‹ Histoire des Arabes et des Mores d'Espagne, traitant de la constitution du peuple arabe-espagnol, de sa civilisation, de ses mœeurs et de son influence sur la civilisation moderne (volume 3)Chapitre 44 sur 63 · BELLES.LETTRES · texte numérisé non relu

BELLES.LETTRES

A r opposé des Romains, oomme eux disciples des Grecs, les Arabes passent pour avoir cultivé les sciences exactes avec beaucoup plus de succès que les belles-lettres. On les accuse d'être restés trop servilement disciples d'Aristote^ et d'avoir gâté toutes les matières qu'ils ont traitées par les défauts^ les subtilités puériles jde l'école péripatéticienne. Mais il faut remarquer que les sciences sont de tous les pays et de tous les temps ; que Ton peut partout et toujours reconnaître le degré de leur culture, de leur étendue, de leur importance. La littérature, au contraire, qui glt tout entière dans la forme, doit être envisagée, non pas en $0%, d* une façon absolue, mais d'une façon relative, d'après l'époque, la contrée, les lois, les mœurs» d'après tout l'état social. C'est ce qu'il ne &utrf as oublier en jugeant les œuvres littéraires des Arabes.

Pkiloiùpkie. — L'on prétend» par exemple, que leur philosophie ne se compose guères que d'argumentations scolastiques, qu'elle ne dépasse jamais les limites des sciences naturelles et de la morale. Il est vrai que, sous une monarchie théocratique comme le khalyfat, les philosophes arabes ne pouvaient avoir la liberté de Platon ou de Cicéron dans les républiques d'Athènes et de Rome, ni moins encore celle que nous ont conquise les révolutions nées du libre examen. Mais cependant, ni cette liberté de penser et de dire, ni les persécutions glorieuses qu'elle attire sur ses fervents adeptes, ne leur ont pleinement fait dé&ut. Ainsi, l'on trouve

t06 HISTOmEDBS ARABES

sons le nom oommnii d^Ibn-al-Atsyr, et qui farent surnonimés la gloire, lorguoil et lasplmieut de la nHgim^ (AzE^eddjD, Medjed-eddyD et Dhia^eddyn), était simpleonent un grammairieD. Le meilleur des ourrages de cet Ibn-al-Atsyr (Nasr-AUah) est un Traité de l'icrivam H du poète, qui a été sniri de nombreux commentaires. Toutefois, c'est le grammairien MaldL-ben-Anàs, lequel vivait à Cordoue sous le Ehalyfe Abdérame U (vers 8%5), qui est resté le plus célèbre des philologues arabes. Ses principaux ouvrages sont : la Base de9 paroles, la Pur^ de la langue arabe, une Prosodie, ou art métrique, un Art de bien lire, ete. Malek n'était pas moins célèbre en Asie qu'en Espagne, et il reçut le titre éminent de ma((re (possesseur, dneno) de la langue arabe {*).

Eloquence. — La mosquée étant, chez les Arabes, le seul lieu public, et les Miatybs les seuls orateurs, Véloquence ne descendit point du minbar, de la chaire k prêcher. Elle fut toute sacrée, toute religieuse. On a conservé, à l'Escoriai entre autres, plusieurs recueils de sermons. Mais je n'ai trouvé nulle part, ni pour la Syrie, ni pour l'Espagne, la mention d'un très-célèbre orateur de la chaire, d'un Ghrysostôme, d'un saint Bernard ou d'un Bossuet, effaçant tous ses rivaux par l'éclat de sa parole, et attachant à son nom une illustration immortelle. Toutefois le célèbre docteur surnommé Fahr-eddyn, ou Gloire de la religion (Moham med- ben-Omar , né k Rey en 1149], auteur du Ossoul-eddyn (Principes de la religion)

« (1) Il ne faut pas confondre ce Malek-ben-Anâs, le Grammairien, avec l'ancien Malek-ben-AnÂs , l'ImAm , qui naquit et mourat à Mëdine dans le viii^ siècle, et qui fonda l'une des quatre grandes sectes orthodoxes de l'islam.

et d'antres traités de théologie on de philosophie, a laissé une grande renomméed'éloqnence. Il était toujours suivi, dit-on, de plusieurs centaines d'élères qui recherchaient avec empressement ses moindres discours. L'un des historiens de Grenade, connu sous le nom à'Al-Khatyb, le Prédicateur (Mohammed*ben-Âhmed, né dans cette ville en 1313), fut encore surnommé Lizan-edâgn, ou la langue de laJteligion. C était sans doute un autre Bùuehed^Or; mais ce coiif perdu de F islam offrait nn trop petit théâtre à son éloquence pour que le bruit s'en répandit au loin.

Les Arabes connaissaient bien, en dehors de la chaire, réloquence académique; ils ont laissé, sous le nom de Mékamat (Séances), des recueils de discours prononcés dans les académies ; entre autres celui de Hamadani intitulé Mékamat Bédi Alzéman, a Discours du prodige de son siècle r> . Mais ces morceaux récités, composés par avance, appartiennent à la littérature écrite, non à la véritable éloquence, qui s'exerce sur les hommes assemblés, dans la controverse et la discussion des affaires publiques , à Y Agora, au Forum, au Ghamp-de-Mai, au parlement. Sous la tyrannie de leurs institutions théocratiques, sous l'autocratie de leur pontife-roi , les Arabes ne pouvaient produire aucun orateur véritable, à la manière de Démosthènes, de Gicéron, de Mirabeau.

Théologie et Jurisprudence. — Sorties d'une même source, d'une même unique loi, la théologie et h jurisprudence ne furent et ne purent être que des commentaires du Roran. Elles expliquèrent, elles appliquèrent ensemble ce code universel, dans Tordre religieux et dans l'ordre civil, sans qu'il soit possible, comme de nos

jours» de délimiter clairement leurs domaines respectifs ('). L'on a vu que« dès Torigine de Fislam, il fat décidé que quatre livres seuls renfermaient tonte la doctrine sacrée : l"" Le Koran, lois écrites du Prophète. 2^ Le "Hadyz^ lois orales du Prophète, recueillies après sa mort. 3* L Idjma-al-Oummelh , lois apostoliques, ou gloses faîtes par les quatre premiers khalyfes, les khalyfes parfaits* 4'' le Kiyaz ou MakouU décisions canoniques des premiers Imâms. Hors de là, tout ^t hérésie, et c est dans ce cercle infranchissable qu'est enfermée, depuis douze siècles, la législation religieuse, politique, civile et criminelle des musulmans. Cependant, et par la raison même que la législation entière d'une foule de peuples devait découler, par l'interprétation, d'une source unique, confuse, incomplète, le nombre des commentateurs, soit théologiens, soit juristes, est vraiment immense. D'Herbelot dit : « On pourrait faire un gros volume du seul titre de leurs livres ; » et nous avons vu (tomel, p. 143) que, dans une querelle théologique jugée par le khalyfe Mouhamad, les deux partis invoquaient l'un contre l'autre l'autorité de mille cinq cent quatre-vingt-quatre docteurs. Les travaux de ces commentateurs du Roran effraient l'imagination, plus encore que la Somme de saint Thomas et que toutes les œuvres scolastiques du moyen âge. Ainsi, l'auteur du premier traité sur le Hadyz (Gharybel Hadyz), Abou- Obaïd-al-Kassem-ben Sallam, qui vivait à Hératdansle II* siècle de l'hégire (de 720 à 820), consacra, dit-on,

