DE GRENADE
Après avoir rappelé les mesures qui précédèrent la publication de redit de PhiHppe U (1566), il ajoutait :
« De loin, il semble facile d'accomplir les nouvelles pragmatiques; mais les difBcultés sont grandes au contraire, et je les dirai a votre seigneurie, pour qu'elle prenne pitié de ce misérable peuple, et qu'elle le protège auprès de sa majesté. L'habit de nos femmes n'est pas moresque; c'est un habit de province, suitant l'usage même du royaume de Castille, dont les habitants diffèrent par la coiffure, le costume el la chaussure. Les Turcs ne sont pas vêtus comme les Mores; et, parmi ces derniers, ceux de Fez ne s'habillent pas comme ceux de Tremecen, ni ceux de Tunis comme ceux de Maroc. Si la secte de Mahomet avait un vêtement particulier, il serait le même partout; mais l'habit ne fait pas le moine. Nous voyons des chrétiens venir d'Egypte et de Syrie, vêtus à la turque, avec des turbans et de longues robes, qui parlent arabe et ne savent pas un ;not d'espagn^'
[romance) ; cependant ils sont chrétiens Je me souviens d'avoir
vu noire peuple changer son habillement pour en adopter un décent,
court et peu coûteux. Tl y a telle femme qui s'habille avec un ducat, car les habits de noces et de fêtes se gardent pour ces jours-là, et passent en héritage & trois ou quatre générations. Quel profit peut-on donc trouver à nous dépouiller de nos habits? N'est-ce pas nous faire perdre plus de trois million s d'or employés de cette façon ? N'est-ce pas ruiner les marchands, les orfèvres, et tous les artisans qui gagnent leur vie à faire les vêtements, les chaussures et les bijoux des Morisques ? Si plus de deux cient mille femmes de cette province doivent s'habiller de neuf des pieds à la tête, quel argent pourra suffire
à cette dépense ? Voyez; la femme pauvre, qui ne peut s'acheter
ni robe, ni mante, ni chapeau, ni mules, qui se contente d'une chemise de serpillière peinte et d'un drap blanc, oomment fera-t-elle pour se vdtir ?... Nous autres hommes, nous sommes tous vêtus à la castillane, quoique, pour la plupart, en habit pauvre. Si le costume foisait la secte, les hommes devraient plus compter que les femmes en cette matière... J'ai ouï dire à bien des ministres et des prélats qu'on favoriserait ceux d'entre nous qui s'habilleraient à la castillane, et je n'en vois pourtant aucun moins molesté que les autres : on nous traite tous également. Si l'on trouve à l'un de nous un couteau, on le jette aux galères, et sa fortune est dévorée en frais, ammides et condamnations. Nous sommes poursuivis par la justice ecclésiastique et par la séculière. Avec tout cela, nous restons loyaux sujets de sa majesté, prêts à la servir de nos biens, et jamais on ne pourra dire que nous ayons commis une trahison depuis le jour où nous nous sommes rendus. Quand l'Albaycin s'est soulevé, ce n'était pas contre le roi ; c'était au contraire en faveur de sa signature, que nous vénérions comme chose sa<^. Mais l'encre n'était pas encore
sèehe, qu'on avait violé nos capitulations de paix Dans le temps
des communes (coimmidades)^ pour qui se levèrent ceux de cette province? Certes, pour S. M. ; ils accompagnèrent les troupes royales contre les Comunero6f et le propre frère du roi Boabdil , don Juan de
Grenade, fut général en Castille, au service du roi
(c Nos noces» fêtes et «danses, et les plaisirs que nous prenons, en quoi empêchent-ils d'être chrétiens, et comment peut-on les appeler cérémonies moresques? Le bon musulman n'y assistait jamais, et les alfaquis s'éloignaient dès qu'on commençait à chanter et a
danser ; el même quand un roi more traversait quelque quartier de la ville, par respect, on faisait taire les instruments jusqu'à ce qu'il eût passé. En Afrique et en Turquie ces danses sont inconnues.... Le saint archevêque aimait à voir nos troupes de danseurs accompagner le saint sacrement les jours de Fête-Dieu et autres solennités, où accouraient tous les villages, disputant à qui ferait les plus belles danses* Quand dans ses visites aux Alpuxarres, il célébrait la grand'mes^, c'était, au lieu de l'orgue, les chœurs de danseurs qui répondinenl , et je me rappelle qu'en achevant la messe, il se tournait vers le peuple, et, au lieu du Dominm «oMscum, il disait en arabe Ybara» ficouHf et les chanteurs répondaient aussitôt, d
