arabes andalous, qui lui faisaient face, pleins encore du ressentiment qu’avaient excité chez eux les hauteurs et la cruauté du favori, tournèrent bride sans combattre, entrainant dans leur fuite les corps indisciplinés des volontaires. La terreur et le désordre gagnèrent rapidement toute l'armée musulmane, qui céda la victoire avant de la disputer. Le seul bataillon des Almohades et des Nègres, que protégaient, contre l'envie de fuir, les chaines dont il était entouré, opposa quelque résistance et soutint le combat. Mais il fut bientôt enfoncé par la chevalerie espagnole, qui pénétra par plusieurs issues dans Les rangs du vaste carré (!).
Alpes. On voit encore, près du village de Santa-Helena , la colonne trioms phale que les chrétiens élevèrent sur le champ de bataille.
(1) Ce furent les Navarrais qui enfoncèrent les premiers le bataillon des Almohades. En mémoire de cette action glorieuse, le roi Sancho fit graver
La déroute fut alors générale, et l'émyr n’échappa luimême qu à force de vitesse aux cavaliers chrétiens qui poursuivirent au loin hors du champ de bataille Les débris de l'armée vaincue. Le carnage, dans cette journée, fut horrible, et la perte des musulmans immense. Quelques chartes d'Alphonse IX, où il rappelle minutieusement les circonstances de sa victoire, portent le nombre des morts, du côté des Africains, à deux cent mille, et du côté des Espagnols, seulement à vingt-cinq ['}. Sans doute l’exagération de l'un et de l’autre caleul est manifeste; mais si l'on se figure une multitude d'hommes légèrement vêtus, suivant l'usage des Mores, rompus et dispersés sous les lances de guerriers couverts de fer, qui n'accordaient ni quartier ni merci, l'on concevra quel prodigieux nombre de victimes dut joncher le champ de bataille. L’imbécile Mouhamad alla cacher sa honte, après l'avoir cruellement vengée sur les — 1212 chefs andalous, dans le sérail de Maroc, où 1l mourut l'année suivante, emportant le mépris et les malédictions de tous les peuples de l'islam. Quant aux rois chrétiens, sans profiter de ce grand succès qui leur promettait pourtant de faciles conquêtes, et satisfaits d'une course de pillage poussée jusqu’à Ubeda, ils revinrent goûter l'orgueil du triomphe au milieu des longues ré-
des chaînes autour de son écu. Ces chaînes sont devenues les armes de la Navarre, avec cette devise qui les explique : Ex hostibus et in hostes.
(:} Voici comment s’exprime l’archevêque Rodrigo Ximenez de Rada (De reb. Hisp., Ub., 8, cap. 10) : Quibus peractis nostri gratiæ Dei terminum nolentes imponere, per omnes partes usque ad noctem eos infatigabiliter suni secuti, et secundum æstimationem creduntur circiter bis centum millia interfecta. De nostris autem vix defuêre vigenti quinque. Cette dernière phrase signifie-t-elle vingt-cinq ou vingt-cinq mille ? ;
jouissances que leur offrit la ville de Tolède, et pour perpétuer le souvenir de leur mémorable victoire, une fête annuelle fut instituée sous le nom pompeux du Triomphe de la Croix.
On ne voit pas sans surprise le peu de résultat qu'eurent pour les Espagnols la défaite et la fuite de l'émyr Mouhamad. Le danger les avait réunis ; le succès rompit leur ligue momentanée. D'ailleurs, la mort presque 1mmédiate d’Alphonse IX, puis celle de Pierre d'Aragon, qui alla se faire tuer dans le Languedoc, en défendant le comte de Toulouse, dont il était suzerain, contre les croisés catholiques chargés d'extirper par le fer et le feu l'hérésie des Albigeois, livrèrent les deux royaumes aux embarras inséparables des minorités. En Castille, le jeune Ferdinand IL, depuis saint Ferdinand , n’échappa qu'avec peine aux mains des Lara et des Haro, familles factieuses qui se disputaient le droit de régner en son nom, et les Aragonais eurent besoin d'un décret du pape pour se faire rendre leur jeune roi Jacques [* (Jayme F°), né en France, et resté prisonnier de Simon de Montfort. Ce fut seulement en 1224, douze ans après la bataille de Las Navas, que saint Ferdinand de Castille et Jacques I” d'Aragon, qui fut appelé le Conquérant (el Conquistador), affermis tous deux sur leurs trônes, résolurent, pour terminer les guerres civiles, pour se former une armée nationale, pour occuper tous les partis loin du théâtre de leurs dissensions, d'attaquer simultanément les Mores. Mais, avant d'entamer le récit de leurs succès, 1l convient de jeter un coup d'œil sur l'état où se trouvait réduit l'empire musulman.