(1) Cependant les Araoes nommaient pins spécialement Hm'Ol^lom la théologie dogmatique, la vraie théologie, et Ilm-al'fkth la théologie jaridique, la jurispitidence.

quarante années de recherches, de voyages, de consultations, à rassembler les matériaux de ce seul ouvrage. Le plus célèbre des glossateurs de la loi musulmane est Timâm Al-Bokhary (Abou-Âbd-Âllah-Mohamed, né à Bokhara, en 810, mort en 870), qu'on surnomma Al-Sehéryf, le Sacré. L'on dit que son livre intitulé Recueil exact (Al'Djamy-al'Sahyh), contient jusqu'à seize mille traditions, ou paroles et sentences recueillies de Mahomet et de ses compagnons. Ce livre fut écrit k la Mekke, où se conservaient le mieux les souvenirs de la mission du Prophète, et l'auteur n'y inscrivait pas une tradition sans avoir fait son ablution au puits Zemzem, (') et sa prière dans la Kaaba. L'autorité du livre d'Âl-Bokhary égale presque celle des quatre livres sacrés. Il faut citer encore, parmi les principaux commentateurs de la loi, Ibn-al-Djouzy (Àbd-al-Rhaman), né en 1117, mort à Bagdad en 1201, qui a clairement indiqué,dans le titre de son ouvrage, l'immensité du sujet : Viatique pour le voyage dans la science de ï interfyrétation du Koran.

Histoire. — Hadgy Khalfô, dans sa Bibliothèque orientale, compte jusqu'à douze cents historiens qui ont fait usage de la langue arabe ; et d'Herbelôt, après lui, cite au moins deux cents ouvrages dont le titre Tarikh ou Thabakat, indique une histoire, générale ou particulière. Il est vrai que la plupart des auteurs nommés par Hadgy Khalfà n'étaient que les commentateurs ou abréviateurs des autres; et que, parmi tant d'histoires, sont comprises celles de chevaux ou de chameaux célèbres. Cependant, et si réduit qu'il puisse être, ce chiffre prouve assez que

(1) La source que fit jaillir l'auge pour abreuver Agar et Ismaël.

r histoire était une des branches les plus cultivées de la littérature arabe. N* ayant pas plus que la philosophie «a pleine et entière indépendance, elle devait moins se recommander par la hauteur des vues que par la minutieuse exactitude des faits. Elle ne pouvait pas être une science politique, ni . même précisément une sciaooe morale, en ce sens que le dogme de la prédedînatîoD, de la fatalité, plane sur tous les événements généraux. Elle n'est morale, si j'ose ainsi dire, qu en second ordre, par reloge ou le bl&me qu elle distribue aux actions individuelles. L'histoire se borne donc à peu près, ches les Arabes, k de simples récits. Ce sont des annales, des chroniques, des légendes, et l'on ne trouve guère, & défaut de Tacites , que des Tites-Iives parmi leurs historiens. Le premier d'entre eux qui mérite d'être mentionné est Al-Tabary (Abou-Djafar-Mohammed^beo- Djoraïr, né dans le Tabaristan, en 839], auteur de la première Hi$tdire umvenelle qu'aient écrite les Arabes, et qui s'étend de la création du monde à l'année 302 de l'hégire. Elle fut, dès l'origine, traduite en persan, puis abrégée par £l-liacin. En continuant la liste des plus célèbres historiens orientaux, nous trouverons d'abord Aboulfarage (Aly-ben-Uassan-Âbou i*^aradj, né en 897, mort à Bagdad en 967). U était de la famille des Omméyades, auxquels les Abbassydes avaient, depuis plus d'un siècle, enlevé le trène de l'Orient. Il é^vit sur i' Origine des Omméyades^ sur les EtmfprçaiaHS et conquete$ des Arabes, en même temps qu'il recueillait son lÀvre des Cantiques (KHabnU-Aghâny), précédemment cité (').

(1) Page S4. n ne fout pa8 confondre cet Aboul&i«ge, Arabe, avec an

--Pnis AbdallAtîf (Âbd^al-Uthyf, né à Bagdad, ea 1161, mort en 1231), auteur d'une excellente Description de f Egypte, qu après plusieurs traducteurs en latin, H. Syl* vestre de Sacy a traduite en français (1810). — Puis Tainé et le plus c^bre des trois frères Ibn-al-Atsyr (né en 1160, mort en 1S33}^ dont le grand ouvrage historique est intitulé Ckromque tomplèls (Kamal aitaouaryk). — Puis l'un des Ghéhab-eddyn (Abd<^l-Rbaman, né à Damas, ea 1200, mort en 1267), dont les écrite sur l'époque de Noumdin et de Saladin ont servi à toutes les histoires des Croisades. — Puis le fameux Ibn-Khilkan (ou Khalican, ou fiiiallécan, Schems*eddyn-Abou 1- Abbas-Abmed, né en 1211 , mort k Damas, en 1282}^ tant de fois cité, commenté, compilé. Celui-ci, de la raee des Barmécides, peut bien s'appeler le Plutarque arabe. Ses Vies des kommee illmtrei, par ordre alphabétique, publiées sous ce titre : Ouafoyat alayàn aué aiiU>a abna alxémân (c'est-à-dire Décès des personnages éminents et histoires des bomoies de ce âècle), contenaioit huit cent quarante-six articles qui ne sont pas tous arrivés jusqu'à notts« — Puis le nom moins fiameux Aboul'Féda (Ismayl, né en 127â, à Damas, mort en 1331, surnommé Imad-eddyn, la Colonne de la religion). Celui-ci était de la Sunille de Saladin, et [^nce souverain de Hamah. Il cultiva toutes les sciences, et, dans une vie

