POUDRE A CANON
La poudre à canon ne fut d'un usage commun parmi les nations chrétiennes que vers le milieu du xiv* siècle. En France, le plus ancien monument de l'emploi de l'artillerie est de l'année 1338. C'est un compte du trésorier Barthélémy Drach, cité par Ducange au mot bombarda^ oà il est écrit : <c A Henry de Faumechon, pour « avoir poudres et aultres choses nécessaires aux canons ^ qui estoient devant Puy-Guillaume ('). » Ce ne fut que
(1) Dans ane intéressante dissertation sur « la pondre A canon et son introduction en France » (Bibliothèque de l* école des Chartes , tome I, p. 28iS44], M. L. Lacabane signale deux petites erreurs dans l'article de Doeange. D'abord, ce n'est pas Puy-Gnillanme (en ÂUTergne), mais Puy- Goillem (en Périgord), qui Ait assiégé à cette époque; ensuite, comme l'année, pour les comptes de la chancellerie de France, commençait alors à Pâques, et que l'événement est du mois de mars, c'est à l'année 1339 qu'il fout le reporter. Mais H. Lacabane cite un autre document authentique, antérieur de huit mois, qui place bien dans l'année 1338 la première apparition, le premier essai de la poudre en France. H appartient au cabinet des Titres de la Bibliothèque nationale. Le voici, littéralement copié :
« Sachent tous que je Guillaume du Moulin de Bouloigne, ai eu et receu de Thomas Pouques, garde du dos des Galées du roy nostre sire (Philippe VI, de Valois), A Rooen, un pot de fer à traire garros à feu, quarante-huit garros ferrés et empanés, en deux cassez, une livre de salpêtre et demie livre de souffre vif pour foire poudre pour traire (tirer) lesdiz garros : desquelles chosses je me tien à bien paie et les promets à rendre au roy nostre sire ou à son commandement, toute fois que mestier sora. Donné à Leure
152 HISTOIRE DES IRÀBES
huit ans après, à la bataille de Grécy (1346) « que, pour la première fois, les Anglais tirèrent le canon en rase campagne ; et, suivant divers passages de Pétrarque {De Machiniê et Balistis^ diah 39), les Italiens, vers la même époque (1344), commencèrent à se servir habituellement de la poudre (i). Il y avait longtemps que les Arabes employaient à la guerre cette terrible préparation chimique. Nous allons appuyer cette assertion d*une série de preuves irrécusables que nous placerons par ordre de dates, en les prenant d'abord aux historiens arabes, puis aux chroniques espagnoles.
L'historien Elmacin (Al-Makyn) rapporte que Hadjy- Agé brûla une partie du temple de la Hekke avec des espèces de bombes, lors du siège qu'il livra à cette Ville dans Tannée 690 [manganis et mortariis ope naptœ etigm in Cabam jactis illius tecta diruit et in cinerem redegil. Trad. de Casiri). Toutefois ce passage, où se irouve seulement le mot naphte. pourrait aussi bien s* appliquer à quelque espèce de feu grégeois. Cherchons plus (ard des preuves plus positives. Al-Amré (ou Al-Amreo), secrétaire de Témir d'Egypte Malek-al-Sahély, dans un ouvrage écrit avant le milieu du xiu* siècle, décrit ainsi un
(«a port de l'Heure, près Harfleur) , sous mon seel, le W jour de jaillet, l'an mil CGC trente et huit. »
(1) M. Libri prétend que la poudre fut connue en Italie dès l'année 13Î6 {Hiit, des sciences mathém. en Italie, tome IV, p. 487). Mais il faut obserrer qu'après avoir été mattres de la Sicile jusqu'à la fin du XI* siècle, les Arabes y laissèrent, ainsi que dans La Fouille, sous les princes normands de Sicile, et sous les princes allemands de Naples, des colonies musulmanes qui subsistaient encore è l'invasion de Charles d'Anjou (1266). Les Italiens, par ces Arabes, comme les Espagnols par ceux de leur pays , ont pu connaître l'usage de la poudre plus tôt que le reste de l'Europe.
