CHAPITRE VI
Royaume de Grenade {i). — Quatrième établissement, — Sa fondation, sa durée, sa chute (de 1246 à 1492).
Après la reddition de Séville, et tandis que l’armée espagnole faisait son entrée triomphale dans cette cité vide de ses habitants, Aben-al-Hamar, plus triste que glorieux des succès de son suzerain, avait pris congé de saint Ferdinand pour retourner dans ses Etats. Quoique vassal et tributaire du rot de Castille, ce prince, qui prit le titre de sultan et d'émyr des Fidèles, jeta les fondements du royaume de Grenade, dernier débris et dernière forme de l'empire arabe en Espagne. Les histo-
(t) Je regrette d’avoir à me servir dorénavant des mots rois et royaume de Grenade, puisque ces mots ne sont pas arabes, ni d’origine, ni d’acception précise. Mais, d’une part, ils sont consacrés; de l’autre, les mots d’émyrs et d’émyrat, seuls possibles, prêteraient à l’équivoque, puisque le titre d’émyr appartenait précédemment aux gouverneurs de l'Espagne pour les khalyfes de Damas, et qu’il appartient, pendant la période où nous entrons, aux souverains de Maroc, qui jouent fréquemment un rôle dans cette partie de l'histoire des Mores-Espagnols.
riens s'accordent à louer sa bravoure, sa prudence, 'sa modération, sa justice, ses mœurs austères, enfin le zèle habile, les efforts constants qu’il déploya pour le salut et la prospérité de son pays. Lorsque des circonstances extrêmes l'obligèrent à prêter aux Castillans le secours de ses armes, il sut faire servir au bien de ses compatriotes ectte nécessité cruelle. Pendant la guerre qu il fit en allié des chrétiens, fort de l'utilité de ses services, il conjurait sans cesse le roi de Castille de réprimer la licence de ses soldats, de respecter les propriétés et les personnes; il lui faisait comprendre qu'une conduite modérée servirait mieux ses projets de conquête que des exactions qui poussaient les vaincus au désespoir. Ce fut par son intervention continuelle entre les Espagnols et les musulmans dont il était le médiateur, que le territoire de Séville fut préservé des affreux ravages qu'avait souflerts celui de Cordoue. Lorsque, plus tard, les Mores de Niebla, de Xerez, de Murcie, tentèrent un soulèvement contre Alphonse X, Aben-al- Hamar sut se tirer avec habileté d'une position critique, alléguant aux walis révoltés son traité d'alliance avec le roi de Castille, qui l'empêchait d'entrer dans leur ligue contre son serment, et au roi de Castille ses scrupules religieux, qui lui défendaient de s'unir aux autres vassaux de la couronne pour châtier les rebelles. Il échappa, de cette manière, par la neutralité, aux vengeances des chrétiens comme aux reproches des musulmans, et profita même de leurs dissensions.
Cette coutume des princes espagnols, si contraire à celle des émyrs, de chasser tous les habitants d'une contrée conquise, n’était pas seulement inhumaine; elle
était tout aussi impolitique. Pour peupler des campagnes et des villes entièrement désertes, 1l fallait dépeupler d’autres villes et d’autres campagnes où le nombre des habitants ne fut jamais excessif, et les nations vaincues, dont on perdait les bras, ces nations que les vainqueurs auraient aisément pu tenir sous le joug, se recomposaient sur d’autres territoires, et s’y fortifiaient par leur réunion. C'est ainsi que le royaume de Grenade, si médiocre en étendue, acquit de l'importance, de la force et de la durée. Les populations expulsées de Cordoue, de Séville, de Niebla, de Xerez, au nord-ouest, de Valence et de Murcie, au nord-est, s'étaient agglomérées dans ce commun asile, sous la paternelle administration d'Aben-al-Hamar. Il distribua ces nouveaux venus sur toutes les parties d'un territoire étroit, mais prodigieusement fertile, pour qu'ils aidassent à l'agriculture ou à l'industrie, et trouvassent leur subsistance dans le travail de leurs mains. Il miten pratique de nouvelles méthodes pour la culture et l'irrigation des terres, pour l'élève du bétail et des chevaux ; 1l institua des récompenses et des exemptions pour les laboureurs, les bergers, les artisans, qui se faisaient distinguer ; il établit de nombreuses manufactures, surtout pour les étoffes de soie, qui devinrent plus communes et plus célèbres à Grenade qu'en Syrie même ; 1l fonda des hôpitaux pour les malades, des hospices pour les vieillards et les indigents ; 1l créa partout des écoles publiques; il pourvut à la défense de ses forteresses, étendit et fortifia l'enceinte de sa capitale, et, joignant l'amour des beauxarts au goût des établissements utiles, il fit construire, pour la résidence royale, le magnifique Alcazar, ou
palais-fort, de l’Alhamrà (al-Kassr-al-Hamré, le palais Rouge, ou le palais du Rouge) (‘}. La paix constante, absolue, dont jouit Grenade jusqu’à sa mort, lui permit de constituer assez solidement le royaume dont il fut fondateur. Ses sujets reconnaissants avaient coutume de le saluer du titre de ghahb, vainqueur ; mais, reportant tout à Dieu, suivant le dogme musulman, il n’accepta d'autre surnom que al-Ghalhb-bv'llah (le Vainqueur par Allah}, et, sur sa monnaie comme sur sa bannière, il fit graver ces mots restés la devise des rois de Grenade : Le ghalib illeh Allah, «il n’y a de vainqueur que Dieu. »
On a droit de s'étonner que les rois de Castille et d'Aragon, jusque-là si persévérants dans leur double et parallèle entreprise, devenus maitres par la victoire des deux flancs du petit royaume de Grenade, au lieu de laisser la paix à ces débris amoncelés des populations musulmanes, n'aient pas réuni leurs forces pour les chasser de leur dernier asile, et en purger tout le sol de l'Espagne. Peut-être l'Aragonais, effrayé ou jaloux de l'immense agrandissement de la Castille, voyait-1il avec plaisir subsister un moyen de neutraliser la supériorité de son rival. Peut-être les deux rois furent-1ls guidés alors par le désir de se délivrer au plus vite d’un embarras qui contrariait chez eux d’autres projets. A cette époque, en effet, l'Espagne chrétienne semble oublier la présence des Mores, dont l'expulsion l'avait jusqu alors absorbée, pour se jeter dans les affaires générales de l’Europe. Jacques I* d'Aragon, déjà surnommé le
(:) On peut consulter un chapitre sur l'Alhamrä dans le second volume de mes Musées d'Europe (Musées d’Espagne, d’Angleterre et de Belgique).
Conquérant (Jayme el Conquistador), toujours actif malgré son grand âge, voulut s’enrôler dans la croisade dirigée par saint Louis contre l'Egypte. Maïs la tempête qui jeta sa flotte sur les côtes de Provence, lorsqu'il allait se rallier à la flotte française, l’empêcha d'aller aussi mourir de la peste au milieu des ruines de Garthage (1269). Plus tard , son fils Pierre IIT, surnommé le Grand, ayant accepté la couronne de Sicile que lui offrirent Procida et ses conjurés, après les vêpres siciliennes, engagea l'Aragon (1281) dans cette longue lutte contre Charles d'Anjou, le pape et la France, qui ne se termina que par le traité de Castronuovo (1302). Quant au roi de Castille, Alphonse X, 1l se laissait imprudemment entrainer par les caprices de son esprit à des entreprises aventureuses qui l’éloignèrent sans cesse du but constant qu'avait poursuivi son glorieux père. Il imagina d'abord, et dès son avénement, de faire revivre quelques droits douteux qu'il tenait de son bisaïeul Alphonse IX sur la Gascogne, pour essayer de reprendre cette province aux Anglais; mais les comtes de Béarn et de Limoges, auxquels il fournit des troupes et des subsides, furent battus par Henri ITE d'Angleterre. La querelle se termina, en 1254, par le mariage de l'infante Léonor avec le prince Edouard. Sur ces entrefaites, la mort de Guillaume, comte de Hollande, rendit vacant le trône impérial d'Allemagne. Alphonse aussitôt, malgré l'éloignement des deux pays, et semblant deviner le rôle de Charles-Quint, se mit sur les rangs pour briguer le choix des électeurs. Il envoya des émissaires en Allemagne, répandit d'énormes largesses, et parvint à partager les voix avec Richard de Cornouailles à l’as-
semblée électorale de Francfort, en 1257. Cette double élection, à laquelle succédèrent les efforts mutuels des deux prétendants pour se faire confirmer, mit l’Europe en feu. Il fallut qu'Alphonse plaidät devant le saintsiège, arbitre ordinaire de ces débats, c’est-à-dire qu'il soutint ses prétentions à la cour de Rome par les mêmes moyens qu'à la diète de Francfort; puis, quand le pape eut prononcé en faveur de son rival, qu'il achetât l'alliance des chefs Gibelins pour résister à la décision du Vatican. Tant de prodigalités versées hors de l'Espagne réduisirent Alphonse au honteux et funeste expédient de l’altération des monnaies. Ce vol public eut son effet ordinaire : 1l fit tout enchérir en proportion, et augmenta la misère au lieu de doubler la richesse. Un mécontentement général éclata. Les chefs des principales familles du royaume, les Lara, les Castro, les Haro, les Mendoza, ayant à leur tête un des frères du roi, l'infant don Felipe, formèrent une ligue contre lui, non pour le renverser du trône, mais pour l’obliger à changer de conduite, en le réduisant à l'impuissance par le refus de leurs services. Ils quittérent la Castille {‘)
(t) Il existait alors, dans les Etats chrétiens d’Espagne, une coutume singulière. C'était le bénéfice de dénaturalisation, ou droit que possédait tout vassal du roi de sortir librement du royaume, en renonçant à sa naturalité, à sa qualité de Castillan {desnaturalisandose). Cette renonciation, qui rendait le roi maître des biens de son sujet, lui ôtait toute espèce de droit sur sa personne. Si je ne me trompe, ce bénéfice dérivait naturellement des lois féodales : en abandonnant le fief au suzerain, le vassal cessait de lui devoir obéissance et fidélité ; il reprenait toute sa liberté naturelle. Cette coutume, qui, je crois, n’a jamais existé qu’en Espagne, prouverait que, pour s’y être introduit plus tard, le droit féodal s’y était conservé plus pur, plus conséquent au principe de son institution, que dans le reste de
l’Europe.
et se retirèrent tous ensemble à Grenade, où Aben-al- Hamar les accueillit avec distinction. Cependant, n1 l'insuccès de ses tentatives, ni l'abandon de ses grands vassaux, ni même l'élection finale de Rodolphe de Hapsbourg, à la seconde diète de Francfort, en 1273, ne purent faire abandonner au roi de Castille la poursuite de sa chimère. L'année suivante, il se rendit à Lyon, où le pape tenait un concile, après avoir décidé son beau-père , Jacques d'Aragon, à venir appuyer ses prétentions à l'empire. Ce furent ces diverses circonstances qui, en tournant hors de la Péninsule tous les efforts des souverains espagnols, protégèrent l’humble naissance du royaume de Grenade, et laissèrent croître librement ce rejeton poussé sur le tronc abattu de l’empire arabe.
