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l'aide de ses deux autres fils et de son général Samayl, de rassembler toutes celles qui occupaient l'est, le nord et l'oûest de l'Espagne. Cependant, tandis que les partisans du jeune Omméyade répandaient des proclamations qui annonçaient la venue du prince légitime et promettaient la paix, le repos, l'abondance sous son règne, Abdérame poursuivait rapidement sa marche, jaloux de soutenir le prestige d’un nom respecté par l'éclat d'actions glorieuses. Il culbuta le fils de Youzouf, qui était venu à sa rencontre, et l'enferma dans Cordoue. L'émyr s'avançait avec une armée nombreuse pour dégager sa capitale; Abdérame, sans lever le siége, détacha de son camp dix mille cavaliers d'élite, se mit à leur tête, et vint résolument attaquer l’émyr malgré l'extrême disproportion du nombre. Sa témérité, qu'il sut habilement étayer sur d'heureux présages, fut couronnée du plus éclatant succès. Youzouf, complétement défait, s'enfuit jusqu’en Portugal, tandis que Samayl gagnait Murcie ; et Cordoue, soulevée contre le fils de l’'émyr, se rendit 7155 — au vainqueur.
Cette victoire signalée de Mouzarah {c'est ainsi que les Arabes nomment le lieu où elle fut livrée, entre Mérida et Cordoue) assura le succès d’Abdérame, en lui livrant le siège de l'empire. I put dès lors faire tous les actes de souveraineté et confier les plus hauts emplois de l'État à des partisans de sa famille, qui étaient venus de Syrie courir les chances de sa fortune. Mais le nouveau trône des Ommévyades, transplanté d'Orient en Occident, n'était pas encore à l'abri des tempêtes. L'émyr déchu essaya de relever son parti, et put, avec les siens, aller joindre Samaÿl dans la terre de Tadmir. Ces
deux alliés, vaincus dans un combat sanglant qu'Abdérame leur livra sur la plage même d'Almuñecar, où 1l était naguère débarqué d'Afrique, et poursuivis jusqu aux montagnes d'Elvira, implorèrent la clémence du jeune Omméyade, qui leur laissa la vie, la liberté et les richesses. Mais bientôt, ne pouvant se résoudre à—756 obéir après avoir commandé, Vouzouf rompit la foi jurée, et reprit encore les armes. Il fut, cette fois, tué dans une rencontre. Ses fils et ses parents ayant soutenu sa révolte contre celui qu'ils nommaient Al-Daghel ou l'{ntrus, les uns à Tolède, les autres à Sidonia et Algéziras, furent aussi battus et faits prisonniers. Abdérame, malgré les conseils de ses généraux, leur fit grâce une seconde fois. — 159
Un plus grand péril le menaçait. Il venait à peine de soumettre Tolède, où s'étaient retranchés les débris du parti de Youzouf, lorsqu'il apprit quele wali de Kayrwan, Aly-ben-Moguéyth, était débarqué sur les côtes d’Al-Garb, avec une nombreuse armée, envoyé par le khalyfe abbassyde Abou-Djafar-Al-Mansour, pour lui ôter le trône et la vie. Cet ennemi puissant, dont les forces s augmentaient des mécontents, des fanatiques et des partis vaincus, s’efforcait de rallier aussi les peuples à la cause du khalyfe contre un rebelle, un usurpateur, un schismatique, un membre de cette indigne fanulle vouée à la mort par les malédictions de tous Les imäms de l'empire. Aux premiers avis de ses serviteurs fidèles, Abdérame partit pour faire tête à ce nouvel orage; mais, tandis qu'il concentrait ses forces à Cordoue, Tolède se révolta derechef, excitée par les mêmes hommes du parti de Youzouf auxquels il venait de pardonner, et qui se soulevaient cette
fois au nom du khalyfe d'Orient. Ce double péril ne l'intimida point. Il détacha quelques troupes sous les ordres de son affranch1 Bedr, devenu son lieutenant, pour contenir la ville rebelle, tandis que lui-même, avec le gros de l'armée, s'avança contre les Africains. Il les rencon. 763—tra près de Séville, leur livra bataille , et remporta sur eux une victoire aussi complète que celle de Mouzarah. Le wali de Kaÿrwän fut {ué dans l’action. Une partie de ses troupes s’enferma dans le fort de Sidonia, qui se rendit presque aussitôt; le reste s'enfuit jusqu'en Afrique. Quant aux révoltés de Tolède, que commandait Kasim-ben-Youzouf, ils se défendirent longtemps derrière les fortes murailles de cette place, et ne la livrèrent qu a- 765—près deux ans d’un siége rigoureux.
Ce n’était pas encore le terme des épreuves et des succès d'Abdérame. Les fugitifs du combat livré au wali de Kaÿrwän ne tardèrent pas à reparaître dans les montagnes d Elvira et de Ronda, ramenant d'Afrique des bandes berbères, et s'étant choisi pour chef un jeune wali de la tribu de Meknésah, nommé Abd-al-Gafyr al Meknésy, qui passait pour descendant de Fatima, la fille bien-aimée du Prophète. Ces nouvelles bandes, grossies sans cesse de vagabonds, de séditieux et d’aventuriers africains, qui poussaient leurs descentes jusqu’en Catalogne, firent quelques progrès, et parvinrent même à s'emparer, par un coup de main, de Séville, qu'ils dévalisèrent comme des brigands. On avait jusque-là dissuadé le khalyfe de diriger lui-même la guerre contre ce ramas de misérables. Mais, pour délivrer les populations de leurs pillages, Abdérame, que la victoire suivait partout, quitta Cordoue, les atteignit à Ecija, sur les bords
du Génil, et les extermina. On lui présenta, après l’action, cinquante têtes des chefs de ces bandes, entre autres celles du Meknésy. Pour mettre l'Espagne à —772 l'abri de nouvelles entreprises des Africains, qui s’étaient habitués à la considérer comme une proie toujours à leur merci, 1l chargea Témâäm-ben-al-Kamah, devenu son hagib (hadjeb, chambellan), ou premier ministre, et qu'il nomma émyr de la mer, de faire construire dans tous les ports de la Catalogne et de l’Andalousie, à Tarragone, Tortose, Carthagène, Almeria, Malaga, Cadix, Lagos, un grand nombre de petits vaisseaux destinés à protéger les côtes. Cette. mesure eut un plein succès ; de longtemps les Mores n’osèrent plus tenter d'incursions. Vainqueur des dissidents d'Espagne, délivré des attaques de l'Orient, Abdérame n'avait plus, pour consolider son trône, qu à le faire respecter des ennemis de l'islam. En même temps qu'il repoussait les Africains, qu'il mettait ses États à l'abri de leurs descentes, il avait envoyé quelques troupes contre les chrétiens des Asturies, pour les refouler et les contenir dans leurs montagnes. Il fallut arrêter aussi, sur un autre point, les entreprises d'un ennemi plus formidable. Pendant la guerre entre Abdérame et Youzouf, la Gaule narbonnaise, d’où l'émyr avait rappelé les troupes musulmanes, était tombée au pouvoir de Pépin, fondateur de la dynastie carlovingienne. Cette province fut alors réunie une première fois à la couronne de France, après avoir appartenu trois siècles à l'Espagne, et quarante ans aux Arabes (!).
(:) Elle retourna plus tard au comté de Barcelone, puis au royaume d’Aragon, et ce fut seulement après la conquête de Richelieu (1642) et par le
À la suite d’une courte irruption des Franks dans la Catalogne, la paix avait été conclue entre Abdérame et Pépin. Mais, peu d'années après, Charlemagne, appelé, dit-on, par quelques alcaÿdes des places frontières, qui lui offraient la suzeraineté de leurs petits domaines, et par un des fils de Youzouf, Kasim, qui alla chercher l'empereur frank jusqu'à Paderborn, en Westphalie, 777 — où il tenait diète, Charlemagne dirigea en personne une expédition contre l'Espagne. Ce ne fut point par la Cerdagne, mais par la Navarre, qu'il passa les Pyrénées. Les Franks prirent et rasèrent Pampelune, et s'avancèrent dans l’Aragon jusqu'auprès de Saragosse. Mais, devant les forces qu'avait rassemblées le wali de cette ville, ils furent contraints de battre en retraite et de repasser les monts, abandonnant, suivant le mot arabe, « la prise pour le retour [‘). » C'est pendant cette retraite qu'une partie de leur armée fut écrasée à Roncevaux. Mais ce désastre n'eut pour cause, n1 une attaque des musulmans, ni la trahison des chrétiens espagnols, comme on la répété d'habitude. Des paysans navarrais et vascons, demeurés, avec leurs seigneurs, fidèles aux Mérovingiens , se réunirent dans le dessein de piller l’armée de Charlemagne, ennemie pour eux, et
traité des Pyrénées (1659), que ces montagnes devinrent, dans toute leur étendue, la limite politique comme la limite naturelle entre les deux peuples.
(1) C'est-à-dire laissant le butin pour une autre fois. — Le wali de Saragosse était alors Abd-al-Malek-ben-Omar. On le nomma, dans les chroniques écrites en mauvais latin, Omaris filius, d’où vint le nom du roi Marsilius ou Marsille, tant répété par les légendes chevaleresques. C’est cet Abd-al-Malek, alors wali de Séville, qui, voyant son jeune fils Kasim tourner bride devant les Africains du Meknésy, le perca de sa lance, en lui disant : « Meurs, lâche, tu n’es pas mon fils. »
qui revenait chargée de butin. Ils l'attendirent dans une gorge étroite, et massacrèrent toutes les troupes de l'arrière-garde, en faisant rouler sur elle des éclats de rochers. Le marquis, ou préfet de la marche de Bretagne, le plus célèbre des paladins, Roland (Hruodland), périt en cette rencontre, non pas étouffé dans les bras de Bérnard del Carpio, mais enseveli sous les débris des montagnes (‘).
Après cette destruction de l'armée de Charlemagne à Roncevaux, Abdérame dut encore une fois tirer le glaive contre les séditieux de l'empire. Un des trois fils de Youzouf-al-Féhry, qu'on tenait enfermé dans une tour à Cordoue, et qu'on appelait Mouhamad-al-Assouad, ou l'aveugle, parce qu'il avait eu la patience et l'adresse de feindre cetteinfirmité, s échappade prison, et, rejoignant, dans les montagnes de Jaen, Elvira, Ronda, les débris des bandes du Meknésy, put les rallier à ceux du parti des Féhrites, dont son frère Kasim était resté le chef. Abdérame et ses généraux les délogèrent à grande peine de ces retraites inacccessibles. Il fallut faire comme une battue générale où furent employées toutes les troupes de l'empire. Le prétendu aveugle, abandonné peu à peu de tous les siens, réduit à n'avoir plus un compa- gnon, plus un esclave, alla se cacher et mourir misérablement dans les bois, « comme un loup — 784 affamé. » Son frère Kasim reçut encore un généreux pardon. |
(!} Voir au tome nt, chap. 30, de l'Histoire de la Gaule méridionale, par Fauriel, la relation d’'Eginhart. Voir aussi la monographie de Roland, par M. Francisque Michel, où se trouve l’admirable chant de guerre des paysans pyrénéens.
Ce fut la dernière expédition militaire d’Abdérame. Enfin libre de tout ennemi, au dedans et au dehors, et jouissant, avec l'empire entier, d'une paix si laborieusement conquise, 1l put donner ses dernières années aux soins et aux devoirs d'un gouvernement qui, pour le peuple sur lequel il vint régner, fut une ère nouvelle.
De ce prince, en effet, date la seconde forme de Sa conquête, le véritable établissement des Arabes en Espagne, et leur histoire comme peuplecivilisateur. Depuis les victoires de Thâryk et de Mouza, l'Espagne musulmane avait relevé non-seulement du khalyfat de Damas, mais du gouvernement d'Afrique, dont elle était une annexe, une dépendance. L'émyr d'Espagne, comme ceux de Tanger, de Kaÿrwän, de Barkah, obéissait, du moinsnominalement, au wali d'Afrique, espèce de viceroi qui n'avait de supérieur que le khalyfe lui-même. C'était d'ordinaire un membre dela famille régnante qui, résidant en Egypte, occupait cette importante place, la seconde de l'empire. En fondant le khalyfat de Cordoue, comme fils d'Omméyah, et par opposition au khalyfat de Syrie, qu'occupaient les fils d'Abbäs, Abdérame, par ce schisme, coupa en deux l'empire de Mahomet, de même que jadis Constantin, en s'établissant sur le Bosphore, avait nécessairement divisé l'empire romain, qui s'était trouvé avoir deux têtes, l’une en Orient, l'autre en Occident. Abdérame affaiblit peut-être ainsi la puissance générale de l'islam, dont toutes les forces, jusque-là, avaient été réunies dans une seule main et conduites par une seule volonté. Mais, certes, en rendant l'Espagne indépendante, il lui donna spécialement une prospérité et une puissance dont elle avait manqué
jusqu'alors. Parmi les avantages importants que lui procura cette forme nouvelle, il en est deux surtout qui frappent par leur évidence et leur grandeur. Délivrée des caprices de maîtres éloignés, de la rapacité de chefs transitoires, des entreprises de tous les séditieux et de tous les ambitieux, elle fut encore affranchie d’un tribut étranger, toujours perdu pour le pays qui le supporte, et n'eut plus à payer d'impôts qu'au gouvernement intérieur, lequel les rend de mille manières à la nation qui les acquitte.
Il est douteux qu'Abdérame ait pris le titre de khalyfe, ni même celui d'Emyr-al-Mouményn, chef des croyants, que se donna, deux siècles après, le huitième khalyfe omméyade d'Espagne, Abdérame IT. Il se contenta probablement, soit du titre équivalent à celui de rot, malek, qui lui est fréquemment donné par les historiens, soit simplement du titre consacré d'émyr, qui reçut un sens nouveau dune forme nouvelle. Néanmoins, comme rejeton de la dynastie souveraine des Omméyades d'Orient, dont il devint la tige en Occident, Abdérame est bien le vrai fondateur du khalyfat de Cordoue. Il prit sur l'Espagne le pouvoir, unique et absolu, qu'avaient eu sur tout l'empire arabe les successeurs de Mahomet. Il substitua son nom à celui du khalyfe de Bagdad {‘) dans la khotbah, ou prière publique. Enfin, 1F fit frapper à Cordoue la même monnaie que les Omméyades faisaient frapper à Damas (?}, c'est-à-dire que
(1) Les Abbassydes avaient porté de Damas à Bagdad le siége du khalyfat. (2) Cette monnaie d’Abdérame portait, au lieu d’une tête et d’une couronne, deux inscriptions : d’un côté : «Il n’y a de Dieu qu’Allah, unique et sans compagnon; » et au revers : « Dieu est un, Dieu est éternel; il n’est
son gouvernement fut celui de ses ancètres, tel qu'ils l'avaient exercé dans l'Orient, tel que l'y exerçaient les Abbassydes, tel que l'avait fondé le Prophète sur le dogme de l'unité. J'en ferai connaître plus tard la nature, la forme et les défauts essentiels. Ce sera l'un des principaux objets de la seconde partie de cet ouvrage. Appelé comme un sauveur par le vœu du pays {ses victoires mêmes en font foi), et plus grand prince encore que grand guerrier, Abdérame conquit l'empire, plutôt. par ses vertus que par ses armes. Îl avait pris, à l'école de l'adversité, des leçons de modération dans la fortune, et l'odieux spectacle des cruautés où périt toute sa famille, l'avait rendu doux et clément. Jamais 1l n’ordonna de supplice, jamais 1l ne versa le sang qu'avec son épée. Si quelques-uns de ses adversaires périrent, ce fut les armes à la main, ou loin de lui, par ordre de ses généraux. Mais, malgré bien des parjures, bien des ingratitudes, tous ceux qui tombèrent en sa puissance obtinrent leur pardon, et souvent des faveurs. Comme César, pour se défaire d'eux, 1l voulut se les attacher. Abdérame régla le sort des nations, diverses par l'origine et le culte, dont se composait la nombreuse population de son empire, les Arabes, les Syriens, les Egyptiens, les Berbères, tous musulmans, les Goths et les ‘Tbères chrétiens, enfin les juifs. L'Espagne fut divisée
ni père, ni fils; il n’a point de semblable. » Un article de foi sur la monnaie d’un prince donne bien l’idée de son double pouvoir : il est pontife et roi. Cela suffirait à prouver qu'avec ou sans le titre, Abdérame se fit réellement khalyfe en Espagne. Il était Omméyade, et ne pouvait reconnaître les Abbassydes. Or, on ne saurait concevoir une nation musulmane qui n’eût, près ou loin, un chef à la fois spirituel et temporel, un vicaire du Prophète.
en six gouvernements, administrés par des walis (ouâlys), outre celui de la capitale, Cordoue, qui relevait directement du khalyfe, à savoir : Mérida, Tolède, Saragosse, Valence, Murcie et Grenade; et chaque gouvernement fut divisé en quatre districts administrés par des wazirs (ouézir). Walis et wazirs réunissaient, comme le khalyfe, tous les genres de pouvoirs que nous divisons soisneusement, militaire, civil, judiciaire et financier. Le tribut imposé à tous les chrétiens d'Espagne soumis au khalyfe, fut fixé par Abdérame, de concert avec leurs représentants, à dix mille onces d'or, dix mille livres d'argent, dix mille chevaux, dix mille mulets, mille cuirasses, mille lances et mille épées. Sous la condition du paiement de ces subsides, en cinq années , ou tous les cinq ans, il leur octroya, dit Conde, une charte de protection et de sécurité (‘), laquelle, adressée « Au nom de Dieu clément et miséricordieux, par le magnifique roi Abdérame, aux patriarches, moines, seigneurs et autres chrétiens d'Espagne, » conserva et ratifia les priviléges que ceux-ci possédaient, aux termes des anciennes capitulations, de s'administrer par leurs lois civiles et religieuses, sous l'autorité de leurs magisrats et de leurs évêques, et d'obtenir du gouvernement impérial liberté pour leurs personnes, sécurité pour leurs biens, tolérance pour leur culte.