Mouhamad, comme on l'a vu, n'avait pas survécu
plus d’une année à sa défaite. Son fils unique, Youzef, qui lui succéda à l’âge de onze ans, ne fit que passer sur le trône des Almohades, et finit, encore enfant, une carrière écoulée dans l'ombre du sérail. Pendant la faible et turbulente administration qu'exerçait en son nom le divan, les walis des provinces, et surtout des provinces de l'Espagne plus éloignées du centre de l'empire, s'étaient arrogé l'autorité la plus absolue et la plus indépendante. Après la mort du jeune émyr, au milieu des guerres acharnées que se livraient ses proches parents pour la possession du trône qu'il avait laissé vide, les walis se confirmérent davantage dans cette indépendance, et l'on vit encore, comme à la chute des Omméyades, l'empire musulman se déchirer en lambeaux. Les principaux chefs qui s'élevèrent en Espagne, à la faveur de l'anarchie, furent les,walis de Baeza, de Murcie, de Valence et de Séville. Ce dernier, Syd-al-Mamoun-Abou 1-Olah-ben-Yakoub, l’un des fils du vainqueur d'Alarcos, après s'être affermi dans son gouvernement d'Andalousie, passa en Afrique avec quelques troupes, et les Mores de Maroc, fatigués des combats, des pillages et des meurtres qui ensanglantaient le trône encore inoccupé, mirent fin à cet horrible 1interrègne en le proclamant émyr. Le premier — 1226 soin d'Al-Mamoun fut de détruire, par le supplice de tous ses membres, le divan ou conseil des cinquante, institué par le méhdy, et qui balançait l’autorité du chef des croyants. Soutenu par le peuple, mais combattu par l'aristocratie des Almohades dont il voulait abattre la tyrannie aux cent têtes en relevant le pouvoir absolu, Al-Mamoun eut à défendre longtemps sa couronne con-
tre un nouveau prétendant, Yahyah-al-Nasser, qui vint l'attaquer jusqu à Séville, où l'avaient rappelé les pro- : grès des chrétiens. Al-Mamoun le battit, le poursuivit à son tour en Afrique, et détruisit enfin son parti par le supplice de tous les chefs. Quatre mille têtes furent plantées sur des crochets autour des mursintérieurs de Maroc, «répandant, disait l'émyr, une odeur salutaire à la paix 1227 — publique. »
C'était pendant la sanglante anarchie qu'amenèrent ces querelles de succession et ces ligues factieuses, pendant les interminables désordres suscités par l'ambition du pouvoir dans les plus petites provinces comme dans la capitale de l'empire, que les Espagnols, sinon unis, du moins en paix les uns avec les autres, forts de leurs succès passés et de la faiblesse croissante de l'ennemi commun, avaient ouvert l'attaque générale des provinces musulmanes. Avant de se mettre en campagne, le premier soin de saint Ferdinand fut de rappeler à l'armée un célèbre capitaine, nommé Alvaro Perez de Castro, qu'avaient éloigné des brigues de cour, et qui vivait en Andalousie. C'était alors l usage, pour tous les chréüens mécontents, d'aller servir les Mores, ou du moins de se retirer dans leurs domaines. IT fallait même que cet usage füt bien fréquent, car on voit, à la même époque, un Ferdinand, frère du roi de Léon, un Pédro, frère du roi de Portugal, un Gonzalo Nuñez de Lara, et d'autres grands vassaux des Etats espagnols, attachés au service de l’'émyr de Maroc; mais on ne voit pas, en retour, de princes ou guerriers mores se réfugier chez les chrétiens et se mettre à leur solde, ce qui fournit une nouvelle preuve que, sans être plus rigides dans
leur foi, les chrétiens n'imitaient pas la tolérance reli- gieuse des musulmans.
