BOUSSOLE
La bomsolef non plus que le papier, n est sans doute pas une découverte originairement propre aux Arabes. Il parait, malgré des témoignages contraires, qu avant eux les Chinois s étaient servis d'un instrument semblable, quoique fort imparfait. Mais ce qui semble incontestable, c'est que les Arabes, quelle qu'eût ^té la ^boussole chinoise, l'ont perfectionnée, en ont étendu l'usage, et nous ont enfin transmis cette inappréciable invention. La circonstance, d'ailleurs assez indifférente, d'une fleur de lis peinte sur les anciennes boussoles, en a fait attribuer le premier usage aux Napolitains ('), et r invention au pilote Flavio Gioja, d'Âmalû, né à la fin du XIII* siècle. Mais Gioja doit être seulement l'auteur d'une application, d'un perfectionnement de l'instrument déjà connu. En effet, l'on trouve dans la satire en vers appelée Bible-Guyot, écrite par le moine Guyot de Provins, qui se trouvait en 1181 à. la cour de l'empereur Frédéric V\ une description de la boussole que le poète appelle manette (de magnes, aimant) ou marinelle^), et Jacques de Vitry, évéque de Ptolémaïs, désigne aussi très-clairement la boussole, et en explique l'usage dans
(') Charles d'Anjou, en 1266, avait porté les armes de France à Napies.
(^) « Icelle étoile (polaire) ne se muet
I (les marins) arts font qui mentir ne puet,
Par vertu de la marinette
Une pierre laide et noirette
Ou li fers volen tiers se joint, etc. »
ET DES MORES D'ESPAGNE. t49
son Histmaorientaliê, qu'il écrivit avant 1220 (^). Il faut remarquer à ce propos que Jacques de Vitry écrivait en Palestine, au milieu de continuelles communications avec les Arabes. Ce qui est plus important dans la question que les fleurs de lis des vieilles boussoles napolitaines, ce sont les mots zoroft et aphron adoptés dès l'origine pour exprimer la vertu de l'aiguille aimantée entre les deux pôles, ami et ennemi, mots sur lesquels ont tant argumenté Albert le Grand (De Miner.), Vincent de Beauvais (Spéculum nat.) et autres docteurs des sciences occultes, et qu'on a fini, en désespoir de cause, par attribuer à Aristote, qui ne les a jamais écrits. Ces mots techniques ne sont autres, au dire de Juan Andrès, et d'après Gasiri, que les noms du sud et du nord dans la langue nautique des Arabes (djarôn, air chaud, et afrôn, le vent opposé] , un peu défigurés par la prononciation des chrétiens. Il est d'ailleurs avéré que, parmi les nations chrétiennes de l'Europe, la boussole ne fut pas en usage avant le xiu* siècle, tandis que les Arabes, qui faisaient de fréquents voyages dans les vastes domaines de rislam. qui entretenaient un grand commerce maritime jusque dans les Indes, qui écrivirent les première livres sur l'art de la navigation et sur la science géographique, employaient la boussole bien avant cette époque. Edryz en fait mention comme d'une chose généralement répandue parmi ses compatriotes. Or. il écrivait au milieu du xii* siècle ; et ne serait-ce pas lui qui, vivant chez les princes normands de Sicile, en aurait donné la première
(1) «iAcui ferrea, postquam adamarUem eontigerit, ad ttellam septenirwnalem, quœ velut aaris firmamenH, aUis vergerUihus, non movetur, semper etmvertitur; unde vàlde necessartus nt nadgantihun m mari, » (Cap. 9i.)
notion aux pUotes napolitains? Enfin, Tiraboschî luimême, si jaloux des gloires de sa patrie, n hésite point k rendre aux Arabes l'honneur de cette invention.
Ce qui peut encore servir à prouver que le premier emploi de la boussole leur appartient, c est qu'ils n'en faisaient pas seulement usage dans leurs traversées maritimes, ils s'en servaient également dans leurs voyages terrestres pour se diriger au milieu des déserts. Le Grec Laonic Chalcondilas, historien de la fin du xv' siède, dit, en parlant des caravanes, dans son livre De rebui turcids : « Ils conduisent leurs chameaux en se servant <i Ae signes qui indiquent la route par des démonstra- « tiens magnétiques. Inférant du pôle septentrional sur «quelle partie du monde il faut se diriger, ils trouvent « ainsi leur chemin par conjecture (^). » Bien plus, les Arabes se servaient de la boussole jusque dans les habitudes domestiques et journalières. Les cinq azalaSt ou prières de la journée, commencent par ces mots : «La face tournée vers la sainte Kaaba^ je vais oflrir à Dieu, etc. » Il faut donc, au moment de l'oraison, qu'un musulman se tourne du côté de la Hekke. Dans les mosquées et dans les salles de prières dont toute maison est fournie, la direction de la Mekke est mar* quée par des ornements religieux. Mais lorsqu'un Arabe, hors de sa maison, manquait de cette direction nécessaire à la validité de sa prière, c'est au moyen de la bQussole qu'il savait la déterminer. D'Herbelot explique cet usage au mot Kebletan [Bib. orient.), où il appelle la
(1) « CamMos conscmdwU utentet signis q%ui viam cùmmcmtrwfU magmetis dÊmonitraUonib%u, CoUigmtes igitur àb septentrionaU pkgd qm orbis parte ^nmdumiUf eo viam cot^ecUmUs p^rgwu, » (Lib. m.)
boussole Kebleh nouma : réponse suffisante à Targument de certains antiquaires qui, pour disputer aux Arabes l'invention de la boussole, ou du moins l'enseignement de son usage aux Européens, prétendent qu'ils n'eurent point de mot propre dans leur langue pour la nommer.