a On ne croira pas plus que la coutume qu'ont nos femmes de se teindre les cheveux avec de la poudre de troène ou de la noix de galle (dlheiia y agcUlas) soit une cérémonie de Mores. Ce n'est qu'un moyen de se nettoyer la tète, et de la tenir pure de toute vermine
<c Voyons maintenant, Seigneur, a quoi peut-il servir de nous obliger à tenir ouvertes les portes de nos maisons? N'est-ce pas donner aux voleurs la liberté de nous dépouiller, aux liberUns celle de convoiter nos femmes ? N'est-ce pas donner occasion aux alguazils et aux gens de loi de ruiner les pauvres gens par des poursuites ? Si quelqu'un veut être More et suivre les rites de Mahomet, ne pourrat-il !e faire de nuit? Bien mieux, au contraire, car cette religion exige la solitude et le recueillement
c< Peut-on prétendre que les bains soient une cérémonie religieuse? Non, certes. Ceux qui tiennent les maisons de bains sont chrétiens pour la plupart. Ces maisons sont des lieux de société et des réceptacles d'immondices : elles ne peuvent donc servir aux rites musulmans qui exigent la solitude et la propreté ? Dira-t-on que les hommes et les femmes s'y réunissent? U est notoire, au contraire, que les hommes n'entrent point où sont les femmes Les
bains ont été faits pour la propreté du corps; il y en a toujours eu dans tous les pays du monde, et s'ils furent défendus quelque temps en Caslille,' c'est parce qu'ils affaiblissaient les forces et le courage des hommes de guerre. Mais les naturels de celte province ne sont pas admis à combattre, et les femmes n'ont pas besoin d'être fortes, mais propres. Si elles ne peuvent se baigner, ni dans les rivières, ni
dans les ruisseaux» ni dans les fontaines, ni dans leurs maisons, où pourront^elles se laver à présent?...
« Vouloir que les femmes sortent la figure déoouverte, ce n'est pas vouloir autre ehose que de donner aux hommes occasion de pécher, en voyant la beauté dont ils s'enflamment si aisément, et d'empêcher ainsi que les laides trouvent quelqu'un qui veuille les épouser. Nos femmes se couvrent pour ne point être connues, comme font les chrétiennes. C'est une décence qui évite bien des inconvénients.... Aussi les rois catholiques défendirent-ils, sous des peines sévères, aux chrétiens de soulever, dans la rue, les voiles des Moresques
a Les surnoms anciens que nous portons servent à ce que les gens se connaissent, et à ce que les familles ne se perdent pas. De quoi sert-il que les souvenirs anciens périssent? Au contraire, ibien considérer la chose, ils augmentent la gloire et l'élévation des rois catholiques qui ont conquis ce royaume. Ce fut leur intention et *
eelle de l'empereur C'est pour cela que l'on conserve les riches
palais de l'Alhamrft, et les autres plus petits qui existaient du temps des rois mores, car ils rappellent sans cesse leur puissance, en Thon* neur et pour trophée des conquérants.
« Y a-l-il plus d'inconvénient à ce que nous ayons des nègres à notre servioe? ces gens ne sont^k pas faits pour servir ? Dire que la nation morisque s'augmentait par eux est un propos que la pasfiîea seule peut répéter; car sa majesté ayant été informée, aux cortés de Tolède, qu'il y avait plus de vingt mille esclaves nègres en notre pouvoir dans celte province, il se trouva qu'il n'y en avait pas quatre cents, et maintenant il n'y a pas cent licences de délivrées pour an avoir
« VeoMs à la langue arabe, qui est le plus grand inconvénient de tous. Comment peut-on 6ter aux gens leur langue naturelle, dans laquelle ils naquirent et furent élevés? Les Egyptiens, les Syriens, les Maltais et autres races chrétiennes parlent, lisent et écrivent en arabe; ils sont pourtant chrétiens comme nous. Encore ne trouverat-on pas qu'on ait fait dans cette province un acte, un contrat ou un testament en arabe depuis qu'elle s'est convertie. Apprendre la langue castillane, nous le désirons tous, mais ce n'est pas au pouvoir des gens. Combien y a-t-il de personnes dans les bourgs et villages, et T. I. 27