‹ Histoire des Arabes et des Mores d'Espagne, traitant de la constitution du peuple arabe-espagnol, de sa civilisation, de ses mœeurs et de son influence sur la civilisation moderne (volume 3)Chapitre 38 sur 63 · AUTRES CAUSES DE DÉCADENCE · texte numérisé non relu

AUTRES CAUSES DE DÉCADENCE

De tels vices dans l'oganisation intérieure de l'Etat suffisaient seuls, et sans causes étrangères de destruction, pour en opérer la ruine. Un empire ainsi constitué devait ' périr ; car si les peuples ne meurent point, s'il leur est donné de se régénérer dans la fièvre salutaire des révolutions, c'est lorsqu'ils sont chez eux, et que le sol qu'ils habitent ne leur est point disputé, lorsqu'ils occupent l'héritage que leur a donné la nature, non celui qu'ils ont reçu de la guerre et que la guerre peut leur reprendre. Mais les Arabes, transplantés hors de leur pays , campés sur un sol étranger, obligés de comprimer des populations asservies qui leur étaient hostiles par l'origine et le culte, — puis de contenir des populations rivales qui leur disputaient incessamment la suprématie, — puis encore de lutter sans relâche contre un ennemi extérieur, actif, vigilant, acharné, toujours prêt à profiter de leurs fautes pour les frapper dans leur faiblesse, et combattant pour recouvrer sur eux son héritage naturel, — les Arabes, dis-je, n'avaienf, ni dans leur nombre, ni dans leur institution, assez de force pour suffire à tant de combats.

Lorsque les peuples du Nord-Est, destructeurs do l'empire romain, s'en partagèrent les lambeaux, et s'établirent en conquérants dans les provinces de l'Ila*

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lie, des Gaules et de l'Espagne, ils se trouvaient réu* nir les plus heureuses et les plus favorables conditions pour le maintien de leurs conquêtes. Premièrement, les populations des pays qu'ils occupaient étaient habituées dès longtemps à supporter un joug étranger, et. ne faisaient que changer de maîtres. Ensuite, les vainqueurs ayant la même religion que les vaincus , et ceuxci, plus civilisés, ayant subjugué par les mœurs ceux qui les avaient soumis par les armes, une fusion complète et fraternelle s établit facilement entre les deux races. Enfin chaque nation des conquérants, unie, compacte, homogène, sans division de castes et de tribus, sans mélange de peuples vaincus et convertis devenus ses alliés, puis ses jaloux, ses rivaux, ses ennemis, n'avait point encore à soutenir une éternelle guerre extérieure contre la nation qu'elle avait dépouillée, et qui s efforçait de recouvrer son légitime domaine. Elle n'avait donc qu'à maintenir dans l obéissance la population indigène, et, pour cet objet unique, son institution était admirable. On sait comment s'établit la féodalité : les Compagnons (comitef) du chef (dux) choisi pour commander l'expédition, — lequel, dans l'exercice d'une autorité prolongée par l'importance des événements et des résultats, parvint à se créer une royauté, d'abord temporaire, puis à vie, d'abord élective, puis héréditaire, — reçurent de lui, au lieu dès anciens présents de chevaux et d'armures, des portions du territoire conquis , sous la condition d'hommage et de service militaire. Ces Uudes ou fidèles^ devenus grands vassaux du roi, cédèrent à d'arrière vassaux, sous des conditions semblables, des parties de ces vastes dotations. Ils furent

aussi seigneurs suzerains dans leurs fiefsi ; ils eurent des tenanciers à charge de vasselage, qui purent s en créer à leur tour en subdivisant leurs portions, et ce fut par cette succession d'anneaux que se forma la chaîne féodale» qui enlaça les peuples d*un réseau de fer.

Les Arabes n'avaient aucun de ces avantages du dedans et du dehors qui assurèrent aux Lombards, aux Francs, aux Wisigoths la paisible possession de leurs conquêtes, et la solidité de leur établissement. Le peuple qu'ils avaient dépossédé, loin d'être habitué à la servitude, avait été conquérant comme eux-mêmes ; ils pratiquaient une autre religion que la population soumise» dont ils n'avaient point non plus adopté les mœurs ; enfin, nation hétérogène, embrassant une foule de races et de sectes rivales, ils étaient en butte à l'inimitié mortelle, aux continuelles attaques d'une nation mieux constituée, qui avait à leur reprendre sa patrie , les champs, les demeures et les temples desespères. Rien, dans la constitution politique des Arabes, ne remédiait à tous les défauts d'une position si précaire, si menacée. Aucune institution forte et puissante n'assurait seulement la défense du territoire. Les Espagnols, au contraire, possédaient tous les avantages qu'avaient eus pour s'établir les Goths, leurs ancêtres. La féodalité s'était introduite avec toutes ses conséquences dans leurs possessions, pour la même raison qui l'avait fait naître au temps de l'invasion des peuples barbares, la garde du sol ; et cette institution convenait merveilleusement à leur état perpétuel de résistance et d'attaque. Si, en effet, l'intérêt personnel d'un feudataire l'attachait bien plus à la conservation de son fief que

traire elle-même. Alors, les cent roitelets sortis des débris da kbalyfat, sans liens et sans concert, sans force et sans dignité, ne trourent qn nn moyen de résister aux armes chrétiennes : c'est d'appeler A lenr aide les Almoravides, ce peuple nouveau qui a déjà détruit la puissance arabe en Afrique, c est-à-dire de les prendre pour maîtres, et de leur livrer f Espagne. De ce jour finit rhistoire des Arabes; l'histoire des Mores a commencé.

