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ainsi jusqu'à l'aube du jour. L'al-zala du matin se fit sur le champ de bataille. ;
« Ce massacre fut le plus horrible, le plus épouvantable que Dieu ait jamais fait de ses ennemis... Dans 1086 — cet heureux jour, vendredi 14 de Regheb de l'année 479, Dieu accorda par anticipation le prix de la foi et du martyre à environ trois mille musulmans, et l'émyr Youzef fit couper les têtes des cadavres chrétiens, qu'on réunit en sa présence en {as hauts comme des tours. Le faky Abou-Yahyah, qui interrogea plusieurs des guerriers présents à cette glorieuse bataille, raconte que l’on réunit tant de têtes des chrétiens morts, qu'entassées autour de la plus grande lance qui se trouva dans le camp, plantée en terre, elles la couvraient et surpassaient. Abou-Merouän, qui prit part au combat, écrit aussi que l'émyr Aben-Abëd ayant, par curiosité, fait compter les têtes des chrétiens, il s’en trouva vingt-quatre mille. Enfin Abd-al-Halim rapporte, chose qui paraît incroyable, que, de ces têtes, Youzef en envoya dix mille à Séville, dix mille à Cordoue, dix mille à Valence, autant à Saragosse et à Murcie, et quarante mille en Afrique, pour qu'elles fussent aussi réparties entre les villes principales, afin que les gens de ces pays les vissent de leurs yeux et rendissent grâces à Dieu. Cette bataille de Zalakäh, ou terrain glissant, rendit à l'islam sa solidité en Andalousie, et là où les pieds glissaient auparavant dans le chemin de Dieu, ils s’affermirent et recouvrèrent leur stabilité. »
Cette victoire signalée, après laquelle Youzef prit le titre d'Emyr-al-Moumenyn, qu’avaient porté les khalyfes omméyades, lui ouvrait la carrière d’Al-Mansoür et don-
nait aux Arabes l'espoir de réparer tous les désastres qu'ils avaient essuyés depuis la mort de ce grand capitaine. Mais pendant que les confédérés musulmans étaient encore occupés à partager les dépouilles des vaincus, Youzef apprit la mort de son fils, qui gouvernait pour lui l'empire de Maroc, et le commencement de quelques troubles qui pouvaient s aggraver. Il partit aussitôt pour les apaiser par sa présence, laissant en Espagne une portion de l'armée africaine sous les ordres de son lieutenant Syr-ben-Abi-Bekr. Youzef avait été le centre et l'âme de la ligue formée contre le roi de Castille ; son départ la rompit. La désunion se mit de nouveau entre les alliés ; chaque émyr retourna dans sa province, et les Almoravides restèrent seuls en campagne, pillant les frontières du Portugal et de la Galice, tandis que leur général étudiait, pour les futurs desseins de son maitre, la situation des provinces, des villes et des forts. Ainsi fut laissée sans résultat une grande entreprise suivie d’un grand succès, et les Arabes durent encore l’inutilité de leur victoire à la même cause que tous leurs revers passés.
De retour à Tolède avec les débris de la chevalerie espagnole, Alphonse s'était empressé de conjurer les suites de sa défaite en mettant à l'abri d'une invasion son nouveau royaume de la Castille-Neuve. Il avait demandé des secours au roi de France, Philippe [°, qui Jui envoya en mème temps une troupe de gens de guerre sous les ordres de Raymond, comte de Bourgogne, auquel Alphonse maria sa fille Ürraque, et une troupe de sens d'église pour peupler les temples et les monastères de la province récemment rendue au christia-
nisme. Alphonse chargea son gendre de relever les villes que la guerre avait détruites, telles que Salamanque, Avila, Ségovie, et d'y appeler de nouveaux habitants par la distribution des terres ; lui-même se réserva le soin de recruter son armée. Ce fut pendant qu'il préparait ainsi paisiblement et à loisir les moyens de rallumer la guerre, qu'il se passa, dans sa capitale, un événement plus fait que toutes les batailles livrées jusqu'à ce jour pour apprendre aux Arabes qu'ils n'avaient plus ni paix ni trève, ni foi ni justice à espérer des chrétiens. Peu après la prise de Tolède, en 1085, Alphonse avait érigé cette ville en siége archiépiscopal (‘). Le nouveau prélat, Bernard de Sahagun, qui était un ancien moine de Cluny, mécontent d’officier dans une métropole inférieure à la mosquée principale qu'une clause de la capitulation réservait aux musulmans, se concerta avec la reine pour s'emparer du temple arabe. Pendant une nuit, on forca, par leurs ordres, les portes de cette mosquée ; on détruisit tous les objets du culte de l'islam, et l'on éleva sur leurs débris des autels chrétiens. Vainement les Arabes consternés portérent leurs plaintes au roi ; il feignit un peu de colère, mais, n’osant point reprendre à Dieu une église qui venait de lui être donnée, il vint même présider à la consécration solennelle qui en 1087 — fut faite quelques jours après. Ainsi, dès la seconde année de la conquête, la capitulation était ouvertement violée, et les vaincus dépouillés du droit le plus
(1) Et depuis cette époque, Tolède est demeurée la métropole du royaume. L’archevèque de cette ville a le titre de primat des Espagnes, et Madrid même n’est qu’une succursale enclayée dans son diocèse.