Les années et les intervalles de paix qui suivirent l'avénement d'Abdérame au trône furent consacrés à divers travaux d'utilité publique. On construisit des ports sur le littoral, des routes et des canaux dans l'intérieur,
{1} « Les otorgô una carta de proteccion y seguridad. »
des bains et des fontaines dans tous les lieux habités. Les villes furent assainies et embellies d'utiles monuments. Le commerce maritime, déjà très-actif entre les Grecs de Constantinople et les Arabes d'Espagne, qui trouvaient leurs frères établis dans la Sardaigne et la Sicile, prit un accroissement prodigieux, tandis que l’agriculture, encouragée, honorée, pratiquée par les plus nobles et les plus grands, devint une science où les Arabes furent sans rivaux. Leurs mains industrieuses eurent bientôt converti en plaines fertiles, en jardins délicieux, des campagnes presque incultes et désertes naguëres, qui, plus tard, en reprenant leurs anciens maitres, ont repris leur ancien aspect.
Abdérame aimait avec passion les sciences, les arts (ceux du moins que permettait le Koran), la poésie, la chasse (1), tous les nobles plaisirs, et il les cultivait avec éclat. Ce fut lui qui commença la construction de cette admirable Aljama de Cordoue {al-Djämi, mosquée principale) qui surpassa tous les monuments anciens de l'islam en grandeur et en magnificence, qui est encore aujourd'hui le plus beau reste des monuments arabes, et que j'aurai plus loin l'occasion de décrire avec détail. Les historiens assurent qu'il en traça lui-même le plan,
(1) Il introduisit en Espagne la chasse au vol, la fauconnerie, dès longtemps pratiquée dans l'Orient. Aussi l’appela-t-on le Faucon Koraÿschyte. Voici comment un poëte arabe fait parler le faucon : « Enlevé par force du désert, j'ai les yeux couverts d’un chaperon, et mes griffes sont pressées dans des entraves; mais dès que je suis en face de ma proie, je m’élance sur elle, je la saisis de mes serres victorieuses, et la rapporte à celui qui m’a envoyé la prendre, Les rois, les princes, sont mes serviteurs, et je foule leur poing sous mes pieds, »
d'après la forme qu'on supposait à la Al-Aksah, Le temple de Salomon à Jérusalem, non moins vénéré des musulmans que la KXaabah même, le temple d'Abraham à la Mekke, Il consacrait, dit-on, une heure de chaque journée à diriger les travaux de son Aljama, de même qu'il attribuait aux dépenses de cette construction une notable partie de ses revenus. Le premier soin des Arabes, en occupant une ville, était d'élever une mosquée, de construire un hôpital, et d'ouvrir une école gratuite. L’hôpital et l’école étaient les annexes nécessaires de la mosquée. Abdérame ne manqua point à cet usage. Il favorisa de tout son pouvoir l'instruction du peuple; il fonda, dans les principales cités de l'empire, des bibliothèques publiques, et, dans sa capitale, dans son palais mème, des réunions de savants et de poëtes, qui se nommaient académies, et parmi lesquelles 1l se plaisait à vivre. On peut juger du soin qu'il apportait à l'éducation générale par le soin qu'il mit à celle de ses fils, Les plus illustres maitres étaient appelés à leur donner des lecons sous les yeux de leur père, qui les faisait assister régulièrement aux audiences des kadis et aux séances du meschouar, ou conseil d'Etat, pour qu'ils apprissent l’art difficile de rendre la justice aux hommes, et l'art plus difficile encore de les gouverner. Comme 1l n'est permis, en histoire, de rien inventer, de rien supposer même, et comme les historiens du temps qui nous occupe ne mentionnent guère dans leurs récits que les princes et les grands des nations, c'est dans l'histoire de ces élus de la fortune, de ces instruments de la Providence, qu'il faut chercher à découvrir l'histoire des nations elles-mêmes. Par ses aventures, ses qualités, ses
vertus, ses mœurs et ses goûts, Abdérame représente tout le peuple arabe.
Cet illustre fondateur du khalyfat de Cordoue mourut 787 — dans l’année de l’hégire 171, qui était la soixantième de son âge, et après un règne de trente-deux ans. Lorsqu'il sentit approcher sa fin, il convoqua dans son palais les walis des six provinces, leurs vingt-quatre wazirs, le grand kadi, chef de la justice, le hagib, ou premier ministre, et les conseillers du meschouar. Il leur déclara, devant toute sa famille assemblée, qu'il choisissait pour successeur Hescham, le plus jeune de ses trois fils, auquel il adressa publiquement à cette occasion ses derniers conseils (’). Aussitôt tous lesmembres de l'assemblée
(t} «Rappelle-toi, mon fils, lui dit-il, que les royaumes sont à Dieu, qu’il « les donne et les ôte à qui lui plaît. Rendons grâces à sa bonté divine de ce « qu’il a déposé en nos mains l'autorité royale, et faisons sa sainte volonté, « ce qui signifie : faisons le bien à tous les hommes, et particulièrement à « ceux qu’il nous a confiés... Rends une justice égale aux pauyres et aux « riches, car l’injustice est le chemin de la perdition ; mais, en même:temps, « sois doux et clément envers ceux qui dépendent de toi, car ils $ont tous « créatures de Dieu... Confie le gouvernement des provinces à des hommes « sages et expérimentés; châtie sans pitié les ministres qui oppriment le « peuple... traite tes soldats avec douceur et fermeté; qu’ils soient les dé- « fenseurs de l’État, et non ses dévastateurs.… Encourage et protége les « laboureurs ; ce sont eux qui nous donnent notre subsistance... Ne cesse « jamais de mériter l’affection de tes peuples ; dans leur bienveillance est la « sûreté de l’État ; dans leur frayeur, son danger ; dans leur haine, sa ruine « certaine... Fais enfin que les peuples te bénissent, qu’ils vivent heureux et « tranquilles à l’ombre de ta protection; c’est là qu’est le bonheur et la « gloire d’un roi. » 4
Que ce discours ait été réellement tenu par Abdérame à son fils, ou qu'il soit l’œuvre des historiens, comme les harangues de Tite-Live ; qu’il ait été tenu par Abdérame à Hescham, ou, selon d’autres, par Hescham à son fils AÏ-Hakem, peu importe. Il donne également la mesure du prince, du peuple et de l’époque, En le lisant, ne croit-on pas lire une page de Fénelon ?
baisèrent la main du jeune prince en signe d’obéissance et de fidélité, et le nom d'Hescham fut joint dès lors à celui d'Abdérame dans la Æhotbah, ou prière publique pour lekhalyfe, qui se faisait chaque djouma dans toutes les chaires de l'empire, et qui était le premier privilége de la souveraineté. Les belles qualités d'Hescham, peutêtre aussi l'amour d'Abdérame pour sa mère Houarâh, qu'il avait épousée, fugitif et proscrit, dans la tribu berbère des Zénètes, peut-être enfin cette circonstance qu'Hescham était né en Espagne et ses frères en Syrie, déterminèrent la préférence qu'il obtint sur ses aînés.
Quels qu’en fussent les motifs, ce choix d'Abdérame fut une faute, et bien funeste. En continuant, comme les khalyfes de Syrie, à livrer au caprice paternel l’ordre de succession dans la famille régnante, au lieu de l'établir sur une règle fixe, invariable et reconnue, comme la primogéniture, 1l rouvrit l'ère des dissensions intestines, qu'aurait dû fermer pour longtemps l’érection du khalyfat indépendant de Cordoue. Disputée désormais par les héritiers du khalyfe, égaux en droit, la succession au trône devint la cause et le but des guerres civiles, comme l'avait été précédemment, entre les walis de provinces, la possession du titre d'émyr. On ne respecta pas plus la désignation arbitraire du khalyfe entre ses enfants, que l’on n'avait respecté celle du khalyfe entre les walis. |
La fatale expérience eut lieu sur-le-champ. À peine Hescham était-il monté sur le trône, que la guerre civile, apaisée pendant les dernières années d'Abdérame, se ralluma sous cette forme nouvelle. Les frères ainés d’flescham, Souléiman et Abd-Allah, auxquels il avait confié
les gouvernements de Mérida et de Tolède, voulurent d'abord se rendre indépendants chacun dans sa province. Sans consulter le khalyfe, ils faisaient ou défaisaient les wazirs de districts, et les alcaydes {al kayd) de forteresses, emprisonnaient ceux qui, demeurés fidèles au prince, résistaient à leurs ordres, et Souléiman fit même empaler, par bravade, le wazir de Tolède, dont Hescham demandait l'élargissement. C'était une déclaration de guerre que les deux frères aînés faisaient à l'élu de la tendresse paternelle. Hescham les défit tous deux dans une sanglante bataille livrée près de la forteresse de Bulche. Assiégé dans Tolède, Abd-Allah luirendit cette place et reçut le plus généreux pardon. Souléiman, moins traitable, se retira dans le pays de Murcie pour continuer la guerre; mais, battu dans toutes les rencontres, abandonné de tous ses partisans, il fut contraint d'humilier son orgueil aux pieds du vainqueur. Pour toute vengeance, Hescham l'exila d'Espagne, dont sa présence pouvait troubler le repos, et afin d’adoucir encore ce léger châtiment, 1l lui racheta ses propriétés personnelles moyennant soixante mille mitcäls d'or, et 790 —- lui fit présent d'un palais à Tanger.
L'année suivante, après avoir réprimé par ses généraux la révolte d’un puissant wali qui occupait Barcelone et Saragosse, Hescham voulut, à la faveur d'une entreprise nationale, dirigée au dehors, faire cesser les discordes intérieures qui recommencçaient à désoler l'empire. Il fit publier l'algihed (al-djihéd), ou guerre sainte, la guerre contre les infidèles. Le devoir de tout bon musulman était d'y prendre part, soit en se rangeant sous les drapeaux du khalyfe, soit en fournissant des
armes, des chevaux, des denrées ou de l'argent. Les troupes réunies pour cet objet se divisèrent en deux corps. L'un fut envoyé contre les chrétiens du Djouf, des Asturies, sur lesquels régnait alors Alphonse le Chaste (‘), successeur de Bermudo L*, et qui faisaient sans cesse de petites entreprises, de petites conquêtes autour de leur premier établissement. L'armée arabe les resserra dans les montagnes, pénétra jusqu’au cœur de la Galice, fit des prisonniers et du butin. Maïs, au retour de l'expédition, elle donna dans une embuscade, où les Espagnols la taillèrent en pièces. C’est le premier avantage important qu'ils aient obtenu sur les Arabes, trèscélébré dans les chroniques chrétiennes, un peu dissimulé par les historiens de l'islam. ©? — 796 L'autre corps pénétra dans la Gaule gothique, pilla plusieurs villes, Narbonne entre autres, défit Guillaume de Toulouse entre cette ville et Carcassonne , et revint heureusement, chargé de dépouilles. La part du khalyfe dans ces prises de guerre, qui était le cinquième, s’éleva, dit-on, à quarante-cinq mille mitcäls d'or; 1l la consacra tout entière à l'achèvement de la grande mosquée de Cordoue, qui fut, en effet, terminée sous son règne.
Dans l'administration intérieure, Hescham suivit re-
(} Alphonse II fut surnommé le Chaste (el Casto) parce qu’il vécut dans le célibat, et non parce qu’il affranchit son petit domaine du tribut de cent jeunes filles que ses prédécesseurs envoyaient, dit-on, chaque année au harem de Cordque. Le payement de ce tribut est une fable absurde de tous points, qu'ont adoptée pourtant les historiens les plus accrédités, en la fondant sur je ne sais quelle coutume de l'Orient conservée par les Arabes en Espagne. J'aurais presque honte de réfuter sérieusement ce conte puéril.
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ligieusement les traces de son père. Il fut appelé A{- Radhy, ou le Bon, Al-Adhel, ou le Juste, et mérita ces titres honorables, traitant tous ses sujets avec une égale impartialité, sans distinction de rang ou de croyance, consacrant ses richesses à secourir les pauvres, à racheter les captifs, à nourrir les veuves et les enfants de ses soldats, à récompenser le mérite et la vertu. El avait des goûts simples, modestes, retirés, et cultivait luimême ses jardins. Les chrétiens, à son époque, c’est-àdire presque un siècle après la conquête musulmane, avaient pris partout l’usage de la langue arabe ; Hescham en commanda l'usage écrit à la place de la langue latine. C’est ce qui explique comment tous les livres manuscrits qu'on trouva plus tard chez les chrétiens mozarabes des Castlles et de l'Andalousie étaient en arabe, même les bibles et les évangiles. Hescham mourut, jeune encore, en 796, après avoir, l’année d'avant, dans une solennelle assemblée, désigné pour successeur son fils Al-Hakem (le sage, ou le savant, sapiens).
Al-Hakem mérita ce surnom par ses connaissances étendues, par son goût pour les lettres, qui lui fit choisir pour hagib le poëte Abd-al-Kérim. Mais cette science même qu'il avait acquise augmenta son orgueil naturel, et plus tard, par l’orgueil, ses exigences et sa dureté. En ceignant la couronne, le nouveau khalyfe se trouva menacé d'un double péril. Ses oncles renouvelèrent aussitôt leurs prétentions au trône, ou du moins à la souveraineté des provinces dont ils avaient eu le souvernement. Souléiman quitta l'Afrique, d'où il ramena ces bandes d’aventuriers berbères, toujours prêts à se ruer sur l'Espagne, tandis que son frère Abd-Allah
faisait soulever Tolède, ville pleine de chrétiens, fayer et refuge ordinaire des séditions, depuis qu’à son détriment, Cordoue était devenue capitale de l'empire arabe. Il fallut que le jeune khalyfe prit, comme son père, les armes contre eux. Dans le même temps, les Franks passaient les Pyrénées, sur le bord des deux mers, etse répandaient à la fois dans la Catalogne et la Navarre. Charlemagne, irrité de la récente irruption des Arabes dans la Gaule narbonnaise, avait envoyé les comtes de la frontière pour user de représailles. Al-Hakem marcha d'abord contre ces étrangers, les rejeta de l'autre côté des monts, puis revint attaquer ses oncles, dont le parti s'était fortifié durant son absence, et qui tenaient ses généraux en échec. Il parvint à leur livrer batalle dans les plaines de Murcie. Souléiman périt; Abd-Allah s'enfuit à Tanger. AI-Hakem lui envoya son pardon, qu'il — 800 étendit à tous Les rebelles musulmans, croyant encore, comme son aïeul, que la clémence termine vite et bien ce que la force a commencé ; mais 1l exigea pour otages les deux fils de son oncle, qu'il fit élever avec soin, et à l'ainé desquels il accorda même la main de sa sœur Kinzah. Cette double expédition lui valut d'ajouter à son nom de savant celui d'Al-Modhaffer, l'heureux vainqueur. Les premiers conquérants arabes n'avaient point recu de leurs soldats ces titres orgueilleux. On voit que la flatterie s'était glissée parmi les courtisans autour du nouveau trône.
Quant à Tolède, la ville chrétienne et séditieuse, on sy prit autrement pour la pacifier. Le wali nommé en remplacement d’Abd-Allah était un jeune homme, fils du vieux guerrier Amroû, dont les étourderies et les
cruautés firent soulever le peuple de cette ville, qui l'enferma dans un des forts. Amroù demanda à remplacer son fils, que d'abord il parut blâmer. Mais peu après, à l'occasion du passage d’un prince par Tolède, il invita tous les principaux habitants à une fête donnée dans l'AIcazar, et quatre cents chefs de famille, pris dans ce guet- 803 — apens, furent atrocement décapités. Le khalyfe, qui laissa impuni ce crime commis dans son intérêt, en fut accusé justement.
