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CHAPITRE IV

Déchirement de l’empire. — Chute des Omméyades et du khalyfat de Cordoue. — Conquête des Almoravides. — Troisième établissement. — Fin de l’histoire des Arabes et commencement de celle des Mores (de 1002 à 1094).

La mère du khalyfe Hescham IT, la vieille sultane Sobéyak, qui avait survécu au hagib Al-Mansoür, put faire passer cette charge, c'est-à-dire l'autorité souve- 1002— raine, au fils aîné de son ancien intendant. Héritier de la valeur et de la prudence de son père, aidé par le souvenir de ce grand nom, Abd-al-Malek, avec moins de gloire et plus de prospérité peut-être, continua le gouvernement d'Al-Mansoür. Il pacifia le Mähgreb en faisant émyr de cette importante province le fils de ce wali révolte, Zéiry-ben-Atia, qu’il avait vaincu. Les pères avaient été rivaux, ennemis; les fils restèrent unis dans une fidèle alliance. Abd-al-Malek envoya, en 1005, une expédition maritime sur les côtes d'Italie, et dirigea luimême, entre 1002 et 1008, quelques algarades au nord de l'Espagne, « détruisant pendant l'été, disent les his-

toriens, les villes et forteresses que les chrétiens réparaient pendant l'hiver. » Toutefois, les Arabes et les Espagnols, également fatigués de vingt années de guerre, ne lentérent aucune entreprise considérable. L'empire fut en paix, et les chrétiens attendirent de meilleures circonstances pour prendre la revanche des longs désastres qu'ils avaient éprouvés.

Au retour d'une expédition militaire, en 1008, Abd-al-Malek mourut subitement, peut-être — 1008 empoisonné. Privé de son hagib et de sa mère, le khalyfe Hescham, toujours endormi dans sa longue enfance, toujours incapable de tenir le sceptre de ses propres mains, remit l'autorité d'Abd-al-Malek à son frère Abd-al-Rhaman, qui était capitaine de la garde du palais. Ce jeune homme, livré aux plaisirs, vain, léger, prodigue, vaniteux, ne ressemblait au grand Al- Mansoür que par les traits du visage, et dans la place éminente où l'avait élevé la mémoire de son père, il n'écouta que les conseils de la plus folle présomption. À peine élu premier ministre, 1l se donna le surnom d'Al-Nasser-le-dyn-Allah (défenseur de la loi de Dieu), qu'avait porté le grand Abdérame TT; et sans avoir fait aucune action d'éclat, aucun acte d'utilité, 1l porta ses vues ambitieuses jusqu'où son père, dans toute sa gloire, n'avait osé prétendre. Hescham était sans enfants; Abdal-Rhaman obtint, par ses obsessions sur un esprit faible, d’être choisi pour succéder au trône. Gette élection, quoique faite dans l'ombre du sérail, ne tarda point à se divulguer, et parvint aux oreilles des membres de la famille d'Omméyah. Celui d'entre eux que

l'opinion publique désignait pour successeur d'Hescham T.'L 13

était Mouhamad-Aben-Abd-al-Djabar, cousin du khalyfe, et comme lui petit-fils d Abdérame IIE. Mouhamad sortit aussitôt de Cordoue, se rendit aux frontières de Castille, gagna facilement à sa cause les seules troupes qui fussent sous les drapeaux, et revint soutenir, à la tète de l’armée arabe, les droits que lui donnait le sang sur un compétiteur étranger à la famille impériale. Dès qu'Abd-al-Rhaman eut avis de son approche, au lieu de l’attendre dans la capitale, il marcha au-devant de lui avec la garde africaine des palais de Cordoue et d'Al- Zohrabh. Mais Mouhamad, averti par ses partisans des mouvements du hagib, eut l'adresse d'éviter sa rencontre; et, tandis que celui-ci l'attendait, campé sur la route, 1l gagna, par des chemins détournés et des marches forcées, la capitale dégarnie, qu'il enleva sans peine, car elle se déclara pour sa cause. Maître de la personne du khalyfe, Mouhamad le contraignit à déposer son hagib, et se fit revêtir de cette dignité. Abd-al- Rhaman, furieux à ces nouvelles, revint précipitamment sur ses pas, et livra bataille à son rival dans les murs mêmes de Cordoue. Il avait compté sur l'assistance des habitants; mais le peuple, si facilement volage dans ses affections, prit au contraire le parti du nouveau hagib, et les troupes d'Abd-al-Rhaman furent repoussées par la multitude. Lui-même tomba de cheval, couvert de blessures, et fut livré vivant à Mouhamad, qui le fit crucifier. Ce fut sur un gibet, après quatre mois de gou- 1009 — vernement, que périt le frère d’'Abd-al-Malek, le fils d'Al-Mansoür. « Dieu seul est stable. »

Le vainqueur, prenant aussitôt les rênes de l'Etat, entoura le khalyfe de ses créatures, déposa la plupart

des walis et des hauts dignitaires de l'empire pour donner leurs emplois à ses partisans, et pensa bientôt à occuper lui-même la première place. Pour sonder les dispositions du peuple, il fit courir le bruit que le khalyfe était tombé gravement malade, et voyant que cette nouvelle était reçue avec indifférence, il résolut de lui ôter la vie. Cependant, cédant aux prières d’un fidèle serviteur d’'Hescham , Wadha al Alaméri, il se contenta de l’enfermer dans un lieu secret, sous une garde sûre, puis il fit étrangler un homme qui avait le malheur de lui ressembler, et auquel on fit de magnifiques funérailles, après l'avoir exposé sur le lit de parade. Mouhamad fut aussitôt proclamé sous le nom de Mohdi-bi- llah (Tranquillisateur par Allah). — 1008

Les événements furent loin de répondre au surnom qu'il avait choisi. Imbu des aversions de races qui divisaient les deux principales nations de l'empire, :l commença son règne par ordonner le licenciement et l'expulsion de la garde africaine, de la garde des Zenètes, à laquelle, depuis le premier Abdéramne, était confié le service du palais des khalyfes, et que les Arabes voyaient d'un œil jaloux à ce poste d'honneur. Les chefs berbères, offensés de cet ordre, et surtout de la rigueur qu'on déployait dans son exécution, résolurent de résister les armes à la main. Commandés par Hescham-Raschid-ben- Souléiman, ils vinrent attaquer, jusque dans son palais, celui qu’ils appelaient l’usurpateur du trône et l'assassin de leur roi. Mouhamad, avec l'aide des troupes andalouses et du peuple entier de Cordoue, parvint, après un combat sanglant, à chasser les Africains des murs de sa capitale, et leur jeta insolemment du haut

des remparts la tête de leur commandant pris dans 1009 — l’action. Trop faibles pour former le siége de Cordoue, les Berbères se retirèrent pleins de rage aux environs de Tolède. Le cousin de leur chef décapité, Souléiman-ben-Al-Hakem , qu'ils avaient choisi pour général et pour vengeur, rechercha sans scrupule lalliance de Sancho, comte de Castille, auquel 1l promit de grands avantages s1l parvenait, avec son secours, à laver l'injure qu'avait reçue sa nation, et à chasser l'usurpateur. Sancho n'hésita point à accepter les offres du Berbère, et lui mena l'élite de ses chevaliers. Instruit de cette ligue menaçante, Mouhamad assembla ses troupes et vint à leur rencontre. Une bataille terrible et meurtrière s engagea près du fort de Kantisch (Quin- {os). L'armée du khalyfe fut enfoncée par les Mores et les chrétiens réunis ; vingt mille des siens, dit-on, restèrent sur la place, morts ou blessés. Mouhamad s'enfuit à travers les montagnes, du côté de Calatrava, avec les débris des troupes arabes ; et Souléiman, sans trouver plus de résistance, vint occuper Cordoue avec ses Berbères, toujours accompagné des Castillans, lesquels cependant ne tardèrent pas à regagner leur pays, emportant de grandes richesses, et, disent les Arabes, des promesses encore plus grandes. Souléiman se fit proclamer khalyfe, avec le surnom d’A1-Mostain-br Uah 1009 — [le Protégé de Dieu ). |

Le fugitif Mouhamad n'eut rien de mieux à faire que d'imiter son vainqueur. Îls’allia aux deux fils de Borrell, Raymond, comte de Barcelone, et Ermengaud, comte d'Urgel, qui vinrent en personne servir dans ses troupes. Aussitôt que huit à dix mille Catalans se furent réunis

aux trente mille soldats arabes que Mouhamad avait rassemblés dans les provinces de Tolède, Saragosse, Valence et Murcie, 11 marcha sur Cordoue À la tête de sa nouvelle armée. Souléiman ne l'attendit point dans les murs de cette ville, qu'il ne maintenait sous le joug que par de fréquents actes de sévérité. Il courut attaquer Mouhamad avec ses Africains. Mais, trop inférieur en nombre, il fut contraint de lui céder le champ de bataille après un combat longtemps disputé. Le général berbère, échappant aux troupes victorieuses à la faveur de la nuit, s'enfuit jusqu'au palais d'Al-Zohrah, dévasta et pilla cette royale demeure, sans épargner même la mosquée, ets’achemina sur le détroit de Djébal-Thäryk dans l'intention de passer en Afrique avec les riches dépouilles qu'il avait enlevées au palais d'Abdérame. Mais Mouhamad, salué de nouveau par les acclamations dy peuple de Cordoue, ne fit que traverser sa capitale réconquise, et se mit à la poursuite des pillards d’Al-Zohrah qu'il atteignit sur les bords du Guadiar, près d'Algesiras. Ceux-ci, arrêtés dans leur retraite, mais ayant pris du repos pour attendre un ennemi épuisé de fatigue, se défendirent avec le courage du désespoir, et mirent en déroute les troupes plusinombreuses du khalyfe, qui revint précipitamment s’enfermer dans Cordoue. Ce fut le terme de cette alternative de succès et de revers dont la carrière de l’ambitieux Mouhamad avait été semée, et qui remplirent l’année 400 de l’hégire (1009 et 1010) que les Arabes nommèrent l'année des Franks. Les Catalans, qui faisaient sa principale force, avaient perdu l'un de leurs chefs, Ermengaud, et la plupart de leurs capitaines au combat du Guadiar, Ils abandonnèrent Mouhamad, soit parce

qu'il ne pouvait remplir les promesses qu'il leur avait faites au moment du besoin, pour les attacher à sa cause, soit parce qu'ils l’accusaient d'ameuter contre eux le peuple de Cordoue. Ce peuple, d’un autre côté, maudissant l'idole qu’il avait adorée la veille, et reprochant à Mouhamad le crime d’une alliance avec les infidèles, quitta brusquement le travail des fortifications auquel on le tenait occupé, et voulut ouvrir les portes à l'ennemi. Dans cette situation désespérée, Wadha, qui était devenu le hagib de Mouhamad, tenta la dernière ressource. Il alla tirer de sa prison l’imbécille Hescham, qu'il avait sauvé de la mort, et offrit tout à coup à la vue de la foule réunie dans la grande mosquée, le souverain légitime que l'on croyait depuis deux ans au cercueil. Cette apparition inattendue excita l'enthousiasme autant que la surprise, et le khalyfe gépossédé remonta sur le trône aux acclamations de la multitude. Mouhamad, qui l'en avait précipité, sefforça de conjurer son courroux par d'humbles prières; mais Hescham, retrouvant quelque énergie pour lui reprocher ses crimes, le fit sur-le-champ mettre à mort. Le corps de l'usurpateur fut livré aux insultes du peuple, et sa tête portée au bout d'une lance au berbère Souléiman, pour que cet exemple de la pu- 1011 — nition d’un traître le fit rentrer dans Le devoir.