instrument de guerre : « Des scorpions (machines à 4i lancer), liés à Tentour et allumés arec de la poudre de « nitre. serpentent et sifflent, puis, faisant explosion, 4( éclatent et brûlent. Il fallait voir l'objet lancé par le 4i mangonneau s'étendre dans les airs comme un nuage, 4i produire un bruit horrible à l'instar du tonnerre, et, a vomissant le feu, tout briser, tout incendier, tout ré* 4i duire en cendre. » (Serpunt, sumrranlque seorpUmei cireumligati ae nhuato pm^TERB incemi, unde explosi fulgurant ae incendufU. Jam videre erat manganum excu$mm veluti nubem per aéra extendi, ae tonitrus instar horrendum edere fragorem^ ignemque undequaque vomem, omnia rumpère, incendere, in âneres redigere. Trad. de Casiri.) Ici, l'équivoque n'est plus guère possible, et ce passage indique plus expressément l'usage de la poudre; car; pour exprimer ce que Casiri appelle nitratus pulvis, l'auteur original emploie le mot malkh-al-baroud, qui signifie salpêtre (sal petrw, sel de pierre), et qui est encore actuellement le nom de la poudre chez les Arabes et chez tous les peuples dont les langues sont dérivées de leur langue. D'ailleurs, un manuscrit arabe de notre bibliothèque nationale, daté de l'an 695 de l'hégire, et cité par M. Libri (') explique que cette composition fulminante était formée de baroud, salpêtre, de kibrit, soufre, et de fahm, charbon.
Voici maintenant un passage de Y Histoire des Berbères d'Ibn-Khaldoun, traduit par M. de Slane : « Abou-You- « zef, sultan de Maroc, mit le siège devant Sidjilmesa en
(<) But, des sciences mathém. en Italie, discours préliminaire» p. 148, note i.
iké HISKMRE DES ÀRABBS
«Tan de Thégire 672 (1273 de J.-€.)- H dressa contre «elle les instruments de siège, tels que des fMdjmnyk M, (mangonneaux), des arrada et des hendam à naphte, qui «jettent du gravier de fer, lequel est lancé de la chambre « du heniiam^ en avant du feu allumé dans du baroud^ pnr m un effet étonnant, et dont les résultats doivent être rap^ «portés à la puissance du Créateur.... Un certain jour, « une portion de la muraille de la ville tomba par le coup « d'une pierre lancée par un medjcmyk^ et Ton donna « Tassant. » — <t Voilà, dit M. Reinaud, en citant ce passage dans ses recherches sur les origines de la poudre à canon, dont nous parlerons tout è l'heure, voilà 1* expression bien claire du fait de la poudre servant comme force projective. i> On voit en effet, dans le récit d'Ibn- Kbaldoun, la poudre, le canon, la mitraille de fer et le boulet de pierre.
Enfin un manuscrit arabe appartenant au Musée asiatique de Saint-Pétersbourg, et qui ne semble pas pouvoir être postérieur aux premières années du xiv* siècle, contient cet autre passage , traduit et cité par M. Reinaud :
« Description de la drogue à introduire dans le mod/ao, avec sa proportion : baroud, dix drachmes; charbon, deux drachmes; soufre, un drachme et demi. Tu le réduiras en poudre fine, et tu rempliras un tiers du madfaa; pas davantage, de peur qu'il ne crève. Pour cela, tu feras faire par le tourneur un madfaa de bois , qui sera pour la grandeur en rapport avec sa bouche. Tu y pousseras la drogue avec force ; tu y ajouteras , soit le bondok, soit la flèche, et tu mettras le feu à l'amorce... gare aux tireurs, fais bien attention. » Il est à remarquer
ET DEB MOMS D;pSPiL6NE. 156
que le bandok, ou aveline , est une balle , et que le mot madfaa est devenu l'un des noms du fusil chez les Arat>e8.