Saint Ferdinand partit de Tolède au printemps de l'année 1224, accompagné de cet Alvaro Perez de Castro et de l'archevêque Rodrigo Ximenez de Rada, auteur de la célèbre chronique à laquelle est resté son nom. Il se jeta d'abord, sans projet fixe, à travers l’Andalousie centrale, ravagea les campagnes, et démolit plusieurs places après les avoir pillées. Les pays attaqués ne pouvaient attendre n1 secours de l'Afrique, en proie aux guerres intestines, ni assistance des pays voisins, gouvernés par des chefs rivaux, et chaque province était réduite à ses propres forces. Le wali de Baeza, Syd-Mouhamad, exposé seul, et le premier, aux invasions des chrétiens, prit le parti de la soumission. Il offrit au roi de Castille la suzeraineté de ses états, avec le quart des revenus et l'assistance des troupes, et, pour garantie de cet engagement, il lui livra, avec quelques otages, ses villes principales, Andujar et Baeza. En 1226, la province entière était occupée par des garnisons espagnoles. Ainsi dépossédé, Mouhamad se retira à Cordoue, qui, ne s'étant donné nul maître particulier, lui était à peu près soumise. Al-Mamoun venait d'être élevé au trône de Maroc. A la nouvelle de la soumission du wali de Baeza, et de la reddition de ses places fortes, tremblant pour le sort de Cordoue, que Mouhamad pouvait livrer encore aux mains des chrétiens, il se hâta de quitter l'Afrique, et marcha contre lui. Mais les habitants de Cordoue prévinrent sa vengeance, et lui présentèrent la tête de l’infidèle wali quand il parut devant leurs murs. Al-Mamoun mit une forte garnison — 1227
dans cette ville importante, autrefois capitale et centre d’un puissant empire, devenue la frontière d'un empire écroulé.
De leur côté, les Aragonais et les Catalans étaient entrés en vainqueurs dans le-royaume de Valence. Abou- Abd-Allab, wali de cette province, imita la prudence de celui de Baeza, et, pour épargner à son pays les ravages de la conquête, il en fit hommage au roi d'Aragon, dont il se reconnut vassal, s'obligeant, par traité, à lui re- 1225 — mettre chaque année le cinquième des revenus. Satisfait pour le moment de cet accord avantageux, Jacques revint en Aragon pour apaiser quelques troubles et se soumettre aux injonctions d'un légat du pape, qui cassa son mariage avec Léonor de Castille, à cause de leur parenté au degré défendu {‘}. Mais, libre, en 1229, de reprendre le cours des expéditions militaires auxquelles l'entrainait son esprit entreprenant et belliqueux, Jacques (que les Espagnols nomment Jayme, et les Arabes Gaïmis, ou Gakoum, ou Djakoum) tourna ses armes contre les Baléares. De ces îles sortaient de nombreux corsaires, qui infestaient toute la Méditerranée et surtout les côtes voisines de la Catalogne. Le besoin de se défendre contre leurs entreprises, ainsi que la facilité et le profit des communications commerciales avec la
(1) En voyant, dans l’histoire de cette époque, tous ces mariages imprudemment contractés pour être cassés ensuite, on est frappé de l’embarras où les lois de l’Église mettaient les divers princes de la Péninsule. Presque étrangers au reste de l’Europe, et contraints de resserrer à la faveur.des liens de famille la paix si fréquemment troublée, ils s'étaient bientôt trouvés tous, par Peffet de ces alliances successives, parents à d’assez proches degrés, et dans la nécessité d’enfreindre les lois canoniques pour former d’utiles établissements.
