PAPIER
La longue ignorance du moyen âge fut en partie causée, et certainement entretenue, d* abord par 1* indifférence ou la haine du clergé chrétien pour la littérature païenne (*) ; puis encore par la privation du papyrus égyptien, la rareté du parchemin, le manque presque absolu de moyen d'écrire f). L'introduction du papier en Europe eut donc une grande part à la renaissance des let-
gauche, mais, comme noas les plaçons nousHnèmes, de gauche à droite. Le zéro se marque par un point.
(>] L^glise ordonnait par ses conciles : n Ut episeopus gentiUum libros nw Ugat, » et saint Jérôme disait : « Quid fouit eim Ps«Uario HorafwP cum EvangêUii Maro? cum apotiblo Cicero? L'on sait d'ailleurs que les moines ne se faisaient pas scrupule de laver on de gratter les œuvres des écrivains de la Grèce et de Rome pouf écrire à leur place des homélies scolastiques et des légendes de bienheureux. Ce sont ces manuscrits frelatés que l'on nomme palimpsestes.
(3) « La rareté du papyrus et le prix du parchemin, dit M. Charpentier, obligèrent à restreindre la pensée, même dans les transactions et les laits les plus indispensables. On peut voir, au dépôt de la Tour de Londres, dans les RoUs of fines, que chaque contrat pour la vente des terres est toujours comprb en une seule ligne, et, du nii* an x* siëeks, toutes les annaks des Francs sont soumises à la même règle (Hist. de la Rmaiss. des Lettres, tome n, p. 9t). »
très. Cest on point sur lequel sont d'accord les savants de tous les pays. Ils conviennent aussi, & la vbe de preuves authentiques, que cette introduction eut lieu dans la seconde moitié du xi* siècle. Mais de qui l'Europe avait-elle reçu le présent dii papier? tci les opinions se choquent, se contredisent, et la question était encore pendante, lorsque Michel Casiri, en traduisant les manuscrits arabes de la bibliothèque de TEscorial, a découvert la véritable origine de ce bienfait.
C'est en Chine, certainement, que fut faite F invention du papier. Il s'y fabriquait, de temps immôrial, avec les cocons de soie (')• Âly-betl-Mouhamad, de Samarcande, raconte qu'une fabrique de papier semblable fut établie dans cette ville vers l'an 30 de l'hégire (au milieu du vir siècle). « Antehac, ajoute-t-il, chartOB uèum et artem non nisi in urbe Samareanda et ^narum regione repetiri (Trad. de Casiri). Samarcatide ayant été prise par les Arabes, dans l'année de l'h^yre 85 (vers 704), ils y apprirent l'art de fabriquer le papier de soie. C'est ce qu'indique ce passage d'Ezza-Eddyn*ben-Âboii'l-Eassem-al- Babasry : <x In urbe Samareanda prœcelUt ckârtœ nitidissi' mœ usus, quœ tantum ibi et in Sinis reperitur ; unde Arabes mahometani, ea in svuim ditionemredacta, conftdendœ charU» cn'tificmm acceperunt (Trad. de Casiri). Trois ans après, en 707, un certain Youzef-Amroû, de la Hekke, introduisit la fabrication du papier dans sa ville natale, et en enseigna l'usage aux Arabes. C'est ce que dit textuellement l'historien Houhamad-al-Ghazély, dans son livre De arabicarum antiquitatum eruditione : Anno egira 88,
(1) Voir les lettres da P. Do Halde, tome U.
1 44 HISTOIRE DES iJUBES
quidam Josepkus^ cognomento Amru, ommum primus ehartam in urbe Meccana invenit, [ejusque usum Arabibui induxit (Trad. de Casiri.) » Si Âl-Ghazély se sert du mot invenitt c'est, sans doute, parce que ce Youzef-Âmroû trouva moyen de fabriquer le papier avec du coton, production plus commune que la soie en Arabie. Presque tous les vêtements y étaient faits d'étoffes de coton, qui se nommaient balbeki^ parce que les premières, ou les plus recherchées, se fabriquèrent à Balbek. Les plus anciens papiers introduits en Europe, ceux de la fin du xi* siècle, sont, en effet, de soie ou de coton, et le mot bon^cma^ qui fut donné d'abord au papier, s'applique également aux deux substances. Pline appelait indifféremment bombyx le cocon de soie et celui de coton. Une nouvelle preuve que les Arabes, et non les Grecs du Bas-Empire, comme on l'a prétendu longtemps, sont les inventeurs et les importateurs du papier de coton, c'est qu'un savant. Grec, chargé, au rapport de Montfaucon [Dissert. Recueil de Tâc. des Ins., tome IX), de dresser le catalogue des vieux manuscrits de la bibliothèque de Paris, sous Henri II, le nomme toujours papier de Damas. Enfin, Casiri a trouvé, dans la bibliothèque de l'Escorial, des manuscrits sur papier' de coton qu'il fait remonter à l'année 1009, et qui seraient dès lors antérieurs d'un demi-siècle à tous ceux qu'on a recueillis chez les nations chrétiennes du reste de l'Europe.
