DE L'EUROPE
«( Les nations de l'Europe, » dit Bailly dans une de ses lettres à Voltaire, « après avoir vieilli dans la barbarie, « n'ont été éclairées que par l'invasion des Mores et l'ara rivée des Grecs. y> J'ose ajouter : Et bien plus par l'invasion des Mores, ou de ceux & qui Bailly donne ce nom, que par l'arrivée des Grecs du Bas-Empire. En effet, l'un des caractères distinctifs et saillants de l'influence qu'exercèrent les Arabes sur toutes les branches de la civilisation moderne, c'est précisément d'avoir rendu & l'Europe la connaissance des auteurs grecs anciens, dont la langue , les ouvrages, les noms même étaient complètement oubliés.
Auteurs grecs. — On peut affirmer hardiment que les nombreuses traductions et les commentaires encore plus nombreux qu'écrivirent les Arabes sur toutes les œuvres de la Grèce antique, et qui font de leur littérature la seconde fille de la littérature grecque, servirent à donner aux peuples modernes les premiè-
res notions des sciences et des lettres de 1* antiquité. Ce ne fut qu*après les avoir connus par les versions des Arabes, qu'on forma le désir de posséder, de comprendre les écrivains originaux, et que la langue d*Homère et de Platon trouva quelques studieux interprètes. » Nam majorem partem eruditionis Grœcœ, quam hodie ab ipsis fontibus habemm, ab Arabum manibus prias aceepimut (Hyde, de Unguœ arabicœ prœstanliâ et utilitate). Pour justifier cette assertion, si elle pouvait sembler un peu paradoxale, il suffirait de faire observer que les Arabes avaient transmis à l'Europe les connaissances qu'ils empruntèrent aux Grecs, et sans en dissimuler les origines, bien avant que l'hôte deBoccace, Léonce Pilati, eût ouvert un cours de langue grecque à Florence (vers 1360), et que la dispersion des habitants de Gonstantinople, après la prise de cette ville par Mahomet II (1453) eût rendu l'étude de leur idiome commun en Europe ('). Beaucoup de livres grecs, en effet, notamment ceux qui traitaient des sciences, furent originairement traduits de Varabe en latin. On peut citer, entre autres, les premières versions d'JSudide et de Ptolémée (^). Une preuve non moins certaine que les lettres grecques reçurent d'abord asile chez les Arabes, c'est que plusieurs ouvrages de l'ancienne Grèce ont été conservés par eux, et retrouvés dans leurs propres ouvrages (^). Les mathémati-
(1) <c Les Grecs da Bas-Empire n'ont eu qu'une influence tout à fait insensible sur la renaissance des sciences en Occident. L'impulsion était donnée : Archimèdo, Euclide, Ptolémée, étaient connus en Europe par les Arabes, longtemps avant que leurs écrits arrivassent de Grèce (Libri» Dùcoun préUm. p. 180, note 3). »
P) Cette dernière porte la date de li36.
P) « Neque negari potett cum lUterœ in Ettropa pettum dari et extingui
ciens, par exemple, n'auraient jamais possédé les Sphirique$ du géomètre Hénélas d'Alexandrie, antérieur à Ptolémée, sans la traduction arabe [Kitab-al-Okar), qui fut ensuite traduite en latin, ni les huit livres des Seetiom coTéiques d'Apollonius dePei^, si le Maronite Abraham Ecchellensis n'eût copié et traduit (1661) les t% vi* et Yii* livres, qui manquaient, dans un manuscrit arabe de la Bibliothèque des Médicis & Florence ; les médecins n'auraient pu davantage compléter les Commentaires de Galien sur les Épidémies d'Hippocrate sans la traduction arabe découverte à FEscorial, et les naturalistes n'auraient pas même en abrégé le Traité dei Pierres d'Âristote, sans le manuscrit arabe de notre Bibliothèque Nationale.
Lorsqu'on trace l'histoire de toute la science humaine, et lorsqu'on se rappelle que la Grèce survécut à Rome dans Alexandrie, il faut bien placer les Arabes pour gardiens de ce dépôt sacré entre la Grèce et la renaissance. « Ils méritent, dit H. Libri, une reconnaissance éternelle pour avoir été les conservateurs des sciences des Grecs et des Hindous, lorsque ces peuples ne produisaient plus rien et que l'Europe était encore trop ignorante pour se charger de ce précieux dépôt.... Effacez les Arabes de l'histoire, et la renaissance des lettres sera retardée de plusieurs siècles en Eurojjp. » (Disceurs prélim., p. 147 et 151.)
cœpîMteniy ah Aràbibui omne genus scientiarum iraeuatm fmtte, atquê eteuthm, et priftcipes quotque scriptorei m linguam ipsorwn traniUOos , im^ii^ adeo ut quidam grœce deperditi ojpud toht Arabei reperiantur. Unde tôt tnler iUos phUotophi^ m$dici, mathemoHci, etc. (Renaodot, Epist. ad Dac, Bib. grec, tomel). »
170 HISTOIRE DES ABABE3
Dans la science surtout, et bien plus que lesRomtias, leurs de?anciers, les Arabes furent les héritiers des Grecs. S'ils préférèrent haut^nent la philosophie d*Ari&tote & celle de Platon, c'est peut-être parce qu'ils virent dans Platon ce qu'il fut en effet, l'un des Pères de l'Eglise chrétienne, mais certainement parce qu'Aristote mêla les sciences positives i la spéculation métaphysique. Cependant Platon (Aflathoun) reçut d'eux, comme Aristote (Aristhathlis ou Aristou), le surnom d'Al-Elahi^ ou le Divin. Ce n'était pas seulement sur les maîtres, principa $criptore$, sur Aristote, Hippocrate, Dioscorides, Euclide, Ptolémée, Strabon, que se portaient et se concentraient leurs études ; il n'est pas de si médiocre grammairien, pas de si mince ï*héteur, pas de si subtil sophiste, que les Arabes n'aient traduit et commenté.
Soolastique. — Cest en passant par leurs mains que la doctrine péripatéticienne a enfanté la scolastique (*). Il est certain que, dans Tinterminable querelle des réal%$te$ et des nominaux, les premiers s'appuyaient sur l' autorité d'Avicenne, les autres sur celle d'Averrhoès; il est certain, suivant l'observation de M. Hauréau, que le philosophe Al-Kendy est souvent cité par Alexandre de Halès, Henry de Gand, saint Bonaventure, tandis qu'Al-Faraby fournit ses aphorismes.è Guillaume d* Auvergne, Vincen^e Beauvais, Albert le Grand ; et que ce même Guil-
(<) « Un jeune orientaliste piémonUis, M. Pallia...., s'occupe maintenant de l'histoire de la Philosophie chei les Arabes, et il croit pouvoir établir qu'ils ont eu une grande influence sur la renaissance de la philosophie parmi les chrétiens, et qu'ils ont posé les bases de la philosophie scolastique. » (Libri, Hist. des ieienca maUiém, en ludiêt Discours prélim., p. 118, note 1.)
ET DBS BlOlISS D'ESPAGNE. 171
laume d'Âutergne prière hautement les Arabes aux Grecs, trouvant les Grecs trop philosophes et les Arabes plus théologiens. Sans doute la scolastique fut une science vaine et regrettable^ puisque les écoles du moyen âge, comme dit Gondillac/ ressemblaient aux tournois des chevaliers; mais elle a produit pourtant quelques libres penseurs, tels que Jean Scot Erigène, Bérenger, Abélard, William d'Occam, et c'est d'elle enfin que sont sortis avec le temps Jean Huss, Savonarele, Luther, Bruno, Gampanella.