sacré, du droit que, dans leur temps de gloire, ils avaient toujours respecté chez leurs sujets chrétiens.
Les princes espagnols, bientôt revenus de la terreur que leur avait causée la bataille de Zalakäh, reprenaient sur tous les points l'offensive. Le comte de Catalogne et le roi d'Aragon attaquaient à la fois l'émyr de Saragosse : l'un achevait de prendre la province de Taragone et les bouches de l'Ebre; l'autre, après un combat victorieux, enlevait la ville forte de Huesca. D’un autre côté, Aben-Abèd s'était vainement opposé aux progrès des Castillans, qui, s'étant avancés jusqu'aux confins du royaume de Murcie, et maîtres du fort inexpugnable d'Alid, près de Lorca, coupaient ainsi la communication de l'Andalousie avec Saragosse et Valence; il avait été défait. Cet échec personnel, la situation désespérée des musulmans d'Aragon, enfin l'inaction, calculée peut-être, des Africains demeurés en Espagne, décidèrent l'émyr de Séville à recourir une seconde fois au protectorat de Youzef. Après plusieurs dépêches pressantes, 1l alla lui-même le trouver à Maroc, et le vainqueur de Zalakäh, déterminé par ses prières, passa de nouveau le détroit avec quelques troupes. — 1088 Cette seconde entrée des Almoravides resta sans effet. Youzef avait convoqué les chefs arabes sous les murs d'Alid, pour tenir conseil, pendant le siége de ce fort, sur les opérations plus décisives qu'il convenait d’entreprendre. Mais ceux-ci, guidés par leurs intérêts rivaux, se livrèrent, sous ses yeux, aux querelles les plus animées et les plus vaines. Fatigué de leurs disputes, Youzef les congédia brusquement, et à l'approche de l'armée d’Alphonse, qui venait recueillir la garnison du
fort d’Alid, épuisée par la famine et les combats, l’'émyr des croyants regagna le Maroc presque en fuyard. Ce n’était pas néanmoins pour abandonner l'Espagne aux armes chrétiennes: c'était, au contraire, avec le dessein . d'enlever cette belle contrée à des mains qu'il jugeait incapables de la défendre, et de Joindre, comme Mouza, son premier conquérant, la province d'Espagne à l'empire d'Afrique. Youzef rassembla donc sur les rivages du Mâghreb les guerriers des principales tribus berbères, les Zénètes, les Masamouds, les Gazouls, les Gomars, et, toujours possesseur d'Algesiras, il reparut tout à coup dans là Péninsule, non plus en allié, appelé par les vœux des princes arabes, mais en maitre, et se sou- 1090 —ciant aussi peu de leur ressentiment que de leur soumission. Après avoir refoulé les chrétiens jusqu'aux limites du royaume de Tolède, il marcha droit à Grenade, se saisit de l’'émyr Abd-Allah-ben-Balkyn, l’accusant de connivence avec l’infidèle Alphonse; puis, après avoir fortifié cette ville, qui lui plut, et dont il fit à la fois sa place d’armes et son château de plaisance, il revint s'établir à Ceuta, d'où il dirigea les opérations de son armée en Espagne, en même temps qu'il maintenait ses possessions d'Afrique.
Par ses ordres, les Almoravides se divisèrent en quatre corps pour agir simultanément à l’est et à l'ouest de Grenade, d'Alméria à Lisbonne. Syr-ben-Abi-Bekr, leur général, marcha lui-même avec la plus forte division contre le plus redoutable ennemi, l'émyr de Séville. Quoique très-inférieur en forces, et par les ressources de son esprit plus que par la puissance de son épée, Aben-Abéd lui opposa une longue et vive résistance.