Souléiman, peu intimidé de cette menace, la fit tourner à son profit. El savait qu'Obéid-Allah, fils de Mouhamad et wali de Tolède, faisait des préparatifs dans sa province pour marcher contre lui, et servir ainsi son père par une utile diversion. Il lui envoya la tête de Mouhamad, embaumée dans du camphre, avec un présent de dix mille mitcäls d'or, et ce peu de mots : « Gette

« tête est celle de ton père Mouhamad. Tu vois quelle «récompense l'ingrat et cruel Hescham réserve à ceux « qui lui rendent le trône. Si tu veux sécurité et ven- « geance, tu auras pour compagnon Souléiman. » Obéid- Allah, plein de douleur et d'indignation, lui répondit par un traité d'alliance perpétuelle contre le khalyfe. Afin de conjurer cette ligue nouvelle, l’affranchi Wadha, auquel Hescham avait conservé la charge de hagib, sortit de Cordoue avec une partie de l’armée arabe, et gagna les frontières de Castille pour lever chez les chrétiens des troupes auxiliaires. « Je recois de Souléiman, lui dit le rusé comte Sancho, six forteresses des frontières nour soutenir sa cause ; mais, sivousm'en donnez autant, j'aimerai mieux servir le khalyfe que le rebelle. » Avec l'aide de ces alliés, payés si chèrement, Wadha défit Obeéiïd-Allah, qui fut pris, conduit à Cordoue, et mis en croix par ordre d'Hescham. — 1012 Ce succès ne releva que pour un moment les affaires du khalyfe, toujours jouet de la fortune comme de ses serviteurs. Souléiman et les Berbères s'étaient cantonnés sur les bords du Guadalquivir, dans le midi de l'Andalousie, qu'ils ravageaient comme un pays conquis, et, maîtres des riches provinces quialimentaient la capitale, ils réduisirent cette grande ville à la plus horrible disette. La peste succéda bientôt à la famine, dont elle accrut les ravages. Pour échapper à ce double fléau, les principaux habitants quittaient la ville en foule, et se dispersaient dans les villages d’alentour. Tous ces malheurs publics étaient attribués au crime d'une alliance avec les infidèles. O honte! en effet, à profanation! des auxiliaires chrétiens avaient par trois fois disposé des

destinées de l'empire arabe. Hescham, qui n'avait appris dans ses malheurs qu'à se défier de tous les hommes, éloignait par d'injustes soupçons ses plus fidèles serviteurs, et devenait cruel par läâcheté. Il prêta même l'oreille à de mensongères suggestions contre son hagib, le loyal Wadha, et fit périr du supplice des traitres le seul homme capable de soutenir son trône chancelant. Souléiman connaissait l’état des choses; il saisit le moment favorable, et après s'être assuré au moins de l'inacton des walis de plusieurs provinces du nord, en leur promettant l'hérédité de leurs emplois s'il parvenait à l'empire, 1l vint, avec toutes ses forces, mettre le siège devant Cordoue. Cette malheureuse cité, dépeuplée, affamée, abandonnée de tous ses défenseurs et s'abandonnant elle-même, ne pouvait opposer une longue résistance ; elle fut emportée au premier assaut. La garde du khalyfe, commandée par le nouveau hagib, Hairan al Améri, défendit seule avec une héroïque valeur le poste qui lui était confié, et périt tout entière sur les marches du palais. Couvert de blessures, Haïran tombasur les cadavres de ses soldats; mais il fut sauvé pendant la nuit par un pauvre habitant qui le cacha dans sa maison. Pour Hescham, 1l disparut dans le désordre de ce combat, sans qu'on sache comment il termina sa vie, «ne laissant d'autre succession que les discordes et les calamités. » Maîtres de la ville, des forts et de l’Alcazar, Souléiman livra Cordoue au pillage, et, pendant trois jours, ses Berbères s’y rassasièrent de rapines et de cruautés. Les maisons des nobles arabes furent saccagées comme l'avait été le palais des khalyfes ; leurs harems mêmes furent livrés aux brutalités des

soldats. Les chefs des principales familles périrent dans ce massacre, et avec eux un grand nombre des savants, des poëtes, des artistes que la généreuse hospitalité d’Abdérame ITE, d’Al-Hakem IT et d'Al-Mansoûr avait rassemblés dans les académies de Cordoue. — 1015

Après s'être fait de nouveau proclamer khalyfe avec le titre d'Al-Dhafer-bi'lloul-Allah [le Vainqueur par la main de Dieu), Souléiman déposa la plupart des gouverneurs de provinces et des commandants de forteresses, pour donner leurs emplois à ses officiers. IL distribua également des villes et des domaines aux chefs de famille des six principales tribus berbères qui s’étaient réunies pour le triomphe de sa cause. Ces aliénations du domaine public furent faites sous condition d'hommage et de fidélité; c'est-à-dire que Souléiman, semblable aux conquérants du Nord, créa dans l'Espagne musulmane de véritables fiefs comme ceux qui existaient alors dans toute l'Europe chrétienne et féodale. De telles dispositions mettaient toute la puissance et toute la richesse aux mains de ses Africains; elles aigrirent encore la haine que lui portaient les Arabes, obligés d'obéir à leur tour à des mercenaires étrangers. Tandis que Souléiman $ aliénait ainsi de plus en plus la nation arabe, le hagib Haïran, guéri de ses blessures, parvint à s échapper de Cordoue, réunit quelques partisans, et enleva d'un coup de main la ville d’Alméria, dont 1l avait été gouverneur. De ce port, 1l se rendit auprès de son parent Aly-ben-Hamoud, wali de Ceuta et de Tanger en Afrique. El lui fit part du mécontentement general que les Berbères avaient soulevé contre eux, et le conjura de venir à la fois délivrer le peuple arabe

d’un joug insupportable, et briser les fers du khalyfe Hescham, qu'on croyait encore vivant dans les cachots de l’Alcazar. Aly se laissa facilement persuader. Il réunit les troupes du Mähgred, alla débarquer sur Les côtes de Andalousie, et prit Malaga, où le hagib Haïran s'était ménagé des intelligences. A la nouvelle de son arrivée, de son dessein et de ses premiers succès, plusieurs autres places lui ouvrirent leurs portes, et une foule de volontaires arabes accoururent sous ses drapeaux. Souléiman ne voulut point attendre, dans les murs d'une ville qui couvait sourdement la haine et la vengeance, l'approche d'un ennemi que la faveur publique . rendait si redoutable. Il sortit de Cordoue à la tête de ses Africains, et alla porter le siége de la guerre en Andalousie. Il espérait parvenir, en temporisant, à jeter la discorde entre les deux chefs ennemis, pour les vaincre ensuite séparément. Son attente fut trompée. Toujours unis, Âly et Haïran conduisirent avec habileté, avec vigueur, les opérations de leur double armée. Des taifas entières venaient à eux du camp de l'ennemi. Bientôt Souléiman, réduit à la défensive, fut contraint d'éviter toute espèce de rencontre ; mais les alliés l'atteignirent enfin près de Séville, et le forcèrent au combat. Vaincus dès le commencement de l’action, par la défection des Andalous de leur armée qui se tournèrent contre eux, les Berbères se défendirent avec la plus opiniâtre constance, et furent écrasés. Aly marcha aussitôt sur Cordoue, qui lui ouvrit ses portes, et le reçut en libérateur. Le Berbère Souléiman, qui, abattu de cheval et mortellement blessé, avait été pris dans la mêlée, fui fut amené à l'Alcazar, avec son frère, blessé et mourant

aussi, et son vieux père, qu'il avait laissé pour gouverneur de Cordoue. « Vieillard, lui dit Aly, en tirant son épée, qu'as-tu fait du khalyfe Hescham ? Tu l’as tué, sans doute. Je vais offrir ces têtes à sa vengeance, » Alors Souléiman, entr ouvant les yeux : « Frappe-moi seul, dit-il, ceux-là ne sont pas coupables. » Mais Aly, de trois coups d'épée, fit voler de sa main les têtes du père et des deux fils. Souléiman mort, Hescham disparu, Alyben-Hamoud fut proclamé khalyfe avec le titre de Motouakyl-br llah (Confiant en Dieu). — 1017

L'intérêt, qui rapproche les hommes tant que dure le péril, les divise aussitôt que le péril est passé, et la plus intime union pendant l'entreprise survit rarement au succès. Aly devait la couronne impériale au hagib Haiïran ; mais il craignait l'influence de ce ministre sur le peuple de Cordoue, et suspectait ses relations avec les gouverneurs de provinces, qui n'avaient pas tous reconnu le nouvel émyr des croyants. L'un des premiers actes de son règne fut de reléguer le hagib dans son ancien gouvernement d’'Alméria. Indigné de sa disgrâce et de l'ingratitude du khalyfe parvenu, Hairan se ligua contre lui avec d’autres chefs mécontents, lesquels, désireux au fond d’ériger leurs emplois en fiefs perpétuels et héréditaires, annoncèrent, pour colorer leurs desseins et s'assurer la faveur du peuple, qu'ils voulaient rendre aux Omméyades le trône qui leur appartenait légitimement. Ils proclamèrent, en effet, à Jaen, un arrière-pelit-fils du magnanime Abdérame HF, qui était wali de la province. Il se nommait Abd-al-Rhamanben-Mouhamad al-Mortady, et fut Abdérame IV dans la dynastie des Omméyades, Le nom seul du nou- —1017

veau khalyfe lui fit un parti puissant, et la plupart des villes du sud-est de l'Espagne le reconnurent d'un commun accord. Cependant Aly-ben-Hamoud, maître des troupes régulières, qu'il s'attachait par ses largesses, sortit de Cordoue, et commença la guerre avec succès. Tandis que son général Djilfeyah contenait Abdérame dans les Alpuxares (‘)}, il attaqua lui-même le hagib Haïran, le défit, l'enferma blessé dans Alméria, prit cette ville, et traita son ancien allié, fait prisonnier dans l'assaut, comme :il avait traité Souléiman le Berbère; il le tua de sa main. Mais cette victoire et ce meurtre ne purent le sauver de l'enthousiasme qu'avait réveillé le nom d'Omméyah. De retour à Cordoue, il fut étouffé dans un bain par quelques compagnons de l'affranchi Haïran, comme lui anciens serviteurs du der- 1018 — nier khalyfe.

Ses soldats proclamèrent aussitôt son frère AlI-Kasimben-Hamoud, wali d'Algesiras, qui vint en toute hâte occuper le palais de Cordoue. Il commença par faire périr dans des supplices raffinés les meurtriers d'Aly, et sa vengeance calculée s’étendit sur tous ceux qui furent soupconnés d'avoir pris part au crime, c'est-à-dire sur les chefs des plus illustres familles, dont les biens furent confisqués. Cette procription, aussi contraire à la politique qu'à la justice, lui aliéna tous les grands, qui sortirent en foule de Cordoue pour se joindre au khalyfe Abdérame al-Mortady, ‘dont le parti s'accroissait et de l'affection qu'on portait à sa personne, et de la haine qu'on portait à ses rivaux.

