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plus fort, le roi de Castille trouva les cloches de Saint- Jacques -de-Compostelle, que le grand Al-Mansoür y avait suspendues, comme un trophée, parmi les lampes d'argent qui éclairaient les prières de nuit. Triste retour des choses humaines, et fragilité des exploits de la force ! Au bout d’un siècle et demi, ces cloches étaient reportées jusque dans le temple de l’apôtre d'Espagne, sur les épaules des prisonniers musulmans. |
La prise de Cordoue livra aux chrétiens toutes les places qui dépendaient de son territoire. Almodovar, Estapa, Ecija même, à peine séparée de Séville par trois journées de marche, se rendirent à des détachements de l'armée espagnole. Il faut que les ravages commis par ces vainqueurs farouches dans les belles campagnes du Guadalquivir aient été sans mesure et sans prudence, comme sans miséricorde; il faut que la population des champs ait été partout chassée et balayée comme celle des villes ; car, lorsque saint Ferdinand , à son départ, eut laissé quelques troupes pour garder la frontière du pays conquis et protéger les nouveaux colons qu'il y appelait de toutes les parties de l'Espagne chrétienne, par des distributions de terres et un octroi de fueros ou priviléges, on fut obligé, pendant plusieurs années, d'envoyer de Castille à Cordoue des vivres de toute espèce, pour apaiser l'horrible disette qu'y souffraient la garnison et les habitants.
À cette époque s1 fatale au croissant, tandis que les Mores perdaient leur ancienne capitale au centre de l'Andalousie, ils perdaient encore leur plus belle province à l'orient de l'Espagne. On a vu précédemment qu'Abou-Abd-Allah, chassé de Valence par ses propres
sujets, avait cherché un asile chez le roi d'Aragon. À son retour des Baléares, Jacques reçut les plaintes du wali détrôné, et saisit avidement ce prétexte pour effectuer la conquête d'une province que les Arabes appelaient le « Verger des aménités d'Espagne, » et dont il convoitait, non l'hommage et le tribut, mais l'entière et pleine possession. Après avoir préparé un plan de campagne où brille le talent d'un habile capitaine, dans ce temps où la force brutale faisait à peu près tout l’art de la guerre (‘), il assembla ses troupes, et, sans s'arrêter à piller les campagnes, il marcha droit à Buriana, — 1233 alors place forte sur les bords de la mer, non loin de Segorbe, et la fit capituler après un siége opiniâtre. La prise de cette ville lui assurait deux grands avantages pour le succès de son entreprise : il faisait approvisionner son armée par sa flotte, et coupait entièrement la communication des diverses places du nord de la province avec leur métropole. Ces places, en effet, de l'Ebre au Guadalaviar (al-Ouad-al-Abyad, la rivière Blanche, nom arabe de l'ancien Turia), se rendirent successivement aux Aragonais. — 1254
Un nouveau mariage de Jacques, qui alla, crainte de parenté, chercher une femme jusqu'en Hongrie fil épousa la fille du roi André Il), l'éloigna quelque temps du théâtre de la guerre. Mais le bruit de la chute de Cordoue réveilla son émulation de gloire et son ardeur de conquête. Aidé par une foule de volontaires qui étaient venus, au retour de la sixième croisade (1228), non-seu-
(:) On en peut voir les intéressants détails non-seulement dans la Chronique de Desclot, mais aussi dans les propres Commentaires du roi Jayme el Conquistador. M. Romey en cite plusieurs fragments, tome vi, chap. 7.