Mais il perdit peu à peu toutes les places de son royaume, Jaen, Baeza, Ubeda, Almodovar, Carmona enfin, et se vit réduit aux seules murailles de Séville, où il fut bientôt enfermé par l'armée berbère. Dans cette situation désespérée, 1l implora le secours de ce même Alphonse VI, contre lequel il avait précédemment appelé d'Afrique Youzef et les Almoravides. Le roi de Castille, déjà veuf d'Aguéda de Normandie, d'Inès de Guienne, de Constance et de Berthe de Bourgogne, venait d'épouser une fille d'Aben-Abëd, Zaïda, qui reeut le baptême sous le nom de Maria-Isabel (‘}. Cette union récente, et plus encore les avantages que promettait l'émyr, décidèrent Alphonse à lui porter secours. Pour opérer une diversion en sa faveur, et débloquer Séville, 1l envoya, sous les ordres du comte Gomez, une armée espagnole où servait le fameux Cid Campeador, que les Arabes nommaient Rouderik-al-Kambythour. Mais Syr-ben-Abi-Bekr, sans lever le siége, fit marcher une partie de son armée contre les Castillans, qu'elle arrèta, battit et dispersa dans une sanglante rencontre. Après ce revers, qui lui ôtait la dernière espérance, Aben-Abëd ouvrit des négociations, et livra sa capitale au général almoravide. Il avait stipulé, pour ses — 1091 sujets, la conservation de la vie et des biens; lui-même, se livrant à merci, fut conduit avec ses femmes etses filles, car ses fils étaient morts les armes à la main, au fort d'Agmât, en Afrique, déjà prison de l’émyr dépossédé de Grenade, où il mourut quatre ans après, dans un état misérable, triste jouet des caprices de la fortune.
(1) Alphonse eut pour sixième femme Béatrix d’Est, qu’il épousa en 1105.
« Telle est la loi de ce monde, qui ne donne que pour ôter, qui n’éclaircit que pour troubler ensuite, qui ne rend doux que pour rendre plus amér. »
Aussitôt que Séville fut rendue, les troupes de Youzef se divisèrent de nouveau pour occuper simultanément les provinces riveraines des deux mers où les Arabes luttaient encore, et achever ainsi la conquête de l'Espagne musulmane. Davoud-ben-Aïscha, marchant à l’est, enleva d’abord Alméria, dont l'émyr cherchait à nouer une ligue contre les Almoravides, puis Denia, puis Valence, que défendit vainement une troupe de mercenaires chrétiens commandée par le Cid, 1094 — et que livra le kady Ahmed-ben-Djahaf. De Valence rendue, les Almoravidesexpédièrentuneflotte pour ranger aussi les îles Baléares sous leur obéissance (').
(t} Dans cette même année 109%, qui les vit maîtres de tous les États mahométans de la Péninsule, les Almoravides perdirent momentanément une de leurs récentes et principales conquêtes. Après la reddition de Valence, le Cid s’était retiré avec ses campeadores dans un château fort appelé depuis la Roche du Cid {la Peña del Cid) ; et dès que les Almoravides se furent embarqués pour les Baléares, ne laissant à Valence qu’une faible garnison, il vint avec ses alliés arabes fondre sur cette place qu’il réduisit promptement à l'extrémité. Le kady Ahmed-ben-Djahaf, qui gouvernait comme wali de Youzef, la rendit par capitulation, à des conditions si douces qu’il devait même y conserver son premier emploi. Mais, une fois maître de la place, Rodrigue fit arrêter ce malheureux vieillard pour le contraindre à découvrir des trésors imaginaires qu’on disait cachés dans l’Alcazar, et, n’ayant obtenu de révélations ni par les menaces, ni par les tourments, il le fit brûler vif au milieu de la place publique. Valence resta au pouvoir du Cid, qui y mourut en 1099. Ce paladin célèbre, dont le nom réveille tous les souvenirs de la chevalerie, est le héros populaire de plus d’aventures que les Hercule, les Thésée, les demi-dieux de l’antiquité. Mais, quelque pénible qu’il soit de dépouiller un grand nom d’une partie de l’éclat dont les siècles l’ont environné, l’histoire n’est pas tenue de sanctionner par ses jugements les récits des ro-