Après s être emparés des diverses connaissances qu'avaient possédées les Grecs anciens, restés supérieurs aux Latins plus encore dans les sciences que dans les lettres, et non moins que dans les arts , après en avoir agrandi le domaine dans toutes les directions, les Arabes l'ouvrirent aux nations de l'Europe qu'ils avaient toutes d^ vancées. L'Espagne fut naturellement la première à recevoir leurs dons et i les répandre. Au x"* siècle , dans les plus profondes ténèbres du moyen âge, oette contrée» in quam, ditHaller, artes kumamores eonf^erarU, était la seule qui acceptât, qui accueillit les études solides, repoussées et détruites partout ailleurs, même à Gonstantinople depuis Léon l'Isaurien (717). Dès le x* siècle, en effet , alors que le Mozarabe Jean de Séville traduisait en arabe les saintes Ecritures, et qu'un autre Mozarabe; Alvaro de Gordone , reprochait à ses compatriotes d'oublier leur langue et leur loi (legemguamnêidunt christiania et Unguam prapriam non adioert%mt Latini) pour s'élever & la doctrine des Arabes (Ambico eloquio tublimati) , TEspagne comptait plusieurs savants illustres , un Ay ton , évéque de Yich , un Lupit de Barcelone , un Joseph ,
179 HISTOIRE DBS ARABES
qai enseigna rarcheyéqne de Reims Adalbéron , tous versés dans les mathématiques et l'astronomie.
Sàeneei tnathémaUquei. — C était alors en Espagne que venaient s' instruire le petit nombre d'étrangers que tourmentait le désir de savoir. Gerbert (né en Auvergne vers 930 • élu pape en 999 sous le nom de Sylvestre II, mort en 1003) , si célèbre par ses aventures , sa science et ses travaux, après avoir parcouru toutes les écoles de France, d'Italie et d'Allemagne, sans pouvoir satisfaire la passion d'apprendre dont il était obsédé , vint enfin chercher en Espagne ces connaissances physiques et mathématiques qui causèrent une telle admiration en France « en Allemagne et en Italie , où il retourna les répandre , qu'on ne put expliquer les prodiges de sa science qu'en l'accu- «sant de s'être donné au diable. Gerbert passe unanimement pour avoir introduit le premier dans ces contrées l'usage deschiflVes arabes, et pour avoir joint quelques notions élémentaires d'algèbre aux calculs de l'arithmé* tique. Il passe aussi pour le premier constructeur d'horloges. Soit queCrerbert, comme l'affirment la plupart de ses biographes, ait poussé ses études jusque chez les Arabes, à Gordoue et à Séville , soit qu'il ait fait seulement un long séjour en Catalogne et fréquenté les savants de ce pays, ainsi que le témoigne son recueil à'EpUres adressées en grande partie à des Catalans , tels que le comte de Barcelone Borrell, Ayton, Joseph, Lupit, il n'en est pas moins certain que Crerbert apprit tout ce qu'il sut des Arabes , et que cette science, si prodigieuse qu'elle parut surnaturelle, il l'avait, comme dit William de Malesbury , volée aux Sarrami.
Son exemple et ses succès excitèrent d'autres étrangers
à venir glaner où il avait fait une si ample moisson. L'Allemand Hermann-Con tract, auteur du livre De cornpantUmetulrolabii [mort en 1054), F Anglais Atbélard, qui traduisit le premier Euclide d'arabe en latin (vers 1130), ritalien Gampano de Novare, qui publia une Théorie des planètes, Daniel Morley, Olbon de Frise, enfin Hermann l'Allemand, Platon de Tivoli, Gérard de Crémone, qui traduisit, à Tolède même, Âlbacen, Avîcenne, Rhasès, Alboucasis , et jusqu'à YAlmageste de Ptolémée, non du grec mais de l'arabe , — ce Gérard de Crémone duquel on disait : « Toleti ma^it, Toletum duxit ad astra, » — tous allèrent successivement recueillir en Espagne les éléments de mathématiques, de physique et d' astronomie qu'ils rapportèrent à leurs compatriotes. Montucla ne dit pas seulement que « les Arabes furent longtemps les uniques dépositaires de la science, et que nous devons à leur commerce les premiers rayons de lumière qui vinrent chasser les ténèbres des xi*, xii* et xui* siècles ; i» il ajoute que « pendant cette période , tous ceux qui obtinrent le plus de réputation dans les mathématiques avaient été acquérir leur science parmi les Arabes. » (Histoire desmathém. tome P', part. III, liv. T'.] Il est avéré que tous les auteurs qui écrivirent sur les sciences exactes , avant le xv*" siècle , ne firent autre chose que copier les Arabes , ou tout au plus étendre leurs leçons. Tels furent l'Italien Léonard de Pise, le Polonais Yitellio, l'Espagnol Raymond^Lulle, l'Anglais Roger Bacon, enfin le Français Arnauld de Villeneuve, qui passe pour avoir découvert l'esprit de vin , l'huile de térébenthine et autres préparations chimiques. Nous avons ^u déjà que, durant la même époque, toute la géographie européenne
66 bornait aoi Sept Qmai$ d'Edryz; et en corrigeant, d'après Abou-Isak-Ibrabym-ben-Yayah, quelques erreurs géographiques, Abrabam Hinckelmann pouvait dire, au xvir siècle : MawifM adjumenta et hmwn in po$terwn aron bî$mo debebitms. [Prmf. Aleor.) »
Quant aux fameuses Tables oitronomiqnes d' Alphonse X, elles ne font, comme son livre sur les ArmUlairei ou Sphères célèbres, que résumer les découvertes des Arabes avant le xiii* siècle. C'est dans leurs ouvrages qu'avait puisé tout son savoir ce monarque célèbre qui reçut le nom de Sage (ou Savant), et qui fit , en effet, avancer la science entre le système de Ptolémée et celui de Kopernic. Les Tables Alphonsines sont empruntées aux divers Zydji, ou Tables des astronomes arabes ; elles en reproduisent le fond et la forme. Lorsque Louis XIV ût mesurer géométriquement un degré du méridien pour déterminer la grandeur de la terre, il ne savait pas sans doute que, neuf siècles auparavant, le khalyfe Al-Mamoun avait ordonné la même opération k ses astronomes de Bagdad. Au moyen âge, « le premier pas que Ton « fit vers le renouvellement des connaissances, fut la «( traduction des Eléments d astronomie d'Alfergan. » (Bailly, hist. de Tastr. t. 1* livre viu.) Ce fameux rabbin espagnol Aben-Hezra (ou Esdra), qu' on surnomma Le Grande le Sage^ l'Admirable^ pour avoir écrit son livre de la Sphère, était né h Tolède, en 1119, et avait été disciple des Arabes pour l'astronomie. Il répandait en Europe les leçons de ses maîtres. C'était dans Albategnius, plus que dans Ptolémée, que Sacrobosco (John de Holywood) avai^puisé les matériaux de son livre de Sphera mundi; c'était dans Albategnius encore, que le commen-
ET DBS MOÎEUSS D'BSPAONE. 175
tateur de ce grand astronome, Régiomontanus (Johan Mûller, de Kœnigsberg, Regius Mons) avait trouvé la première notion des tangenten. C'est aussi dans les CrépuseiUes d'Âlhacen que l'illustre Kepler prit ses idées sur la réfraction atmosphérique; et peut-être que Newton lui-même doit aux Arabes, plus qu'à la pomme de son verger de Woolstrop, la première aperception du système de l'univers, car Mouhamad-ben-Mouza (cité dans la Bibliot. arab. Phihmphùrum) semble, en écrivant ses livres du Mouvement des corps célestes (De pmcipuorum orUtwn cœlestium motu) et De la verUé d'atlraetion (De virtute attrahendi), avoir entrevu la grande loi de l'harmonie générale (').