Le bienfaisant et pacifique Mouhamad-Aben-al-Ha- 1273 — mar était mort en 12731), alors qu'1l marchait contre ses walis de Malaga, Guadix et Comarès, révoltés à l'instigation des chrétiens. Son fils Mouhamad IE, dés longtemps reconnu et juré, monta paisiblement sur le trône, et battit les walis rebelles avec l'assistance des réfugiés espagnols, qui, rappelés par Alphonse, décidèrent leur hôte, le roi de Grenade, à les accompagner jusqu'à la cour de Castille. Mouhamad, en effet, eut une entrevue à Séville avec Alphonse X, qui l'hébergea dans son palais, lui donna de brillantes fêtes, et vouiut l’armer lui-même chevalier. Ils renouvelèrent ensemble le traité d'alliance conelu entre leurs pères. Mais la reine de Castille ayant indiscrètement fait promettre à Mou-
(t) Voir la note IT à la fin du volume,
bamad qu'il accorderait une trève d'un an aux walis révoltés, il vit, dans cette exigence, l'envie d'entretenir la guerre civile au sein de son naissant état, et bientôt l'absence simultanée des deux rois chrétiens, partis pour le concile de Lyon, vint donner au nouveau roi de Grenade l'espoir de s'affranchir du tribut, peut-être même de recouvrer l'Andalousie entière. Néanmoins, cette entreprise lui semblant au-dessus de ses forces, 1l engagea l'émyr de Maroc à la tenter de concert, lui offrant pour gage et pour facilités les ports d'Algesiras et de Tarifa. Abou-Youzef, chef de la famille des Bény-Mérinys, qui régnait depuis quelques années sur le Mähgreb, accepta joyeusement l'offre de Mouhamad, et vint le joindre sur le rivage d'Algesiras, à la tête d'une formidable — 1275 armée. Leur plan était de pénétrer dans les Etats d’Alphonse, par la province de Séville et celle de Jaen. L'adelantado d’ Andalousie, don Nuño de Lara, vint disputer le passage aux Africains, et, trop faible en nombre, périt avec toute sa troupe, enveloppé dans les rangs ennemis. Mais ce combat meurtrier, et l'opiniâtre résistance d'Ecija, que ne put enlever l’armée victorieuse, effrayèrent l'émyr, qui revint sur ses pas. En même temps, un fils de Jacques d'Aragon, archevêque de Grenade in parhbus anfidehum |”), s'était aussi jeté au-devant des Mores du côté de Jaen. Mouhamad aussi l'enveloppa et . le fit prisonnier ; mais le prélat captif faillit devenir la cause d'un nouveau combat entre les vainqueurs, les uns voulant le conserver à Mouhamad, les autres voulant l'envoyer à Youzef. On allait en venir aux mains,
(1) Les historiens arabes disent, par erreur, Sancho fils d’Alphonse X.
lorsqu'un chef arabe le perça de sa lance, disant qu'ilne fallait pas que tant de braves guerriers s'entre-tuassent pour un chien. roi
En apprenant à Lyon l'irruption des Berbères de Maroc et des Mores de Grenade, Alphonse fut obligé de renoncer enfin à la couronne impériale pour venir dé- 1276 — fendre la sienne. Il regagna la Gastille en toute hâte, et comme son armée était réunie, comme sa flotte croisait dans le détroit, il put honorablement proposer une trève de deux années aux rois mores qui l'acceptèrent avec empressement. Une seconde trève suivit le siége d'Algesiras qu'Alphonse voulut entreprendre, en 1279, pour enlever aux musulmans d'Afrique le point ordinaire de leurs descentes, et à ceux de Grenade la facilité de secours extérieurs, mais qui, mal dirigé, se termina par la complète dispersion de la flotte et de l’armée espagnoles. Cet échec détermina la révolte qui depuis longtemps menacait Alphonse. Une ligue puissante se forma contre lui, dans laquelle entrèrent la reine, les infants, les hauts barons, le roi de Grenade, et qui eut pour chef son propre fils Sancho, celui mème qu'il avait fait récemment déclarer successeur de la”*couronne, au risque d’une guerre avec la France (:). Sancho
(i) Sancho, second fils d’Alphonse, fut déclaré héritier du trône de Castille par les cortès de Ségovie, en 1276, à l’exclusion.des enfants de son frère aîné, Ferdinand, petits-fils de saint Louis par leur mère Blanche. Les historiens français ont unanimement flétri, comme la sanction d’une usurpation flagrante, cette sentence des cortès espagnoles ; ils ont accusé Alphonse d’avoir tyranniquement dépouillé ses petits-fils au profit d’un fils ingrat qui fit le tourment de sa vieillesse. C’est une erreur ; la décision d’Alphonse et des cortès était parfaitement conforme à la législation du pays. En eflet, c’étaient les lois gothiques, et non les lois romaines, qui gouvernaient alors
eut bientôt pour lui l’armée, ainsi que la plupart des prélats et des nobles (ricos homes), et il se fit nommer gouverneur du royaume, par les cortès de Valladodid, en 1282. | |
Le malheureux Alphonse, abandonné de ses vassaux, de ses soldats, de sa famille entière, sollicita successivement le secours des rois de Portugal, d'Aragon et de France. Tous trois s’excusèrent sous de frivoles prétextes, et le pape, auquel il avait également adressé ses suppliques, se contenta de lui rappeler l'exemple de Job, pour l’exhorter à la patience. Se voyant ainsi repoussé par tous ceux auxquels l’attachaïent les liens de la parenté, du voisinage et de la religion, Alphonse, dans son désespoir, implora l'appui de l’émyr de Maroc, et ce chef de barbares donna une grande leçon aux princes de la chrétienté, en leur apprenant le respect qu'on doit à l’infortune. Abou-Youzef s’occupait à rebâtir la ville d'Algesiras sur le terrain qu’elle occupe aujourd'hui, lorsqu'il recut le message du roi de Castille. Au lieu de profiter des dissensions qui affligeaient le royaume ennemi, pour accomplir ses projets de conquête, il prit sur-le-champ la route de Séville, où se trouvait Alphonse dans le plus complet abandon. On dit qu'en recevant au milieu de son armée le vieux prince détrôné, Abou-Youzef lui céda la place d'honneur, en lui adressant ces paroles remarquables : « Je « vous traite ainsi parce que vous êtes malheureux, et
l'Espagne, Or, la loi des Goths (Fuero juxgo, lib. IE, tit 9 y 10) admettait, pour l’hérédité au trône, le droit d’immédiation, et non celui de représentation. Ainsi, Sancho, immédiat à son père, devait être préféré au petit-fils, qui ne venait que par représentation du fils aîné.
« je m’unis à vous pour venger la cause commune de « tous les rois et de tous les pères. » Avec ce puissant 1283 — renfort, Alphonse commença la guerre contre Sancho, que soutenait Mouhamad, et l'on vit encore une fois chrétiens et musulmans contre musulmans et chrétiens. Mais Alphonse et Sancho tombèrent tous deux gravement malades; le fils, en shumiliant, obtint le pardon du père, qui mourut dans l'année 1284, emportant le titre, non de sage, que l'histoire n'eüt point ratifié si l'adulation le lui avait donné pendant sa vie, mais de savant, que jamais aucun roi d'aucun pays ni d'aucune époque n'a mérité plus que lui (!).
Les événements qui suivirent sa mort furent encore plus favorables que ceux de sa vie au solide établissement du royaume de Grenade. L'Aragon, en guerre avec Ja France pour la possession de la Sicile, eut à repousser une invasion de Philippe le Bel, devenu roi de Navarre par son marige avec Jeanne, héritière de cette couronne (1285). Quant à la Castille, elle était entrée, par la révolte de Sancho IV contre son père, dans une longue carrière de révoltes, dont tout le règne de ce prince fut agité, et qui sétendit bien loin dans les règnes suivants. Les partages de dépouilles et de territoires, résultat des conquêtes de saint Ferdinand, avaient singulièrement accru le pouvoir des grands vassaux de la couronne, pouvoir auquel la faiblesse et l’irrésolution
(:) Les anciens, auxquels il semblait que la sagesse dût toujours accompagner la science, n’avaient qu’une seule expression pour désigner ces deux qualités. Le mot espagnol el sabio (sapiens dans sa double acception) a trompé les traducteurs étrangers. Alphonse X étant l’élève des Arabes, il sera plus tard question de lui, non plus comme roi, mais comme savant,
d'Alphonse ne surent pas imposer des bornes, et qui grandit de toute la hauteur de ses fautes. La rébellion de Sancho, achevant d'humilier le trône, éleva jusqu'à son niveau d'orgueilleux sujets. Puni par la loi du talion, il fut obligé de lutter sans cesse, les armes à la main, contre ses hauts barons, soulevés, tantôt par les Lara, tantôt par les Haro, tantôt par son propre frère. La mort de Sancho IV (1295), qui ne laissait qu'un enfant en bas âge sous la tutelle de sa mère Marie de Moina, commenca une ère de troubles si nombreux, si violents, si prolongés, qu'il sembla que la jeune monarchie castillane allait s’abimer comme l'empire arabe, sous les dissensions publiques. Les fils du frère aîné de Sancho, qu'on appelait les infants de La Cerda, appuyés par la France et l’Aragon, disputèrent longtemps la couronne à leur neveu. Ce ne fut qu'en 1305 que des arbitres, choisis par l’Aragon et la Castille pour terminer tous les différends, affermirent par leur décision l’autorité du Jeune Ferdinand IV.
À la faveur de ces longues querelles intestines des Etats chrétiens, le royaume de Grenade prospérait sous le successeur d'Aben-al-Hamar. Sauf quelques rares et courtes algarades, sauf quelques prises de forteresses à l'occasion, pour délimiter et couvrir leurs frontières, les Mores de Grenade restèrent en paix avec les Espagnols. L'émyr de Maroc, Abou-Yakoub-ben-Youzef, séduit par les instances et les promesses d’un frère révolté de Sancho IV, tenta seul, en 1294, une entreprise un peu considérable. Il voulait au moins reprendre la place imp ortante de Tarifa, dont les Espagnols venaient de s'emparer. Mais voyant ses troupes constamment repous-
sées par la garnison de cette place (‘), 1l les rappela brusquement en Afrique, et, dégoüté de ces expéditions lointaines, il vendit même au roi de Grenade, moyennant quelques milliers de mickals d'or, la ville d'Algesiras qui lui restait seule dans la Péninsule. Ce fut le 1298 — terme de la domination des Africains en Espagne. D'une autre part, les walis de Malaga, de Guadix et de Comarès, privés de la protection de l’émyr et de celle du roi de Castille, firent leur soumission à Mouhamad ÎE, qui, mort en 1303, avait réuni sous son autorité tous les pays encore occupés par des populations 1303 — musulmanes. Borné au nord par la Sierra de Comarès, son état s étendait, le long de la Méditerranée, du détroit de Gibraltar au delà du cap de Gata, entre Alméria et Carthagène.
Depuis la fondation du royaume de Grenade sur les ruines de l'empire arabe, les événements sont mieux détaillés et mieux connus ; mais ils n’ont plus la même grandeur, la même importance, la même généralité. Tant que le trône des khalyfes de Cordoue, ou même des émyrs de Maroc, fut debout, l'histoire des musulmans était celle de la Péninsule presque entière ; l'histoire des chrétiens était, comme leur puissance, bornée à quel-
(1) Le siège de Tarifa est célèbre dans les annales espagnoles par une action qui rappelle et surpasse peut-être celle de l’ancien Brutus. L’infant don Juan, qui commandait l’armée musulmane, apprit qu'un jeune fils d’Alonzo Perez de Guzman, l’opiniâtre gouverneur de la ville assiécée, était en nourrice dans un village voisin. Il l’envoya prendre, le porta au pied des murailles, fit appeler Guzman, et le menacça de faire périr son fils à ses yeux s’il n’ouvrait sur-le-champ les portes de la place. Le père, pour toute réponse, détacha son épée et la jeta au prince, qui eut la barbarie d’en percer l’enfant.
ques provinces. Maintenant, les rôles sont renversés : depuis saint Ferdinand et Jacques d'Aragon, l'histoire des royaumes espagnols est devenue celle de la Péninsule ; l'histoire de Grenade n'en est plus qu'un épisode. Il est donc permis, sans rien enlever d’essentiel au sujet, et sans nuire à la vue générale, de resserrer encore ce sommaire des événements.
Dès que le jeune Ferdinand IV fut dégagé des liens de sa tutelle, 11 dirigea une attaque contre les Mores pour apaiser les querelles intestines, en occupant ses barons à la guerre étrangère. Tandis que le roi d'Aragon, avec qui cette campagne était concertée, venait assiéger par mer Alméria, lui-même attaquait à la fois Algesiras et Gibraltar. Mouhamad IE essaya vainement de débloquer ces places. La dernière fut forcée de se rendre, et—1306 l'autre allait se livrer aussi, lorsque le roi de Grenade acheta, du roi de Castille, la levée du siége, moyennant la remise de quatre forteresses, et le paiement de cinq mille doblas d'or. La perte du mont de Thäryk (Djébal- Tdryk) et ce honteux rachat d’Algesiras furent vivement sentis par les Mores de Grenade. Une sédition populaire éclata contre Mouhamad IEE, qu'on accusait de ne pouvoir diriger le gouvernement parce qu'il était presque aveugle, et qu'on appelait injurieusement Al-Amasch (le Chassieux). Les chefs du mouvement lui intimèrent dans son palais « le décret du peuple souverain » (telle est la singulière expression qu'emploie le traducteur de l'arabe), qui l’obligeait à déposer la couronne. Son frere, Al-Nasser (le Défenseur), de qui vient le nom de Nasséride donné à la dynastie d'Aben-al-Hamar, fut — 1306 proclamé. Celui-ci, après avoir vainement sollicité une
trève des rois espagnols [‘), prit les armes, battit les Aragonais sous les murs d'Alméria, et les força de se rembarquer. Le fameux procès des Templiers, qui sinstruisit alors en Espagne comme dans le reste de l'Europe, préserva Grenade d'une nouvelle coalition. Puis 1312 — la mort de Ferdinand IV, qui ne laissait pour héritier qu'un fils de deux ans {depuis Alphonse XI, le Justicier), jeta la Castille dans les débats intérieurs dont elle sortait à peine, la mère, l’aieule et les oncles du jeune roi se disputant la régence pendant sa minorité. AI-Nasser, d'humeur pacifique, ne chercha point à troubler, par d'imprudentes attaques, le repos où les Espagnols semblaient l'oublier. Mais ses sujets, toujours turbulents et volages, se lassèrent de lui, comme ils s étaient lassés de son frère, et, dans une nouvelle sédition, demandèrent le supplice du wazir (?) dont l'avarice et la hauteur les avait irrités. Ismayl-Aboul-Oualyd, neveu du roi, se mit à la tête des mécontents, vint de Malaga assiéger Grenade, et forca Al-Nasser, qu'il tint 1314 — quelques jours enfermés dans l’Alhamrà, à lui résigner la couronne. AI-Nasser éprouva le sort qu'il avait fait éprouver à son frère Mouhamad.