Pendant cette marche victorieuse de Davoud-ben-Aischa le long de la Méditerranée, Syr-ben-Abi-Bekr, tournant à l’ouest, avait attaqué, pris et mis à mort l'émyr de Badajoz, dont les Etats s étendaient de la pointe des Algarves (le cap Saint-Vincent) au delà des bouches du Tage. Il était donc maïtre des bords de l'Océan. Une ancienne prophétie, fort répandue chez le peuple arabe, et qui annonçait l'inévitable destruction de l'empire d'Espagne par un prince d'Afrique, avait paralysé l’énergie populaire, tandis que la chute du puissant Aben- Abèd épouvantait le reste des émyrs. Cette prophétie, comme on voit, n'était qu'une juste prévision du sort que réservait aux Arabes, faibles en nombre et portés par la conquête loin de leur pays natal, la longue et constante inimitié des Berbères, qui s'étaient au contraire incessamment fortifiés par les émigrations d’Afrique en Espagne. De tous les petits princes issus des ruines du khalyfat de Cordoue, l’émyr de Saragosse,
manciers et les fictions des poëtes. Rodrigue, ou Ruy Diaz de Vivar n’eut que les vertus d’un soldat. Digne chef d’une bande de condottieri, il fut dur, rapace, vindicatif, hardi dans le discours comme dans laction, plein d’une fierté sauvage, mais se piquant peu de justice et de loyauté. Ce fut contre les chrétiens d'Aragon qu’il fit ses premières armes, et à la solde des musulmans, qui lui donnèrent alors le surnom arabe {syd, seigneur) sous lequel il est connu, Plus tard, il loua son épée à Sancho le Fort pour l’aider à dépouiller ses frères et ses sœurs de leurs États ; puis il promena d’alliance en alliance sa valeur vénale ; et, violant ses capitulations à Murviedro et à Valence, donnant ses prisonniers en pâture à ses dogues, ou les faisant torturer et brûler, pour qu’ils découvrissent leurs trésors, il ternit enfin son plus beau triomphe militaire par des traits de perfidie, d’avarice et d’atroce cruauté. Pour justifier cette opinion, que j'émettais dès 1833, je puis invoquer aujourd’hui la nouvelle biographie du Cid, donnée par M. R. P. A. Dozy, dans ses Recherches sur l’histoire politique et littéraire de l'Espagne au moyen âge. — Tome I. Leyde, 1849.
Ahmed-Abou-Djafar, fut seul épargné. « Mes états, étrivait-il à Youzef, en lui faisant hommage de vassalité, sont le mur qui te sépare des ennemis de notre loi; » et Vouzef, en effet, les laissa aux mains de ce vaillant champion del'islam, pour en faire une sorte de barrière entre les chrétiens et lui. Le sabre almoravide jeta de leurs trônes tous les autres roitelets qui, nés et vivant de la guerre civile, avaient morcelé le grand empire arabe en si misérables parcelles, qu'un poëte du temps disait avec raison : « Chaque bourgade, se faisant royaume, appelle son alcalde émyr des croyants. »
Là finit donc, avec leur domination, Fhistoire des Arabes, ou Asiatiques, et commence l'histoire des Mores, ou Africains. C'est une erreur bien commune, celle qui confond en un seul peuple les divers peuples d’une même religion; et cette erreur devait surtout s’accréditer pour une époque, déjà lointaine, où, dans cette longue lutte de races et de croyances, on ne faisait qu'une grande et générale division de chrétiens et musulmans. Aussi les chrétiens n'ont-ils jamais fait la dictinction si nécessaire entre les deux nations musulmanes quirégnèrent successivement sur la Péninsule : Les Arabes qu'on appela Maures, dit Voltaire après tous les historiens qui l'ont précédé, Les Mores, en Espagne, ne furent pas plus les Arabes que les Turcs ne le furent en Syrie; c'est-à-dire pas plus que les Goths, les Francs, les Bourguignons et les Lombards, qui embrassèrent la religion des Romains, et que les musulmans confondaient tous sous ce nom (Roumy), ne furent les Romains eux-mêmes. Âu contraire, comme l'empire de Constantn fut détruit par les barbares devenus chrétiens, l'em-
pire temporel de Mahomet, l'empire arabe, fut détruit par les Mores et les Turcs, autres barbares, devenus musulmans (ï).
(1) Pour indiquer la grande division des deux races mahométanes qui se disputèrent la possession de l'Espagne, je me suis servi des mots Arabes et Mores, ou Asiatiques et Africains, employés dans toutes les langues européennes. Chez les musulmans, et dans la langue arabe, on appelait les premiers Scharakyyn ou Orientaux (de Scharkyah, Levant), et les autres Mdhgrébyn ou Occidentaux (de Mähgreb, Couchant). C’est du mot Scharakyyn qu’est venu celui de Sarrasins (Sarraceni), déjà connu des Grecs de Constantinople et passé dans la basse latinité, qu’on a pris pour une injure en le traduisant par voleurs (de sarak, voler), mais qui signifie simplement lévantins. On a conservé Vexpression maugrébin dans son vrai sens , pour indiquer un homme du Mähgreb, de la Mauritanie.