‹ Histoire des Arabes et des Mores d'EspagneChapitre 13 sur 26 · VAE À · texte numérisé non relu

VAE À

née, mais à l'extrémité de la Galice, pour être embarqués au port de la Corogne. Cette mesure rigoureuse, dès longtemps conseillée à Charles-Quint par son ancien précepteur, Florent d'Utrecht, devenu le pape Adrien VI, lui fut instamment demandée par Clément VIT. On accusait déjà les Mores du littoral d'entretenir de secrètes relations avec les musulmans d'Afrique et de Constantinople, pour les tenir au courant de tous les événements qui se passaient, et de tous les projets qui se formaient dans la chrétienté. A l'expiration du délai, un assez grand nombre de zélés sectateurs de l'islam, réunis dans le royaume de Valence où s'étaient réfugiés ceux d'Andalousie, essayèrent de résister aux exécuteurs du décret royal, qui venaient les arracher à leurs foyers. Ils se défendirent quelque temps avec courage dans la sierra de Espadan. Mais attaqués par des forces supé-. rieures, qui leur faisaient une guerre sans merci, à feu ei à sang, ils furent pourchassés de retraite en retraite, obligés enfin de rendre les armes et de se livrer à dis- 1526 — crétion. A la fin de l’année 1596, il ne restait pas un seul musulman dans la Péninsule entière, et l'on pouvait dire proverbialement, parlant d'une chose introuvable : « C'est chercher Mahomet en Espagne. » (Es buscar a Mahoma en España.)

Des populations converties par décrets royaux, des hommes qui n'avaient eu le choix qu'entre la chaîne de l'esclave ou le baptème du chrétien, ne pouvaient avoir embrassé leur nouveau culte avec une foi bien vive et bien sincère [‘).. Les Morisques n'étaient chrétiens que

(} On les baptisait par troupes, par maisons, et ils disaient après la cérémonie : ( Loué soit Allah ! aucune goutte d’eau n’a souillé ma tête. »

de nom; demeurés musulmans au fond du cœur, ils pratiquaient en secret la religion de leurs pères. A l'attachement que donnent pour les croyances nationales la tradition, l'habitude et l'exemple, se joignait celui non moins puissant qu'ajoute la persécution. Vainement la terrible inquisition, qui avait atteint, par les progrès du protestantisme en Europe et la nécessité d'en préserver l'Espagne, sa plus redoutable puissance, exerçait-elle contre eux toute la vigilance de ses espions, toute la cruauté de ses bourreaux (‘); elle n’obtenait que des démonstrations extérieures, avec plus de prudence et de mystère pour les pratiquescondamnées. Pressé par les importunités du clergé espagnol, Charles-Quint, en 1526, avait bien rendu contre les Morisques un édit général, confirme par l’impératrice régente, quatre ans plus tard. Mais cet édit ne reçut jamais d'exécution ; Charles-Quint en fit payer la suspension par les Morisques 150,000 ducats d’or, qu'ilemployaà l'érection de ce palais florentin, encore inachevé, qui, semblable à un conquérant brutal, s'installa au centre du palais d'Aben-al-Hamar, broyant sous sa lourde masse les délicates et fragiles constructions des Arabes (?). L'Eglise ne put donc exercer, pendant le règne de l’empereur, que des poursuites individuelles ; elle fit des procès, obtint des amendes et des confiscations. Mais, lorsque Philippe IE fut monté sur le trône (1556), l'inquisition renouvela ses plaintes, et le roi, qu'elle dominait, se laissa facilement imposer f'accomplissement des mesures ordonnées déjà par son père.

(1) Voir l'Histoire critique de l’Inquisition, par Llorente, tome I, chap, 12. (2) Voir au second volume de mes Musées d'Europe (Musées d’Espagne, d'Angleterre et de Belgique), l’article Alhambra,

Une junte, ou commission, composée de généraux, de prélats et de jurisconsultes, fut convoquée à Madrid, en 1566, pour proposer les moyens d'opérer la réforme des Morisques, ce qu'on nommait el remedio de los Moriscos. La consulte de cette junte, convertie en pragmatique par Philippe IL, renfermait les dispositions suivantes :

1° Dans le délai de trois ans, tous les Morisques devront apprendre la langue castillane ; passé ce délai, aucun d'eux ne pourra parler, lire ou écrire en arabe, publiquement ou secrètement. Tous les contrats écrits en cette langue seront nuls; tous les livres arabes seront recueillis et brülés. 2° Les Morisques devront quitter les vêtements naguère en usage parmi les Mores, pour s'habiller comme les chrétiens, et leurs femmes devront sortir sans voile, le visage découvert. 3° Dans leurs mariages, veillées et fêtes de toute espèce, ils devront s abstenir des cérémonies et réjouissances en usage chez leurs ancêtres, ainsi que des danses et chants nationaux (leilas y zambras). Les portes de leurs maisons resteront ouvertes les vendredis et jours de fètes mahométanes. 4° Ils quitteront les noms et surnoms moresques, pour prendre des noms chrétiens. o° Ni eux, n1 leurs femmes, n1 personne de leur famille, ne pourront se baigner à l'avenir, et les bains seront détruits dans toutes les maisons(!). 6° Enfin, ils ne pourront plus avoir d'esclaves nègres (Gacis, esclaves baptisés) ; ceux-c1 quitteront le royaume de Grenade.