Peu d'années après l’avénement d’Ismaÿl, les infants
(‘) L’historien more fait à ce sujet une réflexion naïve, mais qui prouve une fois de plus combien différaient d’un peuple à l’autre les idées d’honneur et de loyauté. « Les chrétiens, dit-il, étaient très-doux et très-humbles quand is demandaient la paix, très-altiers et très-exigeants quand elle leur était demandée : condition d’ennemis peu généreux. »
(2?) Ouéxir. C'est le wizir des Turcs. Au premier ministre, appelé précédemment hadgeb (chambellan), on donna, à Grenade, le nom de wazir, qui, d’après d’Herbelot, signifie portefaix, pour marquer qu’il portait le fardeau du gouvernement.
de Castille don Pedro et don Juan, déboutés de leurs prétentions à la tutelle d'Alphonse, occupèrent leurs loisirs et leurs troupes à diriger des algarades sur le territoire musulman. Ils s’avancèrent même, après quelques succès, Jusqu'en vue de Grenade, Ismaÿl, alors, attaqua et dispersa leur petite armée; les deux = 1319 princes espagnols périrent dans le combat. A cette agression succéda une trève de trois ans. Quand elle fut expirée, Ismaÿl prit l'offensive, et s'empara, dans deux campagnes heureuses, des villes de Baeza et de Martos qu'il mit à feu et à sang. Parmi le butin, se — 1325 trouvait une captive chrétienne de la plus rare beaute. Elle était tombée en partage à l’un des cousins du r'O1 ; mais Ismaÿyl la fit enlever et conduire à son harem. Cette violence lui coùta la vie; son cousin le poignarda dans l'Alhamrà, au milieu des fêtes qui célé- — 1325 braientses victoires. Ainsi fut vengée la chute d'AI-Nasser, corame l'avait été celle de Mouhamad. Mouhamad IV, fils aîné d'Ismayi, n'avait alors que douze ans, et son wazir Mouhamad-al-Mahrouk régna d'abord pour lui. Mais l'insolence et les exactions du ministre ayant excité des plaintes générales, Mouhamad lui fit trancher la tête au retour d'une expédition mal dirigée sur — 1328 la frontière de Castille, et prit, à quinze ans, les rènes de l'État. Ses premières armes furent heureuses. Il enleva aux chrétiens la ville de Baeza (!), et leur —1330
(1) On raconte que, dans un combat livré sous les murs de cette ville, Mouhamad, qui combattait au premier rang, perca de sa lance enrichie d’or et de pierreries un soldat chrétien qui l’emportait en fuyant. Des cavaliers mores voulurent le poursuivre pour reprendre la lance du roi : « Laissez, leur dit Mouhamad, laissez ce malheureux; s’il revient de sa blessure, qu'il ait au moins de quoise faire panser. »
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reprit ensuite Gibraltar. Mais cette place importante tomba presque aussitôt au pouvoir de l’'émyr de Fez, Abou l-Hassan, qui en revendiqua la propriété. Mouhamad, au lieu de disputer sa conquête à ce puissant voisin, aima mieux contracter avec lui une étroite alliance. Les Espagnols étant venus assiéger de nouveau Gibraltar, qu'ils pressaient vivement par terre et par mer, Mouhamad aecourut au secours de la garnison africaine, et parvint à la dégager en battant les chrétiens. Entré dans la place, il fit sentir aux chefs berbères, par quelques plaisanteries IrOniques , le service qu'il leur avait rendu; ceux-ci l’assassinèrent, lorsqu'il s’embarquait pour aller visiter à Fez l'émyr son allié. « Tant la barbarie, dit l'historien de Grenade, est ingrate et sauvage! » L'armée proclama l’un des frères de Mouhamad, Youzef-Abou’l-Hedjadj, qui alla prendre possession du 1333 — trône vacant.
* Moins guerrier que son frère, le nouveau roi entama sur-le-champ des négociations avec la Castille et le Mähgreb, qui amenèrent la conclusion d'une trève de quatre ans entre Alphonse XI, Abou’l-Hassan et lui. Cette paix passagère fut remplie par des soins d'administration intérieure. Légiste savant, habile, Youzef rendit plusieurs décrets pour fixer le sens des lois et coutumes civiles, obseurcies par les subtilités des imâms, des khatybs (prédicateurs) et des kadys (juges); il rédigea des formules brèves et simples pour les actes publics et privés ; 1l créa diverses distinctions pour récompenser les services rendus à l'Etat, et fit élever plusieurs monuments dont [ui même d'habitude était l'architecte. La sévère justice quil rendait à tous, aux petits comme
aux grands, aux pauvres comme aux riches, même en réformant les sentences et les ordres de ses wazirs, devait lui mériter, et à plus justre titre, le surnom qu’à cette époque même recevait le roi de Castille, celui de Justicier.
Peu après l'expiration de la trève, l'émyr de Fez envoya son fils Abd-al-Malek {nommé Abomelique par les chroniques espagnoles) en algarade sur les — 1339 terres d’Andalousie. Le jeune prince y périt avec une partie de ses maraudeurs. Abou l-Hassan jura de venger sa mort, et de reprendre sur ses meurtriers l'ancien empire des Almoravides. Il publia la guerre sainte en grande solennité, réunit sur le rivage de Ceuta toutes les forces de son puissant empire, et traversa — 1340 le détroit sur une flotte de deux cents voiles, après avoir écrasé la flotte espagnole qui lui barrait le passage. Le roi de Grenade étant venu le joindre à l'ile Verte, leur armée combinée s’avanca contre Tarifa, dont elle ouvrit aussitôt le siége. Cette armée comprenait, au dire, fort suspect, à la vérité, des chroniqueurs espagnols, quatre cent mille fantassins et soixante mille chevaux. À sa suite, disent les mêmes historiens, avait émigré une population de six cent mille personnes, qui venaient s établir en Espagne à la faveur de ses conquêtes. |
Ce grand effort de l'Afrique, menaçant de nouveau la Péninsule du joug des Berbères, jeta l'effroi dans les Etats chrétiens. Alphonse XI pressa les rois de Portugal et d'Aragon de venir se joindre à lui pour fa défense commune, et il appela sous sa bannière tous ses vassaux de Castille. C'était comme une croisade : les archevèques
de Tolède et de Saint-Jacques, ainsi qu'un grand nombre d’autres prélats, étaient accourus au camp, en même temps que les barons et les chevaliers des divers ordres militaires. Dès que le roi de Portugal, Alphonse IV, eut rallié ses troupes à celles d'Alphonse XE, ils marchèrent tous deux au secours de Tarifa, qu'un chevalier castillan, nommé Juan Alonzo de Benavidès, défendait depuis cinq mois avec autant de constance et de succès que l'avait fait naguère Guzman el Bueno. L'armée espagnole comptait, selon les historiens du temps, plus de cent mille hommes de pied et dix-huit mille chevaux. Le 29 octobre 1340, elle rencontra les Mores au passage du Guadacelito {al-Ouad-al-Salato, el rio Salado). Après un jour d'observation et d’escarmouches, les chrétiens franchirent la rivière, et la bataille s'engagea. Aussitôt les assiégés dirigèrent habilement une sortie sur le camp de l’émyr, demeuré sans gardiens. C'était précisément la manœuvre de l'Almoravide Youzef à la bataille de Zalakäh. Elle décida aussi la victoire. Les Africains abandonnèrent le champ de bataille pour défendre leur camp, et les Grenadins, restés seuls aux prises avec toute l’armée chrétienne, ne firent qu'une faible résistance. La déroute fut générale, et le massacre horrible. Deux cent mille cadavres musulmans, disent les chroniques, jonchèrent le court intervalle qui sépare le rio Salado du rivage de la mer. Le harem d'Abouw'l- Hassan, sa sœur, son fils, un immense butin, tombèrent au pouvoir des Espagnols. L’émyr n'échappa luimême qu'avec peine, et s'enfuit en Afrique avec les misérables restes de la multitude qui l'avait suivi. Youzef, enfermé dans Alsesiras par les vainqueurs, ne ,
put retourner à Grenade qu’en s’embarquant pour le petit port d'Almuñecar. — 1310 Une autre perte, plus sensible encore aux Mores de Grenade, suivit de près celle de la bataille du rio Salado. Pour empêcher à l'avenir les invasions des Berbères, et fermer l'Europe à l'Afrique, Alphonse résolut de prendre l'île Verte, qui avait toujours été dans leurs mains la clé de l'Espagne. Après une victoire navale que la flotte castillane remporta à son tour sur celle d'Abou’l- — 1341 Hassan, l'armée chrétienne vint assiéger Algesiras par terre et par mer. Cette ville forte, pourvue d'artillerie dont les Mores avaient fait usage, l'année précédente, au siège de Tarifa (‘), se signala par une longue résistance. Pour la réduire, Alphonse fut contraint de l’entourer d'un camp retranché, presque d’une autre ville, où son armée passa l'hiver. Youzef fit de nombreux efforts pour dégager cette place importante, et le roi de Castille eut souvent à repousser de ses propres retranchements les chevaliers de Grenade. Enfin, après vingt mois de blocus et de combats, Algesiras, manquant de vivres, dut céder à l’opiniâtre persévérance des assiégeants. Vouzef offrit de la rendre au roi de Castille, s’il en laissait ibrement sortir tous les habitants avec leurs richesses, et sous la condition d’une trève de dix ans. Alphonse accepta. Les chroniques espagnoles — 1343 disent qu'à cette occasion, le roi de Grenade renouvela l'hommage de fidélité et la promesse du tribut annuel de douze mille doblas d'or stipulés entre Aben-al-
(1) Voir, au second volume (chap. If, section 1'°), la dissertation sur linvention de la poudre.
Hamar et saint Ferdinand {‘). Bien que les historiens . Arabes ne fassent pas mention de cette circonstance, elle est trop probable pour ne pas être admise.
La concession de cette longue trève le rendant à ses goûts pacifiques, Youzef se voua tout entier aux travaux du gouvernement intérieur, qu'il avait entrepris déjà durant la trève précédente. Il fonda de nombreuses écoles, en attacha une au moins à chaque mosquée, et fixa pour toutes celles de l'empire une instruction uniforme. Il embellit de fontaines, de bains et de marchés sa ville de Grenade, dont il rendit les habitations plus saines et plus commodes, en faisant imiter, par chaque citoyen, dans sa demeure et selon ses facultés, les améliorations introduites dans l’Alcazar. Enfin, il fit, ou renouvela, sur les divers objets de l’administration relisieuse, civile et militaire, une série de réglements qui ont gardé le nom de leur auteur, et qui sont restés, Jusqu'à sa chute, le code du royaume de Grenade (°). | «
La guerre civile s'étant allumée en Afrique, vers 1349, entre Abou l-Hassan, le vaincu de Tarifa, et l’un de ses fils révolté, Alphonse XT résolut, bien que la trève de dix ans ne füt pas encore expirée, de mettre à profit les circonstances pour s'emparer de Gibraltar, dont il regrettait la perte, et qu'il convoitait encore davantage
(:} Voir la note 2, à la page 297, sur la valeur des doblas.