lement de France, mais d'Italie et d'Angleterre, 1l s'a- 1236 — vança jusqu'aux portes de Valence, y resserra les faibles troupes du wali, fit élever une forteresse pour protéger son camp, et forma le siége régulier de la place. Aben-Zéyan, privé de tout appuien Espagne par l'assassinat d'Aben-Houd, dont il avait imploré le secours, tourna son dernier espoir du côté de l'Afrique. C'était pendant le sanglant interrègne qui, des Almohades aux Beny- Mérines, laissa sans maitre le trône de Maroc. Un seul wali, celui de Tunis, envoya quelques vaisseaux pour jeter du renfort et des vivres dans la place assiègée; mais la flotte catalane les empècha d'aborder au Grao, et ferma l'entrée de ce port de Valence. En se voyant pressé par terre et par mer dans une ville où les vivres manquaient pour la multitude qui s’y était enfermée, et dont le bélier avait ouvert les murailles, Aben-Zéyan fit demander une capitulation. Le roi d'Aragon imposa des conditions moins dures que le roi de Castille ne l'avait fait à Cordoue. Il laissa aux habitants de Valence le choix de se retirer avec ce qu'ils pourraient emporter de leurs biens, ou de rester dans la ville en conservant la liberté de religion, et sans avoir à supporter plus de charges que les habitants chrétiens. Il fut, en outre, convenu qu'Aben-Zéyan se retirerait avec ceux qui voudraient le suivre au delà de la rivière Xucar, et que cette rivière serait désormais la limite entre les deux peuples. On signa de plus une trève de sept ans. Après 1938 — quoi, le 28 septembre 1238, Jacques entra triomphalement dans la ville que le Cid avait un instant possédée, il y avait un siècle et demi, et dont les champs fertiles, encore arrosés et cultivés à la manière des Ara-
bes, ont recu du reste de l'Espagne le nom de Jardin de Valence (Huerta de Valencia). La plupart des mosquées de cette ville furent aussitôt converties en temples chrétiens, et les dépouilles des habitants qui s'éloignèrent furent réparties entre les nouvelles églises, les ordres militaires, les barons aragonais et les volontaires étrangers.
Dans son empressement à occuper Valence, Jacques avait admis avec facilité, et même avec une certaine grandeur d'âme, les conditions proposées par le wali. Mais il se fatigua bientôt de l'inaction génante où l’enchainaît la trève, et se repentit de l'avoir jurée. Pour colorer la violation de ses engagements, 1l feignit d’être appelé dans ses possessions de France, et partit pour Montpellier. Ses généraux passèrent aussitôt le — 1939 Xucar, et fondirent inopinément sur les terres laissées au wali par les traités de partage et de paix. Au retour du roi, les chefs musulmans se plaignirent des violences qu'ils avaient essuyées, et demandèrent réparation de ces griefs. Jacques, en présence des envoyés mores, bläma ses officiers; mais il garda leurs prises, et, l'année suivante, sans chercher même un prétexte, 1l semit— 1240 en personne à la tête de ses troupes, s’empara des riches vallées de Bayren et de Villena, et vint assiéger la ville forte de Schatybah ({Xativa, aujourd'hui San-Felipe), dont l’alcaÿyde fut contraint de se déclarer son vassal. Ce n'était point encore assez pour l’ambitieux monarque. Il envoya quelques escadrons faire du butin jusque sous les murs de la place, puis il fit un crime à l'alcaÿde d’avoir mis ses pillards en fuite, l’accusa de rébellion contre son suzerain, et le somma de lui livrer la ville
qu'il commandait. L'alcaÿde opposa vainement de bonnes raisons. L'armée aragonaise était prête, et Xativa fut assiégée. Mais ce ne fut qu'après un an de résistance 1244 — et de combats que la famine obligea les habitants à se rendre. Jacques occupa ensuite la ville de Denia (l’ancien Dianium ou Artemisium), et se trouva ainsi, précisément quand la trève expirait, maître de toute la province dont la capitulation de Valence avait 1245 — assuré au wali la paisible possession.