L'invention bien postérieure du papier de lin ou de chanVre, du papier de chiffe ^ a fait naître d'égales disputes. Maffei (Storia diplom.) et Tiraboschi (Stor. deUa Let. ital.) l'ont revendiquée pour l'Italie ; Scaliger {apud Fabricium) et Meermann [ad eum Epist.), pour l'Allema-
gne. Maisaaciin d'eux, dans leurs longues dissertations, ne fournit de manuscrit antérieur au xiv* siècle. Le plus ancien de tous, en France, est une lettre de Joinville à saint Louis, écrite peu avant la mort de ce prince, arrivée en 1270 ; encore faut-il remarquer que le papier de cette lettre provenait, sans doute, de la première croisade en Egypte. Dans tous les cas, suivant l'opinion d'Hardouin, de Mabillon, de tous les antiquaires, l'emploi du papier de chiffe en Europe, sauf l'Espagne, n'est pas antérieur à l'année 1268.
En Espagne, au contraire, les documents qui constatent l'usage de ce papier remontent à un siècle avant cette époque. Dans le nombre de ceux que cite don Gregorio Mayans (lequel obtint le prix proposé par Meermann sur la question qui nous occupe), il sufGt de citer un traité de paix entre Alphonse II d'Aragon et Âlphose IX de Castille, conservé dans les archives de Barcelone, et portant la date de 1178, ainsi que les fueros accordés à Valence, en 1251, par Jacques le Conquérant ('). Le papier de ces anciennes certes venait des Arabes, qui, parvenus en Espagne oh la soie et le coton étaient plus rares que le lin et le chanvre, fabriquèrent leur papier avec ces matières communes dans le pays. Leurs premières fabriques furent établies à Schatiba (Xativa, Tancienne Sœlabis , aujourd'hui San-Felipe), ville célèbre dans l'antiquité, au rapport de Pline et de
(1) Mayans veat aussi qu'un vieux dictionnaire latin , conservé au couvent de Silos, et écrit en caractères gothiques, dont l'usage fut aboli en 1091, soit sur papier de chanvre. Mais cette date de Tabolition des caractères gothiques, constatée par tous les- historiens, rend difficile de croire que ce ne soit pas sur papier de coton.
Strabon , par ses suaires, mouchoirs et senriettes, qu'on appelait MtabmWf et généralement par ses manufactures de toile (<). Le schérif Edrys (le géographe de Nubie), qui florissait dans la première moitié du xii* siècle, dit, en parlant de Xativa : « On y fabrique en outre du papier exceUent et incomparable (*). » Valence, dont les campagnes produisent aussi du lin et du chauTre en abondancOi eut, peu de temps après, des fabriques de papier ; et la Catalogne ne tarda pas à en élever également. Cest encore dans ces deux provinces que sont les meilleures, ou plutôt les seules papeteries actuelles de l'Espagne. L'usage du papier de chiffe ne se répandit, dans la Castille chrétienne, qu'au temps d'Alphonse X (le milieu do xiif siècle), qui fut, en cela aussi, l'élève des Arabes ('). De là, sans doute, il pénétra en France, puis en Italie, en Angleterre et en Allemagne. Tout marche ainsi, dans cette histoire du papier en parfaite concordance entre les feits, les dates, les documents ; tout prend une vraisemblance irrésistible.
Les manuscrits arabes, plus anciens toutefois que les manuscrits espagnols, marquent une civilisation bien plus avancée. Ils étaient pour la plupart écrits sur du papier satiné, avec une encre aussi limpide, aussi brillante, aussi durable que l'encre de Chine, et les manu-
(1) Sœtabis et ielas Arabum sprevisse tuperba Et PeUmaeo fUum compçnere Uno,
{SiUmi iUU., Uv. Ul).
(') « In tpfdpraterMconficitmr papyrus fn^BlmUi^^
hilis, » (Relax, animi curiotit ClimaHi IV,)
(^) nEnel ano iS60, dit Sarmiento, se mtrodujo en Espafia el uso y (a fabrica del papel, por medio de los Arabes, p
crits de luxe, pour lesquels on employait de préférence le parchemin, étaient enrichis d'ornements peints avec des couleurs si vives et si lustrées, qu on pouvait aisément s'y mirer comme dans une glace : « Ut ego ipse^ » dit Casiri, a veluti in speculo me non semel conspexerim {^). »
Chez une nation qui écrivait tant de livres, qui formait tant de bibliothèques publiques et privées, où tout le monde, enfin, pouvait apprendre à lire, la calligraphie était devenue, comme en Grèce et à Rome, nonseulement un important métier, mais un art véritable. Ebn-Rhaldoun a transcrit, et M. Sylvestre de Sacy a traduit un poème sur Y Art de V écriture. (Chrest. arabe, t. II, p. 318.) « Apprenez à bien écrire, disent les maximes d'Aly ; la belle écriture est une des clés de la richesse; «et Mahomet disait avant lui : « Toute science qui n est pas sur le papier est comme perdue; « ajoutant : a La science est un gibier, et l'écriture est le lien qui sert à le retenir. »
On cite pour le plus célèbre des calligraphes un certain Aben-al-Baouab (Abou 1-Hassan), qui a laissé le plus parfait modèle de l'écriture arabe. Les manuscrits d'Aben-al-Baouab étaient estimés et recherchés, comme le sont parmi nous les tableaux de Raphaël.
(>) Les ornements des manuscrits arabes furent longtemps imités, et jusqu'au temps de rimprimerie, par les copistes chrétiens. On voit, par exemple, dans le Diumal du roi René, des inscriptions arabes autour des miniatures qui représentent la passion de Jésus-Cbrist. Les peintres du bon roi de Provence avaient pris ces inscriptions pour des arabesques, et ce sont des versets du Koran.