Médecine. — L'influence des Arabes sur toutes les sciences naturelles, chimiques ou médicales, n'est pas moins incontestable que leur influence sur les sciences mathématiques. Roger Bacon et Raymond Lulle étaient aussi bien leurs élèves pour la science cherchée de l'alchimie, du grand art, que pour la science trouvée des calculs numériques. C'est par eux aussi qu'Albert le Grand (Albrecht Grotus, ou Gross, nédans la Souabe, en 1193), ce savant universel, ce maître éminent de saint Thomas d'Aquin, qu'on appela, comme (îerbert, le Magicien, fut initié à toutes les connaissances de l'école aristotélique. Et le célèbre Fabrizio d'Acquapendente disait encore, après l'année 1600 : <c Celse, chez les Latins, PaulEgi« nète chez les Grecs, Albucasis chez les Arabes, forment tin triumvirat auquel je confesse avoir les plus grandes obligations, i»
(1) C'est l'opinion fonnelle de Casiri et d'Andrès; mais je dois avouer qu'elle n'est point acceptée par Sylvestre de Sacy.
176 HISTOIEE DES ARABES
De même que l'astronome Albategnius dans le domaine du ciel, ou le géographe Edryz dans celui de la terre, Avicenne et Averrhoès régnèrent souverainement sur la médecine pendant six cents ans, jusque dans le xvi* siècle. On commentait encore Avicenne, dans le siècle dernier, à Montpellier et à Louvain. Boerhaave convient, aussi bien que HaUer, de cette longue domination de la médecine arabe, et Brucker a pu dire en toute vérité : a Usque ad renatas litteras, non inler Arabes « modo, verum etiam inter ChristianoSt dominatus est Avi- « cenna Umlum non solus. » Lorsque le médecin portugais Pedro Juan, qui fut archevêque deBraga, puis pape, sous le nom de Jean XXI, écrivait, dès le commencement du XIII* siècle, son Trésor des pauvres ou Remides à toutes les maladies, son Traité d*hygiène et son Traité de la formation de l homme, il copiait les Arabes.
C'était d'Espagne alors que venaient presque tous les médecins de l'Europe, et que, par eux, s'étendait le goût des sciences et des lettres. « Interea hispani medwi^ dit Haller, dum gens eorum patriam paulatim récupérât, litterarum amorem cum Italis communicarunt. y> C'était du moins en Espagne qu'allaient étudier les juifs, si renommés alors dans l'art de guérir, pour se répandre ensuite, comme les jeunes médecins au sortir d'une faculté, dans les divers pays de l'Europe. Rois et papes prenaient leurs médecins parmi les juifs. Pour citer seulement quelques exemples fameux, je rappellerai que le médecin du roi d'Aragon Alphonse le Batailleur, Pedro Alfonso, auteur de contes latins qui furent traduits en partie dans les Cenlo Novelle antiche de Francesco Sansovino, était un juif converti, et Paul Ricius, médecin de l'empereur
Maximilien P, était un juif resté juif. Celui-ci avait étudié en Espagne, où il traduisit ra{-ra^/*d'Âlbucasis, ce livre que Haller appelle fom conmunis de la médecine moderne.
Nous avons vu précédemment que les Arabes pratiquèrent une foule d'opérations chirui^cales inconnues des anciens, et enrichirent également la pharmacie d'une foule de médicaments nouveaux. Mais un fait peut résumer en lui seul toutes les preuves de Finfluence qu'exercèrent les Arabes sur Tart médical : c est que la fameuse école de Salerne, dont naguères on suivait les lois dans toute TEurope, doit son origine aux Arabes. Lorsque le Normand Robert Guiscard prit Salerne (vers 1060) sur ceux qu'on nommait les Sarrasins, et qui occupaient le midi de Tltalie depuis plus de deux siècles, il y trouva une école de médecine, fondée par ces infidèles. Il eut la sagesse de la conserver, de Tenrichir, de lui donner pour chef Constantin l'Africain . C'était un More de Carthage que des voyages et des aventures jetèrent, comme Edryz, au pouvoir des Normands de Sicile, qui prit l'habit au monastère du Mont-Cassin sous le célèbre abbé Didier^ devenu le pape Victor 111/ et qui, dans sa retraite, traduisit en latin tous les ouvrages de ses compatriotes sur l'art de guérir. Il acheva de fonder ainsi l'école de Salerne, car c'est dans ses œuvres que furent pris tous les aphorismes de la Medidna Salertina. Comme l'université de Montpellier eut pour fondateurs (vers 1200) les Aragonais, auxquels appartenait alors cette ville, presque récente, et qui n'avait pas encore hérité de l'évéché de Maguelone, on peut affirmer, suivant la tradition généralement admise, que sa faculté de méde-
t78 HISTOIRE DBS AR4BBS
oine fat fondée par les Arabes, médiatement du moins» et en ce sens qu elle s établit sur leur doctrine, la seule adoptée, la seule régnante (').
Agriculture. — Si les Espagnols ont abandonné plusieurs importantes cultures introduites dans leur pays par les Arabes, celles du dattier, du bananier, de la canne à sucre, du coton, et presque aussi du mûrier, néanmoins, ils suivent encore les leçons de leurs maîtres en quelques parties de l'agriculture. Ils ont conservé les azequias (al-ssakyah) et les norias (naa'ourah], ainsi que les n/oi, dont le nom moresque équivaut en Espagne à celui de grenier.
Architecture. — Quant à l'influence des Arabes sur l'architecture, le seul des beaux-arts que la religion per» mit de cultiver aux musulmans, il me semble qu'on ne saurait la mettre en doute, qu'elle apparaît avec autant de certitude et d'éclat. L'on a souvent fait cette ques* tion : D'où vient que l'architecture de la un du moyen âge, celle qui passa du plein cintre à l'ogive et des basiliques aux cathédrales, fut nommée gothique? Comme ce nom, s'il impliquait une origine du Nord, serait en flagrante contradiction avec les faits, la question est restée sans réponse. Mais on aurait dû se rappeler que le nom de gothique n'a pas été donné seulement à l'architecture que virent régner les xii' et xiu* siècles. On ap-
(*) De nos jours encore, et si dépassés qu'ils soient dans la carrière des sciences, les musnlmans ont transmis à l'Europe quelques précieuses découvertes. Ainsi rinocoiation, cet heureux précurseur de la vaccine, nous vient de la Circassie, où elle fut d'abord pratiquée. Passée de là en Perse, en Géorgie, en Turquie, elle fut apportée en Angleterre, vers 1720, par l'illustre lady Wortley-Montague, qui en fit la première épreuve , à Constantinople, sur son propre fils.