Cette indigne violation de la foi jurée n’était que le prélude d'une iniquité plus grande encore. Lorsque la prise des pays situés au delà du Xucar eut ôté aux musulmans de Valence toute espèce de recours et d'appui, 1248 — un édit royal leur enjoïgnit de quitter la province dans le délai d’un mois. Ces malheureux bannis, violemment dépouillés des droits et des biens que leur assurait la capitulation, tentèrent en quelques endroits des campagnes de résister à l’ordre inhumain qui les chassait de leurs foyers. Mais, dispersés au milieu d’une armée, sans places fortes, sans moyen de ralliement, ils ne purent donner à ce mouvement l'ordre, l’ensemble et l'unanimité nécessaires. Il fallut partout céder à la force, et la population exilée alla se répandre dans les royaumes de Murcie et de Grenade.
I ne faudrait pas croire que les détails qui précèdent, et ceux de même nature qui suivront, soient empruntés aux Arabes, et par conséquent empreints de la partialité ou de l'exagération, qui, de leur part, serait possible et naturelle. Comme à partir de saint Ferdinand et de la grande chronique de son archevêque Rodrigo Ximenez de Rada, les historiens espagnols quittent le sec et froid
laconisme des vieilles chroniques latines, pour se faire vraiment narrateurs ; comme 1ls deviennent plus complets et plus explicites, non-seulement que leurs devanciers, mais que les historiens arabes eux-mêmes, c'est désormais par les chrétiens que nous savons leur propre histoire. Ce sont eux qui racontent les événements qu'on vient de lire, sans blâme et sans éloge, comme des choses toutes simples, comme la naissance ou la mort de quelqu'un. |
Ces deux provinces de Murcie et de Grenade, où
était réfugiée la population proscrite par le roi d'Aragon, avaient formé naguère le gouvernement d’Aben- Houd. Elles s'étaient de nouveau divisées à la mort de ce wali; son frère Aly n'avait pu garder que la capitale, Murcie ; lalcayde de Lorca s était emparé de Carthagène, et le wali de Jaen, Aben-al-Hamar, avait pris Guadix, Loja, Alhama, enfin Grenade. De tous les chefs musulmans, ce wali était alors le seul qui eût conservé quelque puissance et quelque dignité. Les historiens arabes le nomment « l'unique colonne de l'islam. » Tandis que saint Ferdinand laissait un moment reposer ses armes victorieuses, occupé de partager entre ses guerriers et ses prélats les terres de Cordoue, qu'il fallait repeupler d'habitants nouveaux, Aben-al-Hamar, dans le dessein de réunir sous son autorité le reste des provinces que l'épée chrétienne n'avait point encore arrachées au croissant, serrait étroitement dans Murcie le frère d’Aben- Houd, son ancien rival. Celui-ci, près de tomber aux mains de l’ennemi de sa famille, préféra se donner à l'ennemi de sa foi. Il fit hommage de ses états au roi de Castille, et le pressa d'en venir prendre possession.
Aussitôt l'infant Alphonse, fils ainé de saint Ferdinand, traversa la Manche à la tête d’une armée castillane, passa les monts d'Alcaraz, se fit livrer Murcie, prit ensuite Carthagène et Lorca sur l’alcayde révolte, et cou- 1244 — vrit la province entière de garnisons espagnoles. Cette heureuse et facile expédition livrait aux chrétiens toute la partie orientale de la Péninsule, puisque Jacques d'Aragon avait étendu sa conquête jusqu'aux lieux où celle d'Alphonse commençait. Elle mettait ainsi le wali de Grenade dans une position désespérée, l'enfermant de toutes parts entre les domaines du roi de Castille, et l'acculant à la mer. Un des généraux espagnols crut n'avoir plus qu'à l’attaquer pour le détruire ; mais Aben-al-Hamar le battitet le rejeta sur le territoire de Cordoue. Ferdinand parut alors à la tête de ses troupes. Il s'avança à travers les campagnes du gouvernement d'Aben-al-Hamar jusqu'à Grenade, où 1l le tint même quelques jours assiégé. Mais la saison avancée, et surtout l’énergique résistance des Mores, qui venaient à leur tour l'assiéger dans son camp, obligèrent le roi de Castille à rebrousser chemin. Si cette attaque de Grenade eût eu l’heureux succès du coup de main sur Cordoue, elle avançait de deux siècles l'expulsion totale des musulmans, et saint Ferdinand eût ainsi dérobé à la catholique Isabelle l'honneur d’avoir terminé la reprise de l'Espagne.