Cependant l'un des fils de Charlemagne, Louis, fait roi d'Aquitaine dès l'âge de trois ans, appelé par le wali de Huesca, qui lui livra passage, était entré de nouveau sur les terres d'Espagne. Il prit Lérida, Gironne et Barcelone enfin, dont le long siége, soutenu par lArabe ZLeÿd, est le sujet principal du grand poëme ou carmen d'Esmoldus Nigellus. De cette heureuse expédition des l'ranks, date la fondation du comté de Barcelone. Al- Hakem, un peu tardivement, se rendit aux frontières désormais rapprochées ; 1l repoussa l'ennemi, sans lui reprendre toutefois sa principale conquête. Cette guerre de pillage, cette alternative d'attaque et de défense, con- {Huua de la même manière avec des succès divers, qui ne méritent pas de mentions détaillées, pendant plusieurs années de suite, chaque parti se jetant à l'improviste sur les terres de l'ennemi pour y faire du butin, jusqu'à ce qu'un parti plus fort l'en repoussät ["). Enfin les deux nations, également fatiguées des ravages incessan(s
(‘) Les Arabes appelaient algarades (al-garah}), les irruptions soudaines et rapides qu’on nomme aujourd’hui razzias en Afrique. Le mot algarade est resté dans les langues de l’Europe avec une acception semblable, non au propre, mais au figuré.
qu'elles souffraient tour à tour, convinrent de respecter mutuellement leur territoire. La paix entre l'empereur et le khalyfe fut signée à Aix-la-Chapelle en 812, deux ans avant la mort de Charlemagne. | Peu de temps avant cette époque, et à la suite de quelques engagements sans résultat sérieux, Al-Hakem avait conclu, par ses généraux, une trève avec Alphonse le Chaste, que les Arabes nommaient Anfoûs ou Alanfoûs. Ce traité fallit lui devenir funeste. Les musulmans zélés purent lui faire un crime, le Koran à la main ('), d'avoir pactisé avec les ennemis de la foi, et son caractère altier, dur, impérieux, aigrissant chaque jour le mécontentement des nobles, ils en vinrent à tramer une conspiration contre sa vie. On devait le frapper dans la mosquée pendant la prière du Djouma, ou jour saint. Un des conjurés, cousin du khalyfe, lui découvrit la trame, lui nomma ses complices, et trois cents têtes, coupées en une nuit, furent apportées sur les tapis du palais, puis attachées à des crochets sur la grande place avec cette inscription : Traîtres à leur roi. — 806 Une telle sévérité, inouie parmi les Arabes, et digne pendant de la sanglante embüche de Tolède, laissa dans le peuple de Cordoue une sourde fermentation qui n’attendait que l’occasion d’éclater. Elle se trouva bientôt. Un nouvel impôt, mis sur l'entrée de certains objets de consommation, fit naître des plaintes d'autant plus vives, que le produit de cet impôt était affecté à l’entretien d'une garde particulière, composée de Berbères
(:} «O croyants, ne formez d’alliances qu'entre vous; les infidèles ne manqueraient pas de vous corrompre... » (Sourate 11, v. 41%.)
et surtout de Slaves ('}, dont le soupconneux et cruel khalyfe avait rempli son palais. Quelques habitants du grand faubourg d’Al-Kyblah (du midi), qui était séparé de Cordoue par le fleuve, comme l'est, à Séville, le faubourg de Triana, ayant tenté d'introduire par force leurs denrées dans la ville, dix d’entre eux furent pris et condamnés au pal. Les gens du faubourg accoururent en foule pour implorer leur grâce du khalyfe. Mais Al-Hakem, dont la maxime était qu'il faut que le peuple craigne, pour qu'il ne se fasse pas craindre, resta inflexible et commanda le supplice. Alors le peuple s’arme, délivre les condamnés, disperse les troupes de leur escorte, et les poursuit jusqu'au palais impérial. Furieux de cette insulte, Al-Hakem se met à la tête de cette garde intérieure dont il sentourait, et, malgré les prières de son fils, du hagib, des principaux dignitaires, il fond sur la multitude qui fuyait en désordre. Beaucoup d'hommes périrent sous les coups des cimeterres ou les pieds des chevaux. Ceux qu'on prit vivants furent attachés à des pieux, sur le bord du fleuve. La vengeance de l’impitoyable khalyfe ne s'arrêta pas à cette 817 — sanglante exécution. Il bannit de l’Andalousie tous les habitants du faubourg insurgé, fit raser leurs demeures qu'il livra d'abord au pillage de ses mercenaires, et ordonna que jamais aucune maison ne füt élevée sur cette place maudite.
(t) Ou Esclavons. Conde les appelle esclavos. C’étaient des esclaves, en effet, mais des esclaves que les Juifs allaient acheter au fond de l’Adriaüque, dans le pays d’où la république de Venise tirait ses milices permanentes (schiavoni), et qu’ils vendaient aux souverains arabes de l'Espagne. Faits musulmans, ces Slaves entraient dans la garde du khalyfe. On les nommait zaklaby.
Des malheureux proscrits, les uns se réfugièrent à Tolède, d'autres passèrent en Afrique et en Orient, au nombre d'environ vingt mille hommes. Une partie de ceux-ci s établirent, avec leurs familles, dans le royaume de Fez, qu une rébellion des Edryzytes avait fondé, en même temps qu Abdérame érigeait le khalyfat de Cordoue; ils peuplèrent un quartier de la nouvelle ville, qui fut appelé le côté des Andalous. Les autres, plus aventureux, eurent une destinée plus singulière. Sous le commandement d'un certain Omar-ben-Schaÿb-Abou- Hafs, que les Grecs appellent Apochaps, 1ls allérent piller Alexandrie, qui se racheta de leurs mains, puis s'emparer de l’île de Crète, où ils formèrent un établissement d'où les Grecs ne purent les déloger. On dit que leur ville naissante s étant appelée A!-Khandak, le retranchement, donna à toute l’île le nom moderne de Candie.
Al-Hakem ne survécut pas longtemps à cet acte d’odieuse rigueur. Dévoré de remords, poursuivi par les injures du peuple, qui le nommait Al-Rabdy {celui du faubourg) ou Abou l-Assy | Père du mal) (!), et par les fantômes de son imagination, 1l tomba, pareil à Saül, dans une sombre mélancolie, puis dans une démence furieuse qui le conduisit rapidement au tombeau.—821
Abdérame IL était dès longtemps proclamé successeur (Oualy-al-Adhy) d'Al-Hakem, comme Al-Hakem l'avait été d'Hescham, et Hescham, d’'Abdérame [”. Il gouvernait l'Etat depuis la maladie d’Al-Hakem ; 1l avait bravement et habilement dirigé la guerre contre les chrétiens d'Afrank, en faisant lever le siége de Tortose à Louis le Débonnaire, et contre les chrétiens du Djouf,
{1} D’où les chrétiens l'ont surnommé Abulaz.
au point d'obtenir aussi de ses soldats le surnom d’AI- Modhaffer ; on vantait son esprit, sa science, sa charité ; on l’appelait le père des pauvres ; il était pur de toute cruauté, de toute vengeance; il avait enfin l'amour du peuple, augmenté de toute la haine qu'on portait à son père; et pourtant le début de son règne fut aussi agité que celui des règnes précédents. D'abord, le vieil Abdallah, chez qui, disent les historiens, la neige des cheveux blancs n’avait pas éteint le feu d'un cœur ambitieux, revint d'Afrique, amenant des bandes berbères, pour essayer de nouveau la fortune contre son petit-neveu. Il fut encore battu, chassé de proche en proche jusqu'à Valence, enfermé dans cette place, pris et pardonné. Le khalyie lui laissa même, pour ses vieux jours, le gouvernement de la terre de Tadmir: Abdérame alla repousser ensuite les Franks qui occupaient la Catalogne, et peut- 822 — tre leur reprit-1l Barcelone pour un moment. Mais de graves embarras intérieurs vinrent promptement l'arrêter dans cette expédition. L'empereur Louis entretenait, par lettres et par émissaires, des relations avec les Mozarabes de Tolède et de Mérida, ville où les musulmans eux-mêmes, surchargés de taxes qu'augmentait sans cesse la prodigalité de leur souverain, se montraient fort mécontents. À cette époque de la guerre con- 822 — tre les Franks de la Catalogne, et à propos du payement de l’al-zakah, ou dime du khalvyfe, le peuple de Mérida se soulevait, tuait ou chassait les officiers impériaux, et se donnait pour chef un collecteur d'impôts destitué, homme plein de haine et d'énergie. Il fallut que le wali de Tolède, Abd-al-Rouf, vint mettre les
mutins à la raison, Mais à peine avait-il quitté To-
lède avec ses troupes, que cette ville, toujours inquiète et séditieuse, ayant d’ailleurs à venger les quatre cents assassinats d’'Amroû, se mit à son tour en révolte ouverte. Et lorsque Abd-al-Rouf eut quitté Mérida — 826 pour aller châtier Tolède, Mérida se souleva de nouveau. Le khalyfe, déjà rappelé des frontières, dut venir de Cordoue faire en personne la guerre aux révoltés de V'Al-Garb. Comme il ordonnait à ses soldats de traiter les rebelles en frères égarés , de ne plus les frapper dès qu'ils tournaient bride, et comme il voulait préserver les villes insurgées de toute ruine et même de tout dégât, les siéges ne furent que des blocus sans assauts. Mérida se rendit la première au khalyfe ; mais ses généraux ne purent recouvrer Tolède, plus obstinée, qu'en l’année 835.
. Abdérame avait recu, dans l'intervalle, une ambassade solennelle de l'empereur grec Michel le Bègue, et lui avait, en retour, expédié wn ambassadeur à Constantinople pour resserrer leurs alliances de politique et de commerce, qui furent renouvelées avec l'empereur Théophile. Enfin, délivré des séditions intestines par la soumission des villes insurgées, et des attaques étrangères par le démembrement de l'empire de Charlemagne à la mort de Louis le Débonnaire, — 840 Abdérame ordonna une grande expédition maritime, qui, partie de Tarragone et des Baléares, explora militairement la Sardaigne, la Corse, l’île de Candie, ravagea les côtes de Provence, et pénétra même dans Marseille. Mais, pendant que sa flotte s'occupait au pillage dans la Méditerranée, un terrible ennemi fondait sur ses Etats par l’autre mer. Les Normands (North-Mann, hommes du Nord), ces hardis pirates venus de la Scandinavie,
qui avaient, comme disent leurs sauvages chansons, « l'ouragan au service de leurs rames, » commencaient à désoler l'Allemagne, l'Angleterre et la France. En l'an 843, ils traversèrent la Manche, explorèrent le golfe de Gascogne, tournèrent la pointe de la Galice, descendirent jusqu'en Portugal, pénétrèrent dans le Tage avec cinquante-quatre vaisseaux, et mirent Lisbonne à feu et à sang. Les Arabes, qui nommaient ces forbans Madjoudj (‘), disent qu'ils brûlaient les villes, ravageaient les campagnes, tuaient les habitants, sans épargner les enfants et les femmes, ni même les animaux domestiques, et que € étaient les ennemis de tout le genre humain. Ces nouveaux Vandales, non moins terribles que leurs devanciers, suivirent les rivages, le fer et la flamme à la main, gagnèrent la Basse-Andalousie, pillèrent Cadix, Sidonia, et même un faubourg de Séville, qu'ils vinrent attaquer en remontant l'ancien Bétis, devenu le Guadalquivir (al-Ouad-al-Kébyr, le Fleuve-Grand). Ce ne fut qu'après plusieurs combats meurtriers, que les Arabes parvinrent à chasser et à rejeter sur l'Afrique ces auda- 844 — cieux brigands du Nord.
Leur apparition, qui menaçait aussi bien les chrétiens des Asturies que les musulmans andalous, rendit la guerre languissante pendant le règne d'Abdérame IE. I n'y eut, entre les deux peuples, que des rencontres sans importance où chaque parti s'attribua l'avantage, mais qui n'amenèrent aucun changement notable dans leur situation réciproque. C'est à l'époque de ce prince qu'appartiennent les commencements des royaumes de
(1) C'est-à-dire fils d’Yadjoudj et de Madjoudj (Gog et Magog}, ces êtres mystérieux et malfaisants, dont le Koran parle aussi bien que la Bible,
Navarre et d'Aragon, et de la principauté de Catalogne. Les Franks, désormais les Français, s'étaient emparés de ces provinces pendant les expéditions dirigées par Charlemagne et Louis le Débonnaire. Deux descendants des ducs de Gascogne, Iñigo Ariza et son frère Aznar, ayant eu quelques démêlés avec Pépin, roi d'Aquitaine, se retirèrent au delà des Pyrénées, et se firent des Etats indépendants, l’un de la Navarre espagnole, l’autre du nord de l'Aragon (vers 851). D'une autre part, c'étaient des comites de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve, Béra, Bernhard, Bérenguer, Alédram, qui, sous les titres de ducs de Septimanie, marquis de Gothie, comtes de Barcelone, commencèrent la série des comtes, depuis indépendants etsouverains, de la principauté désormais appeléeCatalogne{!). Ainsi, au milieu duix*siècle, les chrétiens occupaient toute la lisière dy nord, d’une mer à l’autre, depuis les bouches du Duero jusqu’à celles de l’Ebre. Abdérame IT mourut en 852. Ce prince, dont — 852 le grand savoir, la droiture, la douceur, la prodigue générosité sont célébrées à l'envi par tous les historiens, occupa les loisirs de son règne à de nombreux travaux d'utilité publique. Il augmenta la flotte, en même temps qu’il augmentait la garde du khalyfe, alors seule troupe permanente. Îl fit paver les rues des principales villes, ouvrit de nouveaux chemins, éleva des aqueducs, entre autres celui qui amène à Cordoue l'eau des montagnes, bâtit des châteaux forts {al-kassr, d’où
(1) La Gothalania {d’où Catalonia et Cataluña) fut ainsi nommée, soit des mots Gothi-Alani, Goths et Alains, ce qui fergit remonter cette étymologie
à l’époque de la conquête des Barbares, soit plutôt du mot frank (othland, terre des Goths. |
alcazar), fonda des mosquées, et dota des médrézah ou écoles publiques. Il faisait élever à ses frais trois cents orphelins dans celle de la Aljama de Cordoue. Abdérame Il encouragea les manufactures, surtout les fabriques d'armes de Cordoue et de Tolède, déjà célèbres à l’égal des fabriques de Damas; car c'est par des présents d’épées et de boucliers qu'il répondait aux présents de riches étoffes que lui faisaient les empereurs grecs de Constantinople. Enfin, par la création, dans chaque district, d’un sahb-al-bérid, ou chef de courriers à cheval, chargés de transmettre en diligence les ordres et les avis du gouvernement, 1l donna, plus de six siècles avant Louis XI, le modèle des postes.
Les écrivains espagnols l'accusent d'avoir persécuté les chrétiens de l'empire; d'avoir, par un édit public, permis aux musulmans de tuer tout infidèle qui parlerait mal du Koran. Enfin, ce serait, à les entendre, un autre Domitien. Mais ce reproche, que dément son caractère humain jusqu à la faiblesse, n'est aucunement fondé. Il est vrai qu'on réprima, sous son règne, quelques enthousiastes qui causaient du désordre en faisant, contre les stipulations expresses, observance publique des cérémonies de leur culte. Mais, pour qu'on ne püt l'accuser d'injustice ou d'intolérance, Abdérame fit assembler à Cordoue un concile d'évêques, qui ordonnèrent eux-mêmes aux chrétiens de modérer leur zèle, et les empéchèrent de troubler l'Etat pour gagner la palme du martyre.
Mouhamad (Mohhammed), l’un des quarante-cinq fils d'Abdérame If, qui avait aussi quarante-une filles, était, depuis deux ans, proclamé successeur. I prit la
couronne sans contestation, et cette fois sans révolte parmi tant de frères. Au règne de ce khalyfe, le cinquième des Omméyades, apparaissent déjà d’une façon claire et distincte l'accroissement des Espagnols et l’affaiblissement des Arabes, progressifs en sens contraire, au point que la lutte commence à s'établir presque égale” entre eux. Dans le premier feu de la conquête, alors que les Arabes prenaient l'Espagne à la course de leurs chevaux, et pénétraient au cœur de la France, les fugitifs des Asturies furent oubliés. Trop faibles pour donner de l'ombrage, trop pauvres pour donner de l’envie, ils restèrent paisiblement en possession d’un pays àpre et peu fertile, où jamais les vainqueurs, maîtres des belles campagnes de l’est et du midi, ne songèrent à s'établir. On ne s'aperçut d'eux que lorsqu'ils se mirent à faire des excursions, des algarades, sur les champs voisins de leur retraite. Mais les Arabes se contentèrent de les y refouler sans penser à les détruire. C'étaient, comme avait dit Mouza, des femmes dans la plaine et des chèvres dans les montagnes. On ne leur fit qu’une guerre défensive, comme on la ferait à des pirates qui viennent piller les côtes, et que l’on ne peut atteindre dans leur fuite. Par un usage immémorial, commun à tous les peuples de l'Orient, les Arabes, sans armées fixes et permanentes, n'entreprenaient la guerre que pour s'établir dans des contrées nouvelles, ou pour faire du butin dans celles qu'ils ne voulaient pas conserver, Or, ni les provinces froides et montueuses du pays basque, des Asturies et de la Galice, n1 les dépouilles de pauvres et sauvages montagnards, sans industrie, sans commerce, vivant dans les cavernes des rochers, et qu'ils
appelaient des bles fauves, ne pouvaient tenter les riches possesseurs de l’'Andalousié, les voluptueux habitants des palais de Cordoue. Plus tard, quand de continuelles divisions intestines éclatèrent parmi les vainqueurs, les réfugiés des montagnes, quis'augmentaient incessamment ‘de tous ceux de leurs frères qu'une foi vive ou les maux de l'anarchie portaient à s’expatrier, mirent ces divisions à profit pour se fortifier et s'étendre. Il n'était plus temps de les détruire. Si, dans les moments de paix entre eux, les musulmans s’avançcaient en force contre les chrétiens, ceux-c1 prudemment se repliaient dans leurs montagnes inaccessibles à la cavalerie, prêts, au départ de l'ennemi, à reparaître dans les plaines, où les habitants, chrétiens comme eux pour la plupart, les recevalent avec empressement. Ce fut par ces manœuvres sans cesse répétées, qu'ils conservérent et agrandirent le petit domaine de Pélage.
Il venait de se passer, dans les Etats chrétiens, un événement fort simple et qui, dans tout autre siècle, fût resté sans nulle importance, mais qui, dans celui-là, en acquit une véritable. En l'année 808, un tombeau fut découvert par hasard, au milieu d’épaisses broussailles, près de l’ancienne bourgade romaine d'Iria-Flavia en Galice. Comme saint Jacques Zébédée passait, suivant la tradition, pour avoir été l’apôtre de l'Espagne, et pour avoir subi le martyre dans cette bourgade, le vieux tombeau romain fut déclaré tombeau de l’apôtre, et Les ossements qu'il contenait, ses saintes reliques. Une église fut aussitôt bâtie sur la place (‘) et dotée de vastes do-
(1} Campus apostoli, d’où Compostela.
maines ; elle devint la métropole du petit royaume de Pélage, et saint Jacques Zébédée (que les Arabes nommèrent Sanct-Yak, d'où les Espagnols Santiago), le patron, lé protecteur du pays. Cette découverte, les miracles qui l'accompagnèrent nécessairement, et l'espèce de nouveau culte qu'elle introduisit, en exaltant l'enthousiasme religieux de ces peuples encore sauvages, en augmentant leur foi, leur zèle, leur confiance, eurent une véritable et puissante influence sur leur œuvre d’affranchissement.