(2?) Comme les monuments législatifs servent singulièrement à l'étude des mœurs, et comme ceux de la législation arabe sont fort rares, j'ai cru devoir faire connaître sommairement les réglements de Youzef. On les trouvera (note IT) à la fin du volume. Il est remarquable qu’ils appartiennent à l’époque où dans toute l’Europe, et par l'étude des lois romaines, commençait à fleurir la science du droit,
depuis la prise d’'Algesiras. Il attaqua vivement la place ; ‘mais, après quelques assauts repoussés, il se borna à l'enfermer dans un étroit blocus. La peste se mit alors dans son armée ; lui-même fut atteint et mourut, n'ayant que trente-neuf ans. Comme la victoire du rio Salado lui avait donné, chez ses amis et ses ennemis, une immense renommée, les musulmans eux-mêmes prirent le deuil en apprenant sa mort, et les troupes du roi de Grenade, qui le harcelaient dans son camp, laissérent traverser leurs rangs par l'armée chrétienne, lorsque, formée en un vaste convoi, elle emportait à Séville le corps du Justicier. — 1550
Quatre ans après, un fou assassina Youzef, lorsqu'il était en prières dans la mosquée. Son fils aîné, Mouhamad, cinquième de ce nom, après avoir re- — 1354 nouvelé le traité de paix avec les chrétiens et l'émyr de Fez, commençait un règne que son caractère doux, juste et studieux, promettait de rendre prospère, lorsque des ambitions de famille vinrent le troubler dès son début. Il avait comblé de bienfaits son frère Ismaÿl, né d’un autre lit, et la sultane, mère de ce prince. Mais celle-ci, non contente d'habiter le délicieux palais du généralife (Djénéah-al-Aryf, jardin d'agrément, de plaisance), voulait que son fils occupât l'Alhamrà et le trône. Une conjuration les lui livra. Mouhamad, attaqué de nuit dans l’Alcazar, où périt son wazir, et qui fut saccagé comme dans une prise d'assaut, ne put échapper aux coups des assassins que sous les vêtements d’une esclave du harem. Ismaÿl fut proclamé. Mais la loi du talion, cette — 1559 justice de l’histoire, ne tarda pas à l’atteindre. Le chef du complot qui lui avait livré cette couronne usurpée,
Abou-Sayd, non content de régner en son nom, ourdit bientôt une nouvelle trame. [smaÿl, chassé du palais, battu et pris par les conjurés, fut massacré dans la pri- 1361 — son avec son jeune frère, et Abou-Saÿd se fit proclamer à son tour. Une autre justice attendait cet autre coupable.
Cependant Mouhamad V, le roi détrôné, après avoir d'abord obtenu de l'émyr de Fez une armée que la mort violente de ce prince retint en Afrique, avait imploré l'appui de son suzerain, le roi de Castille. L'héritier d'Alphonse XI, Pierre, dit le Cruel, lui confia, en effet, un corps de troupes, qui, réunies à ses partisans, mirent Mouhamad en état de disputer sa couronne à l’usurpateur. Il entra aussitôt sur les terres de Grenade; mais, effrayé des horribles dégâts que ses alliés les Casüillans commettaient sur leur passage, ce prince humain prit la noble résolution de renoncer à ses droits et aux succès qui lui étaient promis, plutôt que de porter la désolation dans sa patrie. Il congédia l’armée espagnole, et se retira lui-même à Ronda, avec le dessein d'y vivre dans le repos et l'obscurité. Mais son apparition avait suffi pour donner le mouvement aux populations, fatiguées de la tyrannie d'Abou-Saÿd. La ville de Malaga se souleva au nom de Mouhamad, et d’autres places suivirent cet exemple. Craignant un abandon général, Abou- Saÿd pritle parti d'aller trouver le roi de Castille, auquel il venait de rendre sans rançon un prisonnier illustre, le grand-maître de Galatrava, et qu'il comptait attacher à sa cause par d'autres présents. Il se rendit à Séville, accompagné d'un nombreux cortège, et menant à sa suite des chevaux de noble race, des armes précieuses,
de riches étoffes, des pierreries et de l’or. Pierre le reçut à l’Alcazar, avec toutes les pompeuses cérémonies de l'hospitalité royale. Mais, la nuit même, il s'empara des trésors de son hôte, et le fit arrêter avec tous les siens. Trente-six chevaliers mores, qui l'accompagnaient, furent conduits sur des ânes dans un bois d’oliviers, hors de Séville, attachés aux troncs d'arbres, et tués à coups de lances par les satellites du roi de Castille. Le cruel Pierre se chargea, dit-on, d'être lui-même le bourreau d'Abou-Saÿd, qui lui reprocha son crime, et lui prédit une fin funeste [‘). Grenade ouvrit alors ses portes à Mouhamad, qui obtint, sans combats, la soumission de tout le royaume, renvoya libres les prisonniers chrétiens, et signa la paix avec le roi de Castille. — 1362
Ce fut presque à cette époque du retour de Mouhamad V, que commencèrent les longues querelles de Pierre le Cruel et de son frère Henri de Trastamar, fils naturel d'Alphonse XT. Le bâtard avait pour lui la haine que le peuple portait à son frère, l'Aragon, enfin la France, qui lui donna une armée et Duguesclin (*). Pierre était défendu par les Anglais et le prince de Galles. C'était la première fois que la France et l’Angleterre se rencontraient sur les champs de la Péninsule, où elles se sont retrouvées dans la guerre de succession et dans la guerre d'indépendance. Après des
(1) On a récemment {et je crois avec peu de raison) accusé les historiens espagnols et français d’avoir, en embrassant tous la cause d'Henri de Trastamar, assombri et noirci le tableau des crimes de Pierre le Cruel. Cette aventure d’Abou-Saÿd est racontée par les historiens mores, qu’on n’aceusera point de partialité vindicative, puisque Pierre était l’allié, le protecteur de leur bon roi Mouhamad V.
(2?) Que les Espagnols appellent Beltran Claquin.
chances diverses et des succès longtemps balancés, Pierre fut enfermé dans le château de Montiel par l’armée victorieuse de Henri, et celui-ci, attirant son frère dans un piége sous une fausse promesse, le poignarda 1369 — de sa main. Le trône de Castille, si souillé de crimes, fut le prix de ce crime vengeur.
Mouhamad avait fourni quelques secours à Pierre, plus par devoir de vassal que par attachement personnel. Il rappela aussitôt ses troupes, et profitant des agitations qui suivirent la catastrophe de Montiel, il s'empara d'Algesiras, qu'il détruisit de fond en comble, n’espérant point conserver la possession de cette place entre les deux puissants rivaux qui tant de fois se l’é- 1370 — tâient disputée. Une trève fut ensuite solennellement conclue avec le roi de Castille, et pendant plus de vingt années, rien ne troubla la paix entre les deux peuples. |
Ce long repos dont jouit Grenade sous la sage et paternelle adminfstration du cinquième Mouhamad forme l'époque la plus heureuse et la plus brillante de l'histoire du royaume d'Aben-al-Hamar. Cest comme le règne d'Al-Hakem IE à Cordoue. Alors florissaient l’agriculture, l’industrie et les arts; alors un commerce important se faisait entre l'Espagne musulmane et l'Italie, la Syrie, l'Egypte, le Mähgreb. Les négociants de toutes les nations, de tous les cultes, trouvaient dans Île petit empire more protection et sécurité. Les Génois avaient un comptoir à Grenade même, et le port d'Alméria, ouvert à tous les étrangers, était la plus célèbre échelle de l'Occident. Des fêtes élégantes, de brillants tournois, une bienveillante et somptueuse hos-
pitalité, attiraient à la cour de Grenade, comme au centre de la chevalerie, toute la noblesse des nations voisines, musulmanes ou chrétiennes. Aux réjouissances qui accompagnèrent le sacre du fils aîné de Mouhamad, Abou-Abd-Allah-Youzef, et son mariage avec la fille de l’'émyr de Fez, assistaient une foule de chevaliers, de marchands et de curieux, venus d'Afrique, d'Espagne, de France et d'Italie. Grenade enfin, selon le mot des historiens arabes, semblait la commune patrie de toutes les nations. Cette situation tranquille et florissante dura autant que le règne de Mouhamad, qui mourut en 1391, dans un âge très-avancé. Il avait renouvelé avec le roi de Castille Jean L° le traité de paix et d'alliance conclu avec Henri de Trastamar. Lorsque ce dernier mourut, en 1379, on accusa Mouhamad de l'avoir fait périr en lui envoyant des brodequins empoisonnés. Cette étrange accusation, recuellie par les chroniques, mais rejetée par tous les historiens graves, n'a pu reposer que sur cette circonstance fortuite, que Henri tomba malade le jour, même où il reçut le présent de son allié, trop noble et trop bon pour avoir été traître et assassin. Le peuple inventa cette histoire; dans sa justice instinctive, il ne pouvait croire que le fratricide de Montiel füt mort naturellement.
Aben-Abd-Allah-Youzef voulut continuer le règne tranquille de son père, et recut du roi de Castille Henri IT, dit le Malade (el Enfermo), la confirmation de la paix. Cette circonstance et l'accueil bienveillant qu'il faisait aux étrangers, servirent de prétexte à son second fils, Mouhamad, pour l'accuser d'être mauvais
musulman et secret ami des chrétiens. Une sédition que souleva ce jeune ambitieux contre son père, ne fut apaisée que grâce à l'intervention de l'ambassadeur de Fez, qui la calma par un habile discours aux révoltés. Mais elle obligea Youzef, accusé d'intelligence avec les chrétiens, à quelques attaques de frontières, quifurent repoussées et. suivies d'une nouvelle trève. Youzef étant 1396 — mort peu de temps après, ce Mouhamad lui succéda, avec l'appui tumultueux du peuple de Grenade, à la place de son frère aîné, Youzef, qu'il fit enfermer dans le château fort de Schalobanyah {(Salobreña). Bien que Mouhamad fût allé lui-même à Tolède renouveler le pacte d'alliance avec le roi de Castille, quelques algarades des commandants des frontières allumèrent entre eux une guerre assez vive, que continua, après la 1406 — mort d'Henri HE, l’infant don Fernando, premier tuteur du jeune Jean If. Durant une trève de quelques mois, convenue en 1406, Mouhamad VI mourut, et son frère aîné, dont il venait d’ordonner le sup- 1408 — plice, fut tiré de sa prison pour monter au trône (!).
(1) Cette circonstance curieuse mérite d’être rapportée en détail. Lorsque Mouhamad se sentit mourant, voulant assurer la couronne à son fils, ül écrivit au commandant de la forteresse où languissait son frère aîné : «Kaÿd de Schalobanyah, mon serviteur, dès que tu recevras cette lettre des mains de mon messager, tu ôteras la vie à Syd Youzef, mon frère, et tu m’enverras sa tête par le porteur. J'espère que tu ne manqueras pas à mon service. » L’alcayde reçut cette lettre tandis qu’il jouait aux échecs avec le prince son prisonnier. En le voyant muet et troublé, Youzef prévit son sort : « Qu’ordonne le roi? dit-il; il demande ma tête? » L’alcaÿde lui présenta la dépêche. «Eh bien! reprit Youzef, finissons du moins notre partie; je suis sûr de la perdre, » L’alcaÿde, frappé de stupeur, mêlait toutes les pièces; le
Ce Youzef, troisième du nom, fut pour Grenade un second Mouhamad V. Deux ans après son avénement, le refus qu'il fit de reconnaitre la suzeraineté du roi de Castille, et de payer l’ancien tribu, tombé en désuétude, amena la guerre entre eux, et la prise d'Antéquéra par les chrétiens. Mais une trève fut conclue, en 1410, et successivement renouvelée jusqu'à la mort de Youzef, mort dont la date précise ne se trouve dans aucun historien arabe ou espagnol, mais qui doit être placée vers l'an 1425. Jusqu'à cette époque, le petit empire musulman goûta la paix la plus profonde, et Grenade fut encore un asile tranquille, un lieu de fêtes et de plaisirs, que les étrangers fréquentaient à l'envi. Outre la beauté du pays et la tolérance des mœurs, une circonstance singulière les y amenait en grand nombre : nonseulement tous les chevaliers mécontents de la Castille et de l’Aragon allaient se réfugier à la cour de Youzef, mais ceux qui avaient quelque querelle à vider venaient lui demander, ou le champ clos, ou une sentence d’arbitre, car il s'était acquis, par ses jugements comme médiateur, une grande renommée de sagesse et d'équité. La reine-mère de Castille, doña Catalina, régente pour son fils Jean If, entretenait avec lui une correspondance régulière, et le consultait sur tous les sujets 1mportants.
La mort de Youzef troisième, en marquant — 1425 la fin de cette heureuse et brillante période de l'histoire moresque, ouvre une ère de dissensions, de désordres et
prince lui montrait et corrigeait ses fautes. En ce moment, deux chevaliers arrivèrent de Grenade, à toute bride, pour lui annoncer que son frère était mort, et que le trône lPattendait.
de guerres civiles, qui ne se termine plus qu'à la chute de Grenade.
Le fils de Youzef, Mouleÿ-Mouhamad, surnommé Al Hayzari, ou le Gaucher, ne sut point conserver l'affection populaire que son père s'était acquise. Humble avec les chrétiens et les Africains, qu’il semblait redouter également, 1l était arrogant et capricieux avec ses sujets, dont il excita les plaintes en leur interdisant sans motif les fêtes et les tournois qu'ils aimaient avec passion, et en leur refusant des mois entiers les audiences personnelles qu'avaient toujours données, comme rois et comme juges, les souverains musulmans. Malgré la prudence et le zèle du wazir, Youzef-Aben-Séradj, chef de la principale famille du royaume (les Abencérages), une émeute éclata, et l’un des cousins du roi, Mouhamad, surnommé Al-Zaquir (Al-Ssaghir, le Petit, le Cadet), fut proclamé à sa place. Déguisé en pêcheur, Al-Hayzari put s'échapper de l'Alhamrà, et se réfugia à la cour du roi de Tunis, son allié. |
Pour s’affermir sur le trône, Re crut bon de persécuter tous les hommes qui avaient servi son prédécesseur, entre autres Le wazir Youzef-Aben-Séradj et les chefs de sa puissante tribu. Cette politique lui réussit mal. Les proscrits, réfugiés à la cour du roi de Castille, obtnrent du roi Jean IT qu'il embrassät la cause d’Al- Hayzari, et bientôt ce dernier, également soutenu par son hôte, le roi de Tunis, vint débarquer à Alméria, à la tête d’une petite armée africaine. Al-Zaquir voulut vainement lui disputer l'entrée de Grenade ; enfermé dans l'Alhamrä, 1l fut livré au vainqueur par ses propres sol- 1429 — dats, et décapité sur-le-champ.