(t} Le nom de ces montagnes, Alpujarras, vient, d’après Conde, de A1- Bug-Scharra, collines de prairies, de pâturages.

Une nouvelle circonstance vint encore compliquer les embarras publics et accroître le désordre où périssait l'empire. En partant d'Afrique pour renverser du trône le Berbère Souléiman, Aly-ben-Hamoud avait laissé le gouvernement du Mähgreb à son fils Yahyah. Dès que celui-ci eut appris la mort tragique de son père, il passa en Espagne, pour réclamer son héritage, avec toutes les forces qu'il put rassembler sur les deux pentes de l'Atlas. Il amenait jusqu’à des nègres de Soûüs. AÏ-Kasim, dont les troupes avaient essuyé plusieurs échecs dans les Alpuxares, ne fut pas longtemps en état de résister à l'armée africaine d Yahyah. Battu en plusieurs rencontres, il lui proposa un traité, qui fut conclu, non sans duplicité de part et d'autre. L'oncle et le neveu convinrent qu Yahyah gouvernerait à Cordoue, tandis qu AÏ-Kasim, avec leurs forces réunies, ferait la guerre au prétendant Abdérame, et qu'après la victoire, ils se diviseraient l'empire. En vertu de cet accord, Yahyah vint occuper la capitale. Son oncle y était si abhorré, que les habitants le recurent avec les démonstrations de la plus vive allégresse, et pour répondre à cet accueil qui lui rendait ses premières prétentions, il déclara publiquement qu'il ne partagerait point le trône que lui avait légué son père.

Al-Kasim se trouvait à la tête des troupes, même de celles qu’Yahyah avait amenées d'Afrique. Dès qu'il apprit que son neveu rompait ainsi leur traité, 1l revint sur Cordoue, qu'il occupa militairement, tandis qu'Yahyah, contraint d'abandonner cette ville à son approche, alla s’enfermer dans Algesiras pour attendre du Mähgreb-de nouveaux renforts. Le vainqueur crut pacttier

sa capitale par quelques supplices, et, prenant pour de la soumission le premier silence de l’effroi, il fit marcher contre Abdérame, qui se fortifiait à Jaen, toute l'armée qu'il avait sous ses ordres. Mais le peuple de Cordoue ne vit pas plutôt ce prince détesté réduit à une faible garde, qu'il se souleva contre lui, l’assiégea dans l'Alcazar, et l'y tint cinquante jours étroitement bloqué. Dans une sortie désespérée, où périt presque toute sa garde, Al-Kasim parvint à s'échapper par le dévouement 1022 — de quelques soldats. Mais 1l fut livré à son neveu qui le fit enfermer dans un fort d'Afrique, où 1l demeura prisonnier le reste de sa vie.

Tandis que la vengeance populaire précipitait du trône un prince indigne de l’occuper, ses troupes s'avançaient ‘contre Abdérame al-Mortady, qu'appelaient à ce trône les vœux de la nation tout entière. Le khalyfe cherchait lui-même l’occasion de finir la guerre d'un seul coup, et les deux armées se trouvèrent bientôt en présence sur les bords du Génil. Celle d'Al-Kasim, attaquée avec ardeur, fut mise en complète déroute. Mais, à la fin de l’action, une flèche lancée au hasard, « lancée par le destin ennemi des Ommévyades, » attergnit Abdérame, qui combattait aux premiers rangs, et ce prince, sur qui reposait l'espoir de la paix publique, expira au milieu des chants de victoire de ses soldats. Sa mort jeta la consternalion parmi tous les hommes ennemis du trouble. À Cordoue, où déjà se dressaient les ares de triomphe pour fêter le vainqueur, on essaya de 1023 — réparer sa perte en élisant un autre Omméyade,' également petit-fils d'Abdérame IE, également nommé Abdérame, et qui reçut le titre d'Al-Mostadhir-bi llah (Gon-

fiant dans l’aide de Dieu). Il était frère de ce Mouhamad, surnommé Mohdy-bi'llah, que on à vu disputer le trône à Hescham IT et à Souléiman. Le premier soin du nouveau khalyfe, jeune homme instruit, ferme, et de grande espérance, fut de réprimer, par des édits sévères, la licence des soldats, et de protéger les citoyens contre leurs-excès. Les gardes du palais, Andalous et Berbères, qui, durant cette époque d'anarchie', jouissaient, plus encore que les troupes irrégulières, d’une impunité complète, s'offensèrent d'être rappelés à la discipline. « Al-Mortadhir, disaient-ils, aurait dù plutôt se faire scheïk des anachorètes du désert que khalyfe de Cordoue. » Et ils jurérent la mort du prince auquel ils venaient de jurer fidélité, Une bande de conjurés, ayant à leur tête un Mouhamad-ben-Abd-al-Rhaman, propre cousin du khalyfe, pénétra dans son appartement, au Jever du soleil, après avoir massacré les esclaves qui en sardaient l'entrée. Abdérame se défendit seul quelques moments avec son épée, et tomba sous les coups des conjurés, après un court règne de quarante-sept Jours, qui promettait à l'empire de meilleures destinées. Ses meurtriers se répandirent aussitôt dans Cordoue, leurs armes sanglantes à la main, et proclamèrent — 1023 tumultueusement l'assassin Mouhamad, appelé Af- Mostakfy-br llah (à qui Dieu suffit), dont ils célébrérent l'avénement par le méurtre de quelques riches et le pillage de leurs maisons,

La sédition et la violence avaient élevé Mouhamad sur le trône ; il ne pouvait sy maintenir qu'à l'aide de ses complices. Il essaya donc de s'attacher, par d'immenses largesses, ces nouveaux gardes prétoriens, de-

venus aussi avides, aussi insolents, aussi parjures, que ceux qui mettaient jadis à l'enchère la couronne impériale de Rome. On leur donna de plus riches vêtements, de plus belles armes, de plus splendides festins. Et Mouhamad, croyant ainsi les avoir gagnés, ne s’occupa qu’à réparer les palais et les jardins d'Al-Zohrah, où il passait une vie nonchalante au milieu des poëtes et des femmes de son harem. Les prétentions des soldats croissaient avec la facilité d'être satisfaites. On prodigua d'abord, en folles libéralités, le trésor du divan réservé pour les récompenses nationales; et, comme les commandants des provinces et des districts éloignés, devenus tout-puissants par la faiblesse du gouvernement central, cessaient d'envoyer le produit des impôts levés dans leurs domaines, l’appliquant à leurs propres besoins, le trésor public lui-même fut bientôt épuisé. Pour suppléer aux ressources taries, on chargea les peuples d'Andalousie d’exactions nouvelles, inconnues jusquelà, tout en augmentant sans cesse les taxes anciennes. Cependant les gardes de Mouhamad, insatiables dans leurs exigences, accusaient le khalyfe d’avarice et d'ingratitude, tandis que le peuple opprimé l'accusait, avec plus de raison, de se montrer trop généreux et trop prodigue. Le mécontentement devint extrème des deux côtés ; mais les soldats, habitués à la sédition, éclatèrent plus tôt que le peuple, moins impatient dans ses maux. Ils demandèrent d’abord la tête des ministres, et bientôt celle du khalyfe lui-même. Mouhamad, sans défense contre leur fureur, s'enfuit d’Al-Zohrah pendant la nuit, etse réfugia dans le fort d'Uclès, près de Tolède, où 1l mou- 1024 — rut empoisonné, après un règne de seize mois.

Cependant le fils d'Aly-ben-Hamoud, Yahyah, depuis sa retraite sur le rivage de la mer, s'était formé, des provinces de Ceuta, Tanger, Algesiras et Malaga, un petit royaume quil gouvernait avec Justice et modération. Le peuple de ces contrées lui portait une affection sincère, et quand on apprit les nouveaux troubles qui agitaient la capitale, ses courtisans le pressèrent de reprendre la couronne qu'il avait portée un moment. Poussé par leur ambition, plus que par la sienne propre, Yahyah s'avança sur Cordoue, et cette grande ville, livrée à la plus horrible anarchie depuis la fuite de Mouhamad, l'accueillit comme sa délivrance. Après avoir rétabli l’ordre dans la capitale, Yahyah s’occupa de rendre quelque consistance à l'empire, en resserrant sous le sceptre du khalvyfe ses parties désunies, si ce n’est violemment déchirées. A cet effet, il convoqua les walis des provinces et les wazirs des districts, pour que, suivant l'ancien usage, ils vinssent lui jurer obéissance et fidélité à la cérémonie du couronnement. Un très-petit nombre d'entre eux se rendirent à cet appel; la plupart s'excusèrent sous différents prétextes , et plusieurs ne daignèrent pas même répondre aux lettres du khalyfe. De ce nombre était le wali de Séville, Mouhamad-ben-Ismailben-Abëd al Lahmy, plus connu sous le nom de Mouhamad Aben-Abèd, homme d'une grande naissance et d'une immense fortune, qui, parvenu pendant les troubles au gouvernement de sa province, affectait une indépendance absolue, et tranchait du monarque. Yahyah résolut de faire un exemple en châtiant le rebelle orgueilleux, et marcha contre lui à la tête de ses troupes. Le wali, de son côté, rassembla les siennes ; mais, dans

l'impuissance de tenir ouvertement la campagne contre le khalyfe, il prépara une embuscade où il eut l'adresse de l'attirer, en feignant de fuir devant lui. Emporté par son ardeur, Yahyah donna dans le piége, et, bientôt enveloppé, périt avec les chevaliers qui l'avaient suivi. 1026 — |

Il semblait qu’un destin fatal précipitât du trône, aussitôt qu’ils y étaient montés, tous ceux dont les talents et les vertus pouvaient apporter quelque remède aux calamités qui déchiraient l'empire. Comme les deux derniers Abdérame, Yahyah emporta les regrets universels. À la nouvelle de sa mort, le divan s’assembla pour lui donner un successeur, et les choix se réunirent sur l'Omméyade Hescham, fils de Mouhamad Modhy brilah, et frère aîné d’Abdérame al-Mortady. Cet Hescham, qui fut surnommé Al-Motad bi-Ilah (‘), avait fui les discordes civiles, après la triste fin de son père, et vivait presque ignoré dans un château de la Castille. Quand les envoyés de Cordoue vinrent lui annoncer l’élection du conseil et l’acclamation du peuple, loin d'en témoigner de la joie, 1l refusa d’abord cette couronne, objet de tant d'envie, et ne consentit qu'après une lonue résistance à échanger la paix de sa retraite contre l'éclat et le tumulte du pouvoir souverain. Les appréhensions que lui causait le séjour du palais étaient si grandes, qu'il demeura près de trois ans sur les confins de la Castille, au milieu des Rabits (Räbyth) ou

(1) D’après J. Conde (parte IT, cap. 117). Mais ce nom n’a point de sens en arabe. C’est peut-être Al-Mostadhi billah (qui cherche sa lumière en Dieu), ou Al-Moktadi billah (qui suit les ordres de Dieu).