D'une autre part, les événements du règne de Mouhamad aidèrent beaucoup aux succès des Espagnols. Il eut d’abord à calmer une querelle littéraire et canonique qui menacait de s’envenimer. Le collége des imäms de l'aljama de Cordoue, espèce de Sorbonne musulmane, voulait que l'enseignement public fût défendu à un docteur étranger qu'on nommait le hafyt Baky (*), et qu'ils accusaient d’hérésie sur plusieurs chefs. Les imâms, du rit malékite, disaient que leur interprétation du Koran s'appuyait sur mille trois cents docteurs de renom, tandis que celle du hafyt Baky, du rit hanbalite, ne reposait que sur deux cent quatre-vingt-quatre docteurs, desquels dix à peine faisaient autorité. Le khalyfe dut juger ce grand procès, et écouter les longues disputes des deux parties. En homme sensé, il déclara que la doctrine du hafyt ne différait de la doctrine orthodoxe que par de légères subtilités, et qu'étant d'ailleurs savant et vertueux, 1l pouvait, sans danger pour la foi, continuer ses cours d'enseignement. |
(:} Hafyt est le surnom des érudits qui savent par cœur beaucoup d’histoires traditionnelles.
Des querelles plus graves que cette querelle de Bas- Empire, vinrent bientôt occuper Mouhamad. Mouza-ben- Zéyad al Djéday, que l’on croit Goth d’origine et chrétien renégat, était wali de Saragosse ; son fils, Lobyahben-Mouza , wali de Tolède. Accusé près du khalyfe d'avoir traîtreusement livré aux Espagnols le fort d'AIbeida, Mouza fut déposé de son gouvernement. Il se mit 893 — aussitôt en révolte, et son fils suivit l'exemple paternel. Pour soutenir la colère du khalyfe, les rebelles s'allièrent aux chrétiens, soit des Asturies, soit de Biscaye et de Navarre, qui leur envoyèrent un puissant renfort à Tolède, dont les murailles abritaient toutes les séditions. Le siège de cette place et celui de Saragosse, ou plutôt la guerre entre le khalyfe et les walis rebelles, dura plusieurs années. Ce ne fut qu’en 870, après la mort de Mouza, que Mouhamad put reprendre possession des deux villes révoltées. Alors on lui répéta le conseil, déjà plusieurs fois donné, de démanteler Tolède, et le khalyfe commit encore la faute insigne de rejeter cet avis si sage. Dans l'intervalle, les armes arabes avaient été, en outre, occupées à faire tête aux entreprises des Français sous le comte de Barcelone Wifred II (Guifredo), et à repousser une nouvelle descente des barbares madjoudjes {les Normands), qui pénétrèrent avec soixante vaisseaux dans la Méditerranée, pillèrent l’île Verte, et dévastérent toutes les côtes de Malaga à Cartha- 860 — gène, « faisant sur cette terre les ravages des ouragans. »
Mais une diversion bien plus puissante, car elle fut plus durable que cette longue révolte des deux walis, vint encore favoriser les chrétiens, en paralysant la puis-
sance musulmane. On vit les querelles de races, un peu comprimées par l'érection du khalyfat de Cordoue, se réveiller de nouveau, et la domination des Arabes fut une première fois sérieusement menacée par les populations étrangères qu'ils avaient vaincues, converties, trainées à leur suite. Il y avait alors, disent leurs historiens, dans les montagnes de Ronda, un chef de bandits nommé Omar-ben-Hafs, connu sous le nom d'Aben-Hafsoun, homme de la plus basse extraction et d'origine paienne (‘)}, lequel, étant parvenu à rassembler une troupe nombreuse d'aventuriers vagabonds qu'il conduisait avec audace et habileté, brava longtemps la poursuite des Kaschefs de l'empire. On le chassa pourtant de sa retraite. Alors il se retira jusqu'au pied des Pyrénées, où toute sa troupe le rejoignit par différents chemins, et il s'établit dans le fort inexpugnable de Rotalyéhud (Routhat-al-Yéhoud, Rota des Juifs). Là, réunissant autour de lui tous ceux que la guerre civile avait habitués au pillage, et qui étaient pour la plupart Berbères, ou juifs d'Afrique, comme l'indique assez le nom de leur asile, Hafsoun se trouva bientôt à la tête d’une véritable armée. Ses déprédations prirent les proportions d'une invasion ennemie, surtôut lorsqu'il eut rangé dans son parti le wasir de Lérida, qui lui livra, avec cette ville, un passage sur l'Ebre. Le khalyfe revenait alors d’une expédition contre les chrétiens de Galice, qu'il avait repoussés du Portugal et poursuivis jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle. Il porta toutes ses forces
(4) C'est-à-dire qu’il n’était ni musulman, ni chrétien, ni juif, mais probablement de la vieille religion des Sabéens ou Guèbres, adorateurs des astres.
contre le bandit. Mais Hafsoun, pour conjurer ce menaeant orage, feignit de s'humilier, et fit croire au confiant khalyfe qu'il armait pour son service, prêt à combattre les chrétiens d’Afrank. On ne reconnut sa ruse et ses projets que lorsqu'il eut traîtreusement massacré dans la nuit toute une troupe de cavaliers arabes que le khalyfe lui envoyait pour auxiliaires sous les ordres de 866 —— son neveu. Mouhamad jura de tirer du traître une vengeance éclatante. Il fit marcher contre lui Al- Mondhyr, le plus vaillant de ses fils. Hafsoun fut défait, ses troupes taillées en pièces, etson fort de Rotalyéhud emporté. Mais il s'échappa à travers les rochers et 867 — gagna la France.
Ces différentes expéditions , où toutes les forces du khalyfe étaient employées et suffisaient à peine, permirent aux Espagnols une défense plus ferme et des entreprises plus étendues. Ils commencerent à soutenir le choc de l'ennemi en rase campagne, à livrer des combats réguliers où l'avantage leur demeura souvent, à se maintenir dans des villes où jusqu'alors ils n'avaient fait que des irruptions. Le ciel même et les éléments parurent aussi les favoriser et combattre pour eux. Mouhamad ayant envoyé toute sa flotte de la Méditerranée, avec des troupes de débarquement, pour descendre en Galice et pénétrer au cœur de leurs possessions, elle fut assaillie, à l'embouchure du Minho, par une affreuse tempête 868 — qui jeta tous les vaisseaux à la côte. Ce naufrage, où périt presque toute l'armée arabe, et qui détruisit la marine créée par Abdérame, fut plus utile aux chrétiens qu'aucune de leurs victoires ; et certes 1ls auraient pu y découvrir la protection du ciel bien plus que
dans l'apparition miraculeuse, au milieu des batailles, de leur patron saint Jacques le Tue-Mores [Santiago- Matamoros).
À la mort d'Ordoño [* (866), et à l’avénement de son fils Alphonse IIT, qui fut surnommé le Grand (el Magno}, les Espagnols possédaient, outre les provinces des Asturies, de la Biscaye, de la Galice et de Léon, plusieurs places importantes de la Castille-Vieille, Toro, Zamora, Salamanque et Burgos. Cet Alphonse, après avoir épousé dofña Ximena, fille des rois de Navarre, et conclu entre les deux Etats une ligue offensive et défensive, porta ses armes en Portugal, prit Coïmbre et Porto, pénétra jusqu en Estrémadure , et vint même insulter Mérida. ù — 876
Chargé des dépouilles de cette heureuse expédition, il revint précipitämment couvrir sa frontière de Castille qu'attaquait Al-Mondhyr. Après quelques engagements très-vifs, mais sans résultats, l’on convint d’une trève. Elle fut signée à Cordoue, en 883, par un — 883 prélat espagnol, nommé, dans les chroniques, Dulcidius, qu'Alphonse IIT envoya comme ambassadeur à Mouhamad, et qui lui fut mené par une escorte de cavaliers musulmans. Cette ambassade au khalyfe montre que les chrétiens reconnaissaient toutefois sa supériorité, et ne traitaient pas encore avec lui d'égal à égal. Cependant, leur puissance s'était considérablement accrue, et dans l'héritage toujours grossi de Pélage, qui s'appelait déjà royaume des Asturies et de Léon, de grands fiefs s’élevaient autour du trône. On trouve, dès les premiers temps du règne d’Alphonse, un Froila, comte de Galice, un Vela-Ximenez, comte d'Alava, un Diégo Rodri-
guez, comte de Castille, vassaux du roi, mais ayant dans leurs terres toute l'indépendance féodale dont jouissaient à la même époque, en France, les grands feudataires de la couronne. |
Outre les révoltes et les tempêtes, plusieurs calamités frappèrent le règne de Mouhamad : des années de sécheresse et de famine, la peste, en 873, qui désola l'Andalousie et l'Afrique, un grand tremblement de terre, en 880, qui renversa des villes entières. Cependant Hafsoun, réfugié en France depuis la prise de Rotalyéhud, était parvenu à s y former un parti nouveau. Ce chef de bandits, qui se donnait le titre de roi, ayant offert au duc d'Aquitaine de lui livrer les places de la frontière, et au roi de Navarre de reconnaître sa suzeraineté, entraîna ces deux princes. Le premier lui confia quelques troupes, l’autre marcha en personne à la tête des siennes. Leur armée pénétra sans obstacle en Espagne, jusqu’à l'Ebre, chassant devant elle les faibles détachements que pouvaient opposer les wazirs et Îles alkaÿds. Le khalyfe et son fils vinrent à la rencontre de l'ennemi, conduisant une armée complète, une al-khamis, ou main symbolique, ayant ses cinq parties, avant-garde, centre, aile droite, aile gauche et arrière-garde. Cet ordre de bataille indiquait une expédition de haute importance. Les chrétiens reculèrent à l'approche du khalyfe ; mais son armée Îles atteignit près du fort d'Aybar, les forca d'accepter la bataille, et les écrasa. Le roi de Navarre, Garcia Iñiguez, périt dans la mêlée ; Hafsoun, mortellement blessé, expira en fuyant, et les Arabes firent de 882 — leurs soldats un horrible carnage.
Cette victoire donna quatre ans de repos à l'Espagne.
En paix avec Alphonse IIT et les chrétiens du Djouf, avec Charles le Chauve et les chrétiens d'Afrank, Mouhamad mourut en 886, après s'être associé son fils Al- Mondhyr, dans une de ces réunions solennelles, appelées juras par les Espagnols, où se prêtait au nouveau souverain le serment de fidélité. Mais il semble qu’aucun règne ne put commencer, chez les Arabes, sans réveiller d'anciennes révoltes, ou susciter quelque prétention nouvelle, sans produire enfin une espèce de crise où le sort de l'empire était mis en question. Kaleb-ben- Hafsoun et les autres fils du rebelle, pensant qu’Al- Mondhyr, choisi parmi les trente-trois fils survivants de Mouhamad, ne monterait pas sans contestation sur le trône, saisirent cette occasion pour recommencer la œuerre. [ls rassemblèrent leurs partisans, non-seulement parmi les chrétiens et les juifs, mais parmi les tribus musulmanes ennemies des Arabes orientaux. Avec dix mille chevaux, sans compter l'infanterie, Kaleb-ben- Hafsoun descendit sur l'Ebre, prit Saragosse et s'avanca victorieusement jusqu'à Tolède, qui lui fut livrée par les chrétiens et les juifs dont se composait presque toute la population de cette place importante. Les Hafsoun se trouvaient ainsi maîtres de tout le nord de l'empire, et confinæient aux Espagnols de la Navarre, dont ils pouvaient, comme précédemment, attendre des secours ou un asile. Tandis qu'il réunissait une armée, Al-Mondhyr envoya contre eux les escadrons d’Andalousie sous les ordres du hagib de son père, Hescham-ben-Abd-al-Azvyz, renommé pour sa bravoure, sa science et sa vertu. Hescham était loyal aussi, dès lors confiant ; 1l avait la qualité et le défaut des Arabes. À l'approche des troupes
impériales, Kaleb, comme avait fait son père en pareille occurrence, feignit du repentir et offrit de se soumettre. Il demandait, pour seule condition de la remise de Tolède, qu’on lui fournit des bêtes de somme pour transporter jusqu'à la frontière ses blessés et ses provisions, afin, disait-il, de ne pas être obligé d'en exiger sur son passage. Ravi de terminer la guerre sans effusion de sang, et malgré les lettres du khalyie qui l'avertissait d'être en garde contre « ce fils de renard, » le hagib accepta les propositions de Kaleb avec joie ; 1l fournit les mulets demandés, entra dans Tolède, dont les clés lui furent rendues, licencia l’armée, et revint auprès du khalyfe, après avoir en apparence pacifié la contrée. Mais le rusé Kaleb n'avait fait que lui tendre un piége. Une grande partie de ses soldats étaient demeurés à Tolède, cachés dans les maisons des chrétiens et des juifs. Aussitôt que le hagib se fut éloigné, ils sortirent de leurs retraites, et massacrérent la faible garnison qu'il avait laissée. De son côté, Kaleb se défit des conducteurs de ses mulets, et revint triomphant à Tolède, s'étant, par sa perfide adresse, délivré d'une attaque formidable, et 886 — procuré des transports dont il était dépourvu. Quand Al-Mondhyr apprit ces nouvelles, furieux de la trahison des Hafsoun, il fit trancher la tête au nralheureux ministre qu'ils avaient trompé, rappela ses troupes, et marcha lui-même sur Tolède. Kaleb se garda bien d'accepter une bataille ; tantôt enfermé dans les murs de cette place inexpugnable, tantôt conduisant des parüs dans les montagnes d’alentour, il s’efforçait de faire trainer la guerre en longueur. Impatient d'en venir aux mains, et nécoutant que son bouillant courage, le
khalyfe fondit un jour, à la tête de quelques cavaliers d’escorte, sur un fort détachement des rebelles, et, dans ce combat inégal, tomba, percé de plusieurs lances, sur un monceau d'ennemis quil avait abattus.
La mort de ce prince causa parmi les Arabes un deuil universel. On fondait de grandes espérances sur sa brillante valeur et ses belles qualités, qui ne furent ternies que par un emportement injuste contre un ministre chéri du peuple. Abd-Allah (serviteur de Dieu), celui de ses frères qui l'avait suivi au camp, revint à Cordoue, et, faute de désignation par le précédent khalyfe, il fut proclamé par le meschouar, ou conseil d'Etat. Cette forme inusitée, qui rendait encore le droit plus contestable, ne pouvait manquer de produire des désordres. En effet, à l’avénement de ce nouveau khalyfe, la monarchie arabe parut près de s abimer, et l’on put voir à quel degré d'affaiblissement l'avaient déjà réduite la désunion de ses parties et les vices de sa constitution.
Abd-Allah se mit én devoir de pousser vivement la guerre contre les Hafsoun, maîtres de la Castille et de l’Aragon. Mais 1l avait à peine quitté la capitale pour se rendre au camp, que deux de ses frères, qui habitaient l’'Andalousie, Al-Kasim et Al-Asbag, méconnaissant la proclamation du meschouer, s'unirent pour lui disputer le trône. Ils semparèrent de Sidonia, de Xerez, et attirèrent dans leur parti le propre fils du khalyfe, Mouhamad, qui leur livra Séville, dont il était wali, et qui devint l'âme de cette ligue. En même temps, la ville de Mérida se soulevait; le wali de Lisbonne se déclarait
indépendant; le pays de Jaen, berceau de la révolte des Hafsoun, prenait parti pour le rebelle Kaleb, chassait les officiers impériaux, et étendait son insurrection, d'un côté jusqu’à Grenade, de l’autre jusqu'à Calatrava. Enfin, tandis que le midi comme le nord, l'orient comme l'occident, étaient livrés à la révolte, le peuple même de Cordoue s’agitait et faisait craindre un soulèvement au centre de l'empire. Abd-Allah divisa ses forces pour faire face à tant de périls. Tandis que ses ministres calmaient, par leur prudence et leur fermeté, le peuple de Cordoue, il marcha sur Mérida, qu'il fit rentrer dans le devoir, et dirigea sur Lisbonne un de ses généraux qui parvint à prendre le wali rebelle; puis, après avoir resserré les Hafsoun sur la frontière de Cas- ‘lle, ilse porta dans les montagnes de Jaen, d'Elvira, de Ronda, d'où il chassa successivement, à grand'peine et après de nombreux combats, les bandes d'insurges qui s y étaient fortifiées. Pendant ces expéditions d'Abd- Allah, son jeune fils Abdérame, qui fut encore surnomme Al-Modhaffer, ou le victorieux, essayait vainement de ramener au devoir son frère aîné Mouhamad. Îl dut recourir à la force, et s'étant porté contre lui, renforcé par la cavalerie du khalyfe, il le trouva campé près de Séville avec ses oncles. Après quelques escarmouches, les deux partis en vinrent aux mains, et la victoire demeura aux troupes impériales. Mouhamad, pris dans l’action, ainsi que son oncle Al-Kasim, mourut quelques jours après de ses blessures, d’autres disent par ordre de son père ou de son frère. On le sur- 895 — norama Al-Malktoul, ou l'assassiné.