Les prédictions de Mouza, le dernier défenseur de l'islam, étaient accomplies.

(*) Les bains, disaient leurs ennemis, ne sont qu’un prétexte pour les ablutions prescrites par Mahomet.

La pragmatique de Philippe IF, qui consacrait ces dispositions tyranniques, avait été délibérée dans le plus grand secret. Lorsqu'elle fut tout à coup publiée à Grenade et dans toutes les provinces où les Morisques résidaient dispersés, la plus profonde consternation frappa ce malheureux peuple de vaincus. Blessés dans tout ce que les hommes ont de plus cher, condamnés à l'humilation la plus dégradante, foulés aux pieds sous la plus inique oppression, ils se voyaient arracher à la fois les souvenirs de la patrie et de la religion, leur langue, leurs noms, leurs costumes, leurs usages, et toute indépendance, même celle du foyer domestique. C'était trop exiger d'un seul coup. Après le premier moment de stupeur, les Morisques vivant dans les swerras, ou hors de l’Andalousie, envoyèrent segrètement des députés à Grenade, pour se concerter avec ceux de cette ville sur le part qu'ils avaient à prendre. On résolut d'employer, en premier lieu, le moyen des remontrances, qui, jointes à beaucoup d’or, avaient suffi deux fois pour arrêter l'effet des édits de Charles-Quint. Elles furent adressées d’abord aux autorités de Grenade, pour être transmises . au roi, que devaient éclairer en même temps les rapports de ses délégués [‘)}. Cette première tentative étant restée sans succès, les Morisques envoyèrent directement leurs suppliques à Philippe IF. Mais ce monarque, inflexible autant que dévot, loin de rapporter son décret, loin de consentir à quelque adoucissement, à quelque

(1) On trouvera, à la fin de ce volume (note IV), le curieux discours que don Diego Hurtado de Mendoza met dans la bouche du vieillard Francisco Nuñez Muley, s'adressant au président de l’audience de Grenade. C’est un morceau plein d'intérêt, et complet sur la question.

remise, ordonna qu'il fût exécuté sans pitié n1 retard. Après les avis donnés par les curés des paroisses à leurs ouailles, l'inquisition commença ses poursuites, et requit l'autorité laique de prêter main forte aux ordres du roi, aux ordres de Dieu. Alors les persécutions furent poussées avec la dernière rigueur. Les chefs de famille étaient jetés en prison, les maisons envahies, les bains détruits ; on dépouillait les hommes de leurs habits nationaux, on insultait dans la rue les femmes voilées ; enfin, les enfants étaient arrachés à leurs pères, et conduits par force dans les écoles où s’enseignait la langue

castillane ().

Les députés des diverses peuplades moresques se 1567 — réunirent de nouveau, tant à Grenade même que dans les Alpuxarres, et résolurent de se soustraire, par une résistance désespérée, à cette intolérable oppression. La révolte des Flandres, qui venait d’éclater,

(1) Lorsqu'on voit, en cette occasion comme en toute autre, la déloyale, odieuse et effrontée tyrannie des Charles-Quint et des Philippe IT, l’on n’est plus surpris d’entendre, dès leur époque, prédire la chute des rois et l’avénement de la république. « Parce que je désire, dit Antonio Perez, la conservation des rois, je désire que les rois se maintiennent dans les limites permises. Ceci n’est pas de moi, quoique d’aussi honorables désirs ne puissent déshonorer personne, mais d’un grave conseiller qui dit au roi don Philippe If, en voyant dans diverses occasions qu’il marchait vers la licence du pouvoir absolu : Seigneur, tempérez-vous ; reconnaissez Dieu sur la terre comme au ciel, afin qu’il ne se lasse pas des monarchies, ‘et ne les brise pas toutes, outré de l’abus du pouvoir humain. Car le Dieu du ciel est un Dieu très-jaloux, qui ne veut souffrir de compagnon en aucune chose. » Le même conseiller me disait à moi en particulier : « Seigneur Antonio, je crains beaucoup, si les hommes ne se modèrent pas, et s’ils continuent à se faire dieux sur la terre, que Dieu ne se fatigue des monarchies, ne les bouleverse,

et ne donne une autre forme au monde. » {Antonio Perez et Philippe !1, par M. Mignet, page 415.)