France, la Sardaigne et les républiques d'Italie, avaient fait dès lors de cette province une petite puissance maritime, tandis que les autrés États espagnols, relégués dans l'intérieur des terres ou sur les bords de l'Océan, ne possédaient pas, pour ainsi dire, un seul grand vaisseau. Jacques partit de Barcelone à la tête de sa flotte qui portait une armée de débarquement, prit terre sur le rivage de Mayorque, et, en deux campagnes, s’empara des trois Baléares. Les Almohades obtinrent, par capitulation, de se retirer en Afrique, et le reste des populations musulmanes passa sous le sceptre du roi d’Aragon. — 1230
La mort d'Alphonse IX, de Léon, arrivée à la même époque, opéra, pour la seconde fois, la réunion de cette «couronne à celle de Castille. Elles ne furent plus désormais séparées. Cette coutume, que les rois avaient conservée jusqu'alors de diviser leurs états comme un patrimoine, cesse à l’avéenement de saint Ferdinand. Seul héritier, parmi ses frères, des royaumes de Castille et de Léon, qui comprenaient aussi les Asturies et la Galice, il les transmit sans partage au premier-né de ses six fils, et l'indivisibilité de la couronne s'établit à la fois avec le droit d'aînesse. Tandis que Ferdinand parcourait les provinces de son nouvel état, et que son général Alvaro Perez continuait la guerre des frontières, les musulmans, menacés cependant par une puissance devenue doublement formidable, usaient eux-mêmes le reste de leurs forces dans de nouvelles dissensions. Les Mores de Valence, soulevés par un chef nommé Abou-Zéyan, chassèrent, après plusieurs combats, le wali qui les avait faits tributsires des chrétiens. Celui-ci se réfugia chez le roi
d'Aragon, son suzerain, qui sut plus tard le faire servir à ses projets de conquête. Dans le même temps, le wali de Murcie, Aben-Houd, se révolte contre l’émyr Al-Mamoun, lui résiste avec succès, le défait dans une sanglante rencontre, et s'empare de Grenade, où il se fait proclamer khalyfe. Pour réduire le rebelle, A1I-Mamoun se vit obligé de passer en Afrique, dans le dessein d'y lever des troupes, et mourut subitement avant d'arriver 1232 — à Maroc. La mort de ce prince, que les chrétiens eux-mêmes, malgré ses sévérités, ont appelé juste et vertueux, amena la dissolution complète d’un empire dont sa main seule avait un instant retardé le démembrement et la chute. Le trône de Maroc, d'abord occupé par son jeune fils, Abd-al-Ouahed (Serviteur de l Unique), qui fut presque aussitôt assassiné, devint l'arène sanglante où des partis, toujours renaissants, se détruisaient l'un l'autre sans pouvoir se vaincre. L'anarchie se prolongea si longtemps, que ce ne fut qu'en 1270, après trente-huit années de guerres, de meurtres et d'affreux désordres, que la tribu des Bény-Mérines (Bény-Merymys), descendue de l'Atlas oriental, finit par chasser les autres concurrents, et commença une nouvelle dynastie d'émyr-al-moumenin. Déjà les Almoravides et les Almohades, sortis du désert avec leurs sauvages tribus, avaient successivement détruit les heureux effets de la domination des Arabes, et ramené les Berbères à leurs mœurs primitives, celle des anciens Numides ; les Bény- Mérines, plus sauvages encore que leurs devanciers, achevèrent de replonger l'Afrique dans cet état de barbarie stationnaire où nous l'avons trouvée, et d’où la conquête française essaie laborieusement de la tirer.