««tre Aboulteage (OvégoÉw, «fv^lé aawi Bmrhékrmm, ne à MdoCia en iSSS, mort en iSSS) , 4'ori^Be juive et cbrélienjaeobite» qui devint év6qne d'Alep et primat des jacobites d'Orient. Celui-*ei, également liistorien, est anteur d'one Chronique ou Histoire universelle, écrite en arabe, que Pocecke a traduite en latin sous ce titre : SKstoria eompendiosa dynastiarum

très*agité6, parmi les soins de la politique et do la guerre, il put écrire, sous le titre de Al MokhloMsar fy akbar albachârt ou « Histoire abrégée du genre humain, » une vaste Chronique univeneUe^ en cinq parties, qui s'étend de l'époque des patriarches jusqu'à l'anoée 7S9 de l'hégire (1328 de J.-C). — Puis Nowaïry (Ahmedben-Abd-al-Wahabab, né en Egypte , oh il mourut dans l'année 1331), auteur du livre Nihayat akrab fi /onoun otodafr, ou a Tout ce qu'on peut désirer de savoir à propos des belles-lettres. )> Divisé en cinq parties qui ont chacune cinq chapitres , cet ouvrage traite principalement des antiquités arabes, et c'est dans Nowairy surtout •que Schultens a trouvé les matériaux de ses Manumenta vetustiora Ârabum^ et de son HisUnia imperii vetustisrimi lectanidaruminArabiâ Felici. — Puis enfin Makrizy (Abou- Âhmed-Mohammed-Taky-eddyn-al-Makhrizy, ^né au Caire, en 1358, mort en 1442), célèbre par sa Description historique de t Egypte^ son Histoire des sultans Ayoubites et Mamlouks, ses traités des Monnaies, des Poids et mesures, etc. Makrizy, très-souvent traduit et cité, abonde en anecdotes de tous genres, en détails curieux sur les mœurs, les usages, les préjugés, les travaux de ses compatriotes.

Parmi les historiens arabes de l'Espagne, il faut distinguer Al-Faradhy (Abou-Oualyd-Abd-Allah , mort à Gordoue en 1012), qui a laissé une Chronique des savants et une Histoire des poètes, en bornant ces deux livres au seul empire des khalyfes de Gordoue, — Aben-Hayàn (Abou-Merou&n-ben-Kalaf-ben-Hosséyn, né à Gordoue, vers 988, mort en 1076), auteur du Kitalnd-Moklabys ei du Kitab-al'Matiyn^ livres qui formaient, dit-on, qua-

tre-yingts volumes, dont il ne reste que des fragments» traduits à peu près tous dans la compilation de J* Gonde, — LeKhaiyb de.Grenade, déjà cité pour son éloquence, auteur d'une Chronobgie des khalyfes et d'une Histoire des rois de Grenade jusqu'à Moubamad Y, — l'autre Ghéhabeddyn (Ahmed, mort à Fez dans le xiv* siècle), auteur d'un abrégé d'histoire universelle, en deux parties, dont Tune conduit des commencements du monde à Mahomet, et dont l'autre, annonçant les signes du jugement universel, va jmjiuau son de la dernière trompette, — et surtout Ebn-Rhaldoun (Oualyd-eddyn-Abou-Zeyd-Abdal-Rhaman, né en 1332, mort à Tunis, en 1406). Les annales auxquelles est resté son nom (Tarykh-Ibn-KhaU doun) , et qui renferment l'histoire des Arabes et des Berbères, est un ouvrage très-remarquable de critique historique, « On ne peut, en le lisant, dit M. Sylvestre a de Sacy, que concevoir une très-haute idée de la jusa tesse d'esprit d'Ebn-Rhaldoun, de sa sagacité, de son « érudition, de la variété et de l'étendue de ses connais- <( sances. x> L'on ne saurait rien ajouter à cet éloge de l'illustre orientaliste, quia traduit presque en entier la longue et belle préface d'Ebn-Kbaldoun sur l'excellence et les règles de l'histoire (Chrest. arabe, tome I") (').

(1) On peut voir, en outre, dans le Prologo de J. Conde, les noms des divers auteurs qu'il a compilés pour en former son Histoire.

Je n'ose poi^t mentionner parmi les historiens arabes le célèbre Hadjy- Khali^ (ou Khalyfah, Moustapba-ben-Abd- Allah) , parce qu'il est né à Constantinople, où il mourut en 1658. C'est cependant ei| arabe qu'il a écrit sa Bibliothèque orientale, qui, sous le titre de Keschf edhonoun fy asmd kouloub oualfonoun (Découverte des pensées touchant les livres et les genres) ^ contient, dans l'ordre alphabétique, des notices biographiques et littéraires sur 18,550 ouvrages : livre qui a servi de modèle et de guide à d'Herbelot.

tu nSTOlM MS ABÀBeS

Géoqnfhiê. — Ghei les Arabes, la géographie fusait partie de l'histoire. Gomme l'on ne possédait point encore les connaissances qui ont servi de base A cette •cience tonte moderne, comme Ton n'avait ni déterminé la forme exacte de notre planète, dont plus d'an hémisphère était encore inconnu, ni divisé idéalement sa surfiice par les lignes de longitude et de latitude, la géographie des Arabes ne pouvait pas être réellement la description de la terre ; elle se bornait, comme celle de Strabon, à la topographie et à la statistique ; elle était simplement une description de certaines localités, où se trouvaient mentionnés et décrits les villes, les tfleuves, les montagnes, le climat, l'aspect, la culture, la population d'une contrée et les mœurs de ses habitants. Ainsi le livre d*AbouI-Féda, Totouj^m-ai-fioIddiH , ou Vraie ntuafton de$ pays, est une géographie descriptive de la petite jparlie du monde oriental qu'il a pu connaître. D'autres géographes célèbres, tels qu Ai-Bekry — (Abou-Obeïd-ben-Abd-al-Azyz, de Niebla, mort en 1094), Ebn-al-Ouardy (mort à Alep en 1350), Ibn-Ayas (Mohammed-ben-Ahmed, qui vivait au commencement du xvi* siècle), et Léon l'Africain lui-même, n'ont rien fait de plus, le premier dans son livre les Bautei et les Provmces, le second, dans sa Perle des merveilles, le troisième, dans sa grande cosmographie qui s'intitule Parfum des fleurs ou merveilles des contrées, et le dernier enfin dans sa célèbre Description de l'Afrique.