devait, en occupant au loin les armes de Philippe, favoriser leur propre révolte, et avec l’aide des secours que ne pouvaient manquer de leur fournir les musulmans d'Afrique , ils parviendraient peut-être à chasser de l’Alhamràä des maîtres détestés. Dans cet espoir, tout se prépare, tout s'organise, avec secret, prudence, accord et résolution. On envoie des émissaires aux souverains de Fez, d'Alger et de Tunis; on visite tous les districts montagneux pour choisir et désigner les lieux propres à la défense ou à la retraite; on rassemble des provisions, on fourbit des armes, et, pour que rien ne manque à l'heure du soulèvement, on désigne un chef à l'avance. Le choix des conjurés se porta sur un jeune homme qui s'appelait don Fernando de Valor parmi les Espagnols, Aben-Houméyah parmi les siens, et qui passait pour un descendant des khalyfes omméyades. Sa grande fortune, son courage éprouvé, son nom surtout, si propre-à rallier et à séduire les descendants des Arabes, décidèrent l'élection d' Aben-Houméyah. Il fut sacré roi par un alfaqui, dans une assemblée générale des chefs, avec les cérémonies usitées pour le couronnement des anciens émyrs de Grenade. Tant de choses s'étaient faites avec un tel mystère, et le secret avait été si merveilleusement gardé par tout un peuple, que les Espagnols ne conçurent aucun soupçon du complot qui se tramait au milieu d'eux. Enfin, au moment fixé, — 1568 pendant la nuit de Noël 1568, Aben-Houméyah s'empara de la petite ville de Cadiar, située au cœur des Alpuxarres, entre Grenade et la mer. Ce point était le centre de l'insurrection, qui, rayonnant à l’entour, s'étendit aussitôt dans la Serrania tout entière. Partout les garnisons

espagnoles furent égorgées, et les églises livrées aux flammes. Ce fut à la lueur de ces incendies, se propageant comme des signaux de feu, que les chrétiens virent tout à coup renaitre un peuple, qui, après quatre-vingts ans d’abaissement et de mutilation, retrouvait à la fois ses armes, ses costumes, son nom, son culte, ses prêtres et ses TOIS, |

Peu s’en fallut qu'à la même heure il ne retrouvât aussi sa Capitale. Quelques braves, de ceux qu'on appelait monfis, et qui vivaient en partisans, en bandits, dans les montagnes, conduits par un certain Aben-Farax (Ebnal-Faradj}, pénétrèrent dans Grenade pour soulever la population moresque et enlever l'Albaycin. Mais la crue subite des neiges ayant arrêté les renforts qu'ils attendaient, ce coup hardi manqua. Après avoir jeté l'épouvante parmi les Espagnols surpris, Aben-Farax fut contraint de regagner les montagnes.

Le marquis de Mondéjar, gouverneur de la province, se hâta de réunir quelques troupes pour couvrir Grenade et tenter la soumission des rebelles. De son côté, Aben-Houméyah préparait avec intelligence, avec activité, tous les moyens de résistance. Il avait envoyé son frère en Afrique et à Constantinople, pour annoncer le soulèvement des Morisques, et demander de prompts secours; il avait distribué les commandements et les emplois de son petit royaume de manière à compromettre dans la rébellion les plus influents de ses compatriotes; enfin il avait pourvu à la défense des places fortes que les Espagnols, pris à l’improviste, avaient partout abandonnées ou rendues. Il est sans doute inutile d'entrer dans les détails minutieux de sa lutte

avec le marquis de Mondéjar, dans le récit des combats, des rencontres et des stratagèmes. Le pays était tout à fait favorable à une guerre défensive. Aussi, les Espagnols pouvaient emporter et occuper les places ; leurs adversaires conservaient les rochers et les cavernes. Atteints dans leurs retraites, les Morisques savaient échapper en se dispersant, pour se réunir aussitôt sur un autre point, et souvent ils trouvaient l'occasion d’écraser, presque sans péril, quelque troupe ennemie attirée dans une embuscade. Tout le peuple soulevé prenait part à cette espèce de guerre qu'ont renouvelée, de nos jours, les querrillas de Mina et de l'Empecinado; les femmes ellesmêmes, comme celles des anciens Arabes, combattaient vaillamment à côté de leurs maris et de leurs frères. Mondéjar, qui avait désapprouvé les rigueurs de Îa pragmatique, espérait toujours ramener les rebelles par l'offre du pardon. Il obtint même quelques soumissions partielles; mais ni ses promesses conciliantes, ni ses opérations militaires, ne purent entamer sérieusement l'insurrection. Aben-Houméyah, au contraire, étendait et fortifiait chaque jour son parti. Les chrétiens de Grenade, mécontents de leur gouverneur, qu'ils accusaient de faiblesse et de générosité mal placée, demandèrent au roi qu'on lui substituât, pour général des troupes, le marquis de Velez, gouverneur de Murcie. Celui-ci venait d'arrêter les Morisques au passage de la rivière d'Alméria, les empêchant ainsi de pénétrer, d’une part, jusqu'au rivage de la mer, pour donner entrée aux Africains, d'une autre part, dans le pays de Valence, pour soulever leurs frères de cette province. Philippe divisa le commandement entre les deux gouverneurs, pour

qu'ils prissent les révoltés en face et à revers; mais leurs opérations, mal combinées entre elles, échouèrent également devant l'äpreté du terrain et la vaillante obstination des assiégés.