gardiens des frontières {‘)}, pour contenir les Espagnols, qui pénétraient de ce côté dans l'empire par fréquentes alsgarades. Enfin, les prières du divan et les instances de son ministre Abou l-Housam-Djéouar décidèrent Hescham à se rendre dans la capitale, où l'absence prolongée du monarque laissait fermenter de nou- — 1029 velles séditions. Par sa présence et par ses actes, 1l rendit le calme à cette ville agitée. Sa justice, sa douceur, son affabilité, les soins paternels qu'il prenait des malades, des orphelins, de tous les malheureux, lui concilièrent l'affection générale. Mais la bonté, cette vertu suffisante pour un roi dans les temps paisibles, ne suffisait plus à ce moment de crise, où la vigueur du gouvernement pouvait seule prévenir sa chute. Les walis se rendaient chaque jour plus indépendants de la couronne. Îls méconnaissaient ouvertement l'autorité du khalyfe, s'arrogeaient dans leurs gouvernements tous les droits régaliens, et l'exemple contagieux donné par les chefs des grandes provinces gagna bientôt jusqu'aux wazirs des villes , jusqu'aux alcaÿdes des forteresses. La chaine hiérarchique était partout rompue ; chacun d'eux se faisait maître chez soi. Hescham tenta de les ramener au devoir, d'abord par la persuasion et la douceur. Il écrivit aux plus influents pour leur représenter que la force n’était que dans l'union, et que la concorde entre les chefs, sous l'autorité du khalyfe, pouvait seule assurer le repos de l'empire, préserver les provinces musulmanes de l'attaque des chrétiens, « et soutenir l'édifice ébranlé de la félicité publique. » Mais, sans déclarer ou-

(1) C’était un institut religieux et militaire dont je parlerai plus loin.

vertement leur désobéissance, leur scission, les walis n’en continuèrent pas moins, sous différents prétextes, à refuser le service de guerre et le versement des impôts. Après une longue patience, Hescham comprit qu’il ne restait plus à employer que des remèdes violents, et qu'il fallait appeler la force au secours du droit. Il donna une armée à son général Obéid-Allah-ben-Abd-al-Azyz al Yahséby, avec l’ordre de réduire tous les rebelles. Obéid-Allah prit bien quelques petites places des Algarves. Mais 1l éprouva constamment des revers quand il voulut s'attaquer aux walis des grandes provinces, plus puissants pour la plupart, et même isolés, que le khalyfe lui-même, qui les avait tous contre lui. Le mauvais succès de ses armes ramenant alors Hescham à ses premières idées, il tenta de nouveau la voie des négociations, qui n'était plus que celle des conseils et des prières. Cette modération déplut au peuple de Cordoue, indisposé déjà par les défaites du débonnaire khalyfe. On imputa à sa faiblesse et les revers de l’armée et les maux de la nation. Ces plaintes devinrent bientôt arroganteset tumultueuses. Enfin, tandis que son ministre dévoué pressait Hescham de conjurer l'orage populaire en se retirant au palais fortifié d'Al-Zohrab, le peuple attroupé demanda la déposition du khalyfe. Sans résistance, sans regrets, et d'un cœur résigné, #Hescham se dépouilla des ornements impériaux, rendit grâces au ciel et quitta surle-champ le palais avec sa famille et quelques amis pour 1031 — regagner la retraite qu'il avait quittée à regret. Un historien rapporte qu'après la déposition d'Hescham, un jeune homme du sang d'Omméyah s'offrit pour occuper le trône; et, comme les vieillards du di-

van, par pitié pour sa jeunesse, refusaient de lui donner un {itre qui lui eût coûté la vie : «Faites-moi khalyfe aujourd'hui, leur dit-il, et tuez-moi demain. » On n'écouta point cette prière insensée. Ce fut avec Hescham II que s’éteignit la dynastie des Omméyades, qui régnait, depuis près de trois siècles, sur l'Espagne musulmane. Mais leur empire, autrefois rival de celui de Charlemagne, et qui avait compris, outre la Péninsule presque entière, une grande province des Gaules et plusieurs provinces d'Afrique, était réduit alors à une capitale sans Etats. Cet empire s'était déchiré avec effort dans les convulsions d'une sanglante anarchie. La révolution avait été complète aussi bien que rapide; elle avait pénétré dans la société comme dans le gouvernement ; elle avait atteint les coutumes privées comme les formes politiques. Le respect religieux pour la personne du prince, l’obéissance aux lois, la justice dans les chefs, la soumission dans le peuple, la fidélité aux engagements, l'austérité des mœurs, la bonne foi, l'humanité, la tolérance, toutes ces vertus si vantées des anciens Arabes s'étaient relächées et corrompues dans les discordes perpétuelles, dans la confusion générale. Comme toutes les habitudes, celle de la révolte et du désordre se contracte aisément et se perd avec peine. Elle plaît à la partie du peuple la plus pauvre et la moins éclairée, qui est toujours la plus nombreuse, et qui, d'abord instrument des chefs de parti qu'une aveugle ambition porte à la soulever, en fait bientôt à son tour ses instruments et ses jouets. Les bons et les mauvais citoyens semblaient également coupables, ceux-ci par l'audace et l'activité de leurs entreprises, ceux-là par

leur indolence et leur timidité; ce qui faisait dire au dernier Hescham que, « dans cette génération, il ne se trouvait plus personne, ni pour gouverner, ni pour être gouverné. » Aussi la nation arabe était-elle rapidement descendue au dernier degré de la décadence, celui où le pouvoir tombe aux mains des soldats et de la populace.

‘Tandis que le trône naguère si révéré des khalyfes était livré, comme jadis celui des empereurs , à cette vile puissance, les chefs des provinces, forts de la faiblesse du gouvernement, sürs de l'impunité, favorisés par le désordre général, excusés même par cette rapide succession de souverains et de dynasties, s'élevaient sur les ruines de l'empire, et une foule de petits royaumes sortaient de ses débris.

Je vais tâcher d'indiquer aussi clairement que possible quel était l'état des provinces à la chute du dernier Omméyade. Dans le midi, le wali Mouhamad- Aben-Abëd, depuis sa victoire sur le khalyfe Yahyab, était resté maitre absolu de Séville. À son exemple, les walis de Carmona et de Médina-Sidonia s'étaient fait de ces districts deux Etats indépendants, et un quatrième Etat, plus considérable, formé des provinces d’Algesiras, de Malaga et de Ceuta, par Yahyah, avant son second avénement au trône de Cordoue, était passé paisiblement aux mains d'Edryz, son frère ou son fils. À l'orient, s'était élevée l’importante principauté de Grenade et d'Elvira, alors possédée par le Berbère Habous-ben-Maksan al Shanadjy, et toutes les provinces maritimes de cette contrée appartenaient, depuis le gouvernement d'Al-Mansoür, à la famille des Al-Amérys dont il était membre. L'un d’eux, Zohaÿr-al-Mou-

ghéhid, wali de Denia, s'était emparé d’Alméria et de Murcie, qu'il gouvernait par des lieutenants, tandis qu'il résidait dans les iles Baléares, dont il avait aussi fait la conquête, ayant poussé ses expéditions navales jusqu'en Sardaigne. Un autre Al-Améry, Abd-al-Azyz, régnait à Valence, et il finit par hériter de tousles domaines du oughéhid, qui, réunis aux siens, formèrent comme un petit royaume. Au nord, le wali de Saragosse, Abour-al- Hakem-al-Mondhyr, et le wali de Tolède, Ismaÿl-ben- Dylnoun, s'étaient naturellement emparés de la souveraine puissance dans ces deux grandes provinces. Enfin, au couchant, le wali de Badajoz, Abd-Allah-ben-Moslemah, gouvernait les deux Estrémadures et les Algarves. Voilà donc au moins dix Etats formés des fragments de l'empire, autour de ce qu'on nommait encore le khalyfat de Cordoue. Ces divers petits souverains, tout à fait indépendants du khalyfe, avaient leurs cours et leurs armées, levaient les impôts, faisaient battre monnaie, et prenaient le titre d’émyrs, égal à celui de rois. Ils avaient, en outre, de véritables vassaux relevant de leur couronne, car une foule d'autres chefs, d'autres petits princes, qui ne possédajent pour Etats qu'un canton, une ville, un fort, cherchaient leur süreté sous l'abri des grands rebelles. Ainsi l'empire arabe, si fortement constitué sous le sceptre d'Abdérame et sous l'épée d'Al-Mansoûr, était morcelé, coupé en lambeaux, sans union, sans lien, étrangers l'un à l’autre, sinon même ennemis. Cette division fatale, et les crises qui l'avaient produite, atteignaient, il est vrai, le corps politique plutôt que les individus; car, hors de l'enceinte de Cordoue, théâtre des discordes, arène des

factions, la tranquillité régnait encore, comme jadis, hors de la Rome impériale, une apparente tranquillité régna jusqu'à l'invasion des barbares. Chaque nouveau souverain, monté sans effort sur son trône, puisqu'il n'avait fait que changer le nom de sa dignité, sentait le besoin de gagner l'affection de ses sujets, et s'attachait à l'acquérir. Mais le mal, encore inaperçu pour les particuliers, était déjà sans remède pour la nation; alle avait cessé d’être.

Pour démontrer qu'elle n'existait plus, il ne fallait qu'une attaque étrangère. Si les Espagnols, après la faute irréparable qu'avaient faite les Arabes de rechercher, d'acheter leurs services, et de leur montrer deux fois le chemin de la capitale; si les Espagnols eussent su profiter de l'immense avantage que leur offrait la situation de l'ennemi commun, peut-être auraient-ils avancé de plusieurs siècles l'affranchissement de leur pays. C’est une chose digne d’étonnement que la facilité avec laquelle les chrétiens de Castille et de Catalogne s’enrôlèrent sous les drapeaux arabes, malgré la double horreur que leur inspiraient les conquérants de l'islam; mais une chose non moins surprenante est l’inaction qu'ils gardèrent ensuite. Après avoir tenu les armes avec une invincible constance pendant les règnes des puissants Omméyades, ils les déposent dans un moment où la victoire est facile et certaine. Un homme manquait à la nation espagnole pour l'éveiller, pour la conduire. Il fallait un saint Ferdinand sur le trône, ou un Cid à la tête des guerriers; ni l'un ni l’autre ne se trouva. Pendant la longue crise du démembrement de l'empire, la Castille et la Navarre mirent seules à.

profit la faveur des circonstances pour élargir un peu leurs frontières. Mais aucune entreprise considérable ne fut tentée par aucune des nations chrétiennes. Lorsque Alphonse V, roi de Léon, mourut après vingt-huit années d'un règne obscur, passé en fondations d’églises et de monastères (1027), loin de tourner leur épée contre les Arabes, les princes chrétiens commencèrent à la tirer les uns contre les autres. Le résultat final de leurs querelles fut l’'avénement de la maison française de Navarre aux trônes de Castille et d'Aragon. Le royaume de Castille, composé du comté de ce nom et de l'ancien royaume de Léon, comprenant la Galice et les Asturies, se forma entre les mains de Ferdinand I‘, gendre d’'Alphonse V, tandis que son frère Ramiro [° fondait le royaume d'Aragon, comprenant la Catalogne (1038). L'Espagne chrétienne ne se composa plus alors que de trois Etats : Castille, Navarre et Aragon , possédés par les trois frères de la maison de Navarre, fils de Sancho le Grand {Sancho el Mayor). Cette réunion fraternelle des provinces chrétiennes, tandis que l'empire musulman se démembrait, se coupait en lambeaux, doit être considérée comme la première cause des grands succès que les Espagnols remportèrent depuis cette époque sur les Arabes (!).