Al-Hayzari, peu reconnaissant de l'assistance du roi de Castille, et profitant des troubles que commencaient à exciter dans les Etats chrétiens les faiblesses de Jean I pour son favori, le connétable don Alvaro de Luna, refusa l'hommage de vassalité qu'il avait promis étant dans l'exil. Ce refus alluma la guerre, et des irruptions réciproques ensanglantèrent les frontières des deux Etats. Dans ces circonstances, un parent d'Al-Hayzari, nommé Youzef-Aben-Al-Hamar, fit proposer à Jean I, par l'entremise d’un chevalier mozarabe, de se reconnaître pour vassal de la Castille, s'il voulait lui conférer la souveraineté de Grenade. Jean IT accepta l'offre; en qualité de seigneur suzerain, 1l déclara roi de Grenade Aben-Al-Hamar, quis’engagea, en retour, à lui payer les anciens tributs, à l’assister, à toute réquisition, d'un secours de quinze cents chevaux, età se présenter, comme grand vassal de la couronne, aux cortès de Castille, toutes les fois qu’elles s assembleraient en decà des montagnes de Tolède. Ayant réuni à ses partisans une troupe espagnole, Youzef-Aben-Al-Hamar défit Al-Hayzari, et entra victorieux à Grenade, où il mourut après — 1431 un court règne de six mois. AÏ-Hayzari, qui s était retiré et maintenu à Malaga, vint alors reprendre sans coup férir le trône dont il avait été deux fois dépossédé, et qu'il devait perdre encore. — 1432
Après une trève de deux ans, conclue avec les chrétiens, la guerre s’engagea de nouveau, et continua Jjusqu'en 1438. Mais c'était simplement un état d'hostilité qui autorisait de part et d'autres des algarades, et qui n'offre d’important, pendant cette période, que la prise de Huesca par les chrétiens, et une victoire signalée rem-
portée par le wazir Abdelbar sur le grand-maitre d'Al- 1438—cantara, qu'il attira dans une embuscade. À cette époque, des troubles violents agitaient la Castille, et les rois de Navarre et d'Aragon, qui soutenaient les mécontents, faisaient à Jean IT une guerre opiniätre. Loin de goûter, à la faveur de ces désordres chez l'ennemi, le repos et la sécurité, Grenade était agitée des mêmes désordres. Un grand nombre de chevaliers mores, ayant à leur tête un des neveux du roi, Aben-Ismaÿl, avaient abandonné la cour d’Al-Haÿzari pour se retirer en Castille. Un autre de ses neveux, Aben-Ozmin (Ebn-O'tsimän), quittant le gouvernement d’une province qu'il commandait, sc rend secrètement à Grenade, y forme un parti, excite une sédition, enferme son oncle dans 1445 — l'Alhamrä, et s'empare de la couronne.
Quoique maître du palais dont la possession donnait l'autorité souveraine, le nouveau monarque ne fut pas unanimement reconnu. Sa hauteur, ses violences, ses cruaulés, lui aliénèrent jusqu'à ceux de son parti. Plusieurs dissidents, entre autres le wazir Abdelbar, appelèrent à régner le réfugié de Castille, Aben-Ismayl, qui vint, avec leur secours, établir à Montefrio, une cour rivale de la cour de Grenade. Il avait pour lui son suzerain, le roi de Castille, auquel Aben-Ozmin, qui s'était allié aux rois de Navarre et d'Aragon, faisait une rude guerre de frontières, du côté de Jaen, et du côté de Murcie. Dès que Jean IT, après le supplice de son fa. vori, eut signé la paix avec ces deux princes, il envoya son armée au secours d'Aben-Ismaÿl, qui vainquit facilement Aben-Ozmin, abandonné du peuple, le chassa 1454 — de Grenade, et fut proclamé.
Jean Il mourut dans cette même année, laissant le trône de Castille à son fils Henri IV, dit l’'Impuissant {el Impotente). C'était dans l’année précédente (1453) que le sultan Mahomet IT avait enlevé Constantinople à l'empereur grec Constantin Dracosès, et qu'il avait fait une mosquée du temple élevé par Justinien à la Sagesse divine (Sainte-Sophie). Ce succès des Turcs causa un véritable enivrement parmi toutes les nations musulmanes. Abou-Îsmaÿl refusa de renouveler avec Henri IV le traité d'alliance et de vassalité que lui avait imposé Jean Il, en lui portant secours; et dés lors recommencérent ces 1rruptions soudaines et rapides où les chevaliers mores, habitués aux coups de main, trouvaient un attrait irrésistible. Le nouveau roi de Castille, pour protéger ses frontières, rassembla une armée avec laquelle il pénétra facilement sur le territoire et jusqu'aux murailles de Grenade. Mais les Mores sans livrer de bataille rangée, et seulement par d'incessantes escarmouches, genre de combat où ils excellaient, obligèrent l’armée espagnole à rentrer en Castille. De continuelles hostilités succédèrent à cette expédition, et durèrent jusqu’à la prise de Gibraltar, livré aux Espagnols par un — 1462 des chefs de la garnison, qui embrassa le christianisme. Dépouillé de cette place importante, Aben-Ismaÿl demanda la paix, qui fut signée, en 1465, dans une entrevue qu'eurent les deux rois, et qui dura sans interruption jusqu en 1470. Pendant cette période, les communications eutre les deux peuples redevinrent libres, fréquentes et amicales, Tandis que les chevaliers mores étaient admis avec distinction dans les villes chrétiennes, un grand nombre de chevaliers chrétiens ve-
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naient visiter Grenade, et plusieurs y faisaient leur séjour habituel. C'était un Espagnol, don Diego de Cordova, qui devint le favori, le conseiller d’Aben-Ismaÿl, et son général contre un wali de Malaga révolté. De grands événements occupaient la Castille, et détournaient ses forces de leur but ordinaire. Alors s'était formée cette fameuse ligue de barons, de prélats, de députés des communes, qui, ayant proclamé la déchéance d'Henri l'Impuissant, aux cortès d’Avila, en 1465, élut à sa place l'infant don Alonzo, son frere, et, plus tard, lorsque ce dernier mourut, proclama pour héritière du trône leur sœur Isabelle, au mépris des droits de l'infante Jeanne Henriquez, qu’on appelait injurieusement la Beltrañeja (!).
Aben-Ismaÿl était mort en 1466, laissant la couronne à l’ainé de ses fils, Mouleÿ-Aboul-Hacen (Abou 1-Hassan) (*). Celui-ci, déjà vieux, avait, à son avénement, un fils en âge d'homme, cet Aboul-Abd-Allah, surnommé depuis Al-Zaquir (Al-Ssaghyr, le Petit), que nous appelons, d'après les chroniqueurs espagnols, et par une contraction de son nom arabe, Boabdil. Al-Zaquir avait pour mère la sultane Zorayah (*), née de sang chré-
(:) Parce qu’on la disait fille de Beltran de la Cueva, favori du roi et amant de la reine. c
(2) Il paraît que, vers la fin du royaume de Grenade, ce terme honorifique de Mouleÿ était devenu le titre de l'héritier du trône. Ses frères et les autres princes avaient le titre de Syd.
(3) Les auteurs espagnols font, au contraire, de Zorayah une renégate chrétienne qu'Aboul-Hacen épousa dans sa vieillesse. Mais si elle n’eût été que la marâtre du Zaquir, comment expliquer les efforts qu’elle fit pour lui donner le trône et le dévouement qu’elle lui mgntra toute sa vie? Sa conduite n’est pas seulement d’une ambitieuse, mais aussi d’une mère. La
tien , femme d’un caractère altier et d’une ardente ambition. Les. premières années du règne d'Aboul- Hacen, comme les dernières de celui d’Aben-Ismaÿl, furent tranquilles et prospères. En 1470, une nouvelle révolte de l’alcaÿyde de Malaga, soutenue par les Castillans, donna au roi de Grenade l'occasion de représailles. Il enleva par escalade le château fort de Zahara, près du Gualdiaro, et la petite guerre de frontières continua jusqu'à la mort d'Henri l’Impuissant, en 1474. Ce fut alors que s’accomplit, dans les Etats chrétiens, l'événement qui devait décider du sort de Grenade. L'on a vu qu'après les conquêtes de saint Ferdinand et de Jacques [*, le royame d'Aben-al-Hamar ne put être fondé et se soutenir, deux siècles durant, que par la constante rivalité des deux principaux royaumes chrétiens, la Castille et l’Aragon, qui, loin de s'unir pour achever l'œuvre des vainqueurs de Séville et de Valence, semblèrent voir avée plaisir subsister un ennemti commun, dont ils se faisaient au besoin, et l’un contre l’autre, un allié. Mais à la mort d'Henri l'Impuissant, le sceptre de Castille et celui d'Aragon se réunirent dans les mains des rois catholiques. C'est le nom consacré pour désigner Isabelle et Ferdinand, mariés en 1467 ; l’une héritière de la Castille, comme succésseur de son frère Henri, par décision des cortès na-
même confusion règne dans les auteurs arabes compilés par don José Conde. D’après eux, il fait d’abord de cette Zorayah la mère des deux infants, Syd- Yahyah et Syd-Alnayar, qui seraient ainsi fils d’Aboul-Hacen ; puis, il la fait mère d’Abou-Abd-Allah (Boabdil), et donne pour père aux deux infants le prince Syd-Selym, frère cadet d’Aboul-Hacen et d’Abd-Allah-al-Zagal, I faut s’en tenir au plus vraisemblable.
tionales ; l’autre héritier de l’Aragon, comme fils aîné du roi Jean Il. Isabelle avait alors. dix-huit ans, et Ferdinand, qui portait le titre de roi de Sicile, n'en avait que dix-sept. Ce fut seulement en 1479, à la mort de Jean II d'Aragon, que s’opéra positivement la réunion des deux couronnes sur le front du couple catholique. |
Les conséquences inévitables que devait avoir ce mariage de la Castille et de l'Aragon sur le sort du royaume de Grenade, ne se firent pas sentir immédiatement. Des embarras longs et nombreux accompagnérent d'abord l’avénement d'Isabelle et le réglement des droits de son mari sur ses états héréditaires. Ensuite, la guerre qu'ils eurent à soutenir contre le roi de Portugal Alphonse V, qui défendait, avec l’aide de la France, les droits de sa fiancée Jeanne Henriquez, la Beltrañeja, ne leur permit pas de quelque temps d’autres entreprises extérieures. Aussi, lorsqu'en 1476, à l'expiration d'une trève, les rois catholiques demandèrent au roi de Grenade l'hommage et le tribut, Aboul-Hacen put impunément répondre aux envoyés castillans : « Dites «à vos maitres que ceux qui payaient le tribut sont « morts, et qu'on ne fabrique plus à Grenade pour les « chrétiens que des fers de lances et des lames de cime- « terres. » Mais, peu d'années après, les choses avaient bien changé de face. Battu dans plusieurs rencontres, le roi de Portugal était forcé de demander la paix; sa fiancée Jeanne avait pris le voile au couvent de Sainte- Claire, à Coimbre; enfin l'Aragon appartenait en propre à l'époux d'Isabelle.