Dans notre Join ville, sans remonter aux chroniques latines antérieures de Guillaume de Tyr, d'Albert d'Aix, etc., se trouve un témoignage à peu près contemporain de celui d'Al-Amré. Il raconte qu'en 1S49, pendant la croisade en Egypte , saint Louis , marchant sur le Caire, après la prise de Daroiette, et voulant passer une branche du Nil en &ce des Sarrasins » jeta sur le fleuve une digue flanquée de tours garnies d'archers. Puis il ajoute :
a Un soir avint que il nous avièrent (amenèrent)
a un grant engin à mal faire... que l'en appelé perrière, « et mistrent le feu grégois en la fonde de Tengin... « ils traioient tout droit vers les nues , si que li pylet « ( traits , dards , armes de jet, — de pyla ) leur chéoient « tout droit vers eulz. La manière du feu grégois estoit « tele que il venoit bien devant aussi gros comme un « tonnel de verjus , et la queue du feu qui par toit de li « estoit bien aussi grant comme un grant glaive. Ilfesoit a tele noise au venir que il sembloit que ce feust foudre « du ciel... tant getoit grant clarté que l'en veoit parmi « l'ost (l'armée) comme si il feust jour... Toutes les foiz « que nostre saint Roy ooit que il nous getoient le feu « g^ois, il tendoit ses mains vers nostre Seigneur, « et disoit en pleurant : « Biau Sire Diex , gardes^moi 4( ma gent I » Et nous estions en grant messaise de cuer « ( de cœur ) pour ce que les Sarrazins avoient tout con- « froissié (brisé) nos chasH^hastiaux (tours roulantes). « Leurs engins avoient si accouplez (s étaient si appro- « ebés) aux ohauciées que l'ost avoit fait pour boucher
156 HISTOiq^ DES ARABES
« le flum (fleuve), qoe nulz n'osoit aler aux chas-chas- « tiaux pour les engins qui getoient les grans pierres et « cheoient dans la voie , dont il avint ainsi que nos deux « chas-chastiaux furent ars (brûlés) . » (Histoire de saint Louis, in-folio, p. 44 et 45.) Il ne faut pas, dans ce récit de Joinville , s'arrêter au mot feu grégeois dont il se sert , faute d'en connaître un autre. Le feu grégeois brûlait , même dans l'eau, mais il n'avait aucune force d'explosion et de projection ; il était lancé, mais il ne lançait ni pierres, ni pykt, et il ne eonfroissoit pas les ch&teaux. C était déjà le malM-o^fraroud , le sal petrœ, que les Arabes employaient contre les croisés de saint Louis.
Voici maintenant une série de témoignages empruntés aux écrivains compilés par J. Gonde, et dont Juan Andrès n'a pu faire usage pour appuyer son opinion : Dans l'année de l'hégire 601 ( notre année 1205 ) , l'émyr Almohade Mouharaad-Aben-Yakoub , assiégeant un chef de révoltés dans la ville d'Al-Mahédra, en Afirique, « combattit ses murailles avec différentes machines, <c engins et tonnerres... des engins qu'on n'avait jamais « vus... qui lançaient chacun cent énormes jets , et de « grosses pierres tombaient au milieu de la ville, et des « jets de globes de fer. » ( combàtiô sus muros con diferefîtes màquinas, ingeni4>s y truenos... ingenios nunea vistos. . . que lanzaban coda uno eien énormes tiros , y cayan grandes piedrat en medio de la pobheion, y tiros de globos de hierro. (Gonde, parte III, cap. 54.) Ausi^edeSéville, par saint Ferdinand, en 1248 , « les assiégés se défen- <c daient avec des jetset machines étranges , et les dards « qu'ils lançaient de certaines machines partaient avec H tant de force qu'ils traversaient les chevaux de part en
ET DBS MOBBS D'ESPAGNE. 157
part. » (Los eercados te defendian con liros y màquinas extraxias, y los dardos que arrqjaban de ciertas màquinas salian can toi fuerza que pazaban de un lado à oiro los cavallos, (Parte lY, cap. 6.) Au siège de Niébla, par Alphonse X, eo 1257, les assiégés <i lançaient des pierres et des dards « avec des machines, et des jets de tonnerres enflammés. » [Lanzaban piedras y dardos con màquinas , y tiros de trueno con fuego. (Parte lY , cap 7.) Bientôt les chrétiens, k leur tour, font usage de la poudre contre les musulmans, car, suivant Al-Rhatyb, au siège de Gibraltar par Ferdinand lY, en 1306, T armée espagnole a combat la forteresse avec des engins et machines de « tonnerres, d (La combatiô con ingenios y màquinas de truenos. — Gonde, parte lY, cap. 14) {*). Ghez les Mores, l'usage de la poudre se développe, et.Fon voit de plus en plus clairement paraître l'artillerie moderne. Le roi de Grenade Ismayi combat la ville de Baza, en 1324, <c au <( moyen de machines et engins qui lançaient des globes (( de feu avec de grands tonnerres , tout semblables aux « foudres des tempêtes , et qui faisaient grand dégât sur <c les murs et les tours de la ville, d (Combatiô la dudad con màquinas é ingenios que lanzaban ghbos de fuego con grandes truenos, todo semejantes à los rayos de las tempestades , y hacian grande estrago en los muros y torres de la dudad. — Gonde, parte lY, cap. 18). Le même Ismayi prend ensuite le fort de Hartos (1325), en le battant « avec un feu continuel de machines de tonnerres. »
(0 11 faut rappeler, à ce propos, que souvent des Mores prenaient service chez les chrétiens, comme des chrétiens chez les Mores. Les engingniert de Ferdinand IV pouvaient bien être musulmans.