pelait aussi gothiques récriture et le missel qui furent remplacés en Espagne, dans Tannée 1091, par les ca* raetères latins (nommés alors français) et par le rituel romain. Ils avaient reçu et conservé ce nom de gothiqties, parce que leur usage datait de F époque oii l'Espagne était le domaine des Goths. Ne serait-ce point aussi parce que les premières leçons de F architecture nouvelle vinrent à TEurope par l'Espagne, que cette architecture, comme récriture et la liturgie ^pagnoles, fut nommée gotiiique ? Cette explication, toute simple et naturelle, est d'ailleurs en parfaite concordance avec l'histoire. Les conjectures des hommes versés dans la matière s'accordent en ce point que l'architecture moderne est née à Byzance, cette seconde Rome, où les arts s'étaient réfugiés, chassés d'Italie. Les architectes byzantins, qui mêlèrent les premiers le style capricieux et fleuri de l'Orient au style sobre et régulier de l'ancienne Grèce, eurent deux sortes d'élèves : les Arabes et les peuples germains. Ceux-là, d'abord, fondèrent l'architecture appelée moresque ou sarrasine; ceux-ci, ensuite, l'architecture qui fut plus tard nommée gothique. Parties du même point, les deux architectures restent analogues, presque semblables, pendant deux siècles, conservant l'une et l'autre, avec les différences imposées par le climat, les traditions de leur commune origine. Ainsi la mosquée de Gordoue, élevée par un prince de Syrie, et les vieilles basiliques de l'Allemagne, sont également issues du style byzantin. Elles se divisent ensuite pour prendre chacune un style particulier. L'architecture musulmane conserve le système des nefs surbaissées, et prend pour caractère spécial le cintre outre-
passé, c est-à-dire rétréci à sa base, ayant la forme d'an croissant renversé. L'architecture chrétienne adopte le système des nefs élancées, et son caractère distinctif devient Yogive^ substituée au plein cintre païen. Mais il faut remarquer qu'avant les chrétiens, lesi^rabes avaient employé l'ogive, qu'une foule de monuments, en Espagne surtout, prouve l'usage qu'ils faisaient de cette forme inconnue de l'antiquité, et que c'est sans doute parce que rt)give, devenue le trait saillant et caractéristique de l'architecture chrétienne, avait passé de l'Espagne en Europe, que tout le système fut nommé gothique. Enfin ces deux architectures parties de Byzance, l'arabe et la germaine, se rapprochant toujours, viennent se fondre, au bout de huit siècles, dans le style dit de la Renaisêande.
Personne ne nie, personne ne conteste la frappante ' ressemblance qui existe entre les monuments arabes et ceux de l'Europe au moyen âge. Cette ressemblance ne se trouve pas seulement dans les grands édifices des capitales, pour la construction desquels on appelait quelquefois des architectes sarrasins, comme cela est arrivé même à Notre-Dame de Paris ('). On peut la suivre jusque dans les plus humbles bâtiments des petites villes. Ainsi, j'ai retrouvé l'arc à plusieurs lobes de la MezquUa de Gordoue dans le cloître de la cathédrale de Norwich, et la fine colonnette de l'Alhamrâ dans l'élise Notre- Dame à Dijon. Cette ressemblance n'était donc pas seulement occasionnelle, fortuite, elle était générale et permanente. U n'est pas besoin d'autre chose pour prou-
(») Voir Dnlaure, Histoire de Paris, tome U, p. 353 et suiv.
ver ma thèse. Si l'art chrétien et l'art arabe se ressemblèrent, et si l'un précéda l'autre, évidemment il y eut entre eux un imité et un imitateur. Est-ce l'art arabe qui imita l'art chrétien ? Non , car l' antériorité de ses œuvres est manifeste, incontestable; non, car l'Europe, au moyen âge, reçut toutes les sciences des Arabes, et dut aussi recevoir d'eux le seul art dont la loi religieuse leur permit la culture.
Musique. — L'impossibilité où nous sommes, malgré les efforts de tous les savants modernes, d'avoir une connaissance, même imparfaite et approximative, de la musique des Grecs, doit apprendre et faire concevoir à quel point il est difficile de constater l'état de cet art, d'en retrouver les monuments et de les comprendre, une fois que les traditions sont interrompues. Cest une langue morte où nul ne sait plus lire. Nous avons dû nous borner, dans la section précédente, à démontrer que les Arabes cultivaient la musique comme un art très-important, très-avancé. Il existe, aux archives du chapitre de Tolède, un monument précieux de l'influence qu'ils exercèrent sur la musique moderne. Cest un manuscrit annoté de la main même d'Alphonse le Savant, et qui renferme les cantiques (cantigas) composés par ce prince, avec la musique sur laquelle ils étaient chantés. On y trouve non-seulement les six notes inventées, vers 1030, par le moine Gui d'Arezzo, u(, ré, mi, /a, sol, la (^), mais
(1) Ce sont, comme on sait, les six premières syllabes des six premiers Yers du cantiqae de saint Jean.
Ut queant Iaxis Famnli taoram
Aesonare iibris Solye polluti
Mira gestonim Labii rectum.
18f HISTOIRE DES ARABES
encore la septième note, les cinq lignes et les clés dont la découverte fut postérieure, et même les qtietiei aux notes, en haut et en bas, dont Y usage ne s'introduisit qoe beaucoup plus tard dans l'écriture musicale du reste de l'Europe. Jusqu'alors la musique n avait servi qu'aux psalmodies de l'Eglise, au plain-ehant des hymnes et des antiphones. Ce manuscrit, cité et copié dans la Paleographia castellana (p. 7S, planche 8), est, selon toute apparence, le plus ancien monument de l'application régulière de la musique à la poésie vulgaire et profane (*). Gomme Alphonse X doit principalement sa science prodigieuse à l'étude des Arabes, on ne saurait guère mettre en doute qu'il ne leur eût emprunté, pour ce livre comme pour tous ses ouvrages, des connaissances déjà formées, celles qui étaient dès lors consignées dans les écrits d'Al-Faraby, d'Aboul-Faradj, etc., qu'Alphonse pouvait très-bien comprendre avec le secours des Mozarabes de Séville (^). Cette supposition, qui ferait attribuer aux Arabes une notable part à la création de la musique moderne, acquiert d'autant plus de vraisemblance que les premiers instruments adoptés par les Espagnols, les Français et les autres nations de l'Europe, ont été nom-
(») Ce qui met hors de doute l'authenticité de celte pièce , c'est qu'Alphonse, dans son testament, déclare expressément que ses cantigas doivent être chantées. Leur rbythme, d'ailleurs, ne le prouve pas moins que leur non. Elles sont écrites en dialecte galicien (devenu le portugais), et en petits vers de huit syUabes, tandis que toutes les poésies de l'époque sont en longs vers qui varient de douze syllabes à seize.
(^) Lorsqu'il reconstitua, en 1354, l'université de Sahmanque, fondée par -son aïeul Alphonse DC, il y institua deux chaires de droit civil, deux chaires de droit canonique, deux chaires de logique et de philosophie (certainement péripatéticienne, c'est-à-dire arabe) , et une chaire de mueique [Corànica del rey don Alfonso X'*),
mes moresques dans toutes les langues. On se sert encore aujourd'hui, dans le pays de Valence, de la ehirimia et de la dulzaina des Mores, tant de fois citées par Cervantes et ses contemporains ('). Quant aux modernes instruments à cordes, ils ont eu tous pour modèle le luth des Arabes (al aoud, d'où laud en espagnol), qui ont aussi donné À l'Espagne la kytara (guitarra), devenue l'instrument national du peuple dont ils furent les maîtres en toutes matières.
Plusieurs théoriciens, entre autres J.-J. Rousseau, ont proposé d'écrire la musique avec des chiffres, sans se douter assurément que les Arabes avaient déjà pratiqué ce mode de notation. Kiesewetter (Die Mtisik der Araber) fait remarquer que, la gamme arabe ayant dix-sept intervalles, les Arabes pouvaient écrire et écrivaient en effet la musique avec leurs chiffres, en employant les nombres de un à dix-huit pour la première octave, de un à trente-cinq pour deux octaves, et ainsi de suite. Ne serait-ce point de cet ancien usage des chiffres arabes, servant à l'écriture musicale, qu'est venu l'emploi des mêmes chiffres pour la basse chiffrée, où un simple nombre indique un accord? C'est possible, et fort vraisemblable.