Il faut cependant faire une exception pour le schéryf Edryz ( Abou-Abd- Allah -ben -Mohammed -al -Edryzy) qu'on appelle communément le géographe de Nubie, mais improprement, car, descendant de la famille royale

des Edryzytes, il était né à Geuta, eu 1099, et avait fait son éducation dans les écoles de Gordoue. Edryz parait avoir fait de la géographie une science véritable, autre que l'histoire descriptive. Ou dit que, s étant retiré k la cour du Normand Roger, roi de Sicile, il présenta à ce prince, dans Tannée 1153, un globe terrestre, en argent, du poids de 800 marcs, et, pour Texplication de ce globe, un grand ouvrage de géographie dont le titre arabe (Nazehai'al'Moschtak) signifiait DélassemenU dun esprit curietix. Ce livre était divisé en sept chapitres principaux, nommés climats, ce qui veut dire qu Edryz divisait en sept zones la terre alors connue. Chaque climat se divisait lui-même en dix régions, et le géographe, marchant d'Occident en Orient, s avançait ainsi du Portugal à la Chine. Malheureusement l'œuvre originale d* Edryz s*est perdue; il n'en reste qu'un abrégé incomplet, tronqué, que la traduction latine intitule Relaxationés animi curiosi, et sur lequel se sont exercés une foule de commentateurs. Mais, si imparfait qu'il soit» cet abrégé suffit pour faire connaître l'état très-avancé des connaissances géographiques chez les Arabes, et pour prouver que, jusqu'aux grands voyages maritimes des Portugais et des Espagnols à la fin du xv"" siècle, c'està-dire pendant plus de trois cents ans, tous les géographes de l'Europe ont simplement copié le planisphère d'Edryz.

Généalogies. — L'histoire comprenait, chez les Arabes,, jusqu'à la connaissance des généalogies. Ils en avaient £ait une véritable science, et fort cultivée, car, parmi plusieurs ouvrages sur les Ansab (généalogies), on cite celui de Timàm Al-Mérouzy qui comprenait, jusqu'à

Tannée 1166, quatre-vingts volumes, et qu un second écrivain , Àly-ben-Athyr-al-Ghézéry, porta , en l'année 1254, jusqu'à cent volumes, appelant alors son livre Allobâb, ou La plus pure noblesse. Cette science semblera moins futile qu elle ne le serait parmi nous, si on se rappelle que la nation arabe, fort peu compacte, était formée d'une foule de tribus, jalouses et rivales les unes des autres, et qui se disputaient la préséance jusque dans le conseil du khalyfe. Les Arabes étaient généalogistes comme le furent les Hébreux, comme le sont les Hindous ou les Ecossais, comme tous les peuples divisés en castes, tribus ou clans, et ils étepdaient jusqu* à leurs chevaux ce soin de rechercher et de constater les races. Chacun portait, dans son nom même, sa noblesse, qui ne descendait pas seulement par la filiation, mais qui remontait aussi par la paternité, car un Arabe ne se glorifiait pas moins dans ses enfants que dans ses aïeux (').

Contes et romans. — Le goût des récits, des aventures racontées, ce goût si vif et si populaire chez les Arabes, s'étendait jusqu'à la cour des khalyfes. L'une des charges du palais était celle de conteur^ de raouy^ charge que Schéhérazade remplissait si bien auprès du sultan Schériar. L'on trouve dans J. Gonde qu'un affranchi des

(1) Voici, pour exemple, un nom arabe cit4 par J. Conde. C'est celui d'un wali de Dénia, à l'époque où le Berbère Souléiman occupait le trône des Omméyades (1012) : Abd-Allah-ben-Obéid-Allab-ben-Oualyd-ben- Youzouf-ben-Abd-Allab-ben-Àbd-al-Azyz-ben-Amroû-ben-Otsman-ben-MoQhamad-ben-Khaldy-ben-Okbah-bén-Abi-Moaïty-ben-Abân-ben-Aamyr-beO' Oméyah-ben-Abdschemsy , surnommé Al-Moaïty de Cordoue. — Hélait inutile d'ajouter h cette nomenclature « homme d'insigne noblesse. »

Omméyades, devenu walî de Séville, le poète Ismaylben-Badr-ben-Ziadi , était raouy ou conteur [novelista) du khalyfe AI-Hakem H. « Il lui racontait des histoires de guerre ou d'amour , pleines d'étranges aventures, et dans un style élégant. » Ces récits , que toute la nation aimait passionnément, avaient dû être, dans l'origine, ceuxd*é* vénements véritables, de traditions héroïques; mais peu k peu, et ces traditions s'altérant de plus en plus. Tin* vention prit la place de la réalité , et à l'histoire succéda le roman. Dans une querelle littéraire sur ce sujet, Huet reconnaît que les Arabes étaient très- versés dans l'art des contes ('), et Saumaise affirme que le roman moderne est venu d'eux par les Espagnols. Cette opinion repose -sur d'évidentes probabilités. Certes, les lecteurs de la fameuse collection appelée les Mille et une Nuits ^ c'està-dire tous ceux qui savent lire en quelque langue que ce soit, n'ont pas besoin qu'on leur apprenne de quelle façon les musulmans orientaux surent conter; mais ils peuvent ignorer depuis quelle époque et dans quels genres divers les Arabes ont écrit des contes. S'il est vrai, comme l'affirment bien des savants (^), que le LivredeJob, auquel on ne saurait trouver le moindre rapport avec le reste de la Bible, soit un poème arabe traduit en hébreu» cela prouverait que les Arabes ont inventé le roman philoso^ique et moral, non-seulement avant Mahomet, mais avant Moïse. Au reste, leur littérature offre beaucoup d'autres ouvrages dans le même genre que l'histoire de Job. Je ne citerai pas le Livre de Calilah et Dimnah

(1) .... scierUiœ hihri , id est fabulis et /igmentU, fuiue deditissimos. » (^) Voir l'article Job au Dictionnaire philosophique de Voltaire.