us HISTOIRE DBS ARABES
du siège de Tarifa par les troopes réunies des rois de Fez et de Grenade, en 1340» les assiégeants « corameii- « cèrent à battre la place au moyen de madbdnes et en* « gins de tonnerres qui lançaient de grosses belles de « fer arec la naphte, et causaient une grande destructioii « dans les murailles bastionnées. )» [Prineipianm à eombatirla con màquinas é ingemoi de truenas que Umzabam bala» de kierro grandes, con najîa, camtmdo gran dettruedon en sus bien iorreados muros, — Parle IV, cap, 21.) Enfin, pendant le siège d'AIgesiras, par Alphonse XI, en 1341 , les Mores détruisaient les ouvrages des chrétiens « ayec des balles de fer brûlant qu'ils lançaient avec de la naphte tonnante. » (Con ardientes balas de kierro que hnzaban con trônante nafla. — Cap. 22). Nous arrivons ainsi à l'époque où toute TEurope fait usage de la poudre & canon.
Les témoignages pris dans les historiens espagnols ne seront pas moins clairs et formels. La chronique d'Alphonse Vf, écrite par Pedro, évéque de Léon, et citée par Mexia (Silva de var. lec., parte T, cap. 8), dit, en parlant d'un combat naval entre l'émyr de Séville et celui de Tunis, au xi* siècle : (x Les vaisseaux du roi de Tunis « portaient certains tubes de fer avec lesquels ils jetaient « beaucoup de tonnerres de feu. )> (Los navios del rey de Tunez traian dertos tiros de hierro con que tiraban mudios truenos de fuego). Une lettre du roi d'Aragon Alphonse rV, écrite en catalan, dans Tannée 1331, à la municipalité d'Alicante, pour la prévenir que les Mores marchaient contre cette ville, dit que le roi de Grenade emporte <k beaucoup de dards de fer pour les lancer au loin
« avee lefeu. » (Motks pilotes dé ferper gitar le$ nunyt ab foeh. — Zurita, an. de Aragon, lib. vii, cap. 15). Ces pihtee sont les pglei de JoinTÎlle. — La célèbre chroniqae d'Alphonse XI le Justicier, parlant du siège d'Âlgesiras, cité plus haut, s'exprime ainsi : « Les Mores de « la ville lançaient beaucoup de tonnerres contre Tara mée, sur laquelle ils jetaient des balles de fer grosses <k comme de très^grosses pommes, et les lançaient si loin « de la ville, que queiquesmnes d'elles passaient par^ 4n dessus l'armée, et d'autres frappaient dans l'armée. » (Los Motos de k tiuàai Umzaban muehos trmnos contra la hueste, en que lanziAan pMas de fierro grandes iamêias eomo manzemas nmy grande, y bmzabanhs Utn kms de la dwhd, qw pasaban aUesuie i$ ta hueste algsmas êe ellas, e alg%mas de eUas ferian en la tmeete. cap. S73}. La même chronique rapporte, un peu plus loin, que cinq bateaux venant d'Afrique entrèrent dans le port « char- <c gés de ftirine, de miel, de graisse et de poudre avec « quoi ils lançaient le tonnerre. » Cargadosdehairina, de mtei, de manteea y de voLfOtik œn que lanzaban del trueno. Cap. 337). L'exact historien Ferreras, qui raconte nûnatieusement tous les détails de ce siège âtmeux (tomo VIP ano 1343 y sig.), rapporte en outre que les balles de fer éclataient avec un grand bruit (daban un grande estadillo); puis il ajoute : <( C'est la première fois qu'on trouve <i dans notre histoire l'usage de la poudre, car c'était (c avec elle que se lançaient les balles, d (Y esta es la primera vez que se halla en la historia el uso de la pilvora, porque con ella se arrpjaban las balas). Et Cardonue aussi dit, en parlant de ce siège d' Algesiras : « Il est étonnant que les Arabes aient fait usage du canon avant les Esper
160 HISTOUUS DES ARiBES
gnols. Cela parait cependant assez probable ; Mariana en convient. »