Cette guerre traînait en longueur. Ba révolte, qu'une descente des Tures ou des Berbères eût rendue redoutable, pouvait s'étendre dans les provinces limitrophes, el ce grave embarras, au sein de son royaume, génait tous les projets de Philippe. Il chargea son frère naturel, don Juan d'Autriche, que n'avait point encore immor- talisé la victoire de Lépante, de conduire, comme viceroi de Grenade, cette guerre difficile. Mais l’'ombrageux monarque, auquel son jeune frère inspirait plus de défiance que d'affection, semblait vouloir lui ôter en même temps tous les moyens de succès. {l lui confiait des pouvoirs illimités, mais don Juan ne pouvait en user qu'avec l'approbation d'un conseil formé par le roi; et, pour les opérations militaires, Philippe ne donnait au prince rien de plus que les troupes de Mondéjar et de Velez, déjà reconnues insuffisantes. En arrivant à Grenade, don Juan dutse borner à mettre cette ville en état de défense, et à prévenir, par une surveillance assidue, toute surprise et tout soulèvement. Cependant, les progrès d'Aben-Houméyah, qui gagnait sans cesse du terrain sur les troupes royales, et propageait l'insurrection devant lui, causaient les plus vives alarmes. On craignait surtout que les Morisques de Grenade, tramant quelque complot avec les émissaires d'Aben-Houméyah, ne lui livrassent le quartier de l’Albaycin, qu'ils habitaient. Pour s’ôter cette crainte et prévenir la possibilité d'une trahison, Philippe Il erdonna que toute cette

population, jusque-là soumise, fût déportée en masse dans les Castilles et les Algarves, et cet ordre tyrannique fut exécuté avec une incroyable barbarie. Les Morisques de Grenade, appelés en assemblées de paroisses comme pour recevoir communication de quelque avis du gouvernement, furent arrêtés dans les églises, qu’on ferma sur eux, puis attachés en chaînes, la corde au cou, et, sans plus de forme n1 de délai, trainés, au milieu d’une haie de soldats, dans l'intérieur de l'Espagne. Ceux qui purent échapper à cet infime guet-apens rejoignirent les révoltés des Alpuxarres; la 'plupart des autres périrent en route, de faim, de fatigue, de mauvais traitements; et ceux, en petit nombre, qui survécurent, furent vendus comme esclaves par leurs gardiens. | — 1569

Cette horrible exécution de l'ordre royal jeta dans le parti de la révolte presque tous les villages de la plaine, dont les habitants, craignant le même sort, s'enfuirent aux montagnes. Aben-Houméyah reçut en même temps : des renforts de l'Afrique; non, toutefois, que les deys d'Alger et de Tunis, qui se faisaient alors une guerre acharnée, eussent accompli leurs promesses; mais des bandes de Berbères et de Turcs étaient venues servir en volontaires dans sa petite armée. Il recevait aussi, par des bateaux qui échappaient à la flotte espagnole, d'abondantes provisions de guerre et de bouche. Avec ces secours, il put prendre résolument l'offensive, et attaquer dans son camp le marquis de Velez, qui était venu se porter à Adra pour lui couper toute communication avec la mer. Bloqué lui-même par les Morisques, abandonné de ses soldats que les privations avaient fait mu-

tiner, Velez dut quitter.cette position, et laisser Aben- Houméyah maître des montagnes et du rivage.

Le succès divise autant que le danger rapproche, et ces avantages, comme il arrive d'habitude, jetèrent la dissension parmi ceux qui les avaient remportés. On revit encore, dans les débris lointains du peuple arabe, les querelles de races et de familles qui jadis avaient causé sa ruine. Paré du titre de roi, Aben-Houméyah traitait ses soldats en sujets; et ceux-ci, ses égaux la veille, l'accusaient de tyrannie et d'avarice. On lui reprochait de donner tous les emplois à ses parents, de s'attribuer une trop large part dans le butin. A la faveur du mécontentement et des plaintes, une conjuration s’ourdit dans l'ombre ; Aben-Houméyah, surpris, périt étranglé, et le chef des asssassins, Aben-Ab6, fut proclamé tumultueusement. Toutefois, ce changement de général n’arrêta point le succès des insurgés. Aben-Ab6, entreprenant etbrave, continua d'étendre leur domaine, en allumant de proche en proche l'insurrection. Il jeta dans la plaine des partis de maraudeurs qui allaient faire du butin jusqu'aux portes de Grenade, et sempara de la petite ville de Galera, place forte, dont il fit aussitôt le centre de ses opérations, et que le marquis de Velez essàya vainement de reprendre à l'assaut.

Tous ces événements rendirent de plus en plus vives les remontrances que don Juan d'Autriche ne cessait d'adresser à Philippe IF. Il lui reprocha même d'avoir voulu le sacrifier en lui confiant une guerre sans gloire, sans éclat, sans espoir de succès. Philippe, qui venait d’assembler à Cordoue les cortès du royaume pour leur demander des troupes et de l'argent, se rendit enfin