(les fables de Bidpay) , bien que les Arabes se le fussent approprié par des traductions qui nous l'ont fait connaître ('), puisque la conception originale de ce recueil des apologues de l'Orient remonte, d'après M. Sylvestre deSacy, à lantique brame Vichnou-Sarma. Maïs je citerai d'abord les fables du vieux Lokman , l'Ésope arabe, que le Koran met parmi les sages (^); puis le roman moral de Hay, fils de Jordhan ( Hay-ben-Djokadahn ) , par Abou- Djafar-ben-Tofayl, que l'orientaliste anglais Pococke a traduit en latin, sous le titre de Philosophus autodidactus, et dont le sévère Leibnitz a fait un pompeux éloge. C'est rhistoired'un enfant abandonnédans une lledéserte, qui s'élève, par la seule force de sa pensée, à la connaissance de Dieu et des loisde la nature. Les Arabes ont laissé des romans dans tous les autres genres : romans d'imagination, comme les Voyages de Salam, les Aventures dAhen- Scheybân, par Aboulfarage, etc.; romans d'amour, comme les Soupirs dun Amant, cité par Herbelot, le Jardin des Désirs, ou les amours de Médjnoun et Léilah, par Al- Bakay, etc.; enfin romans de chevalerie, comme les Douze Preuœ ( Dovazdeh Rokh ) , dont les Douze Pairs de France peuvent bien être une imitation, etc. Il parait que, dans leur sévérité puritaine, les Almoravides avaient proscrit toute cette espèce de littérature. Mais nous trouvons dans l'histoire de l'Almohade Abd-al-Moumen (J. Conde, parte III . cap. 43), que, tandis qu'il relevait

(') Les Fables de Bidpay, ou Pilpay, fhrent traduites de Tarabe en latin, puis en romance, par ordre d'Alphonse X... sacado de arabigo en latin, y romanxado por mandado del infante Alfonso [Sanniento, memorias. etc).

P) « Nous dounâmes à Lokman la sagesse... » (Koran, sour. xxxi, t. 2 et suiv.) Les Arabes le surnomment toujours Al-Hakem, Sapiens,

Maroc de ses ruines et y rouvrait les écoles (en 1155), il défendit , par décret , qu'on brûlât davantage les livres de chevalerie, et quil permit, encouragea la lecture et la composition des hadyZt des histoires , contes et aventares.

Proverbes. — Célèbres dans FOrient de temps immémorial , les proverbes , sentences et apophthegmes , dont Salomon lui-même fit, dit-on, le plus ancien recueil, s'alliaient parfaitement au goût et aux habitudes des Arabes. Dès le ii* siècle de l'hégire, Abou-Obaid-al-Kassem-ben-Salam, de. Hérat, avait rassemblé un nouveau recueil de proverbes et d'apologues ,^sous le titre àAU Amisâl-aUSayreh, d'où Scaliger a tiré ses deux Centuries de proverbes arabes. Notre bibliothèque nationale en possède une atltre collection , celle de Méidani. Burckhardt, en Angleterre, M. Freytag, en Allemagne, ont aussi publié ItssArabian Proverbs et les Proverbia Arabica. On en trouve également dans les Proverbes turcs recueillis par M. Jaubert à la suite de sa Grammaire turque. C'est encore des mêmes modèles, en héritant de leur goût et de leur style figuré, que les Espagnols ont pris l'habitude d'employer cette innombrable quantité de refranes qui forment la sagesse de Sancho Panza. Il y a des proverbes purement arabes^ans la collection du Commandeur grec ('), dans les commentaires qu'en fit, à T imitation des adores d'Erasme, un autre humaniste célèbre, Juan deMallara, sous le titre

(>) Fenian Nnflez de Gttxman, mort en 15tt3, appelé il Pinciono parceqa'il ëUit né à ValladoUd qu'on croit rancienne Pineia des Romains, et le camnumdewr grec {el eommuiador griego), parce qu'il était commandeur de fordie de Saint-Jacques, et qu'il enseigna la langue grecque aui univer sites d'Alcala et de SaltBiaaqiie.

190 HISTOIRE DES AAkBfSS

de Teologiavulgar^ enfin dans T immense recueil (Coleeeion de refranes) que publia Juan de Iriarte, au milieu du dernier siècle.

Langues étrangères. — La connaissance des langues étrangères n était pas moins familière aux savants arabes. En Orient, à l'origine de leur puissance et de leurs études, ils apprirent d'abord F hébreu, comme on le voit par l'ancienne traduction du Pentateuque d'Abou-Saidben-Âbou 1-Hosseïn, et le grec, qui devint pour eux la source commune des sciences et des lettres. Plus tard, les musulmans d'Espagne apprirent le latin et le castillan ('). La bibliothèque de l'Escorial renferme des dictionnaires arabe-hébraïque, arabe-grec, arabe-latin, arabe-espagnol; et lorsque Léon l'Africain (Al-Hassan-ben-Mohammed-al- Fasy), — ce jeune More de Grenade, emmené par ses parents de cette ville à Fez, après la conquête des rois catholiques, pris dans ses voyages, en 1517, par un corsaire chrétien, esclave du pape Léon X, qui le baptisa et lui donna son nom, puis, redevenu musulman à Tunis, — lorsque Ijéon l'Africain, dis-je, écrivit à Bologne, oh il professait l'arabe, son Vocabulaire arabe-espagnol^ il y joignit les mots hébreux et les mots latins.

Poésie. — Mais c'était la poésie^ par-dessus tout, que les Arabes avaient en honneur. Doués d'une imagination ardente et prompte, quoique recueillis et contemplatifs, ils aimaient à revêtir leurs idées des riches parures du style de l'Orient. Ils écrivaient en vers jusqu'aux défis de prince à prince ou de chevalier à chevalier, jus-

(') C'est en grec^ par exemple, que furent écrites les lettres d'Abdérame III à Othon le Grand, ainsi que les réponses d'Othon; et c'est en latin qu'eurent lieu les cx>mmunications des légats germains avec«la cour de Cordoue.

er DES MORES D'ESPAGNE. tu

qu aux notes diplomatiques, jusqu'aux traités d'alliances. Tout homme adonné aux travaux de Fesprit, fùt-il astronome, médecin, chimiste ou théologien, joignait k son talent spécial le talent général de poète ('). Faire des vers était pour eux une occupation presque familière, et leurs entretiens mêmes étaient souvent semés dHmprovisations que rendait possibles Textréme richesse d'une langue dont le dictionnaire (celui d'AI-Fyrouzabâdy] ne comptait pas moins de soixante volumes, et portait pour titre V Océan (Al-Kamoûs), comme si ce mot eût pu seul exprimer l'immensité du sujet. Aussi le nombre de leurs poètes est prodigieux. Hammad le Conteur se vantait, dès le vu* siècle, de pouvoir réciter par cœur, sur la rime de chacune des lettres de t alphabet^ cent poèmes arabes du temps du paganisme, outre la foule de petites pièces et de grands ouvrages des poètes arabes musulmans (d'Herbelot, au mot Hammad] ; et l'auteur anonyme d'une Histoire de la poésie française, publiée en 1717, pouvait dire, dès ce temps oh la littérature orientale était encore si peu connue, que a l'Arabie seule a produit plus de poètes que le reste du monde. )>