Ainsi arrachée au joug de l’Afrique, l'Espagne musul- mane pouvait encore, par son étroite union, former une puissance égale à celle des chrétiens, divisés en plusieurs États rivaux. Mais ses diverses parties, loin de se fondre dans une ligue fraternelle dont l’imminence du péril leur faisait une loi pressante, se séparèrent plus violemment que jamais. Ce ne furent plus des provinces gouvernées isolément par leurs walis devenus chefs absolus ; ce furent, comme avant la venue des Almoravides, des villes, des forteresses, de simples bourgades, où le kady, l’alcaÿde, le premier venu, s'il en avait l'audace et le moyen, s'érigeait en maitre, et cherchait à fonder, aux dépens de ses voisins, son empire éphémère. Au milieu de ce bouleversement universel, de cette érection de cent petits États sur la ruine de l'État, apparurent seuls trois chefs dignes de ce nom : à Valence, Djomayl-ben-Zeyan, qui avait forcé le wali almohade son prédécesseur à se réfugier en Aragon ; à Murcie et Grenade, Aben-Houd, l'heureux révolté contre l’émyr Al-Mamoun; à daen, Mouhamad -Abou-Abd-Allah-ben-Youzef, surnommé Aben-al-Hamar (Ebn-al-Ahhmar, fils du Rouge). Les uns font celui-ci neveu de cet Yahyah-al-Nasser, qui avait été le concurrent d'Al-Mamoun au trône de Maroc; d’autres, le fils d’un simple laboureur, et de race arabe. On disait de lui que, jeune homme, il était prudentet vertueux comme un vieillard, habile et vaillant comme le grand Al-Mansoûr. Mais l'égalité de puissance etablissant entre ces trois walis une inévitable rivalité, 1ls employaient leur voisinage, non point à former une étroite alliance, mais à s'attaquer sans relâche par l'intrigue et par l'épée comme d’irréconciliables ennemis.
Ce fut dans ces circonstances fatales que les rois de Castille et d'Aragon reprirent simultanément les hostilités, un moment suspendues, d’un côté, par la succession à la couronne de Léon, de l’autre par la prise des Baléares, S'étendant à la fois dans la Manche, l'Estrémadure et l'Andalousie, saint Ferdinand (que les Arabes nomment Ferdeland, en ajoutant d'habitude : « Maudit soit-1il d'Allah! ») pénétra, en 1233, jusque sur les bords du Guadalété, où il battit l’armée d’Aben-Houd, qui croyait le tenir enfermé et lui couper toute retraite. De retour dans ses états, en 1255, avec un immense butin, mais peu de prisonniers, car les Arabes l'accusent d'avoir passé au fil de l'épée jusqu'aux femmes et aux enfants qu'il avait faits captifs, saint Ferdinand laissa quelques troupes dans la ville d'Andujar, qui se trouvait le point extrème de sa frontière, tandis qu'ilallait prendre ses quartiers d'hiver en Castille. Le commandant de cette place, Domingo Muñoz ("), ayant oui dire à des prisonniers faits dans les environs, que les habitants de Cordoue comptaient sur l'inaction des Espagnols, après le départ du roi, et négligeaient de veiller à la garde de la ville, tenta un coup de main qui, s'il eùüt été moins heureux, semblerait d'une folle témérité. Ils avance en secret, avec sa petite troupe, jusqu'aux approches de cette capitale, et, profitant d’une nuit d'hiver, sombre et pluvieuse, il escalade les murs du faubourg d'Al-Scharkya (d'Orient), séparé de la ville par le Guadalquivir, égorge les postes endormis, puis, fermant à la hâte par des bar-
(1) Tige de la famille de Cordova, d’où est sorti Gonsalve de Cordoue, le Grand Capitaine.
ricades les rues qui aboutissaient au fleuve, il se fortifie dans ce faubourg, et s’y maintient, malgré les efforts des habitants de Cordoue pour l'en déloger. Alvaro Perez de Gastro, qui commandait l'armée des frontières (‘), averti par un courrier de Muñoz , accourt avec tout ce qu'il peut rassembler de soldats et de vivres, et s'enferme lui-même dans le faubourg conquis. Un autre courrier rencontre le roi de Castille à Benavente. Ferdinand expédie aussitôt à tous ses vassaux l'ordre de le joindre en Andalousie; puis, sans attendre que les soldats eussent pu se réunir sous leurs bannières, 1l part avec une trentaine de cavaliers qui lui servaient d’escorte, et, non moins téméraire que ses capitaines, il vient former, sous les murs de Cordoue, le noyau d'un camp où ses troupes se rendaient, par petits détachements, de tous les points du royaume.