1245 — L'année suivante, dès que le printemps fut venu, Ferdinand mit le siége devant Jaen, qu'à deux reprises déjà 1] avait en vain attaquée dans les campagnes précédentes. Ce nouveau siége fut l’un des plus terribles et des plus meurtriers de l’époque. Les habitants,
bien commandés, habitués à se défendre, et secondés par l’armée d'Aben-al-Hamar, qui ne cessait d'inquiéter celle des Castillans, repoussèrent pendant plus d’une année tous les efforts des vainqueurs de Cordoue. Cependant leurs murailles tombaient en ruines, et la faim, plus puissante que les machines de guerre, exercait déjà ses irrésistibles ravages. Aben-al-Hamar prit alors un parti désespéré comme sa situation, mais capable peut-être de prévenir la ruine totale de l'islam. Il se rendit seul et sans suite au camp des Espagnols, fut conduit comme un parlementaire sous la tente du roi de Castille, se nomma, et lui baisa la main en signe de vassalité. Cette entrevue singulière, où Ferdinand ne voulut pas être en reste de confiance et de courtoisie, amena un arrangement immédiat entre le More et le chrétien : il fut convenu que Jaen serait occupée — 1246 par une garnison espagnole, comme gage perpétuel; qu'Aben-al-Hamar conserverait le royaume de Grenade, sous la suzeraineté et la protection de Ferdinand; qu'il assisterait, comme les grands et ricos homes de Castille, aux cortès du royaume {!); qu'il paierait un tribut annuel de cent cinquante mille doblas (*), et qu'il fourni-
(1) Pour savoir ce qu’étaient alors les cortès de Castille, on peut consulter la premier chapitre de mes Études sur l'histoire des institutions, de la littérature, du théâtre et des Beaux-Arts en Espagne.
(2) Les doblas, monnaie introduite en Espagne par les Arabes, n’avaient point de valeur propre; elles servaient à exprimer le décuple d’autres monnaies d’or ou d’argent qui variaient presque sous chaque prince, de manière qu’elles avaient, suivant l’époque, une valeur très-différente et très-disproportionnée. Je n’ai pu trouver aucune indication de la valeur des doblas sous les khalyfes omméyades. Les doblas juzefinas, qui furent introduites par l’Almoravide Youzef, à la fin du xi° siècle, ne passaient, dans
rait, comme les autres vassaux du roi, le contingent de troupes requis par son suzerain.
Cet accord ne fut guère moins avantageux au roi de Castille qu'au wali de Grenade. $i l'un y trouvait son salut personnel, l’autre acquérait un précieux auxiliaire pour la grande entreprise qu'il méditait depuis la reddition de Cordoue, l'attaque de Séville. Aben-al-Hamar ramena ses troupes à Grenade, mit en ordre l’'administion de son petit royaume tributaire, et revint, l'année 1247 — suivante, au camp des chrétiens avec cinq cents lances d'élite. Il voulut offrir sur-le-champ un gage de fidélité et de bons services à son seigneur suzerain. Profitant des avantages que lui donnaient sa connaissance du pays, son langage et son costume, il surprit le fort d’Alcala-de-Guadaïra, à deux lieues de Séville, fort qui servait d'avant-poste à cette grande cité, et dont la position, la solidité, l'étendue, en faisaient l’un des points de défense ou d'attaque les plus importants ('). Cet avantage décida saint Ferdinand à presser son expédition. Il revint en Castille ordonner et diriger de nou-
les États chrétiens, que pour quatre sous royaux (sueldos reales, ou reales de plata, tombés aujourd’hui à la valeur minime de 52 centimes). Au contraire, les doblas prises dans le camp du roi de Fez Abou-al-Hassan, vaineu à Tarifa, en 1340, par Alphonse le Justicier, pesaient, dit-on, presque une livre d’or. Les Almohades ayant créé des monnaies différentes de celles des Almoravides, et que changèrent ensuite les Bény-Merines, il est difficile de préciser la valeur des doblas qui avaient cours lors du traité entre Aben-Al- Hamar et saint Ferdinand.