La vieille musique espagnole, celle qui se conserve en Andalousie sous le nom de caHas, rondeûas, playeras, etc. , fort différente des boléros d'opéras comiques, et qui échappe à la notation moderne, est certainement d'ori-
(') Le premier de ces instruments est une espèce de long hautbois, h douze trous, d'un son grave et retentissant. On l'employait à la guerre, comme le clairon. L'autre est un instrument de même nature, plus court et plus aigu, qui ressemble au ûfire.
gine arabe. Qui Ta conservée dans ce pays , par la tradition? une race orientale, une race nomade, ces bohémiens, qui , venus de l'Egypte vers le xiv* siècle, et peutêtre de rinde auparavant , se sont répandus dans toute l'Europe, appelés gitanos en Espagne , zingari en Italie , gyppnes en Angleterre, zigeuMr en Allemagne, tzigani en Russie, et se nommant eux-mêmes p/iaroom. Ces nomades aux mœurs immuables, qui sont encore aujourd'hui, par le physique et le moral, non-seulement en Espagne , mais en Russie , tels que Cervantes les a dépeints (0 , ont porté et gardé partout les anciens chants de leur problématique patrie. Musiciens du peuple, formés en troupes de chanteurs et de danseurs , ils ont répandu partout la forme et le sentiment de leurs antiques mélodies. C'est par eux qu'en Russie , comme en Espagne, la musique populaire a pris ou gardé le caractère oriental ; ce sont eux qui , au pied des tours du Kremlin de Moscou, m'ont fait en tendre les mêmes chants que dans les jardins de l' Alhamrà de Grenade. Ici et là, j'avaia recueilli de leur bouche un vivant écho de la musique arabe (^).
Belkê-leUres. — Avant d'exposer comment eut lieu l'influence des Arabes sur la littérature proprement dite, et pour faire bien comprendre, en général, comment les Espagnols s'instruisirent à leur école , malgré la différence de langage , et malgré la haine profonde qui
(1) Dans sa nouvelle La GiUmilla de Madrid. Elle est au premier volume de ma traduction des Nouvelles de Cervantes.
(3) Voir, pour plus de détails, l'article Alhamrdf dans le second volume de mes Musées d'Europe (p. 220 et suiv.)» et, dans V Illustration des il et 18 avril ISiG, Une Nuit de Pâques au Kremlin de Moscou.
semblait les séparer encore plus des conquérants de leur pays , il est bon de rappeler quelle sorte d'intermédiaire, outre les juifs, exista entre les deux peuples. On sait qu un grand nombre de chrétiens goths et ibères vivaient sous la domination musulmane , depuis la conquête de Mouza (714), dans le libre exercice de leur religion. Tolède, Cordoue, Séville, Valence, toutes les grandes cités, aussi bien que les bourgades et les villages , étaient peuplées de ces chrétiens qui furent nommés Mozarabes. Lorsque les Espagnols, sortis de leur retraite des Âsturies, eurent peu à peu , de Pelage à saint Ferdinand , recouvré les provinces qu'avait inondées l'islam, ils y retrouvèrent ces compatriotes, nés et élevés sous l'autorité des Arabes , qui leur transmirent les sciences, les arts et les coutumes de leurs maîtres. Les Mozarabes d'Andalousie, qui étaient restés tout à fait privés de communications avec les chrétiens du nord de l'Espagne, n'avaient plus, àJ'arrivée de leurs frères, d'autres mœurs et d'autre langage que ceux des Mores. Leur religion même s'était profondément altérée par un si long séjour au milieu des races infidèles. Après les conquêtes de saint Ferdinand, il fallut les instruire de nouveau dans un culte dont ils n'avaient plus guère que des traditions et des formes, et l'archevêque de Séville Juan, que les Mores appelaient Eayed-al-Matr&n , fut chargé par Alphon^ X de traduire, pour leur usage, les saintes Ecritures du latin en Arabe. (Cor&niea del rey don Alfomo JL^) C'était l'arabe avec le latin, qu'on enseignait dans les écoles fondées par Alphonse X à Séville, en 1S54. L'on voit même, dans les bibliothèques de TEscorial et de Madrid , plusieurs manuscrits de cette époque écrits en langue espagnole , mais
avec des caractères arahei (^). On voit également , dans les médaillers de Madrid et de Paris, diverses monnaies des rois chrétiens (entre autres d'Alphonse YIII de GastUle) gravées en lettres, langue et style arabes p). La langue et récriture des musulmans se perdirent peu à peu parmi les Mozarabes redevenus chrétiens, et furent complètement oubliées dans la suite, sous le mépris et Thorreur qui leur étaient voués.
On pourrait fixer à la prise de Tolède par Alphonse VI, en 1085, et conséquemment à la première communica-
(1] Je citerai, pour exemple, un poëme de Joseph, découvert, il y a peu d'années, par un orientaliste espagnol, M. Créas, dans la bibliothèque royale de Madrid. Miguel Casiri avait eu ce manuscrit dans les mains à l'Escorial ; mais, ne reconnaissant pas , sous les lettres arabes, la langue espagnole, il l'avait pris pour l'œuvre d'un poêle .de l'Asie, composée dans un dialecte qu'il ignorait. Ce poëme de Joseph, sans nom d'auteur, est écrit en strophes de quatre vers, en quatrains monorimes, ce qui en place l'époque entre Gonzalo de Berceo et l'archiprêtre de Hita , de la première moitié du xiii* siècle, à la seconde moitié du xiv*.
(^) Voici la description abrégée de l'une de ces monnaies, que possède la Bibliothèque Nationale de Paris , et dont la description très-détaillée *t trouve au tome VI, p. 307 et suiv., de M. Romey :
Elle porte dans l'aire : Amyr al-kcUoulikin Alfounsch'ben^chan4ja aydn Allah wénasra, — L'émyr des catholiques Alfonse, fils de Sancho, que Dieu le fortifie et le secoure.
Dans le champ : Imâm (U byaa al Messyhya baba Rouvnya, — L'imâm du Messie, pape de Rome.
A la légende : Besm el Abou el Aben tcé el Rouh el kadous Allah el wahid min amin otUamid y koun saléma, — Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit, ne formant qu'un seul Dieu, celui qui croit et qui est baptisé sera sauvé.
Et sur l'orle : Dhireb hadxa al dinar bi Tholéithola aam vahed wé arbain wé maytynwé elflitarik el safar, — Ce dinar (d'or) a été frappé à Tholaïtola (Tolède), l'an un et quarante et deux cents et mille (124l) de l'ère el safar (de l'ère romaine et espagnole, iS08 de J.-C.).
tion avec les Mozarabes, l'époque où commença la culture des langues vulgaires en Europe , où naquit la poésie moderne. Ce fut, en effet, à l'aurore du nf siècle que parurent simultanément les premiers poètes espagnols et les premiers troubadours provençaux qui eurent, suivant toute apparence, une même origine et des maîtres communs. Il est sans doute inutile de démontrer que les plus anciennes poésies castillanes, notamment les r(manee$ ('), furent des imitations de l'arabe ; personne ne le conteste sérieusement. Maison doit prouver qu'il en est de même des troba$ (^) provençales, que plusieurs considèrent comme le produit tout spontané du génie de leurs auteurs, prolem $ine maire cfealam.