Heureusement que, dans cette lutte contre tant de
. désordres et de rébellions, le khalyfe était alors en paix avec les Espagnols. Des dissensions intestines détournaient aussi leurs forces du but ordinaire, et, comme Abd-Allah, Alphonse ET était assez occupé d’étouffer les soulèvements dans son royaume. Mais Kalebben-Hafsoun, favorisé par les mouvements d'Andalousie, de Portugal et de Jaen, s'était fortifié dans la Castille. Un des chefs de son parti, bien que parent des Omméyades, le wali Ahmed-ben-Moaviah, surnommé Abou'l- Käsim, profitant de la trève qui tenait les Espagnols en sécurité, fondit tout à coup dans les campagnes de Léon, menaçant le roi des chrétiens de mettre tous ses Etats à feu et à sang, sil ne venait lui rendre hommage de vassalité. Alphonse appela ses barons et marcha contre l'ennemi, qui serrait étroitement Zamora. La bataille, dit-on, dura quatre jours; enfin les Espagnols enfoncèrent l’armée d'Abou’I-Kâsim, ramas de Berbères, de juifs, de chrétiens mozarabes, et en firent un horrible massacre. Abou’ I-Käsim périt avec la plupart des chefs. Glorieuse pour les chrétiens des Asturies, cette victoire fut surtout utile au khalyfe. Elle affaiblit beaucoup le parti des Hafsoun, qui furent contraints de se resserrer autour de Tolède. — 901
Dès qu'Abd-Allah, qui mettait sa gloire à garder religieusement la foi des traités, eut connaissance de l'attaque d'Abou’l-Käsim, il dépécha l’un de ses généraux, Obéid-Allah al Gamry, auprès d'Alphonse pour l'assurer qu'il n'avait pris aucune part à cette agression déloyale, et pour renouveler alliance avec lui contre le rebelle devenu leur ennemi commun. Cette démarche d'Abd-Allah fut blimée avec aigreur par un grand nom-
bre de musulmans rigides, qui voulaient au contraire que, pour venger la défaite de Zamora, le khalyfe s’alliät aux Hafsoun, et publiät l’Al-Djihed. Les uns l'accusaient d'avilir la majesté impériale et le nom arabe, les autres l’accusaient d'impiété ; on lui donnait le sobriquet injurieux d’Al-Himar, ou le mulet. Les imäms de plusieurs mosquées, notamment à Séville, allèrent jusqu à omettre dans la khotbah (‘) le nom d'Abd-Allah, qu'ils remplacaient par celui du khalyfe abbassyde de Bagdad, et jusqu'à conseiller, au prêche, de refuser le payement de l'al-zakah ou dime du khalyfe, puisqu'il cessait de l’employer contre les ennemis de la foi. Abd-Allah fut contraint de bannir les plus audacieux de ces prédicateurs turbulents, et de faire périr son oncle Al-Khâsim, 903 — qui excitait leurs clameurs factieuses, On voit que les prêtres musulmans tentaient d’imiter les prêtres chrétiens qui, alors, excommuniaient les rois et met- {aient les États en interdit. Mais comme ceux-là n'avaient point de maître étranger, comme le khalyfe était chef de la religion aussi bien que du gouvernement, il pouvait les châtier sans causer de trouble dans l’em-
pire (?).
(1) Prière pour le khalyfe que récitait publiquement, aux jours de fête, le khatyb ou principal prédicateur de chaque mosquée. On sait déjà que c'était le premier privilége de la souveraineté chez les Arabes.
(2} On rapporte que, parmi ces séditieux en paroles, se distinguait un jeune noble appelé Souléiman-ben-Alhagah, qu'Abd-Allah avait fait kady de Mérida. Il composa et répandit des vers satiriques très-mordants sur le khalyfe Al-Himar, et sur ceux qui le conduisaient. On découvrit qu’il en était l’auteur ; Abd-Allah le fit venir en sa présence : «Par Allah, lui dit-il, ami Souléiman, j'ai semé mes bienfaits sur une terre ingrate, et je devrais maintenant te faire goûter la rigueur de mon juste courroux, puisque avec
La rébellion des Hafsoun, qui était proprement celle de tous les ennemis des Arabes par la race ou le culte, et les désordres qu'elle excitait dans les autres provinces, affligèrent le règne entier d'Abd-Allah, qui mourut, en 913, du chagrin, dit-on , que lui causa la — 913 mort de sa vieille mère. Par une étrange préférence, il avait désigné pour successeur, non pas son fils Abdal-Rhaman A!-Modhaffer, qui avait vaincu les princes rebelles devant Séville, et qui commandait depuis longtemps l’armée contre les Hafsoun, mais son petit-fils Abd-al-Rhaman, seul enfant de ce Mouhamad-al-Maktoul, ou l’assassiné, que l’on a vu périr en portant les armes contre le khalyfe son père.
Ce jeune prince, dont la mère était chrétienne et se nommait Marie, avait été pris à quatre ans, et conduit par son oncle à la cour de son aïeul, qui, l’aimant bientôt d’une tendresse extrême, au point de le préférer à ses propres enfants, lui fit donner la plus brillante éducation (). Il avait vingt-deux ans lorsque la mort d’Abd-
toi ma bonté et ma faveur ont si mal réussi; après avoir loué, en d’autres temps, l’excès de ma douceur, je te donnerais occasion pour maudire l'excès de ma sévérité. Mais non, je veux que tu vives, et que tu puisses, quand je le voudrai, me réciter tes vers. Et pour que tu voies combien je les estime, tu paieras pour chacun d’eux mille doblas d’or ; et il est fâcheux que tu n’aies pas chargé le mulet davantage, car sa charge eût été plus chère et plus précieuse. » Souléiman, plein de confusion, se jeta aux pieds du khalyfe, qui lui fit grâce de l’amende comme de la vie.
(4) « Par ordre de son aïeul, disent les historiens, on le mit aux mains des plus fameux maîtres, qui lui donnèrent dès son enfance les meilleurs enseignements. Il lui lurent le Koran, dont il apprit par cœur les doctrines. Dès qu’il eut huit ans, on lui enseigna la Sunnah (tradition orthodoxe des sectateurs d’Omar), la science du Hadyx ou histoires traditionnelles, la grammaire, la poésie, les proverbes arabes, les vies des princes, la science
Allah le mit sur le trône. Les agréments singuliers de sa personne, son affabilité constante, l'étendue de son esprit, l'élévation de son caractère, le faisaient chérir et respecter. « Allah, dit un chroniqueur arabe, lui avait donné la main de Moïse, la main puissante qui fait jaillir l’eau des rochers, qui dompte les flots de la mer, qui maîtrise, quand Dieu le veut, les éléments et la nature. » Loin de déplaire ou même d'étonner, son avénement fut salué par une allégresse universelle. A ce nom d’Abd-al-Rhaman, déjà deux fois heureux parmi ses ancêtres, on ajouta le surnom de Al-Nasser-le-Dyn- Allah (défenseur de la loi de Dieu). Enfin le prince Al- Modhatfer, qui l’aimait aussi commé un fils, loin de sirriter de la préférence qu'avait obtenue son neveu, voulut être le premier à lui prêter serment d'obéissance. La plus contestable des successions au trône fut celle que personne ne contesta. |
Le jeune Khalyfe comprit qu'il fallait rasseoir l’empire ébranlé, et, pour cela, mettre fin à la révolte des Hafsoun qui le désolait depuis si longtemps, et lui enlevait presque une moitié de son territoire. [ fit done publier la guerre, et tant de volontaires accoururent à son appel, que, pour ne pas laisser les champs sans culture et les villes sans artisans, on fut obligé de fixer le contingent de chaque province. Abdérame s’avança dans la Castille à la tête d’une al-khamis de quarante
du gouvernement et les autres connaissances humaines. Ensuite il apprit à bien conduire et à bien dresser un cheval, à tirer l’are, à manier la lance et. l’épée, à employer toutes les armes et tous les stratagèmes de guerre... » Il est curieux de trouver la science du gouvernement entre la grammaire et l'équitation,
mille hommes d'élite, répartis sous cent vingt-huit bannières. Son.oncle Al-Modhaffer commandait l’avantgarde, et lui-même le centre. Désespérant de tenir tête au Khalyfe, Kaleb-ben-Hafsoun laissa son fils Djafar à Tolède avec une forte garnison, et se retira dans le nord de l'Espagne pour y chercher des renforts. Abdérame soumit facilement toute la province, dont les habitanis accouraient se ranger sous sa protection, puis, laissant quelques troupes autour de Tolède, il se mit à la poursuite du rebelle, qui, loin de fuir, venait à sa rencontre avec une armée plus nombreuse, sinon supérieure. La bataille fut longue et sanglante. Kaleb, défait, et laissant sept mille morts sur la place, alla cacher dans les gorges des montagnes et les forts escarpés les débris de son armée vaincue. Abdérame — 913 fit recueillir et soigner avec une égale humanité les blessés des deux partis.
Laissant son oncle Al-Modhaffer poursuivre cette entreprise, 1l revint au midi de l'Espagne pour — 914 détruire les nombreuses bandes d'insurgés qui, retirés dans les âpres montagnes de Jaen, d'Elvira et de Ronda, désolaient incessamment ces provinces par leurs brigandages. Sa générosité fit, pour les soumettre, plus encore que ses victoires ; tous les chefs vinrent successivement se livrer à sa merci, et s'engagèrent avec leurs partisans dans l’armée 1mpériale. De retour à — 917 Cordoue, le khalyfe fit réunir sa flotte, et ordonna de construire dans tous les ports et atterrages un grand nombre de vaisseaux ou de barques, tant pour protéger le commerce du Levant, que pour défendre Îles côtes d'Andalousie contre les fréquentes incursions des Ber-
bères d'Afrique. Après ces mesures de sûreté extérieure, après avoir pourvu à tous les besoins de l'administration et au réglement des finances, Abdérame reprit avec ardeur sa grande œuvre de la pacification générale de l'empire. Il fit d’abord une espècé de promenade armée dans les provinces orientales, dont la fidélité était chancelante, et qui semblaient hésiter entre Cordoue et Tolède. I traversa Grenade, Murcie, Valence, gagna Tortose en suivant le rivage de la mer, puis revint, en remontant l’Ébre, mettre le siége devant Saragosse, que lui livrèrent les habitants. Kaleb-ben-Hafsoun, retire dans les Pyrénées, osa pourtant proposer au khalyfe un traité de paix qui, partageant entre eux l'Espagne musulmane, eût fait deux empires et deux dynasties. Abdérame lui donna le terme d'un mois pour venir demander pardon.
Sur ces entrefaites, la nouvelle rébellion, contre ses collecteurs d'impôts, d'un chef des insurgés nommé Al- Somor qu'il avait fait wali d'Alhama, obligea le khalyfe à retourner, par deux fois, dans les montagnes d'Elvira 923 — pour étoufler ce germe de révolte. Dans l'intervalle, Kaleb-ben-Hafsoun était mort, et l’oncle d'Abdérame remportait de fréquents avantages sur les rebelles. Mais la coutume militaire des Arabes s'opposait toujours à ce qu'ils fussent décisifs. Cette coutume, introduite par Aly, le gendre de Mahomet, et qui portait son nom, défendait que, dans la guerre entre musulmans, on poursuivit l'ennemi au delà d’un canton, qu'on le tuât hors du champ de bataille, etqu'enfin on bloquât les places plus longtemps que d’un djouma à l’autre (une semaine). De cette manière, les vaincus des troubles civils
pouvaient aisément échapper ou réparer leurs pertes, et la guerre était éternelle. Sur l'avis du divan et des imäms de l’Ajama, le khalyfe résolut de violer cette coutume à l'égard de rebelles, traîtres à leur foi, indignes des ménagements que se devaient entre eux les enfants du Prophète, et de poursuivre à outrance ces éternels ennemis de la paix publique. L'histoire des Arabes n'offre pas un autre exemple de la violation autorisée de la coutume d’Aly. Gette circonstance unique prouve quelle était la gravité de l'insurrection des Hafsoun, ét prouve aussi que leur parti se recrutait principalement parmi les dissidents de l'islam.
Avec cette liberté d'action, les troupes impériales furent promptement maitresses de tout le pays ouvert, et 1l ne resta plus aux révoltés que la ville de Tolède. Mais sa forte position, ses hautes murailles, sa garnison nombreuse et résolue la rendaient imprenable d'assaut. Le khalyfe la fit bloquer étroitement par des troupes sans cesse renouvelées, qui, à défaut d'armée permanente, venaient de chaque province à tour de rôle ; et, pendant deux années, on ravagea toutes les campagnes d'alentour pour que les assiégés ne pussent recueillir aucune provision. La place tenait bon cependant, et ses chefs, trop compromis pour espérer grâce, voulaient s'enterrer sous ses ruines. Abdérame revint au camp, la troisième année, amenant des troupes fraîches, et pressa vivement les travaux du siége. Djafar, le fils de Kalebben-Hafsoun, manquant de vivres, voyant l'ennemi maître de toutes les approches de la place, s'échappa pendant la nuit, en faisant une trouée avec trois ou quatre mille cavaliers, et se réfugia chez les chrétiens
des Asturies. Ouvrant aussitôt leurs portes aux troupes impériales, les habitants se livrèrent à la merei du khalyfe, qui les traita avec sa clémence et sa générosité ha- 927 — bituelles. Ainsi fut étouffée, après plus de soixante ans de combats, la plus opiniâtre révolte qui eut encore menacé l'empire arabe, et qui présageait dés lors par quelles mains il serait détruit.
Pendant cette longue guerre civile, qui avait traversé trois règnes, les Espagnols avaient pu presque impunément poursuivre leur œuvre d'agandissement successif. Le petit domaine de Pélage était devenu un royaume ; à la consécration de la métropole de Saint-Jacques, en 899, on avait vu figurer, à côté d'Alphonse ILE, les comtes de Léon, de Castille, d'Alava, d'Astorga, de Tuy, d'Orense, de Bragance, deLugo, de Burgos. En,914, Ordoûo IT avait quitté Oviédo, vieille capitale du royaume des Asturies, pour transporter le siége du gouvernement à Léon, qui donnait son nom au nouveau royaume agrandi, et 1l poussait des expéditions jusqu'au fond du Portugal et de l'Estrémadure. De son côté, en 916, le roi de Navarre Sancho Garcès avait ajouté à ses petits états toute la province de la Rioja et quelques places de l’Aragon. |
Une trève, conclue à cette époque, suspendit les hostilités pendant quelques années. Dès qu'elle fut expirée, les chrétiens reprirent les armes. Abdérame, alors maitre de Saragosse, tenant Tolède bloquée, et délivre des embarras intérieurs, était prêt à la guerre. Il envoya contre les agresseurs son oncle Al-Modhaffer, qui rencontra et battit au val de Junquera l'armée combinée des rois de Navarre et de Léon. L'un s'enferma dans Pam-
pelune, l'autre gagna les monts de Biscaye. Une — 921 autre campagne eut lieu immédiatement après la prise de Tolède. Réfagié chez les chrétiens, Djafar-ben-Kaled les entraîna dans une expédition où ils réussirent à prendre Talavera, qu'ils saccagèrent. Al-Modhaffer vint encore les battre et les rejeter au delà du Duero. Mais, satisfait d'avoir vengé l'honneur du croissant, et de ramener quelques prises, il revint, comme après la campagne précédente, en Andalousie, licencia son armée, et laissa les Espagnols rentrer dans les contrées et dans les places d'où il les avait chassés pour un moment. C’est à peu près l'histoire de toutes les premières guerres entre les deux nations. Un effort passager des Arabes renversait de temps en temps tout l'édifice de succès laborieusement élevé par les chrétiens; mais ceux-ci réparaient insensiblement leurs désastres avec la patience et l'opiniätreté. |
Un de ces événements fréquents parmi les Arabes leur offrit, après quelques années de repos, l’occasion de reprendre les armes. Le wali de Santarem, Aben- Isähk-ben-Ommevya, voulant venger le supplice de son frère, que le khalyfe avait condamné à mort pour ses exactions, bien qu'il füt du sang omméyade, fit hommage au roi de Léon Ramiro IT (que les Arabes nomment Radmir) de sa province, qui s'étendait du Tage au Duero, et lui offrit le secours des troupes qu'il commandait. Encouragés par ce renfort inattendu, les Espagnols recommencèrent aussitôt leurs algarades. Ils pénétrèrent dans le Portugal Jusqu'à Lisbonne, enlevèrent Badajoz, puis, repoussés sur ce point par Al- Modhaffer, qui était accouru de Mérida, ils se dirigèrent
La 14
à travers la Vieille-Castille, passèrent les monts de Guadaraina, et vinrent piller Madrid, simple bourgade alors, 935 — dont l'histoire fait mention pour la première fois.
Le khalvyfe, irrité de la trahison de son wali et des audacieuses hostilités des chrétiens, fit publier, l’année suivante, un al-djihed général dans le dessein de les anéantir. Plus de cent mille combattants se réunirent sous les bannières impériales. C'était la plus formidable armée qui eût jusqu'alors menacé les enfants de Pélage. Divisant en trois grands Corps cette multitude de guerriers, Abdérame s'avanca par les campagnes de Salamanque. Sa marche, d'abord rapide, fut bientôt arrêtée; il rencontra la ville de Zamora, tant de fois prise et reprise par les deux peuples, et qu'Alphonse le Grand avait entourée d’un triple rang de fortes murailles avec un double fossé plein d'eau. Les guerriers castillans s'étaient enfermés dans cette place. Ramiro accourait à son secours, menant toutes les forces du royaume, accrues des Navarrais, ses alliés, et des troupes musulmanes du wali de Santarem. A l'approche des chrétiens, Abdérame, laissant une partie de son armée autour de Zamora, marcha à leur rencontre, et les trouva campés sur les bords d'une petite rivière, affluent du Duero. Une éclipse de soleil suspendit l'action deux jours entiers. Enfin, au matin du troisième, on s'aborda de part et d'autre sur une longue ligne d'attaque, et le combat se soutint jusqu'à la nuit avec un égal acharnement, un égal avantage. L'infanterie serrée des Espagnols, et leurs cavaliers bardés de fer, rompaient tout l'effort des Arabes, qui, plus légèrement armés, se jetaient comme d'impétueux tourbillons sur leurs bataillons épais. Chaque officier, chaque
souverain combattait au plus fort de la mêèlée, animant ses guerriers de la voix et de l'exemple. Enfin, l'obscurité suspendit cette bataille indécise, et les Espagnols repassèrent le fleuve à gué pendant la nuit, laissant aux Arabes, pour tout trophée, une plaine inondée de sang et jonchée de cadavres. Au lieu de les poursuivre, Abdérame revint sur Zamora, qu'après de nombreuses tentatives et des attaques répétées, 1l finit par emporter d’assaut. Mais la résistance des assiégés fut telle, que, s'il faut en croire leur propre aveu, les Arabes perdirent, dans la bataille et le siége, près de cinquante mille hommes. Ils appelèrent cette campagne la victoire d’Al- Khandk, ou du fossé (de Zamora). Après ce suc- — 938 cès, si chèrement acheté, le khalyfe regagna Cordoue, et licencia ses troupes.