Le wali Aben-Houd, averti par les habitants de Cordoue du danger qu'ils couraient, arriva devant cette ville avec son armée, presque aussitôt que le roi de Castille. Mais il ne pouvait croire, malgré les affirmations des assiégés, que ce prince eût entrepris avec une poignée d'hommes le siége d'une grande capitale. Dans cette pensée, et rendu prudent par sa déroute sur les bords du Guadaleté, 1l n'osa se décider à lui livrer bataille sans s être assuré d’abord de sa force véritable. Un chevalier chrétien nommé Lorenzo Suarez, chassé de Castille pour ses crimes, et qui servait dans l'armée musulmane, s'offrit à remplir cette mission, mais trahissant, pour obtenir sa grâce, les intérêts de son bienfaiteur, :l alla se
(‘) On donnait alors à ces généraux le titre d’adelantado, avancé.
concerter avec Ferdinand, et revint dissuader Aben- Houd d'attaquer les Espagnols, dont il exagéra le nombre, et qu'il sauva, par ce stratagème, d'une perte Inévitable. Tandis que le wali de Murcie balançait, intimidé par le faux rapport de son espion, il recut un messager de Valence que lui envoyait Aben-Zéyan pour implorer son assistance contre les Aragonais, et lui offrir la suzeraineté de cette province, s'il parvenait à la sauver du joug des chrétiens. Ces nouvelles décidèrent Aben-Houd à porter le secours de ses armes au pays le plus voisin de ses propres domaines, et, laissant Cordoue seule aux prises avec les ennemis de l'islam, il gagna le port d’Alméria pour s’y embarquer. Mais là, il fut assassiné, diton, par le kayÿd de la place, affidé du wali de Jaen, ennemi d'Aben-Houd, et l’armée qu'il commandait se dispersa, inutile aux deux contrées qu’elle devait secourir.
Cependant, les Espagnols accouraient avec ardeur au camp du roi, et tandis qu Aben-Houd abandonnait la défense de Cordoue, Ferdinand se trouvait capable d'en ouvrir le siége. Cette grande ville, manquant de vivres, de garnison, et surtout d'un chef, livrée à l'agitation, au désordre, aux souffrances de la faim, ne pouvait tenir longtemps contre une armée dont elle voyait sans cesse accroître la force. Au bout de quelques mois de blocus, car les Espagnols se contentèrent de serrer étroitement la place sans lui livrer d'assaut, une capitulation fut demandée. Ferdinand la dicta, et les conditions qu'imposa ce conquérant béatifié furent d'une excessive rigueur. Îl exigea que tous les habitants musulmans quittassent la ville, sans enlever autre chose de leurs propriétés que ce qu'ils porteraient eux-mêmes. La
famine, ne laissant d'autre alternative que la mort ou l'esclavage, fit accepter cette loi cruelle par un peuple dégénéré. Chassés sans pitié de leurs maisons et de leurs champs, les malheureux habitants de Cordoue et de son district abandonnérent leur patrie pour se répandre dans les pays musulmans les plus voisins, et, à la fin de juin 1236, l’armée espagnole prit possession en grande pompe, mais dans la solitude, de l’ancienne capitale des khalyfes. — 1236
Saint Ferdinand se rendit d’abord à la grande mosquée, et ce magnifique ouvrage du premier Abdérame, consacré désormais au culte chrétien par les mains d'un prêtre guerrier, retentit des actions de grâces et des chants de triomphe qu'entonnait le clergé de l’armée victorieuse. Il eût péri sans cette cérémonie de purification ; une messe et quelques aspersions nous ont conservé ce noble souvenir, cette parlante chronique d'un grand peuple qui n'est plus. Mais les autres monuments que nul caractère sacré ne protégea contre une avidité barbare, contre une haine fanatique, disparurent tous dans les pillages et les dévastations de la conquête. Il ne reste rien, ni des riches abords de la mosquée, n1 du palais Mérouän et de sa précieuse bibliothèque, n1 du merveilleux palais d'Al-Zohrah, séjour enchanté des khalyfes omméyades. On cherche en vain la place qu'ils occupèrent, et, parmi des édifices tout modernes, tout chrétiens, la mosquée arabe apparaît aujourd’hui comme une de ces colonnes solitaires des steppes de l'Orient, qui sont là, debout, pour attester que des nations civilisées occupaient jadis le vide inculte des déserts.
Dans cette Aljama, devenue cathédrale par le droit du