La langue provençale , qu'on appelait aussi , et plus communément , langue lémosine ou langue d'oc , ne se parlait pas seulement dans les provinces méridionales de la France. Sauf une légère différence de dialecte, elle s'étendait aussi dans la Catalogne, l'Âragou, la Navarre, gouvernés par des princes d'origine française, et jusque dans le pays de Valence, où elle fut portée par Jacques l" avec la conquête (1238). Cestelle qu'un historien nomme la mîai-
(') Véritable poésie nationale des Espagnols, les romancei sont de petits poèmes, bornés à une seule action, et destinés dans l'origine à répandre des traditions populaires. On les divise en trois classes principales : romances historiques, romances pastoraux et romances morisques. Ces derniers, qui ont conservé le nom de leurs inventeurs, sont consacrés aui tirets de galanterie et d'amour. Une quatrième espèce, plus récente, a reçu le nom de joyeux ou burlesques»
On peut consulter à ce propos mes Etudes sur Vhistoke des instihiHonSf de la littérature, du théâtre et des beaux-arts en Espagne, p. 156 et suiv.
(3) Troba, acte, invention, composition, surtout en vers ; d'où trobar, versifier, et trobador, faiseur ou chanteur de vers.
tresse langue des langues de V Espagne {^). Jusqu'à Richelieu, la Catalogue et le Roussillou furent toujours réunis en un même état, sous les Goths (*), sous les Arabes, sous Charlemagne, sous les comtes de Barcelone, sous les rois d'Aragon et sous les rois d'Espagne. Les Arabes donnaient d'habitude aux Catalans les noms de Franks. Peutêtre même est-ce au delà des Pyrénées que la langue provençale poétique a pris naissance , car les Catalans , dans leur fomeuse Proclamation catholique , rappellent au roi d'Espagne, comme un des principaux mérites de la contrée, que leurs ancêtres furent les premiers pères de la poésie vulgaire [que los primeros padres de la poesia vulgar fueron los Catalanes). Aussi parmi les poètes nommés provençaux, dont les ouvrages ont été recueillis parSainte- Palaye , Millot et Raynouard , se trouve-t-il un nombre considérable de Catalans, tels que Mataplana, Bergheden, Montaner, Martorell, Mosen-Jordi, les quatre March , etc. L'on compte aussi parmi eux plusieurs rois d'Aragon, tels qu'Alphonse P' ou II, Pierre P, Pierre III, Jean P' et enfin Jacques le Conquérant (Jayme IP) , issu d'une famille française, né et élevé à Montpellier. C'était même une espèce de règle parmi les troubadours et jongleurs {trohadores yjuglares) de visiter dans leurs voyages la cour d'Aragon , comme le berceau de la gaie science
(1) La tereera lengua maestra de las de Espana, es la lemosina, y mas gênerai que todas,,,, por séria que se hablava en Prœnjca, y toda la Gutayna, y la Fronda gotiea, y laque agora se hahla en el prmdpado de Catahsna, reyno de VtUencia, islas de Mallarca, Minorca, etc. (Gaspar Escolano. Hist. de Valencia, cité par M. Romey.)
(>] Le Roussillou et le Languedoc furent longtemps nommés GaWa gothica.
(gaya eieneia) ; et le Proyençal Giraud Riquier, dans une supplique au roi de Castille Alphonse X , le prie de ne pas permettre qu'on prodigue indûment le nom de jongleurs dans son royaume a où la science de la juglaria a toujours trouvé plus de protection quen aucune autre cour. » D'un autre côté , lorsque Alphonse VI , après avoir épousé Constance de France, entreprit sa croisade contre les Mores, il conduisit dans son armée une foule de volontaires français qui séjournèrent longtemps en Castille après la prise de Tolède. Plusieurs s'y fixèrent, car les historiens disent que tout le pays d'UIescas fut donné aux Gascons. C'est à l'un de ces Français , Henri de Boui^ogne, qu'Alphonse VI maria sa fille Thérèse, dont le fils, Alphonse-Henriquez , fut premier roi de Portugal (en 1128). Les autres rapportèrent dans leur patrie les leçons prises aux écoles encore subsistantes , non-seulement des Mozarabes, mais des Arabes demeurés à Tolède par capitulation. De ce nombre étaient plusieurs moines de Cluny , qui , ayant à leur tète un légat du pape, firent substituer l'écriture française et le rituel romain à l'écriture et au rituel gothiques desquels on fit usage en Espagne jusqu'à l'année 1091. On voit par ces diverses circonstances, et sans remonter au mariage d'0'tsman-ben-Aby-Nésa'ah (Munuza) avec Lampégio d'Aquitaine, ou à l'invasion de l'émyr Abdérame dans les Gaules, ou aux guerres avec Charlemague et ses fils, comment s'opéra le contact des Arabes et des Français , et comment la poésie provençale put boire à la même source que la poésie espagnole.
Il est d'autres raisons , tirées de l'examen de cette littérature primitive, qui changent h peu près la vraisem-
190 HISTOIRB DES ÀRABBS
blance en certitude. L'on ne découvre, en efiTet, dans la poésie provençale , aucun vestige d'érudition historique ou mythologique qui puisse indiquer une origine grecque ou latine. C est ce que déclarent formellement Ginguené et Sismondi ('). Alexandre, dont le nom resta traditionnel dans tout 1* univers , s y trouve, il est vrai, mentionné ; mais il est représenté comme un preux à la manière d'Arthur ou de Roland , et rangé parmi les paladins. La connaissance des anciens était alors si peu répandue que , trois siècles plus tard , la bibliothèque du Louvre ne possédait d'autres auteurs latins qu'Ovide, Lucain et Boéce. On voit, au contraire, la po^ie des Provençaux, en cela toute semblable à celle des Arabes et des auteurs de Bomances , se composer uniquement de petites pièces , ou galantes , ou chevaleresques , ou sati^ riques. Leurs Sihen et leurs Trésor$, quant k la forme , senties divans des poètes d'Andalousie (^). Enfin la ressemblance apparaît jusque dans la manière dont se
(*) Juan Ândrès avoue que Ruimbault de Vacheïras mentionne une fois Pyrarae et Thisbé, et que Bernard de Ventadour compare un baiser de sa dame à la lance d'Achille. Mais il ajoute que ces deux troubadours, studieux et savants entre tous les autres, n'avaient pu emprunter ces noms et ces idées qu'au seul Ovide, le premier des poètes de l'antiquité duquel on retrouva quelque fragments.
(^] On retrouve même cette imitation de La forme arabe dans la plupart des essais de la littérature française jusqu'au xv* siècle. Ce sont de petits ouvrages mystiques ou allégoriques, portant des titres orientaux, tels que la Nef des fols, V Arbre des bataiUeSy te Rosier des guerres , etc. Ces titres sont tout à fait dans le goCtt des Arabes, qui en donnaient de semblables même aux ouvrages les plus sérieux. Ainsi, des deux histoires d'Al-Khatyb qui existent à l'Ëscorial, l'une, celle des Khalyfes de Cordoue, se nomme Vêtement brodé ^ et l'autre, celle des rois de Grenade, Splendeur de la pleine hme.
ET DBS MORBS D'ESPAGNE. 191
répandaient ces poésies , car on trouve chez les écrivains arabes, suivant l'observation de Casiri, la mention de poètes musiciens ambulants , qui portaient leurs chan* sons dans les fêtes et les foires, comme les jongleurs qu'on vit aux noces des filles du Cid , dès la fin du xi® siècle , et sans lesquels, désormais, aucune fête ne se passa plus» ni dans les palais, ni dans les chÂteaux, ni sous le porche des églises , ni sur la place publique.