(1) On peut faire, sur l’histoire de l'Espagne, une remarque générale fort curieuse : c’est que ce pays a toujours appartenu à des maîtres d’origine étrangère. Aux Carthaginois ont succédé les Romains ; aux Romains les Goths ; aux Goths les Arabes. Pélage et ses successeurs immédiats étaient probablement de race gothique, et lorsque, après les premiers efforts de ces réfugiés des Asturies, des royaumes chrétiens se forment dans l'Espagne reconquise, ce sont des souverains de race française qui fondent des dynas- ties, en Navarre, en Aragon, en Catalogne, en Castille, en Portugal, Leurs

Reprenons le récit des événements.

À cette époque, et sous l'empire d'une constitution po: litique qui remettait toute puissance et toute action aux mains d'un seul homme, rien n'était plus important que l'érection d'un khalyfe. Après la retraite d'Hescham ILE, le divan s'était assemblé pour lui donner un successeur. Comme il ne restait plus aucun autre descendant d'Omméyah capable deramener l’inconstance populaire, désormais tournée contre cette illustre famille, le choix général 1031 — se fixa sur le hagib Djéhwar-ben-Mouhamad, homme d’une vertu rigide, d'une expérience consommée, et dont la conduite, toujours sage au milieu des circonstances les plus difficiles, lui avait mérité l'affection du dernier monarque et l'estime de tous les parts. Djéhwar comprit sa position, et ne vit de salut, pour l'Etat et pour lui-même, que dans un remède extrême comme elle. À peine fut-1l proclamé, qu'il appela au divan les principaux citoyens de Cordoue, les chefs des grandes familles, et, de la toute-puissance attachée au khalyfat, il ne se réserva que la présidence de cette assemblée, en qui résida le gouvernement. Cette forme aristocratique, substituée au pouvoir absolu, lui fit trouver à la fois les deux forces nécessaires pour se soutenir: d'une part, 1l s'attacha tous les hommes influents par le partage de l'autorité; de l'autre, il put résister sans péril aux exigences que ses prédécesseurs n avaient pu

descendants héritent sans interruption de ces couronnes qui viennent se réunir sur la tête des rois catholiques Isabelle et Ferdinand, Après eux, Charles-Quint, leur petit-fils, met sur le trône la maison d’Autriche, et le testament de Charles I le donne au petit-fils de Louis XIV, dont la famille règne depuis lors en Espagne.

ni satisfaire, ni dominer. « Ce n’est pas moi, répondaitil aux demandes, qui accorde ou refuse; c’est le divan, dont je ne suis qu un membre. » Cette adroite politique eut tout le succès qu'il en devait espérer, et le reste de sa conduite fut conséquent avec ce début. Il refusa quelque temps d'occuper le palais, puis, quand il dut l’habiter, il en réduisit les énormes dépenses, chassa l’armée de valets qui l'encombrait, et proscrivit toute espèce de faste royal autour de sa personne. Ces réformes privées, utiles surtout par l'exemple, furent suivies d’une foule de réformes publiques. Il bannit les délateurs de la cour et des tribunaux; nomma un petit nombre de procureurs, payés comme les juges, par le trésor public, pour suivre gratuitement les procès ; assujétit Les percepteurs des impôts à rendre chaque année leurs comptes devant le conseil souverain; pourvut abondamment les greniers publics; facilita l'arrivée des provisions; plaça des inspecteurs aux différents marchés pour régler et surveiller les transactions commerciales ; enfin rendit à la capitale la sûreté intérieure en faisant fermer les rues par des portes pour éloigner ou saisir les malfaiteurs nocturnes, et surtout en confiant la police des quartiers à leurs habitants mêmes, auxquels on remit des armes et qu'on enrôla en troupes civiles. Ces sages dispositions rétablirent la tranquillité depuis si longtemps bannie, rappelèrent les étrangers qu'avait éloignés le désordre, et Cordoue fut encore un moment le centre des Etats arabes, la première ville d'Espagne pour le commerce et les arts.

Restait le grand ouvrage de la pacification générale de l'empire, et de sa reconstruction, si l’on peut dire ainsi,

par la soumission des walis indépendants. Djéhwar n’osa pas le tenter par une voie directe; 1l essaya seulement de s'établir comme médiateur entre les walis des grandes provinces, et de former en quelque sorte une confédération dont Cordoue füt restée le centre. Mais ses conseils et son appel ne furent pas moins méprisés que les ordres des derniers khalyfes. L'émyr de Tolède, Ismaÿl-ben-Dylnoun, lui répondit insolemment qu'il ne reconnaissait de souverain que celui du ciel.

Ce fut l’ambitieux émyr de Séville, Mouhamad-Aben- Abëd, qui ralluma le premier les feux de la guerre civile en occupant de vive force la province de Carmona. L’émyr dépossédé s'unit à ceux de Grenade et de Malaga pour recouvrer ses domaines, et d’autres chefs prirent part à la querelle suivant leurs intérêts. Ces événements détruisant les espérances de paix et de concorde qu'avait conçues Djéhwar, et la voix de la raison ne pouvant plus se faire entendre au milieu du bruit des armes, 1l se résolut, de son côté, à soumettre par la force quelques petits rebelles, les plus voisins de Cordoue. Mais aussitôt que les troupes qu'il avait envoyées contre eux eurent occupé leurs domaines, l’orgueilleux émyr de Tolède les prit sous sa protection, et fit marcher à leur secours une armée qui parvint à les rétablir, après avoir battu celle du khalyfe. Le sage Djéhwar, que ses sujets reconnaissants nommaïent le père du peuple, mourut pen- 1044 — dant cette malheureuse expédition. Il fut si regretté que les jeunes filles elles-mêmes, contre la coutume, accompagnèrent son convoi, et mélèrent leurs larmes à celles de toute la population de Cordoue. Héritier des vertus de Djéhwar, son fils Mouhamad, qui lui

. succéda, n'hérita pas de ses talents, et détruisit par des fautes politiques l'ouvrage de paix et de conciliation que son père avait commencé. Pour tenir tête au puissant Ismayl, auquel s'était uni l'émyr de Valence, et qui s'attacha plus tard ceux de Grenade et de Malaga, Mouhamad rechercha l'alliance des émyrs de Séville et de Badajoz. Ils conclurent, en effet, une ligue offensive et défensive; mais, dans cet accord, le khalyfe de Cordoue descendit au niveau des émyrs, ses alliés, puis au-dessous de celui de Séville, qui devint bientôt l’äme et le chef de leur parti. Une conflagration générale — 1051 suivit la formation de ces ligues ennemies, et toutes les parties de l'empire arabe, d'abord violemment séparées, s'occupaient maintenant à s'entre-déchirer. Vainement pour la paix publique, les chefs des deux partis moururent pendant la lutte. Rien ne put la faire cesser. Leurs fils, Aben-Abéd le second, à Séville, et Dylnoun-Al-Mamoun, à Tolède, continuèrent, avec plus d'acharnement encore, à tenir aux prises entre elles toutes les provinces musulmanes, divisées dès lors en deux camps irréconcihables.

Tandis qu Aben-Abêd guerroyait contre ceux de Gre- .nade et de Malaga, Al-Mamoun, après quelques succès importants, pénétra jusqu'aux campagnes de Cordoue, et défit les troupes du khalyfe dans une grande bataille. Effrayé du péril imminent qu'il courait après cette défaite, et gravement malade, Mouhamad envoya son fils Abd-al- Malek implorer le secours de l'émyr de Séville, en qui résidait son dernier espoir. L’adroit Aben-Abëd amusa quelque temps le jeune prince par des fêtes et des promesses, laissant de plus en plus accabler le khalyfe, et

quand il s'avanca au secours de Cordoue, cette ville, comme il l'avait prévu, était déjà assiégée par l'armée victorieuse d’Al-Mamoun. Aben-Abèd attaqua sur-lechamp, dans ses lignes étendues, l’'émyr de Tolède, et, favorisé par une sortie que firent à propos les guerriers de Cordoue, il le mit en pleine déroute. Mais, tandis que les troupes du khalyfe s'occupaient à piller le camp ennemi, Aben-Abëd entra furtivement dans Cordoue, ferma les portes, fit occuper par ses’‘soldats les tours et les murailles, saisit Mouhamad, qui gisait mourant dans FAÏcazar, et se trouva maître de la capitale. Vainement Abd-al-Malek, au retour du combat, voulut chasser de Cordoue l'infidèle allié de son père; ce jeune prince fut tué devant une des portes par laquelle il s’efforçait de s'ouvrir passage, et les habitants se soumirent au nouveau maitre, qui leur fit oublier dans de somptueuses réjouissances, dans des combats de bêtes féroces et des largesses au menu peuple, sa perfidie et leur dégradation. Telle fut la fin du khalyfat de Cordoue. De ce glorieux empire, écroulé dans les discordes civiles, il ne restait que 1060 — le nom; une noire trahison emporta ce dernier débris.

Pendant cette triste époque de luttes intestines, les Espagnols avaient pu poursuivre avec succès l’œuvre nationale, interrompue quelquefois , jamais abandonnée, de la reprise du pays de leurs pères. Ferdinand [*, après la réunion sur sa tête des couronnes de Castille et de Léon, et à la suite de plusieurs expéditions heureuses, avait étendu ses frontières jusqu’à l'embouchure du Mondégo, en Portugal, et jusqu’à la chaîne du Guadarrama, dans la Castille-Neuve. Les chroniqueurs espa-

. gnois assurent qu'il recevait également un tribut des émyrs de Tolède, de Saragosse et même de Séville.

Mais cette circonstance, dont nul historien arabe ne fait mention; manque trop absolument de vraisemblance pour ne pas manquer aussi de vérité. Un tel tribut ne pouvait être que le prix de la paix, et Ferdinand leur fit la guerre jusqu'à sa mort.

Cette mort de Ferdinand I* (1065), qui, malgré l'opposition des grands vassaux de la couronne, fit le partage de ses Etats entre ses enfants, fut l’origine d'une longue guerre de succession. L’aîné, Sancho le Fort, auquel était échu le royaume de Castille, enleva celui de Léon à son frère Alphonse; et celui-ci, d'abord enfermé dans un cloître, s'enfuit chez l'émyr de Tolède, Al-Mamoun, qui, sans craindre le ressentiment de son redoutable voisin le roi de Castille, lui accorda la plus généreuse hospitalité, et le combla des bienfaits les plus délicats. Il lui fit présent d'un beau château de plaisance, où n'entraient que des chrétiens, pour qu'Alphonse püt se livrer en paix aux exercices de son culte comme aux plaisirs de la chasse. Sancho le Fort périt assassiné devant Zamora, qu'il voulait enlever également aux infantes ses sœurs. Comme il-ne laissait point d'enfants, Alphonse, rappelé dans ses Etats de Léon, recut en outre la couronne de Castille, dépouilla de la Galice son second frère Garcia, et se trouva, en 1073, seul possesseur de tous les domaines de son père Ferdinand E*. — 1073

Durant ces treize années, écoulées entre la chute du khalyfat de Cordoue et la reconstitution d'un grand royaume chrétien , tandis que l'émyr de Saragosse,

Aben - Houd, qui avait remplacé Al-Mondhyr mort assassiné , luttait presque seul contre les attaques des Espagnols, les émyrs de Tolède et de Séville, toujours rivaux, toujours ennemis, tenaient en perpétuelle discorde les autres Etats musulmans. Le second Aben- Abëd était mort subitement en 1069, désespéré de la perte de sa fille chérie, la belle Thaÿra, et son fils, Mouhamad-Aben-Abêd, le troisième, avait porté tout l'élan de la jeunesse et d'un caractère audacieux Jjusqu'à l’impiété, dans l'accomplissement des ambitieux desseins que son aïeul et son père avaient si bien poursuivis par la ruse et la force.