Il est une chose qu'on ne peut trop redire, et dont il faut bien se pénétrer, si l'on veut éviter l'erreur et la confusion jusqu'à présent commises : cette nation des Arabes proprement dits, cette nation conquérante et civilisatrice, dont l'anéantissement fut si complet que ses œuvres périrent avec elle, n'a point été détruite par les chrétiens, mais par ses propres sujets, par les peuples qu'elle avait anciennement subjugués et convertis. De même que les Romains du Bas-Empire, propagateurs du christianisme, avaient succombé sous l'attaque des Barbares du Nord, devenus chrétiens comme eux et par eux, les Arabes, propagateurs de T islam, forent anéantis par les Barbares du Midi qui avaient embrassé leur foi, par les Turcs en Syrie, par les Mores en Espagne. Lorsque saint Ferdinand prenait Cordoue et Jacques I" Valence,' ce n'était pas sur les descendants de Mouza et d' Abdérame qu'ils recouvraient la terre de leurs aïeux; l'empire arabe avait cessé d'être, et c'étaient les chefs des sauvages peuplades de l'Atlas qui trênaient dans le palais des Omméyades.

Ainsi se trouve expliqué cette espèce de problème historique qui, resté sans solution, avait fait mettre en

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doute la haute civilisation des Arabes. On s'était demandé comment cette civilisation» chassée d'Espagne par les chrétiens avec ses auteurs, ne s'était pas réfugiée et conservée en Afrique, oà les armes espagnoles n'avaient pas été la poursuivre. C'est que, lorsque les chrétiens reconquirent l'Espagne, aux deux époques de saint Ferdinand et d'Isabelle la Catholique, les Arabes n'existaient plus; ils avaient été détruits par les Mores. Le royaume de Grenade, survivant à l'extinction du khalyfat, avait bien pu recevoir , avec les restes des tribus arabes, les sciences , les arts et les mœurs de Cordoue. Mais déjà la double conquête des Almoravides et des Almohades avait succe^ivement détruit, dans Tan* cienne Mauritanie, les effets et les traces de la domination arabe (^); puis enfin l'occupation du nouvel empire de Maroc par les Bény-Mérines, sortis du désert, et plus sauvages encore que leurs devanciers descendus de l'Atlas, était venue replonger l'Afrique dans cet état de barbarie stationnaire, où l'établissement des corsaires turcs dans les ports de la Régence l'a maintenue jusqu'à nos jours (').

Quant au royaume de Grenade, — qui dut sa fondation

(•) Les Almohades, surtout, étaient telleinent barbares que les khalyfes de eette race, au dire de Nowaïry, défendirent sous peme de mort qu'on écrivtt les annales de leur règne.

(^) Il est peut-être utile de faire remarquer ici que, depuis la conquête de l'Algérie par la France, nous donnons aux diverses races qui composent la population africaine des noms fort mal en harmonie a? ec leur origine, et en plein désaccord afec l'histoire. Ainsi l'on appelle Maures les descendants d'étrangers, de Turcs principalement, établis dans cette contrée, tandis que ce nom ne devrait appartenir qu'aux ûls autochtones de la Mauritanie, et Ton appelle Arabes les indigènes, qtd ne sont point Arabes, mais Berbères.

à une circoDâtance toute fortuite en quelque sorte, à ce qu Aben-al-Hamar, petit souverain de cette province, se fit, pprès la prise de Gordoue, l'allié et lefeudataire du roi de Castille, — il est facile d'expliquer comment ce dernier débris survécut pins de deux siècles à la ruine de l'empire. Les populations musulmanes, chassées de Gordoue, de Séville et de Valence par l'efiet d'impî-^ toyables capitulations , se retirèrent en masse dans les spacieuses et fertiles vallées que protégeaient des ceintures de montagnes, et le nombre des habitants amoncelés sur une seule province donna au royaume d'Aï- Hamar bien plus d'importance que ne semblait en comporter la faible étendue de son territoire. Il est vrai que les musulmans de toutes races, réunis dans cet asile, renouvelèrent souvent entre eux les disputes de familles qui avaient divisé leurs pères, et que , par exemple, la querelle des Abencerrages et des Zégris fut comme la répétition, sur une moindre échelle, de celle des Arabes et des Berbères, dont ils étaient issus. Mais la situation des Etats chrétiens favorisait heureusement leur résistance, et les défendait d'une immédiate destruction. La prétention d'Alphonse X à l'empire d'Allemagne, et celle de Pierre III à la couronne de Sicile , éloignèrent d'abord de Grenade les armes de la Gastille et de F Aragon, qui l'enveloppaient dans tous les sens, à la mort de saint Ferdinand et de Jacques le Conquistador. Les longues divisions intestines qu'eurent à soufi&ir ensuite ces deux royaumes, soit de prince & prince, pour des successions au trône, soit de peuple à monarque, pour des conquêtes de liberté intérieure, ne leur permirent plus de diriger au dehors une grande entreprise. D'ail-

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