Dès l'année suivante, Ramiro descendit des montaones, traversa le Duero, dispersa les troupes frontières, et reprit Zamora, dont il massacra toute la garnison. Abd - Allah -al- Korayschy, wali de Tolède, fut envoyé contre lui, et les deux armées se livrérent encore, auprès de Santesteban de Gormaz, un combat meurtrier dont chaque parti se donna la gloire. L’avan- — 940 tage, toutefois, resta bien réellement aux Arabes, car, après l'action, ils recouvrèrent Zamora, et bientôt le wali Aben-Isähk, l'allié des chrétiens, l'instigateur de la guerre, fit sa soumission au khalyfe, qui le recut
en grâce et lui rendit son gouvernement. Ramiro, de son côté, envoya des ambassadeurs à Cordoue pour négocier la paix. Aldérame les accueillit avec de grands honneurs, et, après avoir accepté les conditions proposées, il les fit accompagner par un de ses wazirs, qui
alla complimenter de roi Ramiro à Medina-Leionis (Léon). La trève fut conclue pour dix ans, et religieu- 940 — sement gardée des deux parts.
Pendant cet intervalle de paix dont jouit l'Espagne. entière, le khalyfe put achever en Afrique une entreprise importante. Deux siècles auparavant, c'est-à-dire à l’époque où le premier Abdérame fondait le khalyfat de Cordoue, les fils d'Edryz, célèbre santon du Hedjaz, issu d’Aly, gendre du Prophète, et que le khalyfe de Bagdad avait chassé de la Mekke, vinrent se réfugier dans le Mahgreb, et s y formèrent un empire, dont Fez, qu’ils fondèrent, fut la capitale, et qui est aujourd hui l'empire de Maroc. Nous avons vu, sous Al-Hakem [”, une partie des exilés du faubourg de Cordoue se réfugier dans leur ville nouvelle. Sous le règne d’Abdérame ÎLE, les schyeytes, c’est-à-dire ceux de la secte hétérodoxe de Schyayah, avaient renversé du trône de Fez la famille d'Edryz, qui implora les secours du khalyfe de Cordoue. Rétablis par les troupes d'Abdérame, les Edryzytes lui firent hommage de leurs Etats. L’Afrique, ou du moins la Mauritanie, dont l'Espagne, sous les émyrs, avait été une annexe, devint à son tour une annexe de l'empire d'Espagne, et fut enlevée à la domination de l'Orient. Désormais le nom du khalyfe de Cordoue y remplaçca, dans les chaires et dans les actes publics, le nom du khalyfe de Bagdad.
À la même époque de paix au nord et d'agrandissement au midi, Abdérame, déjà vieux, s’associa son fils Al-Hakem pour se reposer sur lui du poids de la couronne. Mais un autre de ses fils, Abd-Allah, qui partageait avec Al-Hakem la faveur populaire, poussé par
un ambitieux qui comptait régner sous son nom, tenta de s'assurer en secret des partisans pour une révolte. Le khalyfe, instruit de ses menées, le fit arrêter avec son conseiller, qui s’étrangla dans sa prison, et, pour donner un mémorable exemple, capable de prévenir les querelles si fréquentes de succession, il fit — 949 trancher la tête au jeune prince, malgré les prières de ses autres enfants, et malgré sa propre douleur. « Je pleure amèrement mon fils, dit-il au suppliant AI-Hakem, et je le pleurerai toute ma vie; mais je suis roi, je dois penser à l'avenir, et donner à mes peuples l'exemple d’une inflexible justice. »
En général, si des révoltes et des guerres civiles troublaient chez les Arabes presque tous les commencements de règne, les dernières années de chaque prince étaient d'ordinaire exemptes d'agitations. C'est ce qui explique comment, à l'aide de ce repos, leur empire put durer, leur civilisation grandir et s'étendre. Abdérame IIT était parvenu non-seulement à dompter les partis, à concilier les races, mais encore à réconcilier des familles ennemies dont les haines séculaires éclataient fréquemment en combats singuliers et en assassinats. Aussi toute la fin de son long règne fut paisible et prospère. Un seul événement de cette période mérite d’être rapporté : Le roi de Léon, Sancho le Gras, qui monta sur le trône en 955, ne trouvant dans ses Etats aucun moyen de guérir, soit d’une hydropisie, soit d’une obésité incommode, dont il était affecté, demanda au khalyfe Abdérame la permission d'aller se faire traiter à Cordoue, Abdérame s’empressa de lui envoyer une escorte, et le roi des chrétiens vint à sa cour, où les médecins
arabes parvinrent à le guérir. Pendant son absence, le puissant comte Fernan-Gonzalez, qui érigea la Castille en Etat indépendant, avait mis son beau-frère, Ordoùo le Méchant, sur le trône de Léon. Toujours généreux, Abdérame confia une armée musulmane au prinee dépossédé, avec l'aide de laquelle Sancho chassa 960 — l’usurpateur et reprit sa couronne (').
Cet Abdérame II, que les chrétiens, ses ennemis, ont appelé le Magnanime, mourut en 961, après un règne de cinquante années. Il avait conservé intact son empire d'Espagne et acquis en Afrique un empire nouveau. Ses troupes tenaient garnison à Ceuta, à Tanger, à Tlemcen, à Fez enfin, et les Edryzytes, devenus ses vassaux, envoyèrent des troupes auxiliaires à son armée, lorsqu'il fallut, à l'expiration de la trève en 950, repousser quelques algarades des chrétiens de Léon. Le commerce était alors très-florissant entre l'Espagne, l'Egypte, la Syrie et la Grèce. En 949, Abdérame recut une ambassade solennelle de l'empereur de Constantinople {c'était Constantin-Porphyrogénète IT), qui lui demandait de renouveler alliance contre les musulmans d'Asie. Il reçut aussi des ambassades du duc de Slavonie, de Hugues, rot d'Italie et de Provence, de la reine de France mère de Louis IV, du comte de Barcelone Suniaire, enfin de
(:) Je dois convenir que le voyage de Sancho à Cordoue, et l’assistance que lui donna le khalyfe pour remonter sur le trône, racontés d’une manière uniforme par toutes les chroniques espagnoles, ne se trouvent pas mentionnés par les historiens arabes qu’a recueillis don 3. Conde. Mais une lacune dans des fragments de manuscrits incomplets, se peut expliquer facilement, et l'événement d’ailleurs, curieux et singulier, tient plus à l’histoire des Espagnols qu’à celle des Arabes.
l'empereur d'Allemagne Othon le Grand [‘). Sa marine, commandée par le hagib Ahmed-ben-$Said, soutint avec avantage une guerre navale dans les mers du Levant contre celle du sultan (solthän) d'Egypte, lequel avait fait capturer, dans le port d'Alméria, un grand vaisseau andalous qui amenait au khalyfe des chanteuses de l'Orient. On construisit par ses ordres un grand nombre d’édifices publics pour l'embellissement des villes ou l’utilité des habitants. C'est lui qui orna de fontaines sculptées l’'admirable patio ou cour intérieure de la mosquée de Cordoue; c'est à lui, enfin, qu'est dü le plus célèbre monument de la magnificence arabe, le palais de Médynat-al-Zohrah (uille de la Fleur, du nom de sa favorite) dont la description sera donnée plus tard, avec celle de la Al-Djami de Cordoue. Moins heureux que la mosquée, ce merveilleux palais, que ne protégeait pas un caractère sacré, pillé dans les émeutes des guerres civiles, saecagé dans la conquête ennemie, a disparu complétement, ne laissant de vestiges que parmi les récits des historiens et les chants des poëtes. Abdérame passa la fin de sa vie dans les délices et la paix de ce séjour enchanté, au milieu d'une foule d'écrivains, de savants, de femmes illustres par leurs talents et leur esprit, qu'il attirait à sa cour de tous les pays soumis à l'islam. | Dans l’enivrement de cette calme puissance, il avait pris ou recu, outre le surnom d'AJ-Nasser-le-Dyn-Allah, le titre d'Emyr-al-Mouményn, chef des croyants, que portaient déjà les khalyfes de Bagdad, que portèrent après
(t} Voir la curieuse relation de cette dernière ambassade dans l'Histoire d’Espagne de M. Ch. Romey, tome IV, p. 214 et suivantes.
lui les autres khalyfes de Cordoue, puis les princes almoravides, puis les princes almohades, puis enfin les souverains de Maroc, et d’où nous avons formé les mots de miramolin ou maramamolin. Hi fit également changer le coin des monnaies de sa famille, qui, d'Abdérame [* jusqu'à lui, n'avaient subi aucune altération. Sur les dinars ou pièces d'or, les dirhems ou pièces d'argent, les félouz ou pièces de cuivre, on garda bien, d'un côté, l'article de foi : «Il n’y a d'autre Dieu que le Dieu unique et sans compagnons ; » mais, au revers, on écrivit dès lors le nom et les titres du prince régnant : « L'imäm Al- Nassr-le-dyn-Allah Abd-al-Rhaman émyr-al Mouményn [').»
Son successeur Al-Hakem IT, surnommé A/-Mostansir- Bi llah (le confiant dans l’aide de Dieu), avait quarantesept ans lorsqu 1l resta seul maitre du trône auquel son € à , % »! = 4 961 — père l'avait dès longtemps associé. Quelques excursions du comte de Castille l'obligèrent, dans les
(!} Sur ladoption de ce titre nouveau, Emyr-al-Mouményn, se fondent ceux qui veulent faire dater seulement d’Abdérame III le khalyfat de Cordoue. Mais que peut un mot contre les choses ? N’y a-t-il pas une dynastie omméyade ? Ne commence-t-elle pas à Abdérame Ie ? Abdérame II ne futil pas appelé l’Abdérame du milieu, ce qui marque la corrélation et l'égalité des trois Abdérame? Enfin, le nom de tous les princes omméyades ne remplaça-t-il point, dans la khotbah, celui du khalyfe d'Orient ? Je disais précédemment qu’on ne pouvait concevoir une nation musulmane sans un chef à la fois spirituel et temporel ; est-ce qu'avant Abdérame IT, Mouhamad n’avait pas porté une décision canonique entre le rit de Malek et le rit de Hanbal, et fait ainsi l’acte qui appartenait au seul vicaire du Prophète? Certes l’on a raison, en histoire comme en toutes choses, de secouer le joug des préjugés et de rejeter les erreurs, si accréditées qu’elles puissent être. Mais il faut aussi prendre garde que la satisfaction d’établir des théories nouvelles
ne porte aux suppositions hasardées, et, par un autre chemin, n’éloigne également de la vérité. Ce serait, comme dit Horace : De vitio in vitium flecti.
ET DES MORES D'ESPAGNE. 169 . premières années de son règne, à des représailles où ses armes furent victorieuses. Il dirigea lui-même la campagne, prit Salamanque, puis Zamora, et fit raser les murailles de cette ville, qui était comme une tête de pont ouverte aux Espagnols sur ses Etats. Le roi de Léon Sancho lui demanda, par ses ambassadeurs, une nouvelle trève, qui fut accordée. Un wazir du khalyfe en porta l’acte au roi chrétien, avec deux chevaux richement harnachés, deux épées, l'une de Cordoue, l’autre de Tolède, et deux faucons de chasse du plus grand vol. C'était un présent d'intime amitié. — 965
Depuis cette trève, Al-Hakem n'eut plus à prendre les armes que pour réprimer, par ses généraux, quelques rébellions des Berbères, et quelques attaques de ceux qui vivaient dans la partie du Mahgreb soumise aux Fathimytes. Mais l'Espagne, pendant toute sa vie, gouta la paix la plus profonde. Souvent des princes chrétiens, de Léon, de Castille, de Navarre, de France même, lui demandèrent son appui contre leurs ennemis ou rivaux du même culte, et souvent les conseillers d’Al-Hakem l'engagèrent à profiter de ces divisions des infidèles. Il se contentait de répondre par ces paroles du livre de Îa Foi : « Soyez fidèles à vos conventions; Dieu vous en demandera compte. » Et la paix n'était point troublée.
Sous cet excellent prince, duquel on pourrait dire, en employant une formule surannée, qu'il fut adoré de ses sujets, la prospérité intérieure de l'empire, c'est-àdire sa vraie grandeur, atteignit le plus haut degré qu'offre l'histoire du peuple arabe en Espagne. Et la meilleure preuve, c'est qu'elle ne rapporte pas une guerre, pas une sédition, pas un trouble, je dirais vo-
lontiers pas un événement, si le bonheur publie n’était pas le plus rare et le plus grand des événements de l’histoire.
Al-Hakem changea, disent les écrivains de sa vie, les lances et les épées en béches et en socs de charrue, et ses indomptables guerriers en paisibles bergers ou en industrieux laboureurs. Pendant le repos d'une longue paix, tous les Arabes, suivant ses avis et son exémple, s'adonnérent aux professions utiles. Comme le fameux khalvfe Omar, qui, pour obéir à la règle du Koran, «chaeun doit vivre de ses œuvres, » continuait, sur le trône de Damas, à exercer son métier de corroyeur, les grands de la cour, les chefs de l’armée, les commandants des provinces et des villes, les kadys, les imâmis, cultivaient de leurs mains leurs jardins ét leurs champs. Toute la nation les imitait. De ceux que le commerce n'appelait point hors du pays, les uns, habitant d'innombrables villages et labourant la terre, plantaient non-seulement le blé, l'orge, le chanvre, le mais, la vine, l'olivier, le mûrier, mais encore le riz, le coton, la canne à sucre; les autres, reprenant la vie errante des pasteurs du Hedijaz et redevenus scémtes, conduisaient le long des chaînes de montagnes leurs nombreux troupeaux de moutons mérinos, qui émigraient, suivant les saisons, des pâturages du nord à ceux du midi (‘)}. Outre la culture des champs, l’élève du bé-
{1} De moédyn, errants, émigrants, est venu sans doute, avec la terminaison espagnole, le nom de mérinos; et des Arabes certainement est venu l'usage, pratiqué jusqu’à nos jours, de faire voyager d’un bout à l'autre de l'Espagne, entre la mésaïfa ou saison d’été, et la mesta ou saison d'hiver, les troupeaux de la corporation puissante qui a conservé ce dernier nom
tail, les fabriques industrielles, et le commerce d’exportation, une autre source abondante était encore ouverte à la fortune publique, et remplissait les caisses de l'Etat sans charger le peuple du poids des impôts. Les Arabes avaient 1mité les anciens conquérants de‘! Espagne, Phéniciens, Carthaginoiïs et Romains ; ils y exploitaient avec succès, du mont de Thäryk aux Pyrénées, des mines d'or, d'argent, de cuivre, de fer, de mercure, de pierres précieuses, et péchaient aussi sur ses côtes les perles et le corail. On verra plus loin, et par des détails plus amples, comment, avec tous ces moyens de vivre,
{mesta). Les priviléges de cette corporation s’étendaient jusqu’au droit exorbitant de vaine pdture sur tous les lieux du passage de ses troupeaux, jusqu’au droit d'empêcher les propriétaires de clore leurs héritages. Vainement attaqués par Jovellanos et Cabarrus, ces priviléges n’ont été détruits que par les salutaires révolutions qui détruisaient en même temps l’inquisition, les couvents, le droit d’aînesse et l’absolutisme.
On s’étonnera sans doute, après le formel anathème porté contre le vin par le Koran, de voir la vigne comptée parmi les grandes cultures des Arabes espagnols. Mais il est très-vrai qu’au commencement du règne d’AI-Hakem, tous les musulmans d’Espagne , jusqu'aux desservants des mosquées, buvaient, non seulement le sahbah ou vin clair et doux, mais aussi le ghamar ou vin rouge et ferménté, et même des eaux-de-vie faites avec les dattes, les figues ou les raisins. L’ivresse était devenue fréquente et commune parmi les croyants de l'islam. En rigide observateur de la loi, Al-Hakem réunit, comme en un concile, les principaux imâms et fakys de l’empire, et leur demanda d’où pouvait venir un si général abus. Ils répondirent que, depuis le règne du khalyfe Mouhamad, Vopinion s’était introduite que, les musulmans d’Espagne étant toujours en guerre avec les ennemis de la foi, il était bon qu’ils fissent usage du vin, comme leurs ennemis, parce que cette boisson augmente la force des hommes et le courage des guerriers. Al-Hakem, d'accord avec l'assemblée religieuse, fit arracher dans toute l'Espagne les deux tiers des vignes, et ordonna que, de celles qui restaientg les croyants mangeassent le fruit, frais ou sec, ou qu’on en fit seulement du miel, des sirops et des conserves.
et après toutes ces immigrations de peuples nouveaux, la population s'était démesurément accrue dans l'Espagne des khalyfes.