Si r invention de la pondre à canon se fAt faite en Allemagne» comment serait-il possible que les Espagnols en eussent appris l'usage des Mores d'Afrique? C'est par l'Afrique, en effet, comme le démontrent toutes les citations précédentes, — entre autres le récit du siège d' Al- Mahédra par l'Almohade Mouhamad-ben-Yakoub , en 1205, la description d'un instrument de guerre faite, à la même époque, par le secrétaire du Soudan d'Egypte Malek-al-Sahély, le récit d'Ibn-Kaldoun, et celui de Join ville, — que les musulmans d'Espagne ont connu l'emploi de la poudre et des canons. Tout semble se réunir pour démontrer que la découverte de cette composition meurtrière fut faite originairement par les Arabes de l'Egypte, où le nitre a toujours été très-commun, ubi canfieUur nitrum multo abundatUnu. Pline, qui fait cette remarque (Hi$t. not., lib. mi, cap. 10 ), ajoute que les Egyptiens employaient le nitre et le soufre cuits sur des charbons ifrequenter liqucUum nitrum cum sulfure coquenles in carbonibus) pour fabriquer des vases de terre. Il est certain, d'une autre part, que les Arabes se servaient de la naphte pour brûler les corps (') . L'ém-
it) Témoin la curieuse anecdote suivante, tirée de Thistoire du Barmékyde, ce favori si connu du khalyfe Haroun-al-Raschid : « J'entrai un jour, dit Thistorien Amrani, dans les bureaux du diwan, et je lus sur un registre ouvert : Pour une khUah (présent d'un vêtement d'honneur, comme aujourd'hui le caftan chez les Turcs) donné à Djjafar, fils de Tahyâ, fils de Barmek, 400,000 dinars d'or. » Etant retourné, peu de jours après, je lus au bas de cet article : «r Naphte et roseaux pour brûler le corps de Djafar, fils de Yahyâ, fils de Barmek, 10 kirrats (un demi dinar). » Après cet ad-
ploi journalier de ces substances, la naphte, le nitre, le soufre et le charbon, amena probablement, soit par le seul effet du hasard, soit par les essais chimiques auxquels se livraient les Arabes, la première découverte d'une composition qui a dû être employée de plusieurs manières avant qu on imaginât de l'enfermer dans des tub^ de métal, pour qu elle en chassât des projectiles par la force d'expansion, avant de lui donner enfin Tusage actuel de la poudre et de créer l'artillerie. Cette supposition, parfaitement vraisemblable, explique d'une façon simple et naturelle les divers passages précédem* ment cités. Elle explique aussi comment l'on vit, tout à coup, les armées de l'Europe pourvues de basions à fm^ de bombardes et de canons^ sans que l'histoire contemporaine fasse mention des tentatives et des essais qui auraient nécessairement précédé l'emploi de l'artillerie, si r invention de la poudre eût été faite parmi les nations chrétiennes (*) .
Cette invention fut longtemps attribuée au moine al-
mirable apologue» il est bon» pour en dire jaillir la moralité, de transcrire les vers que Voltaire a faits sur une traduction littérale de l'arabe :
Mortel, faible mortel, à qui le sort prospère Fait goûter de ses dons le charme dangereux. Connais queUe est des rois la laveur passagère , Contemple Barmécide, et tremble d'être heureux.
(1) On fait généralement venir le mot de canoi» du latin cannai qui, en effet, ne signifie pas seulement roseau, mais tuyau et tube. En espagnol, l'analogie est bien plus grande, et Tétymologie bien plus évidente. Non du mot cana, jonc, canne , mais du mot cano, tuyau, tube, s'est fait le mot c€mony qui n'est que l'augmentatif du premier, et veut dire simplement gros ou grand tube : autre preuve que la chose, comme le mot qui la nomme, est \enue d'Espagne.
161 HISTOIRE DBS àRÀBBS
lemaiid Berthold Schwarte, qui vivait, dit-on» à Friboni^ on Brisgan, dans la première moitié du xnr* siècle, mais sur lequel il n'existe aucun renseignement précis. L'on ne sait rien de sa naissance, rien de sa mort, rien de sa découverte!*).