« Rien ne contribua tant h éveiller l'instinct poétique des populations du Hidi que leurs guerres et leurs relations avec les Arabes d'Espagne. Ces vaillants Sarrasins, ces terribles Maures, qui franchirent tant de fois les dé^ filés des Pyréné^ , prirent bien vite dans l'imagination des habitants de Narbonne , de Toulouse , de Bordeaux, une beaucoup plus grande place que dans les arides chroniques des moines (^). Us figurèrent de bonne heure dans des légendes fsbuleuses, dans des chants historiques , qui servirent comme de noyau aux épopées romanesques des époques subséquentes. (Fauriel, Hittom de la poésie provençale , t. I,p. 7.)
Vient une dernière considération plus puissante que toutes les autres : c'est que la rime, ce caractère distinctif de la poésie moderne, est empruntée aux Arabes. La rime fut inconnue de l'antiquité grecque et romaine» et celle qu'on trouve dans les poëmcs religieux de la basse latinité n'est pas antérieure aux premiers essais des troubadours français et espagnols , en tous cas pas antérieure à la connaissance des livres arabes dans l'occi^
(1) Voici, par eiemple, oomment nue de ces chroDiques décrit la ftmeuse bataille de Poitiers, où Charles-Maitel défit fesyr Abdérame : « £d 783, « Karl combattit contre les Swrasiiis, le samedi, près de Poitiers. »
19t HISTOIRE DES ARABES ^
dent chrétien. Or, les Arabes employaient la rime de temps immémorial. Chez eux, l'usage en était si familier, et leur oreille était si habituée à la cadence finale des mots, que, dans plusieurs de leurs dictionnaires conservés à i'Escorial, les mots ne sont pas rangés par ordre alphabétique, mais par ordre de rimes. Le savant Huet, qui, bien qu évéque et précepteur du dauphin, n'a pas refusé toute justice aux musulmans, convient que les Arabes ont appris aux modernes l'art de la rime. <( Ex Arabibus, dit-il, versuum simili sono concludendorum artem accepimw. » Un autre prêtre, l'abbé Massieu, dans son Histoire de la poésie française (Mém. de Trévoux, année 1740), s'exprime encore plus clairement, lorsqu'il dit : « Les Espagnols furent vraisemblablement les pre- « miers qui la prirent (la rime) de leurs nouveaux hôtes; ce Toulon et Marseille, par la commodité de leurs ports,
(c nous l'apportèrent d'Espagne avec le commerce »
Nous venons de voir par quelles autres commodità que les ports et le commerce, la rime put parvenir, avec toute la science des Arabes, en France et dans l'Europe. D'ailleurs, la construction tout entière des vers modernes, le nombre syllabique, l'hémistiche, les longues et brèves (qu'ils nomment graves et légères, ou posées et agiles, quietas y movidas), se trouvent, ainsi que la rime, dans la prosodie arabe ('). Il me semble, toutefois, que Sis-
(1) « Comme l'éradition et la poésie étaient une partie principale de Téda- « <»tion chevaleresque de nos Arabes, je n'ai pas voulu priver mon his- <c toire de cet ornement de goût moresque, car il n'y a parmi eux nulle « histoire de mérite qui ne soit ornée de vers avec plus ou moins de pro- « fusion.... En cela, j'ai voulu les imiter jusque dans la traduction ; je l'ai « faite en nos vers de romance (vers assonnants) qui est l'espèce de com« « position la plus usitée dans la métrique arabe d'où elle procède sans aucun
mondi a commis une erreur en attribuant à la même imitation la rime croisée qu'employèrent les Provençaux. Les Arabes se servaient presque uniquement du monorime^ ou rime unique, redoublée et soutenue durant plusieurs vers, quelquefois durant une pièce en* tière. Ainsi, le vieux et célèbre poëme de Schanfara, antérieur à Mahomet, fut nommé Lamiyat, parce que tous les vers se terminent par la lettre lam (^). Cest ce rhythme qu'adoptèrent les plus anciens poètes espagnols. Le îmrùyrime est irrégulier dans le Poëme du Cid, qui remonte au xn* siècle, et dont l'auteur est resté inconnu. Il est réglé en quatrains dans ['Alexandre de Juan Lorenzo, dans les belles poésies religieuses de Gonzalo de Berceo, et dans les poésies satiriques de l'archiprétre de Hita (Juan Ruiz), qui adopta également les rimes croisées (^). Cest
<( doute. Et je les fais imprimer comme ils les écrivent, parce qae chaqae dou- « ble vers de nos romances équivaut à un vers arabe, qu'ils divisent en deux « parliest Ainsi notre premier vers équivaut à la première moitié ou premier ce hémistiche du vers arabe, qu'ils appellent sadrilbayt, ou entrée de vers; «et notre second vers à l'autre hémistiche arabe, qu'ils appeyent ogxiWaytp « ou bout de vers. Les deux hémistiches sont d'un égal nombre de syllabes, « et la kafia, ou rime, est en ogsilbajjt , ou bout du vers. De manière n qu'une strophe, de nos romameg, composée de quatre vers, correspond à <c quatre hémistiches ou deux vers arabes... » » (Jos. Conde, prologo).
On peut voir d'autres détails sur La versification arabe dans Casiri, au mot Arabicœ poeseos spécimen et prelium, tome I , page 84 et suiv.
(•) Le grand poëme d'Àl-Tograï (Mouayad-Eddyn-abou-Ismayl-Hossey'n, d'Ispahan, mort en i iSO], se nomme aussi, et pour la mèmeraisoii, LamiycU, Seulement on appelle le premier Laimyat-^U-Arab, ou Lamiyat des Arabes, et le second Lamyat'alradjem, ou Lamiyat des Persans.
(^] Voir la collection de don Tomas Sanchez, Poésies anteriores al siglo XV, et mes Etudes sur l'histoire de la littércUure espagnole, I^ partie.
L'on trouvera, à la fm de cette seconde partie (note I), divers exemples du monorime employé par les poètes espagnols et provençaux.
aussi Je monorime, et le monorime irr^[ulier, qa employèrent les auteurs des vieux poèmes français du xii' et du XIII* siècles, la Chanson de Roland, Berthe a/ux grandi pieds, Gérard de Viane, les Quatre Fils Aymon, etc. L'on peut donc justement laisser aux Provençaux cette heureuse invention du croisement des rimes, comme aux Italiens l'invention des octaves {ottave rime], que H. de Hammer croit qu'ils ont trouvées chez les Arabes. Haïs ce n'en est pas moins k l'imitation des Arabes, par l'intermédiaire des Espagnols, que semblent dus les essais des troubadours du xu* siècle, de ces poètes voyageurs qui allèrent jeter dans toutes les cours de l'Europe la première étincelle du goût des lettres. <k Je tiens pour cer- « tain, dit Fauriel, que les Arabes eurent une certaine « influence sur la cultqre provençale... L'on verra que, <c sur plus d'un point, la civilisation des Arabes de h (c péninsule espagnole présente des ressemblances frap- * pantes avec celle des Provençaux (p. 26). » Et, dans son Histoire de la poésie provençale, il consacre, en effet, tout le xni? chapitre (t. I, p. 419 à 448) à cette influence des Arabes. Il reconnaît même qu'un élément arabe a pénétré dans la langue des Provençaux comme dans celle des Espagnols. <c L'arabe, dit-il, a été la dernière « venue, en Gaule, des langues qui ont pu avoir quela que influence sur le provençal. On trouve efiiective- « ment, dans celui-ci, un certain nombre de termes ina dubitablement tirés du premier (p. 196). )» M. Char* penlier (Histoire de la renaissance des lettres en Europe), qui oublie un peu les Arabes, répète cependant après Guinguené : « Il faut reconnaître dans la poésie arabe la (c mère et la maîtresse commune de l'espagnole et de la
a provençale. On aperçoit dans les troubadours les traces « de cette filiation, d — « I^es troubadours provençaux, dit le naturaliste Francesco Redi (Recherches gramtnaticotes) » mirent leur langue en tel éclat et en telle estime, « qu elle était comprise et employée, non-seulement en « France, mais en Allemagne, en Angleterre, en Italie, « de tous ceux qui professaient, avec les lettres, la gentia Uzza du chevalier et du courtisan, d Redi a pleinement raison. En Allemagne, dès le xu* siècle, Fempereur Frédéric Barberousse accueillait les poètes provençaux, que les Allemands imitèrent jusqu'au milieu duxiv*(<). En Angleterre, le vieux Walfred Ghaucer, contemporain de Pétrarque, « fut le premier, dit Dryden, à polir, orner et a amplifier notre stérile langue au moyen de la provena cale, qui était la plus cultivée de foutes les modernes, x» En Italie, enfin» Dante, Pétrarque, Boccace, ces pères de la Renaissance, reconnaissent unanimement les Provençaux pour leurs maîtres. <« Nos poètes de Provence, <x ditTabbé Millot, ouvrirent la route aux Italiens; ils a les pourvurent de modèles pour imiter et d'instruc( ments pour exécuter.. . Et rien n'est plus glorieux pour M les troubadours, que d'avoir eu de tels disciples, qui a devaient bientôt les surpasser. x> Si les Provençaux, à leur tour, furent disciples des Arabes, ce sont donc les Arabes qui ont ouvert la route à l'Europe dans les lettres comme dans les sciences.