Impuissant à rien désirer, pour l'agrément et la magnificence, au delà du palais d’Al-Zohrah, AI-Hakem n’ordonna guère que des établissements utiles. Il fit, dans toutes les provinces, percer de nouveaux chemins et réparer les anciens. Sur ces chemins, 1l fit construire des fontaines de distance en distance, et multiplia le nombre des auberges publiques appelées menzäl, où les voyageurs étaient hébergés gratuitement. C'est ainsi que le khalyfe exerçait dans tout l'empire l'hospitalité tant recommandée par la loi de Mahomet, et si sacrée parmi les Arabes. Al-Hakem, digne de son nom (sapiens), fut aussi le protecteur le plus zélé, le plus généreux, le plus enthousiaste, qu'eussent encore rencontré sur le trône les lettres, les sciences et les arts. Son père Abdérame l'avait entouré de maîtres habiles, et, pour donner au premier des écoliers de l'empire le premier des précepteurs, il avait attiré de l'Orient, par ses générosités délicates, le savant le plus illustre et le plus renommé, Ismaÿl-ben-Kasim-Abou-Aly al Kaly, né dans le Diarbékir, que les khalyfes de Bagdad avaient coutume de consulter « dès qu'une mouche volait sur eux. » C'était Aristote donné pour maître au fils de Philippe. Al-Hakem, dans sa jeunesse, s'était fait l'éditeur d’un poëte de Cordoue, Ahmed-ben-Mouhamad-ben-Abd-Rabihy, célèbre auteur du Collier unique ; il avait réuni et classé ses nombreuses compositions poëtiques dans une collection divisée en vingt parties, auxquelles il donna, suivant l'usage introduit dans le Koran même, des titres singuliers : le ciel, les
étoiles, l'aurore, la nue, l'amour, le repentir, la gazelle, ete. Devenu khalyfe, il porta jusqu'à la passion le soin de fomenter et d'étendre toutes les connaissances humaines. Aucune démarche, aucun sacrifice ne lui coütaitpour accroître ses richesses scientifiques et littéraires. Danstous les pays où se parlait la langue arabe, c’est-à-dire jusqu'aux extrémités de l'Asie, 1l entretenait des envoyés, assistés de copistes, dont l'unique fonction était de lui transmettreles ouvrages de tout genre qui venaient au jour. Îl avait ainsi prodigieusement accru la collection de manuscrits formée par ses ancêtres. Le palais Merwan (Mérouän), à Cordoue, était devenu une vaste bibliothèque, si vaste, que le seul catalogue des ouvrages qui s'y trouvaient rassemblés formait, dit-on, quarante-quatre volumes de cinquante feuilles chacun. C'était à son propre frère, Abd-al-Azyz, qu'Al-Hakem avait confié la garde et la direction de cette bibliothèque, tandis que son autre frère, Al-Mondhyr, exerçait une espèce de présidence sur les diverses académies, de médecine, de mathématiques, d'histoire, de poésie, qui s'étaient formées à Cordoue, soit chez plusieurs doctes patriciens, soit dans le palais même du khalyfe. La somptueuse magnificence et la sracieuse familiarité dont 1l récompensait le mérite et les talents avaient augmenté, dans une égale proportion, la société d'hommes illustres réunie par son père, et dans laquelle un grand nombre de femmes tenaient un rang distingué. L'époque d'Al-Hakem IT est une espèce de siècle d’Auguste, qui marque le plus haut point de la civilisation des Arabes.
Ce fut en 976 qu'ils perdirent ce sage et bienfæ-—976 sant monarque. Son fils unique, Hescham Il, surnommé
Al-Mowayad BY llah (le protégé de Dieu), n'avait encore que dixans. Néanmoins, désigné pour successeur, dès sa naissance, 1l fut, malgré la loi {!), proclamé dans une jura solennelle. Sa mère Sobéyäh (Ssobyhha), qui dirigeait depuis quelques années les affaires publiques par l’ascendant qu'elle avait pris sur le vieux khalyfe Al-Hakem, nomma le hagib, ou premier ministre du jeune prince. À Cordoue, cette charge du hagib {Hhadjeb, portier, chambellan) équivalait à celle du grand-wizir à Bagdad, et depuis à Constantinople. Celui qui en était revêtu devenait, par la minorité d'Hescham, tuteur du khalyfe et régent de l'empire. Au lieu du hagib en place sous Al-Hakem, Djafar-ben-Otman, la sultane {?} Sobéyâäh choisit, pour remplir cette importante fonction, Mohammed-ben-Abd- Allah-ben-Aby-A’mer al Moaféry, devenu si eélèbre sous le grand nom d’'Almanzor (Al-Mansoür, l'invincible), que lui valurent dans la suite ses nombreux et éclatants triomphes. Îl était né au village de Torasch (Torres), dans l'île Verte (Al-Djézira-Al-hadrah), en l’année de l'hégvre 327 (938). Resté orphelin tandis qu'il étudiait aux écoles de Cordoue, il fut admis parmi les pages (donceles) du khalyfe Al-Hakem, et bientôt distingué par la sultane Sobéÿäh, qui le fit son secrétaire et son majordôme. C'est de cette espèce de domesticité qu’elle le tira pour lélever au rang suprême. Dans l’intendant instruit, modeste, prudent et ferme, elle avait deviné le grand homme. Les bons ministres ne sont guère moins
(:} Le khalyfe devait être majeur, et la majorité légale était fixée à quinze ans. Néanmoins, si les signes de puberté précédaient cet âge, l’homme pouvait être majeur à douze ans et la femme, à neuf.
(2) Emirai-Oumara la Validé des Tures.
rares que les bons rois. Al-Mansoür est du petit nombre
de ceux que l'on peut citer pour modèles. Il est peut-être le seul homme qui, placé par la faveur au timon de V'Etat, ait consacré sa toute-puissance au bien général, le seul favori qui ait fait respecter et glorifier son nom.
La fin du règne d'Abdérame HT et le règne entier d’Al- Hakem Il, avaient été une ère de paix et de bonheur public ; le gouvernement d'Al-Mansoür fut une ére de grandeur et de gloire. Bien que resté jusqu'à trente-huit ans étranger à l'exercice des armes, il avait l'esprit guerrier, le goût des entreprises, la passion des grandes choses et de la célébrité. Poursuivant avec ardeur, avec constance, un but unique, il tenta l'asservissement total des chrétiens dela Péninsule, et peut-être aurait-il réussi, sans la double nature de son pouvoir, qui l'obligeait à être ministre en même temps que général, et sans les vicieuses habitudes militaires des Arabes, qui contrariaient dans l’exécution ses vastes desseins.
Dès la première année de son ministère, Al-Mansoûr mit brusquement fin à la guerre du Mahgreb, en concédant une {fève aux tribus révoltées, ce qui lui permit de retirer d'Afrique des troupes aguerries, et même un puissant renfort de cavalerie berbère. En même temps, il pareourait les provinces de lempire, visitait les places fortes des frontières, et faisait exercer les jeunes troupes réunies pour l'AF Djihed. Enfin, il se mit en campagne. Le trône — 978 de Léon était alors disputé par deux compétiteurs, Ramiro HE et Bermudo IE; le comte de Castille se trouva d’abord seul aux prises avec les forces de l'empire. Cette circonstance favorisa l'attaque d’Al-Mansoür, qui péné-
tra sans peine au cœur des Etats chrétiens. Je ne puis le suivre pas à pas dans le cours de ses succès, n1 raconter en détail les innombrables combats qui furent livrés sous son commandement. Il suffit de dire qu'après quatre campagnes, habituellement doubles, car 1l faisait, chaque année, une expédition de printemps et une d'auiomne, il s'était rendu maître de presque tout le comté de Castille ; qu'il avait pris successivement Salamanque, Zamora, Benavente, Astorga, et Léon enfin, la capitale du royaume chrétien, dont il battit les portes et les murailles avec de puissantes machines de guerre, et quil enleva de vive force, montant lui-même à la brèche, l'é- 984 — pée dans une main, la bannière dans l'autre. Ni les efforts désespérés de Bermudo, demeuré seul roi, ni la force de ces villes toujours reprises et réparées, ni l'opiniätre défense des assiégés qui s ensevelissatent sous leurs murs, n'avaient pu arrêter le torrent de ses armes. Il avait vaincu dans toutes les rencontres, emporté d'assaut toutes les places, et ramené chaque année à Cordoue de longues files de capüfs, enchainés par troupes de cinquante hommes, qui prétédaient ses entrées triomphales.
Pour conduire avec ensemble, et jusqu’au succès final 983 — son vaste projet de conquête, Al-Mansoür, au printemps de 985, tourna ses forces contre les chrétiens d'Afrank, c'est-à-dire sur la Catalogne. C'était déjà, suivant les historiens de sa vie, la vingt-troisième expédition qu'il dirigeait contre les ennemis de la foi. Il prit sa route d'abord au sud-est, par Grenade, Lorca, Murcie, Valence, pour rassembler, chemin faisant, les troupes de ces provinces qui n'avaient encore pris qu'une
faible part aux guerres saintes, tandis que, par son ordre, une flotte sortie de tous les ports de la Méditerranée, se dirigeait sur les côtes de Catalogne. Le comte Borrell, qui gouvernait cette principauté ainsi que la Gaule gothique, essaya de lui en disputer l'entrée au passage de l'Ebre. Mais 1l fut complétement défait, et rejeté dans les montagnes avec les débris de son armée. Barcelone, attaquée par terre, bloquée par mer, se rendit promptement au vainqueur, et les habitants rachetèrent leur vie en payant cet impôt de capitation qu’on nommait tribut du sang. Mais, après le départ d'Al-Mansoür, Borrell, aidé des secours que lui fournit Hugues-Capet, qui régnait en France sous le nom de Louis IV, reprit bientôt sa capitale, et peu à peu le reste de ses états.
Bien différent des précédents Khalyfes, qui étaient toujours forcés à la guerre par les algarades des chrétiens, Al-Mansoûr prit constamment l'initiative de l’attaque, etne voulut admettre aucune proposition de paix ou de trève. Ainsi la guerre continua sans interruption entre les Arabes et les Espagnols jusqu'à la fin du x° siècle. Mais 1] y a, dans les événements dont il me reste à parler, un point obscur, comme :l en est beaucoup parmi ceux de cette époque, et qu'il importe d’éclaireir. Les historiens arabes placent au temps où Je viens de l'indiquer, c'est-à-dire avant l'année 374 de l'hégire (985) la prise de Salamanque, de Zamora, d Astorga, de Léon. Les chroniques espagnoles, au contraire, ne placent la perte de ces villes que dans les années 995, 96 et 97, dix à douze ans plus tard. Il est difficile d'expliquer une telle différence dans les dates par une simple erreur chronologique faite d’une part ou de l'autre, car les
; PES à 12
Arabes et les Espagnols sont parfaitement d'accord sur le commencement et la durée du gouvernement d’Al- Mansoür. Je crois qu’il faut chercher ailleurs l’éexplication de cette contradiction dans les dates. La coutume militaire des Arabes, comme on le sait déjà, était de se réunir au printemps pour entrer en campagne, ét de regagner leurs foyers dès qu'approchait la mauvaise saïson, AÏ-Mansoür, qui devait partager sa vieentre la direction des opérations de la guerre et l'administration civile de l'empire, était obligé, non-seulement de sulvre eXxaCtement cetie coutume, mais encore de couper habituellement, par un repos au milieu de l'été, les deux courtes expéditions du printemps et de l'automne. Aussi le voiton, après chaque victoire, au lieu de poursuivre ses avantages vivement et à outrance, revenir à Cordoue et licencier ses troupes, ne laissant que des garnisons pour maintenir ses conquêtes, jusqu à ce que la campagne suivante lui permit d'en continuer le cours. Cet usage, qui laissait aux vaincus le temps de reprendre haleine, et les moyens de réparer leurs pertes, ne pouvait guères s’alller avec le dessein d’une conquête générale. Aussi, tant de revers ne purent vaincre la patience espagnole ['). Al-Mansoûr retrouvait en ligne, chaque année, l'ennemi qu'il avait défait l'année précédente, et ses triomphes périodiques né’ lui procurèrent, avec le pillage des villes, que la possession temporaire du pays. de crois donc, pour
(1) Lorsque, dans la guerre de l’indépendance, on demandait aux Espagnols, toujours vaincus dans les batailles rangées, quel général ils pouvaient opposer à Napoléon et à ses lieutenants, ils répondaient : « Nous avons un plus grand général que Napoléon, le général N'importe.» C'était déjà, au x® siècle, le général N'importe qu’ils opposaient à l’Invincible,
expliquer la contradiction signalée que, pendant qu'Al- Mansour occupait la Catalogne, en 985, les chrétiens des Asturies avaient repris en son absence leurs villes de Castille et de Léon, comme le comte Borrell reprit Barcelone après son départ, de sorte que le général arabe en fit une seconde fois la conquête, à l’époque indiquée par les chroniques espagnoles. Cette supposition me parait d'autant plus vraisemblable qu'elle explique également comment fut rempli tout ce long intervalle, toute cette longue période d’expéditions guerrières qui seralent, autrement, restées sans résultats précis.
Cette conquête à deux reprises, faite à deux époques, que je suppose pour les villes de Castille et de Léon, peut se supposer aussi pour saint Jacques de Compos- telle en Galice. Les historiens arabes suivis par Conde en placent le siége et la prise, d’abord dans l'année 989; puis, et cette fois plus d'accord avec les chrétiens, dans l’année 994. Ce serait encore une double conquête de la même ville. La première, en ce cas, n'avait été qu un heureux coup de main, une marche aventureuse et rapide à travers les contrées toujours envahies. Mais la seconde fut, de toutes les expéditions d'Al-Mansoür, la mieux préparée et la mieux conduite, la plus lointaine et la plus glorieuse |‘). Ouvrant, cette fois, la campagne par le Portugal, et marchant du Tage au Duero, presque sur le rivage de l'Océan, il prit Coimbre, Lamego, Braga, Tuy, Orense, pénétra jusqu'aux extrémités de la Galice, et emporta d'assaut la ville sainte de San- —994
(1) On peut voir dans l'Histoire d’Espagne de M. Ch. Romey (t. 1v, p. 444 et suivantes), la relation de cette campagne par Al-Makkary, qui la place en l’année 997.
tiago, que les Arabes nommaïent Sanct-Yak ou Schant- Yakoub. Les monuments de Cordoue se parèrent des dépouilles de la capitale du royaume chrétien. Les cloches de sa riche métropole, portées jusqu’en Andalousie sur les épaules des prisonniers, furent suspendues, renversées, aux voûtes de la mosquée impériale, et devinrent d'énormes lampes destinées à éclairer les prieres de nuit.
L'année suivante, 995, vit s’accomplir une nouvelle campagne, non moins désastreuse pour les chrétiens, non moins glorieuse pour Al-Mansoür. Ici, je vais me borner à transcrire le récit des historiens arabes tel qu'il est cité par J. Conde ; il présente des détails intéressants et caractéristiques. |
« .…… Al-Mansoür arriva aux frontières avec tant de célérité, qu'avant que les chrétiens eussent appris son départ de Cordoue, 1l était déjà sur leurs terres. Les chrétiens des monts Al-Baskenz {de la Biscaye et de la Navarre) avaient réuni leurs forces à ceux de Galice (des Asturies et de Léon); ils avaient rassemblé une multitude infinie de gens armés, et 1ls étaient commandés par Garcia-ben-Sancho, qui était bon chevalier et roi des chrétiens des montagnes (‘)}. Quoique l'intention des chrétiens ne füt, en apparence, que d'arrêter la marche des musulmans et de gagner du temps pour recevoir les renforts qu'ils attendaient, ils furent attaqués par la cavalerie, et de sanglantes escarmouches s’engagèrent, qui, de part et d'autre, étaient soutenues avec grande constance. Et les chrétiens se mirent à l'abri sur des hau-
(1) C'était le comte de Castille Garcia Fernandez. Le roi de Léon Bermudo JE, que les Arabes nomment Bermond, assistait également à cette bataille.