Les Allemands d'un côté, les Anglais de l'autre, se fondant sur divers passages des écrits d'Albert le (kand (A)brecht Gross, né en 1193, mort en 1280) et de Roger Bacon (né en 1214, mort en 1292), ont revendiqué Fin- Têntion de la poudre pour le magieim de Cologne et pour Vadmirabh doiâeur d'Oxford (<). Hais il en est de ces pas-
(^) Berdidd SehwarU n'est point assurément rin?enfeiir de la pondre; aais peat-ètre a44l inventé les gros canons, Us canons de cnine, la mÎB artillerie. C'est ce que semble prouver le passage suivant, cité par M. Laçabane, d'un manuscrit de Du Puy, connu sous le nom de Registre de Lothier, et intit^é : tu Règlement des monnoies, tant de France qu'estrangëres : i»
a Le dix-septième mai mil trois cent cinquante-quatre, ledit seigneur Roy (c'était Charles V) estant acertené de Tinvention de faire artiUerie troovée en Allemagne par un moine nommé Bertholde Schwartz, ordonna aux généraux des monnoies faire diligence d'entendre quelles quantités de cuivre estoient audit royaume de France, tant pour adviser des moyens d'iceux filtra artillerie, que semblablenent pour empescher la vente d'ioeox à estrangers et transport hors le royaume. »
Ajoutons, en passant, que ce mot arUUerie, s'employant dès Tannée 1354, ne permet pas d'adopter l'opinion de ceux qui prétendent que les gros canons furent inventés, en i384, par le moine Jean Tilleri, lequel aurait donné son nom à cet art nouveau (art-TiUeri).
(^) Voici, par exemple, un passage d'Albert le Grand :
d I6NI8 T0LAN8 : Accfpo libram unam sulphuris, libras duas carbonum et salicis, libras sex salis petrosf : quœ tria subtilissime terantnr in lapide et marmoreo; postea aliquid posterius ad libitum in tunica de papyro volante « vel tonitrum faciente ponatur (De mrahiUbw tmmdi). »
Voici des passages de Roger Bacon :
« Quœdam vero auditum perturbant in tantum quod si subito de nocte et « artifido sufficienti fièrent, nec posset civitas, nec exercitns sustinere. Nul-
sages précisément comme d'une autre phrase de laquelle on inférait aussi que Roger Bacon avait inventé les lunettes, et même les télescopes, tandis que cette phrase se trouve textuellement dans le septième livre du Traiti d'optique (Optieœ thesaurw) de FArabe Al-Hacen (Abou- Aly-al-Hassan), que Bacon a fréquemment cité. C'est ce qu a prouvé Robert Smith (Qmpleat tystem ofoptih, lib. i, cap. 3, note 46). Rien au contraire ne vient mieux que ces passages d'Albert le Grand et de Roger Bacon i Tap* pui de l'opinion qui attribue aux Arabes Tinvention de la poudre. Il faut observer, en effet, que les expressions de tonnerre et de $alpilre (iol petrœ ou $al p^roeus) qu'Us emploient sont précisément celles qu'employaient aussi les Arabes ; il faut observer encore qu'au temps où le fameux évéque de Ratisbonne écrivait sur les MerveUlei du monde, ou l'illustre moine composait sa Grande (mvre dans les prisons d'Oxford, c'est-à-dire un siècle environ avant la bataille de Crécy, ils ne pouvaient l'un et l'autre avoir quelques vagues notions de la poudre que par les livres des Arabes, oh ils ont puisé leurs vastes connaissances en diimie, médecine, optique, astronomie, et jusqu'à la dangereuse réputation de sorciers.