(1) Les ruines de ce fort, encore assez bien conservées, sont, je crois, le plus précieux échantillon que les Arabes nous aient laissé de leurs ouvrages militaires. Il était formé d’un double rang de hautes murailles, flanquées de neuf bastions, ou grosses tours carrées, et ceignait tout le sommet d’une colline qui domine deux vallons et deux routes.
velles levées, puis, pour seconder utilement les opérations des troupes, 1l fit partir des ports de la Biscaye une flotte que l’on construisait depuis quelques années dans ce pays de forêts et de marins, et qui gagna, par un long circuit le long des côtes de l'Océan, l’embouchure du Guadalquivir. Ces préparatifs achevés, saint Ferdinand rejoignit l'armée, et vint, sans trouver de résistance, camper devant les murs de Séville.
Depuis la chute des Omméyades, pendant le règne des trois Aben-Abëd, et sous la double domination des Africains, Séville était devenue la vraie capitale de l'empire musulman d'Espagne, c'est-à-dire la plus riche, la plus populeuse, la plus importante de ses cités. Les récentes victoires des Castillans avaient encore accru sa population de presque toute celle de Cordoue, et à l’approche de l'ennemi, la plupart des habitants de la campagne s'étaient également réfugiés dans ses murs. Mais cette multitude était plus propre à dévorer les ressources des habitants qu'à contribuer utilement à leur défense. Un chef manquait aussi pour la diriger. Séville obéissait encore à un vieillard de la famille royale des Almohades, Cid Abou-Abd-Allah, qu'avaient respecté les dernières révolutions, mais que son grand âge rendait incapable des fatigues et de l’activité d'un général. Ce fut le wali de Niebla, Abou-Djafar, réfugié dans Séville, qui prit le commandement de la garnison. Il . fit distribuer des armes à tous ceux qui pouvaient en faire usage, forma ainsi quelques troupes improvisées, et les guerriers, non des deux cultes {car il y avait des musulmans dans le camp chrétien, et des chrétiens mozarabes dans la ville musulmane), mais des deux partis, commen-
cèrent à se livrer, sous les murs de la place, de fréquentes escarmouches que faisaient naître de mutuels défis et des combats singuliers. Au milieu de ces luttes chevaleresques, un événement de plus haute importance prépara le succès des chrétiens. La flotte espagnole, sous les ordres de l'amiral Ramon Bonifaz, forca l'entrée du Guadalquivir, vainement défendue par les vaisseaux de Séville, qui furent tous pris ou coulés bas. Gette victoire navale priva les assiégés de toute communication avec la mer, avec l'Afrique, et porta l'abondance dans le camp des chrétiens. En même temps, un général espagnol détruisait des partis de Mores qui s'étaient réunis en maraudeurs dans les montagnes voisines, et Carmona , laissée sur les derrières, se rendait par capitulation. Séville était réduite à ses seules forces, à ses seules murailles. Ferdinand l’enveloppa tout entière, en établissant sur les deux rives du fleuve un camp retranché, où l’armée passa l'hiver, contre l'habitude générale de cette époque. Chaque jour de nouvelles troupes, parties du nord de l'Espague, venaient accroitre son armée. Tous les seigneurs de pendon y caldera (!) accouraient, bannières déployées, prendre part à l’'honneur et aux profits de l'entreprise; les évêques aussi quittaient leurs diocèses pour assister à cette croisade, et des communautés entières de moines venaient, à défaut d’ouailles et de vassaux, partager de leurs mains les travaux des soldats.