L'élévation d'Alphonse VI, en 1073, Gôtant à son hôte, l’'émyr de Tolède, la crainte des armes chrétiennes, et lui faisant au contraire d'un ennemi formidable un allié puissant, réveilla ses désirs d'agrandissement et de vengeance. Al-Mamoun obtint à grand prix un fort secours de troupes castillanes, et traversant le royaume de Valence, dont il s'était précédemment emparé sur son propre gendre, il attaqua l'émyr de Murcie, allié d’Aben-Abëd , contre lequel élait, par ce circuit, dirigée l’entreprise. Celui-ci soutenait toujours sa longue querelle avec les émyrs de Grenade et de Malaga. Ne pouvant disposer de toutes ses forces, 1l envoya au secours du Murcien son rusé ministre Aben-Omar, qui alla d’abord à Barcelone enrôler des Catalans pour les opposer aux guerriers de Castille. Le comte Raymond, après avoir recu dix mille doblas d’or, et pris pour otage le fils même d’Aben- Abëd, amena ses chevaliers au camp d'Aben-Omar. Mais Al-Mamoun, aidé des Castillans et commandant des forces

plus nombreuses, les battit complétement sous les murs de Murcie, qui se rendit au vainqueur. Aben-Abèd s'était avancé trop tard pour prendre part à l'action. Tandis qu il rassemblait dans les Alpuxarres ses troupes dispersées, AI-Mamoun pénétrait sans obstacle dans la province de Cordoue. Son général Hariz-ben-Hakem, à la tête de la cavalerie arabe et castillane, enleva cette capitale par un heureux coup de main, prit au passage le pa- Jais d'Al-Zohrab, et, faisant une incroyable diligence, arriva dans les murs de Séville avant que les habitants fussent même avertis de son approche. Al-Mañoun l'y suivit, descendit à l’Alcazar, et se trouva, — 1074 presque sans coup férir, maitre des deux capitales d’Aben-Abêd, et, pour ainsi dire, de tous ses états. Celui-ci, cependant, rassemblait à Jaen son armée et ses alliés. Il reprit bientôt l'avantage contre l'émyr de Tolède, dont les troupes s'étaient dispersées pour garder tous les points de sa rapide conquête. AÏ-Mamoun, d’ailleurs, le vieil Al-Mamoun était tombe malade à Seville, et il mourut le jour même qu'Aben-Abëd vint l'y assiéger. Ses soldats s échappèrent en faisant une sortie, et s'enfuirent jusqu'à Tolède, où fut proclamé émyr le jeune Yahyah, que son père Al-Mamoun avait — 1075 désigné pour successeur, en le confiant la protection de son hôte et allié de roi de Castille. En vain Har1z essaya de résister dans Cordoue, qu'il gouvernait pour Al-Mamoun. Aben-Abèd l'en chassa, l'atteignit dans sa fuite, le tua d'un coup de lance, et fit empaler son corps avec celui d'un chien sur le pont de Cordoue. Ces succès d'Aben-Abèd, aussi rapides que l'avaient été ses désastres, lui rendirent plus qu'il n'avait perdu. Délivré d’AI-Ma- : VA À 15

moun, son mortel ennemi, et tournant contre ses autres rivaux toutes les forces que donne la victoire, 1l éleva, «les hautes toursde sa vaniteuse ambition » sur les ruines des autres princes musulmans. En peu d'années, il s'empara de la province de Murcie, puis de celle de Malaga, dont l'émyr fut contraint de se retirer en Afrique 1079—après avoir perdu son petit royaume pièce à pièce.

Maître absolu d'une grande partie de l'Espagne musulmane, et dominant sur le reste des provinces, dont les émyrs, qui se nommaient ses alliés, n'étaient guère que ses vassaux, Aben-Abëd ne trouvait plus d'autre obstacle sérieux à la souveraineté générale, à la reconstitution du khalyfat par lui et pour lui, que dans le seul royaume de Tolède. Il en jura la ruine. Pour la consommer plus sûrement, ilexpédia d'abord son ministre Aben-Omar auprès des rois chrétiens dont l'alliance était nécessaire à ses projets. Cet Aben-Omar, le plus adroit des politiques de ce temps, en semant la division parmi les princes arabes qui pouvaient s'unir contre son maitre, lui avait rendu plus de services que l'armée même qui les avait vaincus séparément. Il passa d’abord à la cour de Barcelone, pour resserrer les nœuds de son ancienne haison avec les Catalans ; puis, malgré les murmures des Bons musulmans qui maudissaient ces pactes offerts aux infidèles, il se rendit à la cour d’Alphonse VI, qu'il détermina sans peine, par le sentiment de son propre intérêt, à se liguer secrètement avec Aben- Abëd pour la destruction de l'émyrat de Tolède.

A peine ce traité impie fut-il conclu, qu'oubliant les bienfaits d'Al-Mamoun et la protection promise à son fils, Alphonse, l'ingrat et perfide Alphonse, se jette, sans dé-

ET DES MORES D'ESPAGNE, ser

claration de guerre, dans les campagnes de Tolède, portant le ravage et la désolation sur cette terre qui lui avait servi d'asile. Le jeune Yahyah-ben-al-Mamouñ, sans talents, sans énergie, livré seul aux coups des chrétiens, ne pouvait leur opposer une longue résistance. Pendant quatre années de continuelles incursions à travers la Castille-Neuve, Alphonse désola cette province, et s’empara de toutes les places fortes qui avoisinaient la capitale. Enfin, au commencement de l’année 1085, déjà maitre de Guadalajara, d'Olmos et de Madrid, où il avait laissé des garnisons, Alphonse arriva jusqu'aux murs de Tolède, et forma le siège de cette ville. Yahyah ne pouvait plus espérer de secours. Son unique défenseur, l'émyr de Badajoz, qui avait une première fois repoussé les chrétiens, avait été finalement écrasé par eux, et l'émyr de Saragosse défendait avec peine ses frontières, pressé par les Aragonais et les Catalans. Réduit à lui seul, Yahyah offrit au roi de Castille la suzeraineté de ses états et le paiement d'un tribut annuel. L'impitoyable Alphonse rejeta cet offre avec hauteur, et exigea que la place lui füt livrée sans conditions. Alors le petit nombre de guerriers qu'elle renfermait résolurent de s’y défendre jusqu'à la mort. Pendant plusieurs mois d'un siège opiniâtre, ils repoussèrent avec une héroïque valeur les nombreux assauts que leur livra l'armée chrétienne. Alphonse fit cesser ces attaques infructueuses, et se contenta de serrer étroitement la place pour la réduire par le manque de provisions.

La famine, en effet, se fit bientôt sentir avec toutes ses horreurs dans l’étroite enceinte où s'était amoncelée jusqu’à la population des campagnes. Les murmu-

res d’un peuple réduit à périr de faim, l'abandon de tous les autres peuples arabes, enfin la crainte du soulèvement des chrétiens qui formaient la masse des habitants de Tolède, ôtèrent à ses défenseurs tout espoir d’une utile résistance. Une capitulation fut proposée : on offrit de rendre la ville aux Espagnols, sous la condition que tous les musulmans auraient le droit, soit d'en sortir pour se retirer où bon leur semblerait, avec ce qu’ils pourraient emporter, soit d'y rester en conservant leurs propriétés immobilières ; que ceux d'entre eux qui prendraient ce dernier parti conserveraient en outre le libre exercice de leur religion, l'usage de leurs mosquées, la faculté de nommer leurs kadys et d'être jugés par eux seuls; qu'enfin ils ne seraient soumis qu'aux tributs qu'ils avaient payes jusqu'alors à leur propre souverain. Alphonse souserivit à ces conventions, qui furent mises par écrit dans les deux langues arabe et latine, et solennellement jurées de part et d'autre. En conséquence, l'émyr, ses troupes et beaucoup d’habitants se retirèrent dans la province de Valence, tandis 1085 — que le roi de Castille prenait possession de Tolède, dont il fit aussitôt la capitale de ses états. Comme on le voit, les conditions obtenues par les Arabes étaient absolument les mêmes que celles qu'ils avaient accordées aux populations de l'Espagne quand ils en firent la conquête. Ce qui prouve avec quelle fidélité religieuse ils les avaient observées, c'est qu'Alphonse trouva la grande moitié de la population de Tolède composée de chrétiens et de juifs qui, depuis la prise de cette ville par Thâryk, vivaient librement dans le culte de leurs pères, dont ils avaient conservé les

églises et la synagogue. On verra bientôt comment les Espagnols, vainqueurs des Arabes, imitèrent la bonne foi et la tolérance des Arabes conquérants de l’Espagne. |

La prise de Tolède, cette ancienne capitale des Goths, le centre et la plus forte place de la Péninsule, était un événement de la plus haute importance dans la lutte mortelle que se livraient les deux peuples. Elle assurait aux chrétiens une supériorité décidée, et la nouvelle de leur victoire répandit la consternation parmi tous les musulmans. Aben-Abêèd lui-même reconnut bientôt la faute où l'avait entraîné une ambition déloyale, lorsqu'il vit Alphonse, plus déloyal encore, s'emparer, au mépris de leur traité, et sans l'appeler au partage, non de la seule ville de Tolède, mais de toute la province ; lorsque enfin cet allié sans foi, se déclarant ennemi, fut devenu son voisin immédiat. La colère publique, premier effet du réveil des musulmans, tomba sur le conseiller perfide dont les longues intrigues avaient divisé les princes arabes et livré le boulevart de l'empire aux chrétiens. Aben-Omar, qui s'était enfui à Valence, à Tolède, puis à Saragosse, y fut pris dans un piège par les émissaires de l'émyr de Séville, et ramené dans cette capitale au milieu des insultes du peuple. Aben-Abëd le fit jeter en prison; puis, bien qu'Aben- Omar rappelât ses services passés (!), et pour donner

(:} Aben-Omar écrivit, en quatre vers élégants : «Je connais, Seigneur, « le droit que tu as sur mon sang; mais je me confie en l’amour qui me « reste dans ton cœur. Personne mieux que toi ne sait ma loyauté et le zèle « avec lequel je t'ai servi.» Aben-Abëd répondit, sur le revers du papier, et en vers égaux : « Le destin annonce mauvais temps à Oschonoba et à

plus d'éclat au désaveu qu'il pubhait des actes de son ministre, il exécuta de sa main l'arrêt de mort porté contre lui.