Là, comme aux Indes, en Grèce, en Scandinavie, comme en tous lieux, on fit des vers avant de savoir les écrire, et les poètes n'eurent longtemps que la mémoire des hommes pour conserver leurs œuvres. Au moment de la venue du Prophète, les Arabes avaient pour spectacles, aux foires annuelles d'Okadh dans le Hedjaz, de même que les Grecs aux fêtes de Bacchus, des combats

(*) On Toit même souvent des guerriers ou des marins recevoir le surnom de al'Ghaxély, le faiseur de ghanels, qui se donnait aux poêles de profession.

littéraires, et les chants des vainqueurs étaient afEchéâ, appendus, dans la sainte Raaba comme des inspirations de l'esprit divin. Mahomet y trouva les œuvres des sept poètes illustres, qu'on appelait les sept Suspendus [Al^Moallakas). C'étaient Schanfara (ou Ghanfary) , Nab^a, Aschah, Maïmoun, Zoheîr, Amrialkaïs et Thomadbyr. Du premier, resté le plus célèbre, M. Sylvestre de Sacy a traduit le beau poème \ntitu\é Lamiyai-al-Arab^ ainsi que des fragments du second et du troisième (']. Après Mahomet, qui fut un grand poète, bien qu'il se défende et s'indigne de ce mérite, la poésie fut cultivée par toutes les races arabes, en Asie, en Afrique, en Europe, jusqu'à leur totale extinction ; et c'est en arabe que beaucoup de poètes des autres nations musulmanes, Mores, Persans et Turcs, ont souvent écrit, et que souvent ils écrivent encore. La poésie devint un des plus puissants moyens de célébrité, de richesse, de pouvoir* elle ouvrit la porte aux honneurs, elle donna même une certaine indépendance. La cour d*Haroun-al-Raschyd, au viii* siècle,

(•) ChreHomatMe arabe, tome H.

PanDÎ les anciens poètes, ce Schanfara mérite une mention spéciale. Son nom veut dire qui a de grosses lèvres. Il était de la tribu d'Azd, et passait non-seulement pour le premier poëte, mais aussi pour le plus agile coureur et le plus adroit archer de toute l'Arabie. On raconte qu'il arait juré de tuer cent hommes de la tribu des Bénou-Salaman, ennemie de la sienne. Il en tua quatre-vingt-dix-neuf à coups de flèches, en disant à ceux qu'il rencontrait : à ton <ml. Les Bénou-Salaman lui tendirent des embûches, le prirent et le mirent à mort. Mais l'un des meurtriers lui ayant donné un coup de pied sur le crâne, se blessa avec une esquille d'os, et mourut de cette blessure; ce qui compléta les cent victimes, et accomplit le vœu de Schanfara. Son poème, d'une admirable et surprenante énergie, a pour sujet la descriplion de sa vie dans un asile désert où il s'était caché pour échapper aux trames de ses ennemis.

ET DES MORES D'ESPAGNE. ItS

était égayée par les saillies da poète jovial et satirique Aboa-NoTas (Abon-Aly-al-Hassan, né en 745, mort en 810). Puis le fils d'un porteur d'eau, Ai-Hoténabby (Abou'l-Tbayb-Ahmed, né à Roufab en 915), chanta les exploits de l'émyr d'Halep, Seïf-Eddaulah. Peu après, Abou'1-Ola (ou Abou'1-Ala, Zaïd-ben-aMIassan alRebay, né à Moarrah en 973), que la petite vérole fit aveugle presque en naissant, put étaler, dans des vers libres et hardis, tout le relâchement de ses moeurs et de sa doctrine ('). Le fameux Abou-Temâm (Habyb-ben-Aous-al- Thaiy, né vers 786) avait été tisserand et serviteur dans une mosquée de village avant d'être appelé le Prince des poètes, et de mourir très-riche, quoique très-jeune. CTest d'Abou-Tem&m, auteur des recueils appelés Hafnazah, Fohoul-aUSchoara, etc., souvent cités dans les anthologies, qu'un autre poète a dit pour la première fois : <( La vivacité de son esprit consume son corps, comme la lame d'une épée en use le fourreau. » Enfin les surnoms sous lesquels sont connus une foule d* écrivains arabes, le Charpentier, le Serrurier, le Potier, le Chau--

(i)Voioi, par exemple, un quatrain cité par d'Herbelot (an mot Àbonlola) ;

« Les chrétiens errent çà et là dans leur voie, et les musulmans sont tout à fait hors dn chemin ;

« Les Jnife ne sont plus que des momies, et les mages de Perse des ré* Teors.

« Le partage du monde est donc réduit h deux sortes de gens :

« Les uns ont de l'esprit et pas de religion ; les autres de la religion et peu d'esprit. » «

Un autre poète, Sodhayl, a exprimé la même pensée : « Vous cherchez a dans ce monde, dit->il, deux choses que vous n'y trouvez point. La pre» « miëre est un homme savant qui soit pieux, car aussitôt que vous rencontt trez la piété, vous rencontrez l'ignorance..... »

iU HISTOIRE DES ARABES

dronnier, le Marchand de dattes, etc.^ indiquent assez qae, chez eux, la science et la poésie pouvaient élever les hommes du bas en haut de l'échelle sociale, et jusqu'au plus haut, car on voit les historiens arabes interrompre le récit des plus graves événements pour mentionner, à son temps précis, la mort des savants et des poètes, aussi bien que celle des walis, des hagibs et des rois.

La poésie fut importée d'Orient en Espagne avec la conquête, et dès le temps de Mouza. Elle s'y acclimata sous les émyrs, elle y fleurit merveilleusement sous les khalyfes. Depuis le premier Âbdérame jusqu'au Zaquir (Boabdil), les poètes remplirent la cour de Cordoue, celle de Séville, celle de Grenade, et jusqu'aux petites cours des walis de province. Leurs principaux ouvrages, soit Kassideh (poèmes d'au moins trente vers ou distiques) , soit Ghazel (pièces fugitives) , étaient recueillis dans des collections qu'on appelait d'ordinaire divans (al-dyouan, réunions, assemblages). On disait le dwan de tel poète, pour indiquer le recueil de ses œuvres (^}. Le khalyfe Al-Hakem U se fît lui-même l'éditeur et l'arrangeur du divan d'un poète de Cordoue, Ahmed-ben- Mouhamad-ben-Abdrabihy ; il le divisa en vingt parties, auxquelles il donna des titres singuliers : le ciel, les étoiles, l'aurore, le jour, la nuit, le nuage, l'amour, le repentir, la gazelle , etc. Mais de plus vastes recueils renfermaient quelquefois les œuvres choisies d'un grand nombre de poètes. Tels sont, pour l'Espagne, la collection d'Abou-Bekr-ben-Daoud-al-Isfahany, appelée les

(1) C'est aussi le titre qa'a donné Goethe an recueil de poésies orientales» qu'il a composées dans son extrême vieillesse.