aux pressantes sollicitations de son frère, ou plutôt à l'évidente nécessité d'étouffer promptement une si opiniâtre rébellion. Îl envoya successivement d'importants renforts à Grenade, où de nombreux volontaires se rendaient aussi comme à la croisade, et il vint lui-même habiter Séville, pour hâter par sa présence la soumission des révoltés. Aussitôt qu'il se vit à la tête de forces respectables,.don Juan commença l'attaque avec vivacité. [1 chassa les Morisques devant lui, déblaya la plaine, emporta Guéjar, puis Galera, qu'il punit de sa résistance héroïque par le massacre général des habitants, même des enfants et des femmes. Il reprit successivement toutes les places qu'avait occupées l'insurrection, et la resserra dans son berceau, les rochers des Alpuxarres. Don Juan apprit alors qu'on l'avait choisi pour généralissime de la flotte combinée que, sur les instances de Pie V, la chrétienté réunissait pour arrêter les menaçants progrès des Tures de Sélim I. — 1570 Avant d'aller prendre ce haut commandement, don Juan essaya d'achever la pacification des Alpuxarres. Il offrit aux Morisques le pardon de leur révolte, sous la condition qu'ils déposeraient immédiatement les armes, et videraient le pays pour être distribués dans les autres provinces de l'Espagne. El promit en outre que les Turcs et les Berbères qui servaient dans leurs rangs pourraient librement repasser en Afrique. A la suite d’une conférence où ces conditions furent stipulées, l'envoyé d'Aben-Ab6 vint déposer aux pieds de don Juan l’étendard et le cimeterre de son général. C'était le signe d'une entière soumission. Mais l'arrivée de quelques centaines d Africains que lui envoyait le

dey d'Alger, avec promesse de plus grands secours , fit repentir Aben-Ab6 d'avoir trop facilement céde. Il tua son envoyé pour démentir avec éclat le traité qu'avait conclu celui-ci, puis retint les familles morisques, qui conmençaient à se rendre au camp des chrétiens pour jouir de l'amnistie, et commanda de continuer la lutte. Les Espagnols pénétrèrent alors au cœur des Alpuxarres. Divisés en quadrilles volantes, ils poursuivaient sans relâche, dans les bois, dans les rochers, dans les cavernes, les bandes dispersées des Mores, et de petites forteresses élevées sur tous Les points conquis leur en assuraient la possession. Réduits bientôt aux dernières extrémités, privés d’asile et de subsistance, les malheureux restes des compagnons d'Aben-Houméyah se livrérent successivement aux vainqueurs. Aben-Ab6, toujours obstiné, toujours intraitable, fut tué par ses propres soldats, qui présentèrent au duc d'Arcos son corps et ses armes. « Nous avons fait, lui dit l’un d'eux, comme le bon serviteur du berger, qui, ne pouvant rendre la brebis vivante, en rapporte la peau. » La tête d'Aben-Ab6 fut clouée, dans une cage de fer, sur la porte de Grenade qui conduit aux Alpuxarres. ©? Une déportation générale des Morisques suivit leur 1571 — défaite et leur soumission. Déjà tous ceux de Grenade avaient été, comme on l’a vu, chassés de leur ancienne capitale; ceux des Alpuxarres et des montagnes de Ronda furent dipersés dans les provinces de la Manche, de l'Estrémadure et des Castilles. Condamnés plus durement que jamais à la profession publique d'un * culte qu'ils n'avaient embrassé que par force, à l'oubli de leur langue, à l'abandon de leurs noms, de leurs

costumes, de leurs usages, ils vivaient, quoique chrétiens et espagnols, comme les juifs vécurent longtemps parmi les nations de l'Europeoüils étaient tolérés, dansun état de séparation, d'isolement, d'infériorité, de mépris. Leur race, que nulle union ne confondait avec celle des vieux chrétiens, se conservait pure et sans mélange sous la dégradation politique et religieuse dont elle était frappée. C'étaient toujours les Morisques, les enfants des Mores. Ils occupaient, dans les villes, bourgs et villages, des quartiers particuliers, qu'on appelait Morerias ou Aljamas (‘). Quelques bourgades n'étaient même habitées que par eux. Dans ce cas, il ne se trouvait, au milieu de la population morisque, d'autres chrétiens que le curé, pour les instruire et leur donner les sacrements, le familier du saint-office, pour veiller à leur conduite religieuse, les dénoncer et les poursuivre, et la sagefemme, qui servait aussi de marraine à tous les baptèmes. Malgré cet isolement, et bien que rebut de toute la nation, les Morisques avaient trouvé, comme les juifs, dans leur travail et leur industrie, les moyens de vivre avec aisance, et même d'amasser des richesses. Les uns, conservant et pratiquant la science de leurs pères, se livraient avec succès à l’agriculture, au jardinage; d'autres à l'élève des chevaux et des bestiaux. Leurs artisans étaient généralement renommés pour l'adresse et le goût; ils excellaient surtout comme fourbisseurs; et, dans les provinces qu'ils habitaient, presque tout le commerce de détail et de colportage était dans leurs mains. |

(1) De al-djemah, rassemblement, mot qui avait déjà formé celui d’aldjami, mosquée principale, que les Espagnols nommaient également aljama.