Séville est située sur la rive gauche du Guadalquivir ;
(1) De bannière et de chaudière; c’est-à-dire qui pouvaient lever des vassaux et les entretenir à leurs frais.
mais elle a, sur la rive drojte, deux faubourgs importants, celui de Triana (Al-Trayanah) et celui d’Alfarache (Al-Faradj). Les fortifications, coupées par le fleuve, entouraient de leur enceinte les deux parties de la ville, qui communiquaient alors entre elles, comme encore aujourd'hui, par un pont de bateaux. Sur le conseil d'Aben-al-Hamar, l'amiral Ramon Bonifaz fit charger lourdement deux gros vaisseaux de sa flotte, et, dans un jour d'orage, ces masses, poussées par la marée et le vent, furent dirigées contre le pont, que rompit, en effet, la violence du choc. Les communications étant ainsi coupées entre les deux inégales parties de la ville, les Espagnols réunirent toutes leurs forces contre les faubourgs d'Alfarache et de Triana, qu'ils enlevèrent l'épée à la main, malgré la défense la plus meurtrière. Il y avait alors dix-huit mois que durait le siège. La garnison était décimée par une foule de combats, les vivres s épuisaient, des maladies contagieuses moissonnaient la multitude entassée dans les maisons et sur les places de la ville ; il ne restait nul espoir de délivrance ou de secours. La prise des faubourgs vint ajouter à tous les maux qu'on souffrait la crainte d'être emporté d'assaut et livré à la fureur du soldat. Dans l'impatience de son effroi, le peuple s'agita tumultueusement et demanda qu'on rendit la place. Quelques-uns des principaux habitants furent envoyés en parlementaires au camp du roi de Castille, qui, pressé de mettre fin à ce long siége, adoucit quelque peu les dures conditions qu'il avait imposées à Cordoue. Les habitants de Séville eurent un délai convenable pour réaliser leurs biens et quitter le pays ; en outre, pendant un mois, les Espagnols durent
leur fournir, soit des vaisseaux, soit des bêtes de somme, pour les transporter où bon leur semblait. Cette capitulation fut signée le 23 novembre 1248. Aussitôt, trois cent mille personnes, peu confiantes en la foi des chrétiens, sortirent de Séville ; les unes, avec le vieux wali almohade, se réfugièrent en Afrique, d’autres dans les Algarves ou le pays de Xérez, le plus grand nombre dans le royaume de Grenade. Tandis que toute cette population proscrite abandonnait ses champs et ses foyers, l’armée espagnole, conduite en procession par ses prélats et ses moines, suivit le roi du camp dans la cité vide, et ’étendard de Castille fut planté sur la haute tour astronomique, devenue clocher de la cathédrale, où tourne 1248 — aujourd'hui la Giralda.
Etabli dans l’Alcazar des rois arabes, saint Ferdinand présida lui-même au partage des terres et des maisons de Séville ; 11 les répartit entre ses barons, qui furent magnifiquement récompensés, les églises et les monastères de fondation nouvelle, qui reçurent de riches dotations, et les nouveaux habitants qu'on attira, du reste de l'Espagne, par ces largesses et d'amples priviléges (‘). En
(1) Saint Ferdinand donna à Séville les fueros de Tolède. Ce mot, qui n’a point d’équivalent complet en français (le mot for n’étant usité que dans les provinces pyrénéennes) signifie les immunités, les coutumes, la juridiction, la forme administrative d’une province ou d’une cité. C’est sa constitution particulière. Pendant les conquêtes successives des Espagnols, quand une ville était prise, ou capitulait, ou était repeuplée, les habitants recevaient des fueros par charte royale, soit qu’ils les obtinssent, soit qu’ils les exi- | geassent, pour se rendre ou pour changer de demeures. C’est là ce qui : explique le grand nombre et la diversité des fueros urbains qui gouvernèrent l'Espagne, indépendamment des fueros provinciaux, tels que ceux de l’Aragon, de la Navarre, des provinces basques, etc.