Le danger commun fit sentir pour un moment aux Arabes le besoin si longtemps méconnu de la concorde et de l'union. Ils convinrent de réunir une sorte d'assemblée nationale, où chaque émyr, s'il ne pouvait sy rendre en personne, enverrait un kady pour le représenter, etqui tiendrait un conseil général sur les moyens de sauver la patrie et la loi. Ce divan s’ouvrit à Séville, sous la présidence d’Aben-Abëd, qui l'avait convoqué. On y proposa d'appeler les Almoravides d'Afrique au secours des Arabes d'Espagne menacés de destruction par les armes chrétiennes, et cet avis fut accueilli par acclamation. Un seul membre de l'assemblée, Abd-Allah-ben- Zagout, wali de Malaga, eut la prudence et la fermeté de s'opposer au sentiment général. « Soyons unis, disait-il, et nous serons assez forts pour vaincre seuls les chrétiens. Mais n’appelons pas dans les délicieuses campagnes de notre Andalousie les lions et les tigres des sables brülants du Mähgreb. Ils briseront les chaînes d'Alphonse pour nous donner des chaînes que nous ne pourrons plus briser. » Zagout ne fut écouté de personne; on le traïta de mauvais musulman, d'ennemi de la foi, vendu aux chrétiens; on le frappa d’excommunication, et l'émyr de Badajoz, chargé de l'ambassade commune auprès! de Youzef-ben-Taschfyn, prince des Almoravides, alla lui demander sa protection contre l’orgueil d’Alphonse,

« Xelb (patrie d’Aben-Omar) ; d’amères larmes et de tristes sanglots héri- «tera Semsah ta pauvre mère. »

« dont le tonnerre et les éclairs menaçaient de ruine tout l'islam. » |

Il faut ici faire connaître en peu de mots ces étrangers puissants que les Arabes d'Espagne appelaient à leur secours.

La tribu Lamtounah, qui fut le noyau primitif de cette grande secte des Almoravides, se vantait d'être originaire de l’Yémen, ou Arabie heureuse. Chassée de ce pays par des tribus rivales, elle avait quitté le continent d'Asie, puis, après plusieurs émigrations , était venue s'établir dans le désert de l’Afrique occidentale, entre l'Atlas et la Sénégambie, où elle menait une vie nomade à la manière de ses aieux les anciens Scénites. Vers le milieu du xi° siècle, un imâm de Fez, nommé Abd-Allah-ben-Vasim, amené par un pélerin de la Mekke, vint en missionnaire au milieu de cette tribu demi-sauvage des Lamtounis, pour y prècher la loi de Mahomet, défigurée par leur ignorance, et les ramener de l’idolâtrie au culte orthodoxe du Koran. Cet imam, qui avait passé sa jeunesse dans les écoles de l’Andalousie, devint bientôt, par la supériorité de ses lumières, par l'autorité de ses doctrines, l'arbitre du prince et de la nation. La parole d’Abd-Allah était écoutée comme un oracle, ses avis recus comme des ordres divins. Il n'eut pas de peine à convertir en conquérants des hommes belliqueux qu'il avait rendus enthousiastes. Ce nouveau Mahomet leur donna le nom d’Almoravides (ou Morabites, al-Morabéthyn, les voués à Dieu, d'où marabouts). Il se mit à leur tête, et tout le pays de Darah fut en un moment réduit sous son obéissance. Abd-Allah périt lorsqu'il passait les monts pour entrer en Mauri-

tanie. Mais le mouvement était donné; la mort du prophète n'arrêta point ses disciples. Tandis qu Abou- Bekr, devenu chef de la tribu de Lamtounah, retournait dans le désert pour y réprimer quelques tribus insoumises, il chargeait son cousin Youzef-ben-Taschfyn de poursuivre au nord de l'Atlas les conquêtes commencées.

Agé déjà de soixante ans passés, ce Youzef avait toutes les qualités d'un homme réservé aux grandes destinées : le corps robuste et l’âme indomptable, le maintien grave avec un esprit vif et pénétrant, des mœurs austères, une inaltérable équité, beaucoup de libéralité pour les autres et de parcimonie pour lui-même, une grande bravoure, une prudence égale, enfin la dignité qui impose et l’affabilité qui séduit. On faisait de Youzef ce bel éloge : qu'il avait toutes les vertus, et qu'en lui, chacune d'elles disputait à toutes les autres la prééminence. |

Youzef força les Berbères du Mähgreb à lui concéder un vaste territoire, sur les bords du Tensif, au centre duquel il fonda, en 1070, la ville de Marrakasch, que les Espagnols ont nommée Marruecos et nous Maroc. Tout en fortifiant et embellissant la naissante cité, tout en pélrissant de ses mains l'argile des briques dont se bâtissait la mosquée d’Al-Katébyn (de la Prédication), ilaccrut son armée, élargit peu à peu les frontières de son petit empire, et, de khabyle en khabyle, de province en pro: vince, il finit par conquérir tous les États voisins. Choisi, vers 1069, pour naib ou lieutenant par son cousin Abou- Bekr, qui, peu d'années après, lui fit cession solennelle de tous ses droits sur les pays conquis, il était, au bout

de dix ans, et malgré la résistance opinitre des Berbères, maître des villes de Meknésah, Fès, Tandjah, Sebtah, Al-Djézair, Tounis, { Mequinez, Fez, Tanger, Ceuta, Alger, Tunis), et chef absolu de toute cette partie de l'Afrique, longtemps appelée les Barbaresques, comprise entre l'embouchure du Sénégal, sur l'Atlantique, et le rivage de l'ancienne Carthage, sur la Méditerranée. Youzef se délassait de ses victoires dans le palais de Fez, lorsque l’ambassadeur arabe vint lui apporter la lettre d'Aben-Abêd et la dépêche commune où les treize émyrs d Espagne imploraient le secours de ses armes, pour protéger et venger le croissant. |

Le vainqueur de l'Afrique accueillit avec joie ces demandes, dont les termes humbles et suppliants sem-

blaient l'inviter à une nouvelle conquête, et lui livrer tout l'empire des Omméyades (‘}. Il promit de marcher

(1) « Au très-puissant émyr, par la faveur de Dieu imäâm des musulmans, prince des Almoravides, Youzef-ben-Taschfyn, avec la lumière et l’éclat duquel Dieu illumine toutes les parties de la terre, avec la perfection duquel Dieu orne et embellit toutes Les créatures. Nous autres, les Arabes d’Andalousie, nous n’avons pas conservé distinctes en Espagne nos illustres tribus ; nous les ayons dispersées et mêlées les unes aux autres, de manière que, depuis longtemps, nous n’avons plus aucune communication avec nos tribus ou familles qui résident en Afrique. Ce manque d’union a divisé aussi nos intérêts, et de la désunion a procédé la discorde, et la force de l’État s’est affaiblie, et nos ennemis naturels prévalent contre nous... Chaque jour devient plus insupportable la fureur du roi Alphonse, qui, comme un chien enragé, entre sur nos terres avec ses gens, enlève les forteresses, captive les musulmans, et veut nous fouler tous sous ses pieds, sans qu’un émyr d’Espagne se soit levé pour défendre les opprimés, regardant avec indifférence la ruine de leurs parents, amis et voisins, et même de la loi... Ils ne sont plus ce qu’ils ont été. Les plaisirs, les divertissements, le doux climat d’Andalousie, les bains délicats d’eaux odorantes, les fraîches fontaines et

à la défense de ses frères les musulmans d'Espagne, à la condition cependant qu'on lui remettrait d'abord l'île Verte (Al-Djézira-al-Hadrah, Algesiras) pour assurer son entrée et sa sortie. C'était demander la clé de la Péninsule. Mais les princes arabes, uniquement préoccupés de l'effroi des chrétiens et de l'espoir de son assistance, consentirent, en feignant de ne pas voir le péril, à la lui livrer. Une fois ce gage dans ses mains, Youzefrassembla, pour la guerre sainte, les nombreuses cohortes d’Almoravides, de Berbères et de Nègres qui suivaient ses drapeaux; puis 1l franchit le détroit, fortifia au passage Algesiras, qu'il pourvut d'une nombreuse garnison, fut reçu par Aben-Abëd sur la plage d'Andalousie, et vint cam-

les mets recherchés, les ont efféminés à ce point qu’ils n’osent plus entrer en campagne et supporter les fatigues de la guerre... Nous n’osons done plus lever la tête, et puisque vous, Seigneur, vous êtes le descendant d’Homaÿr, notre ancêtre, nous recourons à vous avec pleine espérance, demandant à Dieu et à vous du secours, vous suppliant de passer sans retard en Espagne pour combattre contre cet infidèle et perfide ennemi qui veut détruire notre loi. Il vient de nous envoyer une lettre remplie de tonnerres et d’éclairs, pour que nous lui cédions les forteresses et les villes, pour que nous abandonnions nos mosquées, qu’il remplirait de ses moines, pour qu’il arbore sur leurs minarets ses croix adorées, pour qu’on chante la messe et le requiem où se faisait l’al-xala (prière). Dieu a formé en toi, Ô roi des musulmans, un empire dont il bénit l’agrandissement. 1l t'a fait son ministre et envoyé, pour que, d’un ferme et vertueux propos, tu soutiennes la tour de sa loi, pour qu’à cette occasion tu participes à l’éclat de sa divine lumière. Si tu es mu par le désir des biens terrestres, ici ne te manqueront ni lesriches tapis, les joyaux, l'or, l’argent, les vêtements précieux, ni les délicieux jardins, les claires et abondantes sources d’eau courante. Mais si ton cœur seul et le désir de gagner la vie éternelle te poussent au service de Dieu, ici se présente la plus belle occasion, car jamais ne manquent les sanglantes batailles, les combats, les escarmouches. C’est ici que Dieu a placé ce paradis, pour que, de l’ombre des armes, vous passiez à Pombre éternelle où il récompensera vos mérites... »

.. per autour des murs de Séville, avec une telle — 1086 multitude de gens, disent les Arabes, que leur seul Créateur pouvait les compter.