Cet état de prospérité matérielle, au milieu de la dégradation morale, ne pouvait manquer d'exposer aux ressentiments de l’envie les restes d’un peuple objet de si vieilles haines, et bientôt, en effet, une espèce de clameur publique s’éleva contre eux. Le clergé, puis, à sa suite, tous les dévots rigides, accusaient les Morisques d'être de faux chrétiens, et de se livrer sacrilégement à quelques pratiques extérieures pour conserver en secret la foi de leurs pères. On disait que les nombreux chàtiments dont les frappait l’inquisition demeuraient sans effet; que ceux d’entre eux qui les avaient subis se faisaient gloire d’avoir porté le san-bemto dans les processions d'amende honorable; qu'ils étaient révérés comme des saints par leurs compatriotes, et souvent bravaient en martyrs la mort dont toute récidive était punie. À l'appui de ces reproches d'apostasie , on citait leur incorrigible obstination à faire usage entre eux de la langue arabe et de quelques secrètes ablutions, l'horreur qu'ils avaient conservée pour la chair de pore, enfin les crimes de toute espèce dont 1ls étaient chargés. Aucun vol, en effet, aucun assassinat ne restait impuni, faute d'en découvrir l’auteur, qu'il ne leur füt aussitôt imputé, et les prêtres les désignaient, en pleine chaire, comme « sacrilèges, blasphémateurs, homicides, faus- « saires, sorciers, voleurs, hérétiques, apostats, pro- « moteurs et exécuteurs de tout mal. »

Ceux qui laissaient ces injures au vulgaire, et se piquaient de voir les choses du point de vue plus haut de la raison d'Etat, ne mettaient pas moins d’ardeur à leurs accusations. Un recensement des Morisques, fait en 1563, avait porté leur nombre, dans le seul royaume

de Valence, à 19,801 feux ou familles {casas) ; un second recensement, fait dans la même province, en 1602, élevait ce nombre à plus de 30,000 familles, comprenant chacune au moins cinq personnes. Ce prodigieux accroissement, tandis que la population espagnole diminuait par les conquêtes étrangères en Italie, en Flandre, et surtout par les émigrations en Amérique, donnait prétexte aux politiques d'annoncer que ces descendants des anciens maîtres de l'Espagne seraient bientôt en mesure d’en essayer de nouveau la conquête. Déjà même, à croire ces sinistres pronostics, ils s'y pre-

paraient par leurs alliances avec les Turcs de Constanti- nople, et surtout avec les Berbères d'Afrique, dont ils dirigeaient les expéditions de piraterie, soit par leurs émissaires, soit par des feux allumés sur les hauteurs. Mais, des différentes accusations portées contre les Morisques, la plus générale, la plus répétée, la plus admise, c'était celle d'accaparer tout l'argent monnayé d'Espagne. Ils se sont emparés peu à peu, disait-on, de tous les métiers, de tousles états, parce qu'ils se contentent de salaires moindres que les chrétiens, et leurs bénéfices restent accumulés en leurs mains, car ils ne font aucune dépense, et les plus riches d'entrefeux n achètent aucun bien fonds. C'était vrai : les Morisques faisaient comme les Juifs, qui, n'ayant nulle part de patrie assurée, ne s’attachaient jamais au sol {°.

(Her. ur: toute leur affaire est d'acquérir et de garder de l'argent ; pour cela, ils travaillent sans relâche et se privent de manger. Un réal entré en leur pouvoir est condamné à la prison perpétuelle. De manière que, gagnant toujours et ne dépensant jamais, ils parviennent à amasser la plus grande partie de l’argent qui circule en Espagne. fs Pattirent, 1e cachent et

Late 2)

La commune conclusion de ces accusations diverses, c'était qu'il n’y avait qu'un seul moyen de mettre terme aux scandales dont ils affligeaient les fidèles, et aux dangers qu'ils faisaient courir à l'Etat, l'expulsion totale de leur race maudite. Plusieurs dénonciations furent successivement adressées dans ce but au pape et au roi d'Espagne. Elles étaient renvoyées à une junte permanente qui, depuis la conquête de Grenade, avait pour attributions spéciales les affaires des Morisques. Mais les membres de cette junte se bornaient à répondre que les missionnaires et l'inquisition eussent à redoubler de zèle pour l'entière conversion de ces nouveaux chrétiens. « En effet, ajoutaient-ils, les craintes que fait concevoir pour le repos de l'Etat la présence des Morisques en Espagne doivent s’accroître par le remède proposé, puisque leur bannissement général, en privant de bras exercés l’agriculture et l'industrie, porterait toute la puissance de leur fortune et de leur population aux corsaires africains, qui acquerraient en outre d'excellents guides pour leurs descentes sur les côtes de la Péninsule. » Mais cette sage résistance de la junte navait nulle influence sur l'opinion publique; car, tout en açgcusant les Morisques de sordide avarice, on les

le dévorent. Que l’on considère qu’ils sont nombreux, que chaque jour ils gagnent et cachent peu ou beaucoup, que le nombre de ces enfouisseurs va croissant et doit croître à l'infini. ..., car tous se marient et multiplient sans que la guerre les consume. Ils nous volent tout à l'aise, et, avec les fruits de nos biens qu’ils nous revendent, ils deviennent riches. Ils n’ont point de domestiques, car tous le sont d'eux-mêmes, et leurs enfants ne coûtent rien pour leurs études, car toute leur science est de nous voler. » (Cervantès, Coloquio de los perros Cipion y Bergansa).

accusait aussi de payer largement des protecteurs aux cours de Rome et de Madrid (').