Dans un livre intitulé : Du feu grégeoU, des feux de
« loi tonitrus fragors poftet Ulibitt eompanri... Et exyerineatuBi lugos rei « d^iimis ei hoc ludicro paerili, qnod fît in multis mundi partibus, scilicet « nt instromento facto adqoAntitatem poUicis bumani, ex violcntia illius salis, « quod SAL PBTil£ vocatur , tam horribilis sonus nascitur in rnpturâ tam « modicœ rei, «eilicet raodici pergamenî, quod ibitis tonitrui sentiatur exc6- « dtxe ragitom» et ooniscailoDem maximam soi luminûi jubar excedit [Optu « majus). D
K In onmem distantiam quam Yolomus possninas artificialiter componefe « ignem combarentem ex sale pbtra {Epûi. ûi Paris),,, »
164 mSTOIBE DES ARABES
guerre eldei origines de la ptnidre à publié en 1847,
MH. Reinaudet Favé« F un savant orientaliste, T autre studieux officier d'artillerie, ont traité exprofmo et m extenso^ bien que sous une autre forme, et d*aprè$ d'autres autorités, la plupart asiatiques, l'intéressante question qui nous occupe. Us n'admettaient point alors que les Arabes fussent les inventeurs de la véritable pcrudre à canon, ni des premiers instruments de l'artillerie, et ils faisaient remonter aux Chinois la première connaissance des compositions fulminantes. Toutefois MM. Reinaud et Favé reconnaissaient dès lors, et prouvaient par de nombreuses justifications, a que les Arabes perfectionnèrent les compositions des Chinois, ainsi que les instruments pour s'en servir, et les rendirent aux Chinois perfectionnés; que le feu grégeois des Grecs n'était pas le feu de baroûd des Arabes ; que les Arabes connaissaient le phénomène de l'explosion, et que, sans utiliser précisément leur baroûd en force projective, ils n'ignoraient pas cette propriété ; que les Arabes avaient étendu l'emploi de leurs compositions incendiaires à toutes leurs armes, à toutes leurs machines de guerre; qu'ils les lançaient directement à la main, à l'état de sections de khesmanate, de pots, de balles de verre ; qu'ils les lançaient au moyen de tubes qui, comme la mas$ue de guerre à asperger ou la hmce de guerre^ dirigeaient la flamme contre l'ennemi ; que le feu était devenu pour eux l'agent principal d'attaque ; qu'ils l'employaient encore sous diverses formes, telles que la lance à feu^ la maison de feu, la marmite du Mahgrêb, le sadj de fer, etc. ; qu'enfin les Arabes connaissaient et employaient, dans le xiu* siècle, un grand nombre de compositions salpè-
trées ; que leurs voUmb^ entre antres, étaient formés de salpêtre, de soufre et de charbon. »
MM. Reinaud et Fa?é ajoutaient : « Les compositions formées de salpêtre, de soufre et de charbon furent employées par les Arabes, pendant le xiii'' siècle, dans toutes les proportions. Ils connurent le fait de la détonation ; mais, tout en améliorant leurs compositions par remploi du salpêtre qu'ils parvinrent à purifier, ils durent s'efforcer d'éviter l'explosion, force dangereuse qu'ils n'avaient pas appris à maîtriser et à utiliser... Les progrès que les Arabes firent faire à la chimie leur permirent d'améliorer considérablement la purification du salpêtre. Le mélange intime des trois substances acquit la propriété détonante. Ainsi fut créé le nouveau principe de force dont l'emploi devait changer l'art de la guerre. De la connaissance du fait de la détonation, de la faculté de le produire, à l'idée de l'employer à lancer des projectiles, et surtout à 1* application de cette idée, il y avait assez loin pour qu'il se fût écoulé du temps avant de la réaliser. »
Aujourd'hui, dans un supplément à leur livre, tout récemment publié (1850), MH. Reinaud etFavé, se fondant sur une étude plus approfondie de la matière et do ses documents, font une déclaration bien plus formelle, bien plus catégorique : a Revenant, disent-ils, sur notre propre opinion, nous sommes portés à penser que cette grande découverte appartient aux Arabes... Que cette découverte, qui a changé tout le système de la guerre, a eu lieu en Egypte ou en Syrie, dans les premières années du XIV* siècle... En résumé, aux Chinois appartient la découverte du salpêtre et son emploi dans les feux
ÎH HISTOIRE DBS ARATOS ET DBS MORBS D'ESPAGNE.
d'artifices. «. Pour les Arabes, ils ont su produire et utiliser la force projective qui résulte de la détonation de la poudre ; en un mot, ils ont inventé les armes à feu. )^ Après cette déclaration d* hommes si compétents et si consciencieux, je nai plus seulement à m' applaudir d'avoir, il y a dix-huit ans, et, je crois, le premier en France, produit, développé, soutenu 1* opinion avancée par Gasiri et par Andrès, mais surtout à déclarer formellementy après tant d'autorités diverses, que la question n'est plus question, que les inventeurs de la poudre et des armes à feu sont les Arabes.