Ce fut donc une impardonnable témérité qui mit les
armes aux mains d'Aboul-Hacen, et lui fit provoquer autrement qu’en paroles les puissants monarques de la Péninsule. Ainsi en jugèrent les musulmans eux-mêmes, lorsqu'en 1479, Abou-Hacen, sans l’excuse de représailles, fit une irruption dans l’Adalousie. Les imäms et les alfaquis de Grenade prédirent alors publiquement la chute de ce dernier débris de l'empire arabe. « Le terme est venu, disaient-ils, de notre règne en Espagne, et les ruines de cette cité tomberont sur nos têtes. » Ces funestes pressentiments se répandirent dans le peuple entier, lorsqu'en 1482, une troupe de maraudeurs espagnols, sous les ordres du marquis de Cadiz (Rodrigo Ponce de Léon), enlevèrent, par le plus audacieux coup de main, la forteresse d'Alahma, située seulement à huit lieues de Grenade, entre cette ville et la mer, cette Alhama dont la perte est tant pleurée dans les vieux romances moresques (Ay de mi, Alahma, etc.). En vain Aboul-Hacen essaya de la reprendre; toutes ses attaques furent repoussées, et les Castillans conservérent ce poste avancé, cette tête de pont, qui leur donnait accès au cœur des possessions de l'ennemi. De là, ils pouvaient sans cesse troubler ses travaux, ravager ses récoltes, l'inquiéter et le harceler jusqu'aux portes de sa capitale. La perte de cette place, et le siège de Loja, qui la suivit de près, excitèrent, avec l'effroi, le mecontentement général. L'ambitieuse Zorayah ne vit dans l'agitation qui régnait à Grenade qu’une occasion de porter au trône son fils Abou-Abd-Allah-al-Zaquir. Aboul-Hacen fut contraint de quitter l’armée pour déjouer leurs trames, et d’enfermer son fils dans la tour de Comarès, Mais, avec l’aide de sa mère et de leurs nom-
breux partisans qu'elle ameuta, 1l parvint à s'échapper de cette prison; et la guerre civile, éclatant aussitôt entre le fils et le père, vint ajouter ses dangers aux dangers toujours ‘croissants de l'invasion étrangére. Al-Zaquir s'était établi dans le palais d'Albaÿcin (Kassral-Bayezyn, château des gens de Baeza), tandis qu'Aboul- Hacen, que la plupart, lui déniant le titre d'émyr, ne nommaient plus que le jeque [le chef de tribu), occupait encore | Alhamrà. Les rues de Grenade étaient devenues le théâtre des combats continuels que se livraient les deux factions rivales, dont le sang réciproquement versé et les vengeances de familles entretenaient, envyenimaient l’inimitié. Enfin la médiation des imâms et la vue du péril commun amenèrent un rapprochement, puis une trève, pendant laquelle chacun des prétendants au trône, conservant ses prétentions, devait conserver aussi sa situation présente, et se dévouer au salut de l'Etat. Dès que cette trève fut conclue, le vieil Aboul- Hacen sortit de Grenade avec ses troupes pour secourir la ville de Loja, que les chrétiens serraient étroitement. Il parvint à la débloquer, secondé par une mvigoureuse sortie de l'alcaÿde Aly-Atar. Mais lorsque après cette utile expédition, il ramenait ses soldats à Grenade, le jeque en trouva les portes fermées. Violant en son absence la foi jurée, son fils s’était emparé de l'Alhamrà et de l’autorité royale. Aboul-Hacen fut obligé de se retirer à Malaga, où commandait son frère Abd-Allah, 1482 — surnommé Al-Zagal (Al-Ssaghar, le Jeune). L'année suivante, les chrétiens firent une irruption, d'abord heureuse, dans cette province. Mais le Zagal, secondé par un vaillant chevalier more, appelé Rédouan,
enveloppa les maraudeurs dans une sortie bien dirigée, et les tailla en pièces. Cette victoire, après plusieurs défaites, acquit au Zagal une grande renommée, tellement que le Zaquir, pressé par sa mére, se crut dans la nécessité d'illustrer aussi son nom par quelques hauts faits d'armes. 11 assembla les plus nobles chevaliers de Grenade, dont il se composa une troupe d'élite, et dirigea une algarade sur la ville de Lucena, qu'il croyait surprendre. Mais les fronteros{!) castillans, prévenus à temps de son dessein, le rencontrèrent sous les murs de cette place. Parmi eux se trouvaient les plus célèbres noms de la chevalerie espagnole, l'alcayde de Los Donceles, don Alonzo de Aguilar, don Diego de Cordova, et son fils ou neveu don Gonzalo (Gonsalve de Cordoue), alors adolescent, qui gagna depuis, dans les guerres d'Italie, le surnom de Grand Capitaine. Les Mores tentèrent vainement de soutenir le combat; les plus braves d'entre eux, entre autres le vieil Aly-Atar, périrent en couvrant la retraite de leur jeune roi. Al-Zaquir, des premiers, tourna bride, et, sautant de cheval, essaya de se cacher dans les jones d’une rivière. Il y fut pris, et ne sauva sa vie qu'en faisant connaître sa dignité.
Cette expédition désastreuse, où avait péri la fleur de la chevalerie musulmane, et qui laissait un roi prisonnier, justifiait bien.le surnom d’Al-Zogoÿbi, le Mal-Chanceux, qu'avait reçu le fils de Zorayah. Elle répandit dans Grenade le deuil et la consternation. Le vieil Aboul- Hacen revint occuper l’Alhamrà ; mais sa présence, loin de rendre la confiance ou l'espoir, ne fit qu'aturer de
(1) Gardiens des frontières, qui restaient au camp toute l’année.
nouveaux malheurs sur cette ville infortunée, et précipiter la ruine de l'empire. Toujours dirigé par sa ‘mère, ce mauvais génie de l'islam expirant, Al-Zaquir avait traité de sa rançon avec les rois catholiques. Il offrait de renouveler l'hommage de vassalité à la Castille, de payer l’ancien tribut de douze mille doblas d'or, de délivrer sept cents prisonniers chrétiens détenus à Grenade, et de se mettre désormais au service du roi suzerain, en paix comme en guerre ; 1l proposait enfin de laisser son fils unique en otage peur garantie de ces conditions. Les offres du roi captif furent soumises au conseil de Castille, où les avis se trouvèrent d'abord” divisés ; mais la simple observation que le retour du Zaquir à Grenade, loin de réunir les partis, ne ferait qu'y rallumer la guerre civile, suffit pour entrainer la décision d'Isabelle et du cauteleux Ferdinand. Al-Zaquir, après avoir baise la main du roi, fut reconduit par une escorte de cavaliers chrétiens jusqu'aux approches de Grenade, où sa mère et ses partisans parvinrent à l'introduire en secret. Les rois catholiques avaient bien calculé. En apprenant, par les acclamations de la populace, que son fils était de retour, et occupait le palais fortifié d'Albavein, Aboul-Hacen assembla les chefs des familles nobles qui suivaient son parti, et résolut, d'accord avec eux, de lui livrer immédiatement assaut. Les partisans du Zaquir, réunis par sa mère, s'étaient préparés à la défense en barricadant leurs quartiers; et les habitants de Grenade, divisés entre le père et le fils, ensanglantérent pendant tout un jour, par mille combats acharnés, les rues et les places de cette malheureuse ville. Après une nuit passée en apprêts
d'attaque et de défense, la bataille, encore indécise, allait s'engager de nouveau, lorsque l'imâm Macer, dont la longue et vertueuse vie commandait le respect aux deux partis, put se faire entendre de leurs chefs, rassemblés par lui dans une conférence. L'histoire a conservé ses paroles : « Pour qui, leur dit-il à peu près, vous combattez-vous ainsi les uns les autres comme de mortels ennemis ? Pour qui répandez-vous de vos propres mains un sang fraternel qui ne doit couler que pour la défense de vos femmes, de vos enfants, de votre patrie, de votre Dieu? Vous, pour un vieillard obstiné, incapable de tenir désormais une épée et de vous conduire contre l'ennemi commun; vous, pour un jeune effeminé, sans courage, sans vertus, sans bonheur, pour un mauvais fils, qu'une femme domine, et qui s’est fait l'esclave des chrétiens. Abandonnez l’un et l’autre, et cherchez s'il n'est point, parmi nos suerriers de race royale, quelque héros auquel nous puissions confier, avec le pouvoir souverain, le salut de l'empire. » Alors il nomma Abd- Allah-al-Zagal, et les vivats unanimes qui accueillirent le nom de wali de Malaga annoncèrent que les partis déposaient les armes.
Le vieil Aboul-Hacen se soumit sans résistance, et son frère, averti par lui-même, vint prendre possession du palais de l’Alhamrà. Mais le Zaquir occupait — 1484 toujours celui de l’Albaycin. Pour que la guerre civile, à peine éteinte, ne se rallumät pas de nouveau, et que toutes les forces musulmanes pussent se réunir contre les chrétiens, qui pénétraient alors sur plusieurs points du territoire, le Zagal proposa au Zaquir le partage de la royauté. Chacun d'eux continuerait à occuper le palais
dont il était maître; les provinces, les revenus, les levées d'hommes, seraient également réparties entre eux, et seraient employés en commun pour la défense du pays. Le fils de Zorayah, faisant parade d'un zèle désintéressé, parut d'abord consentir à cet arrangement; mais c'était pour gagner du temps, et recourir à son suzerain, le roi de Castille, qui s’empressa de lui envoyer du secours, et grossit ce parti de rebelles d’une troupe d’archers espagnols. De son côté, le Zagal s assura l'alliance armée de Syd-Zélim et de Syd-Yahyah, son beau-frère et son neveu, l’un wali de Guadix, l'autre d'Alméria, et tous deux à peu près indépendants. La guerre civile se ralluma donc entre l'oncle et le neveu, qui se disputaient par de continuels combats la possession de la capitale, comme naguère le père et le fils, laissant les provinces sans gouvernement, sans direction, sans secours, abandonnées aux querelles des chefs subalternes et aux invasions de l'ennemi. Les principales familles de Grenade suivaient généralement le parti du Zagal ; la populace, au contraire, gagnée par les largesses de Zorayab, et trouvant mieux son compte au désordre, formait celui du Zaquir ; de manière qu'à la querelle politique pour l'occupation du trône se joignait la querelle sociale entre les pauvres et les riches, et que les pillages accompagnaient les combats (1):
(1) Je n’ai point à rapporter ici certaines circonstances qui passent généralement, sinon pour les causes, au moins pour les accessoires de la chute de Grenade, telles que le procès de la reine, femme du Zaquir (Boabdil}), la dispute des Zégris (al-Zeyrys) et des Abencérages (Bény-Séradj), le massacre de ceux-ci dans la cour des Lions, etc. Toutes ces traditions appar-
tiennent au roman, non à l’histoire. Elles ont été recueillies, peut-être inventées, par les auteurs des nombreux romances moriscos, et par quelques
Cependant les rois catholiques, délivrés enfin de tout embarras intérieur, bien d'accord entre eux, disposant par eux-mêmes ou par leurs alliances de toutes les forces des Etats chrétiens, avaient résolu la totale destruction de l'islam en Espagne. Réunir le royaume de Grenade à leur vaste monarchie, terminer la grande œuvre commencée depuis sept siècles et demi par Pélage, n’était pas seulement pour eux un objet d'ambition politique et de gloire mondaine; ce sentiment religieux qui poussait naguère aux croisades leur montrait aussi dans la victoire un devoir accompli, une œuvre sainte et: méritoire. Avec celle de Grenade, la conquête du ciel leur était promise ("). On a vu, par leur habile conduite avec le Zaquir, prisonnier d’abord, puis disputant, sous leur protection, la royauté de Grenade à son père et à son oncle, combien leur entreprise était menée avec prudence, avec politique, avec cette lenteur calculée qui compte sur l'avenir et prouve une résolution persévérante, Leurs préparatifs militaires n’annonçaient pas moins qu'il ne s'agissait plus, entre les deux peuples, de ces simples algarades, de ces escarmouches de frontières, où l'audace et la légèreté l’emportaient souvent sur la force véritable ; mais qu'une lutte sérieuse, mor-
écrivains du siècle suivant, entre autres Ginès Perez de Hita, dans son Historia de las querras civiles de Granada, ouvrage curieux par $ts détails de mœurs et d’usages, mais dont le titre est éminemment mensonger.
(1) Le moine Fernando de Talavera, l’austère confesseur d'Isabelle, était auprès d’elle un vrai prédicateur de croisade, Cette princesse ayant voulu lui donner le siége épiscopal de Salamanque, il lui répondit qu’il ne voulait être évêque que de Grenade (Señora, no tengo de ser obispo, hasta que lo sea de Granada). T1 fut, en effet, le premier archevêque de cette ville après, sa reddition.
telle, allait s'engager, et que le plus puissant devait écra- 1484 — ser le plus faible.
Les rois catholiques avaient obtenu simultanément des cortès de Castille et d'Aragon tous les subsides nécessaires à leur entreprise; une flotte nombreuse, construite dans les ports de Biscaye, croisait devant les côtes de la Méditerranée pour empêcher que les musulmans d'Afrique envoyassent à leurs frères d'Espagne aucun secours de troupes, de vivres et de munitions ; enfin l’armée espagnole s'était assemblée sous les ordres de Ferdinand. Tous les hommes importants des deux royaumes s y trouvaient réunis, et, comme jadis au camp de saint Ferdinand devant Séville, la plupart des prélats espagnols avaient accompagné, dans cette campagne sainte, les hauts barons et les grands-maitres des ordres militaires. On y comptait aussi les milices soldées des Hermandades ('), et de nombreux volontaires étrangers, même des Suisses et des Anglais. A dix mille chevaux et quarante mille fantassins, à une artillerie nombreuse pour le temps, et déjà très-perfectionnée, se joignait un corps de trente mille pionniers ou fourrageurs {gastadores ou taladores), qui ne servait point seulement à ouvrir le passage, à rassembler des provisions pour l’armée, mais dont l'occupation principale était de détruire systématiquement les villages et les métai-
(1) Les hermandades (confréries) étaient des associations locales, formées au commencement du règne des rois catholiques pour la poursuite des malfaiteurs et la sécurité des routes. Elles se fondirent plus tard en une vaste et unique corporation qui fut appelée la Sainte-Confrérie (la Santa-Hermandad), laquelle avait sa police et sa juridiction, ses familiers et ses bourreaux, et qui devint la milice de l’Inquisition.
ries, de brüler les moulins, d'enlever les bestiaux, de couper les arbres, d'arracher les oliviers et les vignes, de ravager les moissons, de porter enfin la désolation dans les campagnes et la famine dans les cités.