Enfin, dans l’année 1608, les accusations, devenues toujours plus vives, devinrent également mieux spécifiées. Certains révélateurs dénoncèrent d’une commune voix un vaste complot tramé par les Morisques des diverses provinces pour rappeler les Berbères, et leur livrer l'Espagne. On citait les réunions des conjurés, les moyens de communication mis en usage, les tributs qu'ils s'imposaient entre eux pour réaliser ce grand attentat, et jusqu'aux rois qu'ils avaient déjà proclamés. Le duc de Lerme régnait alors sous le nom de Ph1hppe IT. Il briguait en ce moment le chapeau de cardinal, et ces dénonciations lui offraient un heureux à-propos pour se bien mettre avec la cour de Rome. Etant vice-ror de Valence, quelques années auparavant, il avait institué une milice volontaire destinée à prêter main-forte à la confrérie de La Croix (confradia de la Cruz), association religieuse fondée depuis peu, en apparence pour protéger les objets du culte chrétien contre les insultes des Morisques, en réalité pour provoquer l'expulsion de ce peuple. Le tout-puissant ministre avait obtenu du roi, dès l’année 1605, l’édit d'expulsion si désiré par les fanatiques de toutes classes. Mais de graves difficultés s'étaient élevées contre cette mesure. Non-seulement les seigneurs qui comptaient des Morisques parmi leurs vassaux, mais aussi les évêques qui en comptaient parmi leurs ouaïlles (car, tout mauvais chretiens qu'ils étaient, ces réprouvés n'en payalent pas

(1) De là le proverbe : Quien tiene Moro tiene oro.

moins exactement la dime), s'étaient ligués pour faire ajourner la publication de l’édit, et recourir encore une lois à ce qu'on nommait les moyens de douceur. La découverte du prétendu complot servit à lever tous les obstacles. L’édit fut renouvelé en 1609, et toutes les mesures furent prises pour que rien ne püt en suspendre ou en compromettre l'entière exécution. L'on nomma des commissaires spéciaux pour chaque province et chaque district habités par les Morisques; on init sous les armes les milices de la Croix; on fit venir des troupes de Naples et de Sicile, et une flotte de soixante à quatre-vingts galères fut répartie dans les ports de la Méditerranée. Tous ces préparatifs avaient été faits sous différents prétextes, et l'on avait gardé le plus grand secret sur leur objet véritable. Tout à coup, 1610 — au mois de juillet 1610, dans tous les lieux où résidaient les Morisques, et au milieu d'un grand déploiement de forces, l’édit royal est publié. Voici quelles en étaient les principales dispositions :

« Tous les Morisques sont bannis du royaume. Ils en sortiront immédiatement avec les biens meubles qu'ils pourront emporter seulement sur leurs personnes. — Dans le délai de trois jours, et sous peine de mort, ils devront quitter le lieu qu'ils habitent, et se rendre, sous escorte, au lieu fixé pour l'embarquement.— Après trois jours, toute personne pourra arrêter un Morisque, le livrer à la justice, et le tuer s'il se défend. — Tout Morisque qui cachera ce qu'il ne pourra emporter de ses biens, ou qui brûlera sa maison, ses moissons, jardins et arbres, sera puni de mort. Ces maisons, jardins et récoltes resteront aux seigneurs dont les Morisques

étaient vassaux. — $ix habitants par village demeureront pour conserver les maisons, les fabriques, les plantations de r1z et de sucre [‘}, et pour les livrer aux nouveaux colons qui en seront mis en possession par les seigneurs. — Tout chrétien qui cachera un Morisque, ou recèlera ses biens, sera puni de six années de galères. — Les enfants au-dessous de quatre ans pourront être laissés en Espagne. »

La publication de ce cruel arrêt, qui joignait au bannissement la confiscation, surpritet atterra les Morisques. Cernés par les troupes du rot et les milices de l’inquisition, sans moyen de se concerter pour prendre un parti, exposés aux haines et aux convoitises des chrétiens, n'ayant pas même le temps de faire entendre des priè-. res et de demander merci, force leur fut de se soumettre et d'obéir. Ils le firent d'abord de bonne grâce : l'assurance qu'on leur donna-qu'ils seraient conduits dans les Etats barbaresques, pays de leurs ancêtres, où régnait le culte qu'ils avaient toujours secrètement professé, adoucit l’amertume de leurs regrets. On les vit aussitôt, rendus libres à cé moment suprême, reprendre tous les rites de la loi de Mahomet. Ils 50 mirent en marche au son de leurs instruments, vêtus de leurs habits de fête, et chantant tous en chœur les hymnes religieux dont ils avaient gardé la mémoire par une sainte et perpétuelle tradition.

Le départ commença dans le royaume de Valence. Ces troupes d'exilés, semblables aux caravanes des pè-

{1} La culture de la canne à sucre fut abandonnée en Espagne depuis Vexpulsion des Morisques, qui, seuls, ly cultivaient par tradiffon.

lerins de la Mekke, furent dirigées sur le Grao, Péniscola, Denia, Alicante, puis embarquées sur des vaisseaux réunis pour les recevoir, puis transportées à Oran, ville possédée alors par l'Espagne, d’où chaque famille pouvait gagner les Etats musulmans d'Afrique. Mais cette résignation, cette apparence de joie que montraient en s’éloignant les malheureux bannis, ne furent pas de longue durée. Partout les attendaient d’horribles traitements. À peine embarqués, on exigeait d'eux le prix de leur passage, et, comme la plupart se trouvaient hors d'état d'acquitter cette exaction , les plus riches étaient forcés de payer pour les plus pauvres. Ceux qui avaient pu emporter de l'or-et des bijoux étaient dépouillés par leurs gardiens, et jetés, le plus souvent, à la mer. Le vol était couvert par l'assassinat. Ce que les bannis purent sauver des mains des chrétiens tomba dans les mains non moins avides des Berbères. Ces derniers, reprochant aux Morisques leur apostasie forcée, et refusant de voir en eux des frères, ne se faisaient aucun scrupule de les traiter comme des infidèles que la tempête ou la guerre jetaient prisonniers sur leurs rivages. Non contents de les dépouiller jusqu à la nudité, ils massacraient les hommes, et réduisaient en esclavage les femmes et les enfants [!).