Fleurs, et celle d'Âben-Ferage (Ahmed-ben-Feradj-al- Jaeny], appelée Le$ Jardins ('], qui appartiennent à la brillante époqae d'Âl-Hakem II et d'Âl-Mansbûr. Il était un peu long de parcourir tous ces jardins et de cueillir toutes ces /leurs; car F un et Vautre recueil se composait de Cent chapitres, qui renfermaient chacun cent pièces de. vers (J. Conde, parte 11, cap. 103).

11 faut remarquer toutefois qu'au milieu de cette multitude, les deux principales compositions poétiques, Fépopée et le drame, manquaient complètement à la littérature des Arabes. Bien que les sujets dlliade ou d^Odyssée fussent fréquents dans leur histoire, quils eussent même des traditions épiques, semblables aux rapsodies, et des Pisitrates, au besoin , pour les recueillir, aucun poëme homérique ne se forma chez eux. Ils ^ ne firent non plus aucun essai pour imiter Sophocle ou Aristophane. Les préjugés religieux et la grande réserve des mœurs domestiques s'opposèrent \oujours k l'éclat des représentations théâtrales. On n'a d'eux que des satires dialoguées (^). En somme, la littérature poétique des Arabes se compose presque uniquement de petites pièces dans le genre, la forme et le goût des romances espagnoles et des trohas provençales.

Dans les langues actuelles de l'Europe, ces langues sœurs, nées des mêmes parents, et qui tendent encore

(1) Aben-Feradj composa sou recueil eu prison, où l'avaient fait enfermer

des vers satiriques. On disait de lui qu'il était comme le rossignol auquel son admirable chant fait perdre la liberté.

C) Casiri a trouvé, dans les cahiers de TËscorial, un recueil d'au moins huit cents épigrammes que se renvoyèrent, en forme de dialogue, dans une dispute littéraire, les poètes Salahéddyn et Taghéddyn. [Bihl, arab., Esc, tome I, p. 126.)

chaque jour, comme les mœurs et les habits, à se rapprocher les unes des autres, nous voyons combien il est difficile de faire passer toute œuvre poétique, n^ême contemporaine, d*un idiome à l'autre, «c Les poètes ne se traduisent pas, » a dit Voltaire. Nous devons en conclure qu'il est impossible de bien rendre aujourd'hui, dans nos langues de l'Occident, les poésies orientales d'une époque déjà fort éloignée. Michel Casiri, qui élève trëshaut le mérite des poètes arabes, puisqu'il les met au niveau des poètes grecs et latins, et qui affirme que toutes les traductions de l'arabe faites jusqu'à lui ne sont pas des vermns, mais des pervermm, Michel Casiri a le droit de nous dire : «Vous ne pouvez savourer les fruits de cette poésie, car, semblables aux vins qu'on transporte en pays étrangers, ils perdent leur force, leur esprit, leur bon goût. » Cependant, si les beautés de formé nous peuvent échapper, si nous n'apprécions pas pleinement la majesté, la grâce ou la finesse de l'expression, nous pouvons du moins reconnaître et déclarer, en voyant le choix des sujets, que, depuis la culture des hautes sciences, les Arabes n'ont plus fait de Ja poésie qu un simple passe-temps, un plaisir de l'esprit, délicat sans doute, mais un peu frivole. U suffit, pour en être convaincu, de lire les vers que citent leurs historiens, et qu'ils citent en quelque sorte comme des événements. L'on a déjà vu, dans le récit qui précède (1^' volume, pages 181 et 238), les vers que reçurent Al-Mansoûr et Youzef l'Alrooravide, au fort d'une bataille contre les chrétiens. L'on peut trouver encore, dans les historiens compilés par J. Conde (parte //, cap. 99), d'autres vers adressés au même Al-Mansoùr, par un grand seigneur

poète, qui lui envoyait, pendant l'hiver, un bouquet de roses des quatre saisons : « Quand je cueille pour toi ces belles roses dans mon jardin, les gens s étonnent, et disent, dans l'admiration que cause leur vue : Est-ce qne l'heureuse année presse sa marche? Est-ce que les prés offrent déjà des fleurs précoces ? ou bien est-ce que le temps d'Al-Mansoùr est un printemps perpétuel? x> Ce trait est joli, mais un madrigal mérite-t-il place dans l'histoire? Et si l'histoire l'enregistre, c'est donc qu'elle n'avait pas à recueillir de poésies plus sérieuses, plus importantes, plus dignes d'elle et de son héros. Cest encore l'histoire qui rapporte qu'au temps d'Al-Hakem II, le siècle d'or, un poète de Cordoue ayant chanté ïExeelr lenee de la rose, et un autre poète ayant fait une Description de la phde, tous les beaux-esprits se partagèrent entre les deux compositions, et que cette querelle littéraire produisit une foule d'autres œuvres brillantes. Voilà, certes, de l'art pour l'art, et Ton ne saurait en trouver un exemple plus fameux que ce combat de la Rose et de la Pluie, soutenu par tant d'auxiliaires. Mais l'art ainsi compris, loin d'élever une nation, la rapetisse, et marque, au lieu d*une grandeur solide et durable, sa décadence inévitable et prochaine. Peu après cette époque, le troisième Aben-Abêd de Se ville, poète lui-même, avait pour ministre le célèbre poêle Abd -Allah -ben- Zeydoun (>], et l'émyr de Badajoz choisissait également

(1) Aatenr des épttres Zeydotmia et Djehouaria, du poëme Al^Nounya, ainsi oommé parce que toutes les rimes finissaient par la lettre noun, etc. U est resté célèbre dans l'Orient comme dans l'Andalousie» et on le citait encore poor modèle, au bout de trois siècles, à la cour du Mogoi Timoor- Leng.