teurs où ils gardaient l'avantage. Et Al-Mansoür fit retirer la cavalerie qui combattait, espérant que les chrétiens descendraient dans la plaine. Pendant la soirée de ce jour-là, le poëte Al-Hassan Said-Abbou'l-Olah, de Bagdad, présenta au hagib Al-Mansoür un cerf garrotté et des vers où 1l lui présageait la victoire. El y disait : « Asile de mes frayeurs, abri de mes périls, écoute mon chant avec bonté. Toujours je fus favorisé de ta main bienfaisante, semblable à la pluie qui féconde les vertes herbes des prés. Qu’Allah te couvre de son appui souverain; qu'il te bénisse et te préserve du parti de l'erreur! Si je ne voyais par mes yeux {a valeur et ton intelligence, timide comme je suis, je mourrais d'épouvante. Je vois la poussière que soulèvent, dans le prochain bosquet de tamaris, deux féroces léopards qui s'élancent sur une proie innocente ; je serais, moi chétif, cette proie sans ton bras puissant. Ce serviteur, que tu as accueilli dans l'enceinte fortifiée de ta grâce, t'offre, en reconnaissance, un cerf avec une intention singulière. Garcia je l’ai nommé, et, tel que je te l'offre enchaîné, si le ciel exauce mon présage, je verrai demain Garcia-ben- Sancho. Heureuse aurore, hâte-to1 de paraître et de nous amèner ce grand jour. Si tu acceptes mon présent, Seigneur, je serai bien récompensé, et que de ton carquois, comme d'une nuée, pleuvent les flèches sur les ennemis. »
« Al-Mansoür recut le cerf et les vers, et prit plaisir à converser, cette nuit, avec ses officiers, sur la facilité avec laquelle pouvait s'accomplir la prédiction de Said- Abou’l-Olah. Il leur communiqua l’ordre de bataille, et régla les dispositions à prendre ; et au point du Jour, il fit
son al-zalah (prière du matin), et ensuite, il parcourut les bannières de son armée, et le signal de l'attaque étant donné par les clairons et les trompettes, la bataille s'engagea avec une égale intrépidité. L'air était obscurci par le tourbillon des flèches et les épais nuages de poussière que soulevaient les combattants. Les chefs de l'avant-garde, suivant l'ordre qu'ils avaient recu, se mirent à fléchir et à reculer, comme s'ils cédaient malgré eux le champ aux ennemis. Ceux-ci, animés par cet avantage apparent, descendirent de leurs collines, comme des torrents impétueux, poussant d’effroyables clameurs qui résonnaient au loin dans les vallées. Et tandis que l'avant-garde des musulmans paraissait en véritable désordre, et leur centre de bataille vacillant, prêt à fuir, alors la cavalerie de l’arrière-garde et des ailes de l'armée musulmane attaqua les chrétiens sur les deux flancs ; et, bien que leurs chefs et chevaliers combattissent avec une grande valeur, à cette attaque inespérée, le cœur fléchit et manqua à la multitude des combattants, qui, dans leur trouble, se débandèrent et senfuirent de toutes parts, poursuivis par la cavalerie. Le carnage fut grand, et la prise des captifs plus importante par la qualité des personnes que par la multitude sans nombre du menu peuple. Ce qui sembla le plus extraordinaire, c'est que, comme si Said-Abou’l-Olah eût eu la science de deviner ce que le très-haut et tout-puissant Allah avait disposé dans les éternels décrets de sa providence, son présage poétique fut accompli. Parmi les principaux chevaliers captifs, se trouva prisonnier le roi des chrétiens Garcia-ben-Sancho, mais si gravement blessé qu'il mourut peu de jours après, malgré les remèdes et les
soins qu'Al-Mansoür fit donner à sa guérison. Cette bataille mémorable fut livrée dans la lune de Rébieh seconde de l'année 385 (995). Al-Mansoür fit déposer le corps du roi Garcia dans une caisse bien ciselée, enveloppé dans une précieuse étoffe d’écarlate et d’or et dans de riches parfums, pour l'envoyer à ses chrétiens; et bientôt quelques chevaliers de son pays vinrent chercher le corps de Garcia, apportant de grandes richesses pour le racheter. Mais Al-Mansoùr ne voulut accepter aucun de leurs riches présents. Dans la lune Schawal de la même année, il vainquit une autre fois Les chrétiens, et après la bataille, le roi Bermond de Galice envoya ses lettres et ses messagérs pour concerter un traité avec Al-Mansoür, qui renvoya les messagers chrétiens. Les pluies commencèrent, empêchant qu'Al-Mansoùr continuât l'expédition, et il sen revint à Cordoue, où 1l fut reçu avec une grande allégresse. »
Comme le prouve l'humiliation de Bermudo, implorant la paix, les chrétiens, après tant de désastres, étaient épuisés. Rejetés au delà de l'Ebre à l’orient, au delà du Minho à l'occident, dépouillés de tout le comté de Castille, attaqués jusque dans la ville sainte, et resserrés dans les chaînes de montagnes qui prolongent les Pyrénées, le long de l'Océan, du golfe de Gascogne au cap Finistère, ils étaient réduits au berceau de leur indépendance. Un nouvel effort des Arabes, un seul, pouvait achever de les détruire. L'Afrique les sauva, par une diversion, en attirant sur elle les armes victorieuses d'Al-Mansoür. Il faut reprendre en quelques mots les affaires de cette contrée.
On a vu le hagib, à son avénement au pouvoir, termi-
ner par une trève et des concessions les agitations du Mähgreb. Bientôt, le sachant si occupé de ses expéditions au nord de l'Espagne, l'émyr édryzyte Al-Hassanben-Kénouz, dernier de sa race, refusa de se soumettre à la suzeraineté des khalyfes omméyades. Il fit cesser la prière et le tribut. Pour le réduire, Al-Mansoür dut envoyer des troupes d'Andalousie sous les ordres de son fils Abd-al-Malek, qui battit Al-Hassan, l'obligea de se rendre à discrétion, et, par ordre d'Al-Mansoür, lui fit 986 — trancher la tête. Avec Al-Hassan, s'éteignit la dynastie des Edryzytes, qui, depuis deux siècles, régnait sur le Mähgreb, d'abord indépendante, puis vassale du khalyfat de Cordoue. Abd-al-Malek, dans cette heureuse expédition, gagna lesurnom d’Al-Modhaffer, le Victorieux. Un autre général arabe, Zéiry-ben-Atia, fut chargé de soumettre les tribus révoltées et d'achever la pacification du pays. Il réussit dans cette œuvre difficile, et resta à Fez, pour gouverner la province au nom du khalyfe Hescham. Mais, bien qu'Al-Mansoür lui eût fait à Cordoue une réception triomphale, bien qu'il lui eût donné toute puissance sur le Mähgreb, avec le titre de wazir-kébir, ou grand-gouverneur, la jalouse ambition de Zéiry-ben-Atia ne put supporter qu'un autre füt audessus de lui dans l'empire. Il cessa bientôt d'obéir aux ordres d'Al-Mansoür, résista à ses injonctions réitérées, et quand le hagib fit intervenir le khalyfe lui-même dans cette querelle, le wazir-kébir se mit en pleine révolte contre le khalyfe. C'était justement à l'époque où s'ouvrait celle des expéditions d’Al-Mansoür contre les chrétiens qui se termina par ses victoires sur le comte Garcia-Fernandez et le roi Bermudo Il. Il envoya l’un
de ses officiers pour réduire le wazir rebelle, Mais celuici, opposant sans cesse de nouvelles forces à un ennemi qui ne pouvait grossir les siennes, finit par l’accabler sous le nombre, et l’enferma dans les murs de Ceuta. Toutes les tribus berbères étaient derechef ameutées contre la domination des Arabes, et l'empire d'Afrique allait échapper aux khalyfes omméyades. Al-Mansoûr dut suspendre ses conquêtes au nord pour reprendre les provinces du midi. Il vint s établir dans l’île Verte, entre l’Europe et l'Afrique, pour être à portée, tout en gouvernant l'empire d'Espagne, de diriger les opérations de l’armée, que son fils Abd-al-Malek commandait dans le Mâhgreb. Ce ne fut qu'après deux sanglantes — 998 campagnes,en 998, qu Abd-al-Malek rentra dans Fez triomphant, et deux ans plus tard, en l'an 1000, que Zéiry-ben-Atia, retiré dans le désert de Sanhaga, où il résistait encore, mourut de ses blessures.
Ces événements d'Afrique, en occupant ailleurs les forces de l'empire, avaient donné aux Espagnols une trève de cinq années. Ils surent en tirer parti pour se concerter, se rallier, préparer une commune défense ; et, lorsqu’au printemps de l’année 1001, ayant ramené du Mähgreb ses troupes victorieuses, Al-Mansoür commença contre eux sa cinquante-deuxième expédition , ils étaient prêts à le recevoir. Incendiant à l'approche de l'ennemi leurs champs et leurs villages, et faisant derrière eux un désert, les Castillans étaient venus se réunir à ceux des Asturies, de la Galice et de Léon, déjà renforcés des Navarrais et des Basques. Dans tous les Etats chrétiens, tout homme en âge de porter la lance avait dû se rendre au ban de son seigneur, et bientôt
une armée formidable, commandée par le roi de Léon, Alphonse V, et le roi de Navarre, Sancho le Grand, descendit à la rencontre d'Al-Mansoür. Le général arabe venait de traverser la Castille ravagée, et, sur les bords du Duero, près de Medina-Celi, il trouva les chrétiens campéssous les murs de Calatañazor (4/-Kala't-Al-Nosour, le Fort des Aigles). Quand ses fourrageurs aperçurent l'armée chrétienne « qui couvrait au loin les campagnes comme des troupes de sauterelles, ils eurent horreur de sa multitude. » Mais l’'impétueux hagib, accoutumé à la victoire, donna, dès le lendemain, le signal de l'attaque, et la bataille s'engagea. L'infanterie espagnole, formée en bataillons serrés, en carrés profonds, soutint de pied ferme le choc impétueux de la cavalerie arabe qui revenait sans cesse, comme les flots de la mer, se briser contre ces écueils immobiles. Tout le jour se passa en charges meurtrières et vaines. La terre fut arrosée de sang et jonchée de cadavres, sans que l'une des deux armées eût ralenti son attaque, sans que l’autre eût fléchi dans sa résistance. Quand la nuit vint séparer les combattants, Al-Mansoür, qui s'était jeté en soldat dans la mêlée, et revenait grièvement blessé, attendit dans sa tente les principaux officiers dé l’armée, lesquels avaient coutume de sy rendre après comme avant l'action, pour le féliciter d'un nouveau triomphe. La plupart étaient restés sur le champ de bataille, les autres faisaient panser leurs blessures ; un très-petit nombre d'entre eux étaient venus, mornes et muets, prendre les ordres du hagib. Effrayé de la perte immense que lui faisait entrevoir cette solitude, désespéré de n'avoir pas vaineu et de n'être plus digne
de son nom, il ordonna la retraite, repassa le Duero, porté dans une litière sur les bras de ses soldats, fit enlever les ponts volants, puis, dès qu’il eut mis l'armée en süreté, il déchira les appareils qui retenaient son sang, et se laissa mourir [‘)}. Ainsi périt, — 1002 à soixante-trois ans, dans l’amertume du premier revers, l'un des plus grands capitaines, l’un des plus grands hommes dont se glorifie la nation arabe. Il avait pris soin de recueillir lui-même, au sortir de chaque bataille, la poussière de ses habits, et dans une caisse précieuse qui le suivait partout comme son plus cher trésor, 1l conservait cette poudre des combats pour en faire un jour la terre de son tombeau. Ses officiers l'y ensevelirent, en effet, revêtu de l’armure « où il était mort pour le service d'Allah ; » et dans le riche mausolée qui lui fut élevé à Medynat-Zelim (Medina-Celi), le temps mêla sa cendre à la poussière des cinquante victoires qu’il avait remportées.
Il est rare qu'en étudiant l'histoire d'un peuple, on ne rencontre pas quelque grande et saillante figure qui soit, par l'heureux assemblage des traits principaux, comme le type moral de toute la nation. Chez les Arabes d'Espagne, c'est Al-Mansoür, Vaillant, humain, généreux, éclairé, juste, esclave de sa foi, austère dans ses mœurs, avide de toutes les sciences, de tousles mérites,
(1) Le souvenir de sa défaite s’est conservé en Espagne dans ce dicton populaire : À Calatañazor, perdio’Almanxor el atambor (A Calatañazor, Almanzor perdit le tambour). Cet autre dicton, si fréquemment employé : No se tèmo Zamora en una hora (Zamora n’a pas été prise en une heure), vient aussi de ce temps de guerre perpétuelle entre les chrétiens et les musulmans,.
de toutes les gloires, il réunit les divers aspects de ce beau caractère qu'on prête aux fils de l’Yémen, portant, après la conquête, la civilisation. Une foule de belles actions honorèrent sa vie, couronnée par une belle mort. Un jour, par d'habiles manœuvres, ilenferme dans un défilé une troupe nombreuse d'Espagnols, et les fait sommer par ses hérauts de mettre bas les armes; mais les voyant s'agenouiller, résolus à périr plutôt que de se rendre, il fait ouvrir les rangs de ses soldats, et les laisse rejoindre l’armée chrétienne, aimant mieux envoyer ce renfort à l'ennemi que d'ordonner froidement le massacre de tant d'hommes. Quand il apprend la victoire de l'aïné de ses fils sur son ennemi personnel, le wali révolté d'Afrique, ce n’est point par un vain et stérile éclat qu'il témoigne sa joie de ce triomphe; c'est en affranchissant quinze cents captifs chrétiens et trois cents esclaves chrétiennes, en payant les dettes de pauvres honnêtes, en répandant sur les malheureux d'abondantes aumônes; et quand il celèbre les noces de ce fils bien-aimé avec la fille de sa sœur, c’est en versant ses dons sur les hospices et sur les écoles, en dotant et mariant une foule d’orphelines, qu'il rehausse la pompe de cette union : nobles et touchantes coutumes, qui font, avec l'éloge du tout-puissant ministre, celui des mœurs publiques et de toute la nation qu'il gouvernait.
Les Espagnols eux-mêmes ont rendu justice à la mémoire d'Al-Mansoûr. « Pour un mahométan, dit le naïf Ferreras, 1l eut de grandes vertus morales... Les chrétiens qui combattaient sous ses drapeaux recevaient une double paie, et s1l s'élevait quelque contestation entre un chrétien et un musulman, il favorisait toujours le
chrétien. » « Ce fut, ajoute Masdeu, un grand politique et un grand guerrier... Il calma, dès le principe, les inquiétudes qui agitaient l'empire, et s'attacha à gagner les cœurs de toutes les classes de la nation, en allégeant les charges des. pauvres, tandis qu'il honorait les grands et les riches, en assistant lui-même aux lecons des savants, dont il fréquentait les académies et les écoles, et dont il récompensait les travaux... Il fut supérieur à la plupart des capitaines, par le mélange si difficile de la sévérité et de la clémence. Il détruisait avec le fer et le feu les villes qui résistaient à ses armes, maisilne permit jamais qu'on fit le moindre mal à celles qui se rendaient volontairement. De tout le butin, 1l faisait toujours deux parts, cédant l'une à ses soldats, et employant l’autre au bien du public, sans garder jamais pour lui que la gloire, qu'il considérait comme un prix suffisant de ses travaux. »
On a dit d'Al-Mansoür, comme de Jules-César, que sa mémoire était si grande, qu'il connaissait par leurs noms tous ses soldats. Il se rappelait du moins les noms de ceux qui s'étaient distingués, et les conviait à sa table, dans de grands festins qu'il avait coutume de donner aux troupes après chaque victoire. Quoique éminemment guerrier, Al-Mansoür protégea, honora les sciences et les lettres, auxquelles il avait, avant son élévation, des- {iné sa vie. « Souvent il visitait, disent les historiens, les madrézas (écoles publiques) et les colléges des mosquées ; il s’asseyait parmi les écoliers, sans permettre qu'on in- : terrompit la lecon à son entrée n1 à sa sortie, et donnait des prix aux meilleurs élèves. Par ce moyen, 1l réussissait dans le choix des mokris et des khätybs [lecteurs et
prédicateurs) pour les mosquées, et de savants kadys pour les aljamas de l'empire. » Il avait fondé à Cordoue une académie d’'humanités ou d'études classiques, et son propre palais était une véritable académie que fréquentaient tous les hommes illustres dans les travaux de l'intelligence. Plusieurs savants fameux, appelés par sa renommée et retenus par ses bienfaits, vinrent de tous les pays de l'islam, et de la Grèce même, se fixer à sa cour. Ilse plaisait tellement en leur compagnie, 1l avait si besoin des délassements de l'esprit, que toujours quelquesuns d'entre eux le suivaient dans ses expéditions militaires, qu'il cultivait les lettres jusque sous la tente, et qu'il écoutait réciter des vers jusque dans le feu des batailles. | | AÏ-Mansoür n'avait qu un défaut : c'était une extrême jalousie de son autorité. Cette passion lui fit, dès son avénement, commettre une faute grave, un crime peutêtre. Sous un vain prétexte de trahison, 1l fit arrêter son compétiteur, le précédent hagib, qui bientôt mourut en prison, et probablement par son ordre. Une seconde faute, effet de la même cause, mais bien plus longue dans sa durée et bien plus fatale dans ses résultats, ce fut de réduire le jeune khalyfe à la plus complète nullité. Enfermé dans le sérail dès l'âge de dix ans, Hescham resta livré aux femmes et aux esclaves, éloigné des affaires et sépare du monde. Nul ne pouvait l'approcher sans la permission de sa mère ou de son hagib. Il n'al- Jait qu'à la grande mosquée, les jours de fête, et ne sortait point de la maksoura, ou tribune fermée, réservée au khalyfe. Son nom n'était prononcé que dans la khotbah (prière publique), et n’était lu quesur les monnaies.
Parvenu à l’âge mür, il était encore occupé des jeux et des plaisirs du premier âge, et sa vie se passa dans une continuelle enfance. Ce fut un roi fainéant duquel Al- Mansour s'était fait le maire du palais. Mais ce ministre absolu ne voulut pas du moins se rendre usurpateur. Adoré de l’armée et de tout l'empire, il pouvait aisément saisir la couronne; elle lui fut même offerte à plusieurs reprises. Il refusa de la recevoir, comme de la prendre. C'est une modération rare et digne d'éloge. La puissance souveraine, 1l est vrai, reposait en ses mains; mais le titre lui manquait pour l'exercer, pour la transmettre, et l'ambition humaine , jamais rassasiée, veut encore le nom quand elle a la chose, veut étendre ses conquêtes au delà des bornes de la vie. Simple hagib, Al-Mansoür dirigea d’une main habile et ferme tous les ressorts du gouvernement. On ne vit pas, sous son ministère, s’allumer la moindre étincelle de sédition, du moins en Espagne, m1 s'élever le moindre désordre; et, pendant vingt-cinq années, l'État lui dut la paix au dedans comme la gloire au dehors.
Sa mortrépandit un deuil universel, et ce fut sur euxmêmes que pleurèrent les Arabes, en pleurant sur lui. Son règne {c'est le nom qui convient au ministère d’Al- Mansoür) avait marqué le plus haut point de leur grandeur. Il en fut aussi le terme, et l'empire, échappé deses mains, tomba, sans intervalle, à sa décadence, à sa ruine. « Dieu seul est éternel, et éternelle sa souveraineté. »