(1) «..... Où que nous soyons, nous pleurerons l'Espagne, car enfin « nous y sommes nés, et c’est notre patrie naturelle. Nulle part nous ne « trouvons laccueil que souhaite notre infortune ; en Berhérie et dans « les autres pays de l'Afrique, où nous comptions être reçus à bras ouverts, « c’est là qu’on nous maltraite le plus. » (Cervantès, Don Quijote, part. 17, cap. 54.) On trouve dans cette partie du Don Quichotte, à l'épisode de Ricote et de sa fille Ana-Felix, d’intéressants détails sur l’expulsion des Morisques, sat l'opinion qu’on s’en faisait alors en Espagne, et sur les

Quand la nouvelle du sort qui les attendait en Afrique parvint à ceux des Morisques dont le départ ne s'était pas encore effectué des ports espagnols, ces infortunés essayèrent de se raidir contre la destinée, et refusèrent des embarquer. Il fallut employer la violence. Plusieurs d'entre eux échappèrent à leurs gardes, et se sauvèrent dans les montagnes, où ils tentèrent sur quelques points une résistance armée. Mais les troupes et les milices se mirent à leur poursuite, les traquèrent comme des bêtes fauves, et les arquebusèrent sans miséricorde. Beaucoup des exilés qui avaient pu s'échapper des bagnes d'Afrique, où ils étaient jetés pêlemêle avec les captifs chrétiens, revinrent en Espagne demander à mains jointes qu'on les y recüt pour esclaves; d’autres allèrent jusqu à Rome supplier le pape d'intercéder pour eux. Ils trouvèrent partout la même rigueur, les mêmes refus, et le décret de Philippe IT s'exécuta de point en point. Les Morisques de l'Andalousie, de la Manche, de l'Estrémadure, des Castilles, de l’Aragon et de la Catalogne furent successivement expulsés de ces provinces, et conduits presque tous aux mêmes ports d'embarquement que les Morisques de Valence. Toutefois ceux de l’Aragon et de la Castille- Vieille purent obtenir de se rendre en France par les Pyrénées. Cette émigration violente avait duré jusqu à la fin de 1611. Pendant les trois années qui suivirent, on fit, dans toute l'Espagne, les plus minutieuses re-

“moyens qu'employaient ces malheureux proscrits pour échapper au tyrannique décret. Cervantès, qui écrivait à l’époque contemporaine, est le fidèle écho des préjugés qui condamnaient les Morisques et de la pitié qu'inspirait leur infortune à tous les ES de bien.

cherches pour découvrir ceux qui avaient échappé à la commune proscription. En 1614, les commissaires chargés de ces perquisitions déclarèrent qu'ils avaient accompli les ordres du roi, et que l'Espagne était pleinement délivrée du serpent réchauffé dans son 1614 — sein.

À la vue des documents de cetteépoque, on peut évaluer à plus d’un million !) le nombre des Morisques expulsés. C'était au moins le huitième de la population totale du royaume, et de plus, comme dit Voltaire, « 1ls étaient laborieux dans le pays de la paresse (?). » « L’expulsion des Maures d'Espagne, ajoute Montesquieu plus d’un siècle après l'événement, se fait encore sentir comme Île premier jour; bien loin que ee vide se remplisse, 11 devient tous les jours plus grand (*)}. » L'Espagne, déjà si dépeuplée, se priva, comme fit la France un siècle plus tard, par la révocation de l’édit de Nantes et pour d’autres absurdes scrupules, de la partie de sa population la plus active et.la plus industrieuse ; mais celle-ci ne fut pas, comme les protestants français, recueillie avec empressement par des voisins plus sages et plus habiles. Pour les Morisques, le décret de bannissement devint un arrêt d’extermination. Le moine Fray Jaime Bleda, qui se fit leur historien après avoir été leur plus ardent persécuteur, convient qu'aux massacres commis en pleine mer par les patrons des vaisseaux de transport, sur la côte d'Afrique par les Berbères, et dans les montagnes par les

(1) C’est le chiffre que donne Llorente; Conde dit quinze cent mille. (?} Essai sur les mœurs etc., chap. 477.

3) Lettres persanes, let, 424, ‘

milices espagnoles, il ne survécut pas un quart de la population morisque. Le reste, dispersé par familles, presque par individus, dans les quatre parties du monde, et cachant avec soin la tache de son origine, eut bientôt disparu, au milieu des races étrangères, sans laisser nul vestige d’une race tombée si bas, et de si haut.

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