Il est inutile de suivre pas à pas l’armée chrétienne dans le cours de ses expéditions; j'en indiquerai sommairément les. résultats. La campagne s'était ouverte en 4484; mais elle ne pouvait marcher très-rapidement dans un pays montagneux, accidenté, hérissé de forteresses, où chaque ville, chaque bourgade, chaque village était une place de guerre, où la nature et la main des hommes avaient accumulé les moyens de défense. Deux ans après, les Espagnols étaient maîtres d’Alora, de Setenil, de Coin, de Cartama ; 1ls avaient de plus fait rendre à merci la forte et populeuse place de Ronda, dont tous les habitants s’enfuirent à Grenade ou en Afrique. Partout, aux approches de l'armée chrétienne, disparaissait la population musulmane. Les cultivateurs des champs, les habitants des villes étaient chassés devant elle, les mosquées se convertissaient en églises, et de nouveaux colons, venus de l’Andalousie chrétienne, repeuplaient peu à peu ces provinces désertes. En 1486, les Espagnols, s'avançant toujours, assiégeatent à la fois Loja et Velez-Malaga. Le péril devenait tellement proche, tellement imminent pour Grenade, que les deux partis qui continuaient à s'entre-déchirer dans cette ville infortunée, laissant les autres places du royaume abandonnées à leurs propres forces, convinrent d'un moment de trève et d'accord. Le Zaquir marcha au secours de Loja, le Zagal au secours de Velez. Ni l'un ni l'autre ne fut heureux. Le Zaquir n’entra dans la ville
qu'il était venu défendre que pour la rendre immédiatement aux chrétiens; puis, il envoya d’'humbles excuses au roi de Castille qui lui reprochait de désobéir à son suzerain ; et, de retour au palais de sa mère, 1l laissa prendre encore, sans même un simulacre de résistance, Illora et Moclin, qu'on appelait les Deux Yeux de Grenade. Quant au Zagal, après avoir vainement séllicité les secours des émyrs de Tunis et de Fez, et nrème du sultan d'Egypte, il tenta du moins la fortune des armes. Secondé par le vaillant Rédouän, il attaqua les Espagnols qui assiégeaient Velez, remporta même quelques brillants avantages, mais fut ensuite complétement battu par des forces devenues supérieures. Tandis que Rédouän, réfugié dans la place, obtenait par ses exploits une capitulation honorable, le Zagal ramenait Les débris de son armée à Grenade pour s y enfermer avec eux; mais 1l trouva les portes fermées. Toujours lâche et sans foi, le Zaquir avait mis à profit l’absence de son compétiteur au trône pour s'emparer de l'Alhamrà et se déclarer seul roi de Grenade. Le Zagal n'essaya point de punir cette trahison ; 1l se retira à Guadix, et se fit du district de cette ville, et de ceux d'Alméria et de Baza, où commandaient ses parents, un petit Etat particulier. | Cependant, les divers corps de l’armée espagnole s'étaient successivement réunis devant Malaga, et cette cité, la seconde des Etats d'Aben-Al-Hamar, était étroitement serrée par terre et par mer. Son wali, Aben-Mouza, qui prévoyait depuis longtemps l'attaque des chrétiens et ne recevait aucun secours de la métropole, avait pris à sa solde une troupe d'Africains. Ces mercenaires indis-
ciplinés, s'étant bientôt arrogé le pouvoir sans frein que donne la révolte victorieuse, dépouillaient Les habitants, et prétendaient étouffer, par la force, les plaintes qu’arrachaïient à ceux-ci une détresse et des besoins qu’ils ne partageaient pas. Bien dirigée par leur chef, Ibrahim le Zénète ['}, leur défense fut opiniätre ; mais quelques citoyens, des plus nobles et des plus riches, pressés par la faim, s entendirent pour livrer aux Espagnols la forteresse de Gibalfaro. La ville dut se rendre, et — 1487 fut mise au pillage. À l’occasion de cette conquête, si désastreuse pour les musulmans, le Zaquir envoya de magnifiques présents aux rois catholiques. Ferdinand reçut des chevaux de noble race et des armes précieuses ; Isabelle, des étoffes d’or et de soie et des caisses de parfums. Cette ignominieuse courtoisie donna ouverture à de nouvelles négociations. Le Zaquir s engagea par un traité, qu'il eut soin de tenir secret, non-seulement à combattre son oncle, le Zagal, qui inquiétait sans cesse l'armée espagnole par des escarmourches dirigées avec habileté et vaillance, mais encore, dès que les rois ses suzerains se seraient rendus maîtres des districts occupés par ce prince, à leur livrer Grenade. Il devait alors
(1) « Un jour, dans une sortie, Ibrahim rencontra sur son chemin une troupe d'enfants, les fils des plus grands seigneurs espagnols, qui, se croyant en sûreté, jouaient dans la prairie en dehors du camp. « Allez, allez, petits, rétrouver vos mères, » leur dit-il en les caressant du bois de sa lance. Comme on lui demandait pourquoi il n’avait pas frappé de la pointe : « C’est, répondit-il, que je n’ai pas vu de barbes. » Ce trait charmant, qui a touché même le fanatique chroniqueur qui le rapporte (el cura de Los Palacios}, ne fit pourtant pas trouver grâce à Ibrahim devant le roi Ferdinand. »° (Histoire des Mores mudejares, etc., par M, de Circourt, t, I, p. 312.)
résigner à leur profit la souveraineté, moyennant l'abandon qui lui serait fait d'un fief considérable dans les Alpuxarres.
1488 — Après une année consacrée tout entière à des soins d'administration intérieure, à des convocations de cortès en Aragon et en Castille, les rois catholiques, réunis derechef, ouvrirent, au printemps de 1489, une nouvelle campagne, avec la ferme intention de ne plus déposer les armes qu'après un succès complet. Les Espagnols, qui détruisaient pièce à pièce le royaume d'Al-Hamar, disant : « C'est grain à grain qu'il faut manger la grenade (grano à grano se ha de comer la granada), » et dont le plan était de ne l’attaquer au cœur qu'après en avoir enlevé toutes les autres parties, vinrent investir la ville de Baza. C'était une place trèsforte, où s’enferma, avec une suffisante garnison, l'infant Syd-Yahyah, neveu du Zagal. Sa résistance fut brillante et longue; six mois d'investissement et d'assauts n'avaient pu lasser sa constance ; et l’armée chrétienne se montrait si découragée, aux approches de l'hiver, que la reine Isabelle, qui avait assisté précédemment à la prise de Malaga, crut devoir amener elle-même au camp des renforts de troupes fraiches. Les attaques recommencérent alors plus vives, et Syd-Yahah se résolut en- 1489 — fin à proposer une capitulation. Loin de lui faire payer par des duretés son opiniâtre défense, les rois catholiques, usant encore d’une politique Re comblèrent le jeune prince d'honneurs et de caresses. Il fut séduit et gagné, au point qu'on l’accusa d'avoir. abjuré l'islam pour plaire à la reine. Ce qui est avéré, du moins, c’est qu'après la remise de la place à d'hono-
rables conditions, Syd-Yahyah se rendit auprès de son oncle, le Zagal, pour l’exhorter à faire également sa soumission au roi de Castille. Il lui représenta l’impossibilité de résister avec succès, les maux infinis d'une lutte sans espoir, et les avantages qu'assurerait à ses sujets, comme à lui-même, non la soumission d’un vaincu qui se livre à merci, mais un traité conclu, avant la défaite, avec des souverains généreux. Le Zagal se laissa convainere ; 11 suivit son neveu au camp des chrétiens, où l'attendait le plus brillant accueil, et le traité promis fut aussitôt conclu. On convint que le roi Abd-Allah-al-Zagal ferait remise aux rois catholiques des deux provinces de Guadix et d'Alméria qu'il possédait encore; queles villes et forteresses seraient ouvertes aux troupes espagnoles ; que les habitants deviendraient sujets de la couronne de Castille, à laquelle ils païeraient les tributs qu'ils avaient précédemment payés à leurs souverains, et qu'à ces conditions, ils conserveraient, avec leur liberté d'action et de croyance, la paisible possession de leurs biens. Le Zagal se réserva la propriété d'une moitié des salines de Maleha et de vingt-trois bourgs ou villages dans les vallées d'Andaraz et d’Alhaurin : « chétif et vil prix d'un royaume vendu. » Ce traité, qui s'exécuta sur-lechamp, et qui entraîna, par l'attrait de conditions avantageuses, la reddition de plusieurs places des autres dis- Mricts, livrait aux Espagnols tout le littoral du royaume musulman, et complétait, avec la conquête des provinces, l'investissement de la capitale.
Grenade seule était encore debout. Une mul- —- 1490 titude immense, composée des populations qu'avait chassées devant elle l’armée espagnole, emplissait les
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maisons de cette capitale, et campait dans ses rues. Quand on recut coup sur coup les nouvelles de la prise de Bazaet de la reddition des provinces occupées par le Zagal, quand on vit qu'il ne restait plus aux Espagnols aucune barrière à franchir, l’effroi et les fureurs qui l'accompagnent semparèrent de cette multitude emprisonnée. Des plaintes amères, des injures sanglantes étaient poussées contre le Zaquir : on l'accusait tout haut d'avoir vendu aux chrétiens son empire et sa fo1. Enfin, le peuple ameuté, que ses chefs et ses imäms retenaient à peine, menaçait l'Alhamrà d'un assaut. Ce fut au milieu de cette agitation furieuse, que le Zaquir reçut des rois catholiques un message par lequel, lui rappelant leur secret traité, 1ls le sommaient de remplir sa promesse, c'est-à-dire de résigner le trône, la soumission du Zagal étant accomplie, et de leur livrer immédiatement Grenade. Pressé entre cette sommation impérative et la sédition menaçante, le Zaquir essaya d'obtenir un ajournement, en représentant aux rois Catholiques que sa capitale était occupée par des populations nouvelles, insoumises, qui ne souffriraient pas qu'elle füt livrée comme venaient de l'être Guadix et Alméria. Isabelle et son époux ne cherchaient, ne voulaient qu'un prétexte. 1491—TIls envoyèrent pour réponse, au roi de Grenade, une déclaration de guerre. Telle est la fin certaine des attermoiements que cherchent la faiblesse et la duplicités La lutte est au bout, non moins inévitable et plus désastreuse.
On était au printemps de l'année 1491. L'armée espagnole, forte de cinquante mille fantassins et douze mille chevaux, pourvue d’une artillerie considérable, et
précédée de nombreuses troupes de gastadores, après avoir complétement ravagé la riche et célèbre Vega {‘| qui s'étend aux pieds de Grenade, était venue asseoir son camp aux sources du Guétar, à deux lieues de cette ville. Saint Ferdinand, dans le xrrr° siècle, avait été très-utilement secondé au siége de Séville par Aben-Al-Hamar ; les rois catholiques comptaient aussi, dans les rangs de leur armée, un corps auxiliaire musulman. C'était une partie des troupes du Zagal, que leur avait amenées l'infant Syd-Yahyah, après avoir soumis la ville d'Adra pour le compte des chrétiens. Ainsi, jusqu’au moment suprême, les nations de l'islam se détruisirent de leurs propres mains. | Cependant, Grenade se préparait à une résistance désespérée. Entrainé par l'élan populaire et la résolution des chefs qui formaient son conseil, le Zaquir avait appelé aux armes tous les musulmans, en proclamant la querre sainte. On avait fait un recensement général de la population mâle, et tous les hommes valides étaient répartis en deux corps, dont l'un, composé des guerriers de profession, était destiné aux sorties, aux convois, aux combats extérieurs, tandis que l’autre devait uniquement servir à la garde des portes et des murailles. Le wazir Abou’l-Kasem-Abd-al-Malek était chargé des levées d'hommes, des approvisionnements, des distribu- . tions d'armes et de vivres ; l’un des plus vaillants chevaliers mores, Mouza-Aben-Abil-Gazan (Mousay-Ebn-Aby1- Gasan), commandait les opérations militaires, Etrange destinée de quelques noms propres! Un Auguste (Au-
(1) Plaine cultivée.
gustule } avait été le dernier empereur de Rome ; un Constantin (Dracosès), le dernier empereur de Constantinople. Ce fut un Mouza qui défendit, contre les chrétiens d'Espagne, le dernier rempart de l'islam vaincu.