Il était temps que ce secours arrivät aux Arabes. [vre de ses succès, Alphonse, depuis la prise de Tolède, avait ouvertement rompu avec son allié d'un jour, l’émyr de Séville (‘); et, divisant ses légions victorieuses, il menaçait l'Estrémadure par le Portugal, en même temps qu'il resserrait les musulmans d'Aragon dans les murs de Saragosse, dont il commençait à faire étroitement le siége. Ce fut devant cette ville qu'il apprit l’arrivée de Youzef en Espagne, et les apprèts que faisaient de tous côtés les autres émyrs pour venir ajouter leurs contingents à l’armée africaine. Alphonse leva aussitôt le siège de Saragosse, appela ses alliés de Navarre et d'Aragon, rassembla tous les guerriers de ses propres états, même les musulmans de la Castille-Neuve devenus ses sujets par la capitulation de Tolède, et vint réunir ces forces nouvelles à son armée de Portugal. Youzef, auquel s'étaient joints les émyrs arabes sous les murs de Séville, marcha du même côté, et rencontra les chrétiens dans la plaine de Zalaca (Al-Zalakäh, l'endroit glissant), près de Badajoz. Il semblait, à voir de part et d'autre cette multitude de combattants, que tous les champions des deux cultes qui se disputaient la possession de l'Espagne se fussent donné rendez-vous en cet endroit pour vider leur querelle, et qu'un grand duel allait décider de l'empire entre la croix et le crois-

. (t) On trouvera dans les notes finales les lettres d’Alphonse VI et d’Aben-Abèd relatives à la rupture de leur traité. C’est un curieux échantillon des notes diplomatiques du temps.

sant. Laissons les Arabes raconter eux-mêmes les évéments et les résultats de la bataille : | «…… Entre les chrétiens et les musulmans coulait la rivière de Badajoz, et les deux armées buvaient de ses eaux. On dit qu'alors le roi Youzef écrivit une lettre au roi Alphonse, pour lui proposer une de ces trois choses : ou de se faire musulman en abandonnant la foi du Christ, ou de se faire son vassal en lui payant un tribut annuel, ou de se disposer à la bataille. Il ajoutait : «J'ai oui dire, roi Alphonse, que tu désirais avoir des vaisseaux pour venir me chercher dans mes terres ; tu vois que je t'ai épargné cette peine, et que je viens en personne te chercher dans les tiennes. Dieu nous a réunis sur ce champ de bataille pour que tu trouves le terme de ta présomption. » Lorsque cette lettre arriva aux mains d'Alphonse, à ce que raconta l'envoyé, 1l la jeta par terre, la foula aux pieds, et dit au messager avec hauteur et colère : «Va dire à ton émyr qu'il ne se cache pas; c'est dans la bataille que nous nous verrons. » Il y eut ensuite, entre les deux armées et leurs chefs, plusieurs pourparlers sur l’ordre et le jour de la bataille. On dit, à cette occasion, que le roi Alphonse écrivit une lettre cauteleuse au roi Youzef, où il lui disait que le lendemain étant vendredi, et fête pour les musulmans, il serait bien de ne pas engager la bataille ce jour-là ; que le jour suivant étant samedi, fête aussi pour les juifs, fort nombreux dans les deux armées, 1l n'était pas juste qu'on bouleversät leur fête, et par conséquent qu'il ne fallait pas non plus livrer ce jour-là le combat ; que le jour ensuite étant le dimanche, fête des chrétiens, 1l ne convenait pas davantage, par le même mo-

tif, de combattre ce jour-là, qu’'ainsi il valait mieux attendre qu'arrivät le lundi, jour où, d’un commun accord, on pourrait livrer bataille et combattre de puissance à puissance sans aucun scrupule. Il disait cela, parce qu'il espérait tromper les musulmans et tomber sur eux à l'improviste quand ils y penseraient le moins. Le rot Youzef, d'accord avec les émyrs d'Andalousie, répondit qu'il füt fait comme le roi Alphonse désirait, et que la bataille se donnât le lundi 17 de la lune de Regheb de l’année 479. L'émyr de Séville dit — 1086 au roi Youzef de se tenir sur ses gardes et prêt au combat, car l'ennemi était très-pertide, très-rusé, et habile en stratagèmes de guerre. La nuit venue, Aben-Abëd répéta ses conseils, pour que tout le monde se tint prêt, et 1l envoya des espions et des maraudeurs à cheval vers le camp ennemi, pour en surveiller les mouvements etavertir en diligence de ce qu'ils observeraient. A l'aube du Djouma (jour saint), et tandis qu'Aben-Abëd faisait laal-zala al-sobbi (prière du matin), car le jour commençait à poindre, il vit venir en courant un des espions qui surveillait le camp des chrétiens, et qui lui dit : « Muley, l'ennemi commence à s'ébranler contre les musulmans, avec une foule innombrable comme d’épaisses troupes de sauterelles. » Aben-Abèd s empressa d'envoyer cet avis au roi Youzef; et l'on dit qu'à ce moment il consulta l'un de ses astrologues, qui dressa une figure magique [levanté fiqura), et lui dit : « Muley, ce jour sera néfaste, si les musulmans entrent à cette heure en bataille, » Mais Aben-Abêd ne voulut point dire cela au roi et aux autresémyrs, crainte de les effrayer et d'être pris pour un poltron qui regardait aux choses des étoiles.

L'avis d'Aben-Abèd trouva le roi Youzef debout dans sa tente, et prêt à la bataille, car, de la nuit, personne n'avait dormi dans son camp. Il envoya ausitôt son général Davoud-ben-Aïscha, avec une grande troupe d’archers et son avant-garde de cavalerie, choisie parmi les Almoravides. Ce Davoud-ben-Aïscha, était un très-vaillant chevalier, qui n’avait point d’égal en bravoure parmi les musulmans, et très-exercé aux transes perilleuses des batailles.

« L’ennemi d'Allah, le tyran Alphonse, avait divisé son armée en deux corps, et envoyé son avant-garde contre les musulmans, pensant les surprendre. Ses plus vaillants campeadores s'avancèrent et engagèrent une escarmouche avec ceux de Ben-Aiïscha, qui ne furent point heureux, et se retirèrent fort maltraites. Les uns et les autres étant retournés à leur ordre de bataille, on entendit, peu d'heures après, un nouveau signal de cris et de trompettes, et l'émyr de Séville commanda à son astrologue de faire une seconde fois l'observation des astres, et celui-c1 trouva que la conjoncture était heureuse, et promettait une glorieuse victoire aux musulmans. Aben-Abèd envoya aussitôt cette annonce au roi Youzef en quatre vers, car 1l était excellent poëte : « La colère de Dieu fait tomber sur les chrétiens une cruelle boucherie par ton épée ; le ciel donne l’augure de la victoire, et promet un heureux jour aux musulmans,» Alors le roi Youzef, qui s'était fort affligé du résultat de l'escarmouche, reprit courage à cette nouvelle, monta à cheval, passa toutes ses troupes en revue, et se réjouit de les voir si désireuses de combattre. Le roi Alphonse mit en mouvement son avant-garde, la

lança contre le corps musulman que commandait Davoud-ben-Aïscha, et une sanglante et atroce mêlée s’engagea aussitôt. Les musulmans recurent ce terrible choc avec un cœur Intrépide, et l'ennemi de Dieu les chargeait et les roulait avec la multitude de ses gens, comme eût fait une crue d'eau ; et ils étaient si rapprochés, si confondus, qu'ils se frappaient et se déchiraïent avec les épées, car les lances brisées ne servaient plus à rien.

« La seconde armée d’Alphonse était commandée par Al-Barhanis (”) et Garcia-ben-Radmir (?}, qui la conduisirent et la firent tomber impétueusement sur le camp d'Aben-Abëd et des autres émyrs d'Andalousie. Ils les” enveloppèrent et les couvrirent comme les ombres de la nuit couvrent les objets; les musulmans se crurent perdus, et commencèrent à reculer, et les chrétiens enfin les mirent en pleine fuite du côté de Badajoz. Les seuls chevaliers de Séville, que commandait le vaillant Aben-Abëd, leur émyr, soutenaient le combat sans tourner la tête, et combattaient comme des lions blessés, entourés de la multitude qui fondait sur eux... Youzef-ben- Taschfyn reçut avis de la déroute des Andalous, de leur fuite en désordre, et comment Aben-Abêd et Aben- Aïscha maintenaient seuls, avec leurs vaillants escadrons, le plus grand effort de la bataille... Il envoya aussitôt son général Syr-ben-Abi-Bekr avec les tribus berbères qui étaient de réserve dans son camp pour qu’ils volassent au secours de Davoud-ben-Aïscha et du vaillant émyr de Séville; et Youzef lui-même s'avança, avec sa garde Lamtouna, et les tribus almoravides, zenètes et

(1) Peut-être le comte de Barcelone Bérenguer. (?} Le comte Garcia Ramirez.

sanhagas, vers le camp et les tentes du roi Alphonse, lequel était très-occupé et embarrassé au plus fort de la mêlée, de sorte que le camp avait peu de garde. Ils attaquèrent les tentes qu'ils enlevèrent sans grande résistance, ayant mis en pièces les cavaliers qui les défendaient ; ils entrèrent même dans le pavillon d'Alphonse, mirent le feu au camp dans divers endroits, enlevèrent toutes ses richesses et brülèrent tout le surplus... Le roi Alphonse, au plus ardent de la bataille, avait déjà vaineu et dispersé les gens d’Aben-Aïscha, lorsque sa cavalerie rencontra les gardiens du camp qui venaient se réfugier auprès d'elle, fuyant les musulmans de Youzef, lequel, avec ses troupes d'arrière-garde, tambours battant et enseignes déployées, les poursuivait à outrance, et les vaillants Almoravides, altérés du sang des chrétiens, abreuvaient leurs épées dans les lacs qu'ils en faisaient couler. Alors Alphonse ramena son avant-garde contre eux en terrible ordre de bataille; ses troupes attaquèrent impétueusement celles de Youzef, et la plus opiniàtre, la plus sanglante mélée se renouvela entre les deux armées, avec tant de rage et une si atroce tuerie, que jamais on ne vit n1 ouit rien de semblable. L’émyr Youzef allait à travers les escadrons musulmans, les exhortant à la constance dans le chemin de Dieu. « O musulmans | leur disait-il, bon courage dans la guerre sainte! Dieu a déjà compté et diminué les infidèles. Le prix de votre martyre est le paradis, et ceux qui sont morts dans le combat jouissent déjà, dans le séjour des bienheureux, de récompenses éternelles. » En même temps, il payait bravement de sa personne, et montait déjà le troisième cheval, car il n'évitait pas les plus grands périls. Tous

les musulmans combattirent ce jour-là comme désirant la couronne du martyre ; aussi paraissait-1l qu'ils cherchaient la mort avec ardeur. Aben-Abèd et son intrépide cavalerie continuaient à combattre comme désespérés de vivre, ignorant l'état de la bataille, et quand tout à coup ils virent les chrétiens en déroute, frappés dans le dos par les cimeterres musulmans, Aben-Abëd dit aux siens : « À eux, amis! à eux, Dieu les a comptés. » Et... soutenus par les tribus berbères de Syr-ben-Abi-Bekr.… ils achevérent la défaite des armées chrétiennes... Et l’on recouvyra les gens qui avaient fui en désordre, au commencement de l'action, du côté de Badajoz, car, dès qu'ils apprirent que l'émyr Youzef avait vaincu et écrasé les infidèles, homme à homme et taifa à taifa, ils revinrent tous au champ de bataille recommencer la lutte contre Alphonse, qui, finalement, demeura vaincu de tout point. L’horrible massacre ne cessa qu'après le coucher du soleil.

« Quand l'ennemi de Dieu, Alphonse, vit, à la nuit venue, toute son armée détruite et morts ses plus vaillants campeadores, considérant la valeur des Almoravides et l'intime union des musulmans dans la guerre sainte, il reconnut qu'il ne lui restait d'autre refuge que la fuite. Ainsi, désespéré, sans chemin ni sentier connu, il s'enfuit avec cinq cents cavaliers, que les Almoravides ne cessèrent de poursuivre l’épée dans les reins, par monts et par vaux, jusqu'à ce que la nuit interposät son voile noir et ténébreux. Les musulmans passèrent cette nuit sur les cadavres sanglants des chrétiens, dépouillèrent les captifs, amoncelèrent les dépouilles et les armes des vaincus, en chantant les louanges de Dieu, et restèrent

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