même temps, il continuait à diriger les opérations de son armée. Pendant les années 1249 et 1250, ses fils ou ses généraux occupèérent les villes de Xérez, Arcos, Medina-Sidonia, Rota, San-Lucar et Cadix. Ebloui par tant de gloire, par cette prospérité sans mélange, et n’ayant plus d'ennemis à vaincre autour de lui, Ferdi- — 1250 nand conçut le projet de passer en Afrique pour y poursuivre, pour y détruire, jusque dans le berceau de leur race, les récents dominateurs de l'Espagne. Après une nouvelle victoire navale remportée par son amiral Bonifaz sur la flotte africaine, en 1251, il se disposait à faire une descente au delà du détroit, quand la mort vint le surprendre, et prévint ce menaçant conflit entre l’Europe et l'Afrique. Üne hydropisie de poitrine termina, le 30 mai 1252, le plus glorieux règne du moyen âge [!).
Là se termine aussi la première période de l’œuvre nationale commencée par Pélage, cinq siècles auparavant. l'Espagne était reconquise sur les enfants de l’Yémen et du Mähgreb. Il est vrai que les musulmans habitaient encore, à l'avénement d'Alphonse X, les provinces de Murcie, de Grenade et des Algarves, à l'orient, au midi et à l'occident de l’'Andalousie; mais ils étaient partout vassaux et tributaires des chrétiens. Ces débris d’un empire qui s'était naguère étendu de l'Atlas à la Garonne ne restèrent même pas tout entiers en leur possession. À la suite de quelques révoltes partielles, témérairement tentées, et bientôt étouflées dans le sang, les Algarves d'abord furent réunies au Portugal. Ensuite, le roi de Castille incorpora dans ses domaines,
(1) Voir la note II à la fin du volume.
en 1259, le pays de Xérez et le comté de Niebla, dont les habitants, après la prise de ces villes insurgées, furent expulsés comme ceux de Cordoue et dé Séville; puis, en 1266, la province de Murcie, qui, s'étant soumise aux Castillans, quoiqu'’elle leur füt disputée par les Aragonais, garda quelque temps un fantome d'émyr, créature d'Alphonse X, dont 1l resta tributaire et vassal. Les musulmans se trouvèrent réduits alors aux étroites limites de la province de Grenade, dont le wali, moins aveuglé que les autres chefs sur ses forces et sur celles de l'ennemi, refusa prudemment de prendre part aux révoltes, et se borna à protéger son territoire contre tous les assaillants. En 1264, dans une entrevue au bourg d'Alcala-de-Ben-Zayde, 1l avait conclu, avec le fils de saint Ferdinand, un nouveau traité de paix et d'al- 1264 — liance.
Le petit nombre des musulmans restés, par suite des capitulations, sur le territoire et sous la domination des chrétiens, et qui n'étaient pas prisonniers de guerre, c'est-à-dire esclaves dans toute la rigueur du mot, furent nommés Moros mudejares. Ils étaient soumis, malgré les capitulations, à une législation capricieuse, arbitraire et barbare (‘)}. Exclus de tous les emplois, ne pouvant posséder de biens fonds, chargés d'impôts cependant, gènés et vexés dans l’exercice de leur culte et dans les usages de leur vie domes- . tique, les Mores mudejares furent, c’est tout dire, assimilés aux juifs. Ils étaient également astreints à porter
(1) Voir le chap. 15 au tome I de l'Histoire des Mores mudejares et des Morisques, par M. de Circourt.
ET DES MORES D'ESPAGNE. 305 une marque distinctive, à ne pouvoir prendre des noms chrétiens, à vivre dans des quartiers séparés appelés aljamias, où ils étaient exposés sans cesse aux insultes et aux pillages de la population chrétienne : vie miserable, bien différente de l'existence facile, paisible, protégée et presque honorée que menèrent les chrétiens mozarabes sous les émyrs et les khalyfes.