Pendant les premiers mois du siége, la situation des deux partis se soutint presque égale. Des convois de vivres, expédiés périodiquement de la Serrania (pays de montagnes) qui borde au nord, à l'est et au sud le territoire de Grenade, fournissaient à la consommation de la ville assiégée, de même que d’autres convois venus de l'Andalousie, de la Manche et des Castilles, approvisionnaient l’armée chrétienne. Chaque jour des défis étaient portés de la ville au camp, ou du camp à la ville ; les guerriers des deux nations, semblables aux héros de l'Iliade, se livraient des combats singuliers, derniers vestiges des mœurs de cette chevaleresque époque ; et, dans ses sorties fréquentes, chassant à coups de lance les fourrageurs ennemis, l'intrépide Mouza pénétrait souvent, avec sa cavalerie légère, jusqu'au milieu des tentes espagnoles. Pour mettre leurs ouvrages et leurs provisions à l'abri de ces hardis coups de main, les chrétiens élevèrent, non pas un camp retranché, mais une véritable ville, avec ses maisons, ses églises, ses hôpitaux, ses murs, ses fossés et ses tours, à laquelle ils donnèrent le nom de Santa-Fé (Sainte-Foi). La reine Isabelle, accompagnée d’une nombreuse suite de dames espagnoles, vint s y réunir à son mari, et, dans ce poste militaire, devenu le siége de la double monarchie, les fêtes et les divertissements se succédaient comme à la cour de Tolède. Ces dispositions annoncaient, de la part des
rois chrétiens, une résolution inébranlable; les assiégés virent bien alors qu'il ne s'agissait plus d’un moment de privation, d'efforts et de courage, et que la lutte ne serait pas bornée à l'espace d’une saison. Le découragement augmenta lorsque des partis de troupes espagnoles, jetés dans la Serrania, coupèrent les convois de vivres, et détruisirent, par leurs ravages, les dernières ressources qu'offrissent les pays d’alentour. On prit alors une résolution désespérée comme la situation, celle d'attaquer, dans une sortie générale, la ville de Santa-Fé. Mais ce dernier effort d'un courage réduit à la témérité par le désespoir eut la plus fatale issue. Les troupes de hasard qui formaient l'infanterie lächèrent pied, laissant la cavalerie, trop peu nombreuse, essayer seule l'assaut des retranchements ennemis. Repoussés dans leur attaque, poursuivis dans leur retraite, les Mores abandonnèrent aux chrétiens un grand nombre de prisonniers, toute leur artillerie de campagne, et jusqu'aux tours des atalayas (‘}, qu'occupèrent aussitôt les avant-postes d’archers espagnols. Dès ce moment la ville fut complétement investie, et les chrétiens, parvenus au pied des murailles, commencèrent à les battre en brèche sur tous les points d'attaque.
Quand elle se vit menacée de la famine et d’une prise d'assaut, la multitude enfermée dans Grenade demanda tumultueusement à ses chefs qu'ils la délivrassent de tant de calamités. Le Zaquir assembla de nouveau son conseil. Mouza seul soutint qu'on pou-
(1) Al-Thalayw’h. On appelait ainsi des sentinelles, ou guetteurs, placés en avant d’une ville, ou d’une armée, ou d’un district frontière, chargés de faire connaître, par des signaux de feu, les mouvements de l’ennemi.
vait encore se défendre, et qu'il ne fallait chercher de salut que dans le courage de ses guerriers; tout le reste fut d'avis d'implorer une capitulation. Les rois catholiques accordèrent d'abord une suspension d'armes, qu'assurèrent des otages livrés de part et d’autres, et pendant laquelle s'ouvrit, sur un terrain neutre, une conférence pour traiter de la reddition de Grenade. Le wazir Aboul-Kasem fut chargé des négociations pour la ville assiégée; Gonzalo de Cordova, pour la Castille ; Fernando de Zafra tenait la plume comme secrétaire interprète. On convint que si, dans l'espace de deux mois, la place n'était pas secourue, le roi Zaquir remettrait aux Espagnols les deux palais ou forteresses, l'Alhamrà et l'Albaycin, les tours, les bastions et les portes; que lui et les autres chefs des tribus musulmanes jureraient foi et hommage au roi de Gastille, qui deviendrait roi et seigneur de Grenade; que tous les captifs chrétiens seraient mis en liberté sans rançon; que les captifs mores seraient également rendus libres, et que le territoire. de Grenade deviendrait un lieu d'asile et de franchise pour les esclaves mores des autres provinces ; que le roi Zaquir recevrait une dotation en terres dans les Alpuxarres; que les habitants de Grenade, même les chrétiens renégats, conserveraient l'entière ‘possession de leurs biens, maisons, armes et chevaux; qu'ils rendraient seulement les armes à feu; qu'ils conserveraient aussi leurs coutumes, usages, langue et habillements, ainsi que la jouissance exclusive de leurs mosquées, et la liberté absolue de leur culte, sans empêchements publics ou secrets ; qu'ils seraient régis par leurs lois et jugés par
leurs kadys, lesquels serviraient de conseillers aux gouverneurs espagnols; qu'enfin ils paieraient désormais au roi de Castille les impôts et taxes qu'ils payaient actuellement au roi de Grenade, et qu'ils seraient même exempts de toute redevance pendant les trois premières années. Cette convention fut signée par les plénipotentiaires le 25 novembre 1491 (22 de la lune de Mouharram 897) (').
Quand elle fut connue à Grenade, une tristesse universelle, inexprimable, se répandit sur la malheureuse cité. À cette époque, et surtout parmi les races orientales, 1l y avait encore des deuils de nations. L’on n’entendait de toutes parts que les pleurs des femmes, les lamentations des vieillards, les imprécations des guerriers, et cette même foule qui naguère exigeait qu’on la délivrât des tourments de la faim et des horreurs d'une prise d'assaut, accusant ses chefs de trahison, d’apostasie, voulait s’ensevelir sous les ruines de ses temples et deses remparts. Le vaillant Mouza profita de cette disposition du peuple pour renouveler, dans le divan, ses belliqueuses exhortations : « Laissez, lui font dire les derniers historiens de Grenade, laissez les regrets aux enfants et aux femmes. Montrons-nous hommes, en versant, non des larmes, mais notre sang jusqu à la dernière goutte. Je me mets à votre tête pour aller chercher sur le champ de bataille, ou notre indépendance, ou une mort glorieuse. Ne vaut-il pas mieux être
(:) Le texte entier de cette capitulation, en 55 articles, se trouve dans la Historia de Granada de Francisco Bermudez de Pedraza, et, traduit en français, dans les pièces justificatives du premier volume de l'Histoire des Mores mudejares, par M. de Circourt.
compté parmi ceux qui moururent en défendant leur patrie, que parmi ceux quiassistèrent à sa dernière heure ?.… Si vous pensez que les chrétiens seront fidèles à leurs promesses, et que vous trouverez dans leur roi un vainqueur aussi généreux que favorisé de la fortune, détrompez-vous. [ls ont soif de notre sang, et sen abreuveront. Toutefois, la mort est le moindre des maux qui nous menacent. Le pillage de nos demeures, la profanation de nos mosquées, les violences exercées sur nos femmes, nos sœurs et nos filles, l'oppression, l’iniquité, l'intolérance cruelle et ses brasiers ardents, voilà le sort promis aux lâches qui craignent un trépas glorieux; Car pour moi, jen jure par Allah, je saurai bien m'y soustraire. » Il sortit, en effet, n'étant point écouté, quitta la ville et disparut.
Loin de s’échauffer à ces nobles paroles, le Zaquir, craignant une émeute et la vengeance populaire, fit avertir aussitôt les rois catholiques qu'il renonçait au bénéfice du délai fixé, et qu'il offrait la remise immédiate de Grenade. En même temps, il fit partir sa famille et ses trésors pour les Alpuxarres , où la ville et le district de Purchena lui étaient concédés ; puis, dès le lendemain, il se rendit lui-même au camp des chrétiens pour présenter à leur roi les clés de sa capitale. Ferdinand s'était avancé à sa rencontre ; le Zaquir, dont l’escorte avait mis pied à terre, lui baisa la main droite, en disant : « Nous sommes à toi, roi puissant et glorieux ; nous te livrons cette ville et ce royaume, puisque Allah le veut ainsi, dans la confiance que tu n’useras de ton triomphe qu'avec clémence et générosité. » Apres cette entrevue, le roi dépossédé prit le chemin des
montagnes, sans vouloir retourner à la ville qui ne lui appartenait plus. On dit qu'arrivé sur la hauteur de Padul, appelée depuis Le Soupir du More, d'où il pouvait voir pour la dernière fois sa chère Grenade, il se retourna et versa des larmes amères. « Pleure-la en femme, lui dit l’altière Zorayah, puisque tu n'as pas su la défendre en homme. » — « Et prends garde, seigneur, ajouta son ministre pour le consoler, que la grande adversité rend les hommes aussi fameux que la grande fortune {‘). »
Les Espagnols avaient occupé sur-le-champ les remparts et les forts; le jour des Rois, 6 janvier 1492, tandis que les musulmans, loin d'apporter aux vainqueurs d'avilissants hommages, pleuraient, enfermés dans leurs maisons, le dernier jour de Grenade et de l'islam, l'armée chrétienne faisait dans la ville rendue son entrée triomphale. Entourés d'une grande pompe militaire, mais au milieu d'une complète solitude, les rois catholiques allèrent prendre possession du palais de l'Alhamrà, où fut arboré l’étendard royal de Castille. Cest là qu'ils reçurent, peu de jours après, le Génois Christophe Colomb, qui, dans la même année, — 1492 allait donner à l'Espagne un nouveau monde.
On dit que les Espagnols luttèrent huit cents ans contre les Mores; il faudrait dire, au rebours, que les
(1) Plus d’un an avant cette époque, le Zagal, après avoir vendu ses propriétés à la reine de Castille moyennant cinq millions de maravédis, était passé en Afrique. Le Zaquir imita son oncle et compétiteur; peu après la remise de Grenade, il vendit aux rois catholiques ses domaines des Aïpuxarres pour quatre-vingt mille ducats d’or, et se retira à la cour de Fez. Il y périt dans une bataille, en défendant le trône de l’émyr Mouley-Ahmet-ben- Meryny, lui qui n'avait pas su mourir sur les tours de son Alhamrä,
Mores luttèrent huit cents ans contre les Espagnols. En deux années, les Arabes avaient fait la conquête de l'Espagne; il fallut huit siècles pour la reprendre à leurs descendants dégénérés. « Loué soit Dieu, qui élève et humilie les rois, qui donne le pouvoir et la grandèur, ou l'abaissement et la pauvreté, suivant sa volonté divine, et en accomplissement de la justice éternelle! »
J'aurais voulu, dans le cours de cette histoire, joindre toujours le millésime de l’hégire à celui de l’ère chrétienne. Mais les musulmans se sont obstinés à compter par années lunaires, pour obéir au Koran :.… «Il a réglé les phases de la lune; elles servent à partager le temps ét à compter les années... Le nombre des mois est de douze devant Dieu... » De sorte qu’ils ont cessé d’intercaler un mois tous les trois ans, comme faisaient anciennement les Arabes et les Juifs pour ramener les années lunaires aux années solaires. Aïnsi l’année musulmane commence à d’autres époques que les nôtres, enjambant de la fin de l’une au commencement de la suivante. Pour fixer la double date, il aurait donc fallu savoir, chose impossible, nonseulement l’année, mais encore le mois et le jour où chaque événement s'était passé, afin d'établir la concordance entre les computs chrétien et musulman. Masdeu a consacré tout un volume à dresser une table de la réduction des années de l’hégire {Reduccion de las egiras) pour l’époque de l’oceupation de l’Espagne par les Arabes et les Mores. On peut la consulter, Mais si l’on se contente d’un calcul approximatif, il suffit d’abord de retrancher du millésime chrétien les 622 années environ qui ont précédé l’hégire ; et puis, l’année musulmane étant plus courte que la nôtre d’environ onze jours, d’ajouter une année sur trente-trois, pour le temps compris entre l’hégire et l’année de l’ère chrétienne où l’événement s’est passé. Veut-on, par exemple, indiquer l’année de l’hégire où saint Ferdinand a pris Séville, qui est l’année 1248 des chrétiens ? il faut d’abord retrancher du chiffre 1248 le chiffre 622, ce qui laisse 626 ; puis ajouter une année par trentetrois, de 622 à 1248, ou dix-neuf années environ, ce qui fixe à l’année de l’hégire 645 la prise de Séville par saint Ferdinand.