ItS HISTOIRE DES ARABES

pour waztr un autre célèbre poëte, Abou-Mouhamadben-al-Méghyd. L'on ne voyait alors que des poètes dans tous les hauts emplois, et, jusqu'aux messages politiques, tout s'écrivait en vers, témoins les lettres d' Aben-Abéd i Youzef et même & Alphonse YI. Mais alors aussi, les Espagnols prenaient Tolède, menaçaient l* Andalousie, et les émyrs, avec leurs ministres poètes, ne trouvaient plus qu'un moyen de résister aux armes chrétiennes, celui d'appeler de l'Afrique un défenseur, et de livrer les débris du khalyfat des Arabes au chef des Berbères. C'était le suicide de leur civilisation, comme de leur empire.

\}ue l'histoire cite des vers , c'est bien , à la condition que ces vers fassent partie de l'histoire, c'est-à-dire qu'ils servent à peindre, soit les mœurs d'une nation ou d'une époque, soit les traits particuliers d'une grande figure historique. A ce dernier titre, je répéterai volontiers une courte élégie pour laquelle le nom de son auteur réclame notre préférence. On l'attribue au khalyfe Abdérame P, ce rejeton des Omroéyades, qui, fuyantle glaive des A bbassydes sous lequel était tombée sa famille entière à Damas, fut tiré du désert de l'Atlas, où il cachait sa tète proscrite, pour ériger le trône impérial de Cordoue (vers 755). Ce monarque puissant, renopmé, victorieux dans toutes ses entreprises , aimé de sa famille , glorifié de ses sujets , exempt de crainte et de remords, n'avait pas trouvé le bonheur. Au lit de mort, il ne comptait, dans sa longue et brillante carrière, pas plus de quatorze jours heureux : ce n'était pas le nombre de ses victoires. Poursuivi , sur un trône étranger, par les souvenirs de sa patrie et de son enfance, Abdérame fit venir un jeune palmier de

Syrie , le planta dans la cour de son palais , et , pour tromper ses regrets , il se plaisait sous l'ombrage de cet arbre venu des mêmes lieux que lui. Un jour, dans sa tristesse, il lui adressa ces vers qu'a recueillis l'histoire : Q( Toi aussi, palme brillante, tu es étrangère en ce pays, ce Le doux vent des Algarves te balance et te caresse; en- <c racinée dans un sol fertile , tu élèves ta cime vers le ce ciel; et pourtant tu verserais des larmes amères , si tu <c pouvais sentir comme moi. Tu ne souffres pas les in- « quiétudes d' un sort agité , ni les pluies de douleur qui a m'inondent sans cesse. J'ai arrosé de mes larmes les « palmes que baigne l'Euphrate ; çiais les palmes et le a fleuve ont oublié mes peines , depuis que les destins ce contraires et les cruels Àbbassydes m'ont arraché aux ce doux objets des affections de mon âme. A toi, de notre <c chère patrie il ne reste aucun souvenir; moi, triste, « en pensant à elle, je ne puis retenir mes pleurs.» (J. Conde, parte //, cap, 9.) (').

Femmes célèbres. — Aux époques glorieuses et florissantes, la passion de l'étude, le goût de la science, s'étaient si généralement répandus parmi les Arabes, que les femmes elles-mêmes avaient partagé leurs travaux et leurs succès. Au temps de Mahomet, ISin des sept poètes Suspendm ^ Thomadhyr,était une femme, et la bien-aimée des épouses du Prophète, Ayscba , qui fît de son père Abou-Bekr le premier khalyfe, fut aussi l'un des interprétateurs canoniques du Koran. £n Orient, sous les Abbassydes, en Espagne, sous les Omméyades, plusieurs femmes acquirent

(<) On trouvera quelques autres fragments de poésies arabes dans la troisième partie de cet ouvrage, au chapitre : les Académies.

léo HtSTOtRE bËS Arabes

tinegrilûde et historîque célébrité. L'on peut citer, pour fce dél'nier pays;, Waladat, fille du khalyfeHouhamad'al- Hostansir-bi'lldh (vers 860) , surnommée la Sapho de Côt*doue. <K Dans les délices de Medynat-al-Zohrah, disent les historiens d*Âbdérame III, il se plaisait h entendre chanter les élégantes compositions de Mozna, son ^clave secrétaire, d* Ayscha, demoiselle noble de Cordoue, fille d'Ahmed-ben-Kadinl, qui fut, au dire d'Âben- Hayan, la plus sage, la plus belle, la plus savante de son siècle, et de Safya, fille d'Âbd-AUah-al-Rayi, très-beUe aussi et très-docte poétesse. . . » (J. Conde, parte //, €(q>. 87.) «En ce temps, ajoutent les historiens d*Al-Hakem II, où l'érudition et la poésie étaient si estimées en Espagne, les femmes mêmes, dans leur retraite, étaient studieuses, et plusieurs se distinguaient par leur esprit et leurs connaissances. Le khalyfe avait dans son alcazar Lobnafa, demoiselle d'une grande beauté , docte en grammaire, en poésie, en arithmétique et auttes sciences; elle écrivait avec une singulière élégance , et le khalyfe se servait d'elle pour écrire ses affaires. réservées, et personne dans le palais ne l'égalait en finesse de conceptions et en suavité de ryhthmes poétiques. Fatima, fille de Zakaryah-al-Schabléry , écrivait avec une rare perfection , et copiait des livres pour le khalyfe ; tous les savants admiraient ses compositions et sa belle écriture, soit sur papier , soit sur parchemin ; elle avait une précieuse collection de livres d' arts et de sciences . ELhadidjafa, fille tle Djafar-ben-Noseïr-al-Témymi , faisait, dans ce temps , de très- beaux vers , et les chantait avec une trèsdouce voix. Maryem , fille d'Âbou-Yakoub-al-Fayzouli , enseignait l'érudition et la poésie aux demoiselles des

principales familles de Séville, avec une grande célébrité^ et de son école plusieurs sortirent insignes dans ces talents , qui devinrent les délices des palais d^ princes et grands seigneurs. Rhadyah, nommée V Étoile heureu$e^ afiranchie du khalyfe Abdérame , qui la céda à son fils Al-Hakem , était \ admiration de son siècle pour ses vers et ses élégantes histoires. Après la mort du khalyfe , elle voyagea en Orient, et partout fut applaudie des doctes. » (J. Cionde» porte //, cap. 93) La renommée qu'ont ac« quise ces femmes illustres doit nous apprendre quelle était alors la condition de tout leur sexe. Assurément, pour que Ton confiÂt i des femmes une chaire publique d'enseignement ou les secrets d'État^ il fallait que, malgré la sévérité des mœurs publiques et privées» les Arabes leur accordassent des lumières, de la liberté, et quils n'eussent pas, comme les musulmans de nos jours , condamné la moitié de l'espèce humaine au néant de l'ignorance et de l'esclavage.

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