(«) Au tournoi littéraire qui eut lieu, en 1206, à Wartbourg, dans la Thuringe, et dont les pièces réunies forment le poème appelé Guerre de Wartbourg, le prix fut remporté par un célèbre minne tanger (poète chanteur) , appelé Walther Von der Vogeliveide. Ce Walther arri? ait de la cour de Philippe-Auguste, qu'il célébra dans ses chansons, et il était élève des troubadours et troufères français.
Mais, à ritalie en particulier, une communication directe et sans intermédiaire s'ouvrit avec les Arabes. Il y avait, à la cour polie des rois normands de Sicile, et dans leurs armées, une foule de Sarrasins, comme on les nommait ; témoin les exemples, déjà cités, du célèbre géographe Edryz et de Constantin le More. Il y en eut également à la cour et dans les armées de Frédéric II, cet empereur demi-païen ^ F un des plus puissants promoteurs de la Renaissance, et de son fils Manfred, qui établit des colonies sarrasines dans la PouiUe, et du jeune Gonradin, défait et pris à la bataille de Tagliacozzo par Charles d'Anjou. Ce fut même le principal grief articulé dans les bulles d'excommunication que lancèrent successivement, contre ces chefs du parti gibelin, les papes Grégoire IX, Alexandre lY et Urbain lY. Les Italiens, comme les Espagnols, purent donc recevoir directement les leçons des Arabes à l'époque qui précède immédiatement l'apparition de leurs grands écrivains, de leurs grands artistes et de leurs illustres savants (^).
Mcmn chevaleresques. — En rappelant ce que doit aux Arabes l'Europe chrétienne sous le rapport des connaissances , il ne faut pas omettre ce qu'elle leur doit sous le rapport des mœurs. La haute civilisation à laquelle ils étaient parvenus portait ses fruits naturels, et les Arabes n'étaient pas moins distingués par le progrès et la douceur des mœurs que par l'étendue et la variété du savoir. L'humanité , la tolérance qu'ils montrèrent à l'égard des peuples vaincus , auxquels ils laissèrent généreusement
(1) Boccace a pris le s^jet de plusieurs des cootes du Decaméron dans des sources arabes, et Arioste lui-même a emprunté le touchant épisode d'habeUe à rhistorien El-Macin. (Libri, Discours préUm. p. i52, note S.)
les biens > le culte , les lois et la plupart des droits civiques, rendent sur ce point un éclatant témoignage bien conBrmé par toute leur histoire. Cette haute civilisation se montrait sous deux aspects principaux : la galanterie, dans les mœurs privées ; la chevalerie, dans les mœurs publiques. La galanterie ( nommons ainsi la délicatesse des relations sociales ) était née chez eux de r extrême réserve imposée aux deux sexes /de la sévérité des lois et de l'opinion, enfin de Tesprit cultivé des femmes , qui savaient inspirer Tamour et commander le respect. Dans tous les rapports de société, dans toutes les habitudes de famille, les Arabes montraient une excessive austérité. « Ces gens-là, disaient-ils des Espa- « gnols, sont remplis de bravoure^ et souffrent les pri- « vations avec constance ; mais ils vivent comme des a bêtes sauvages , ' ne lavant ni leurs corps , ni même «( leurs habits, quils n'ôtent que lorsqu'ils tombent en a lambeaux , et entrant les uns chez les autres sans deman- « der permission (*). » (Jos. Conde, parte I, cap. 18.) La chevalerie était la vertu des guerriers. Fondée sur la justice, elle corrigeait les abus de la force, qui est le droit de la guerre; fondée sur rhumanité,'elle tempérait les excès de la haine, eti rappelant aux hommes leur fraternité, même au milieu des combats. C'était une sorte d'association, de confrérie entre les hommes d'armes, qui rapprochait et unissait tous ses membres quand la politique ou la religion les séparait, et qui leur imposait de nobles devoirs quand tous les droits étaient
(') <K 0 croyants, n'entrez pas dans une maison étrangère sans en demander la permission. » {Koran, sour. xxiv, v. 27.)
198 HISTOIRB DES ARABES
méconnus. La chevalerie fut le plus puissant correetif de la féodalité , en donnant aux faibles , aux opprimés , dœ appuis et des vengeurs.
On a disputé pour savoir si le berceau de la chevalerie devait être placé au Nord ou au Midi, c est-à-dire si cette institution venait des conquérants de la Germanie ou des conquérants deTYémen; et, comme dans toutes les disputes, on a fourni de part et d'autre ce qui se nomme des preuves. Il faut distinguer : aux Germains appartient la fraternité d* armes ; aux Arabes aussi (*]. Mais des Germains plus spécialement viennent le faux point d'honneur, la vengeance des affronts, le duel, le jugement par le combat, à peu près tous les vices de l'institution militaire ; des Arabes , la fidélité à sa parole , le pardon aux vaincus , la protection aux faibles , le devoir d'observer et de faire observer la justice, i peu près toutes les vertus de l'institution militaire. Cette distinction repose sur les faits et les dates de l'histoire. Au temps d'Attila, d'Alaric et de Clovis, il n'y avait que des soldats dans les armées du Nord ; la chevalerie parut en Europe seulement après les conquêtes des Arabes. « Aussi braves que les chrétiens, dit Fauriel (Hi$t. de la poésie provençale , 1. 1, p. 423), les Arabes étaient beaucoup plus civilisés, et ce fut incontestablement d'eux que vinrent, dans le cours delà guerre, les premiers exemples d'héroïsme, d'humanité, de générosité pour les adversaires, en un moi de quelque chose de cheva-
(1) « Dans la seconde année de Thégire (lorsque Mahomet préparait à Yalreb l'attaque de la Mekke), il ordonna que chaque musulman se choish un ami, et se liât h lui par une fraternité indissoluble... i> (Kasimirski, Not, biog, sur Mahomet.)
leresqae , bien avant que la chevalerie eût un nom et des formules consacrées. » Ce ne fut même qu'au xu"" siècle, à la suite de la première croisade » que la chevalerie se trouva généralement répandue. En Espagne , en Sicile, en Syrie, elle avait passé des musulmans aux chrétiens.
Sans doute les Arabes accordaient à la bravoure autant de prix et d* honneur que les peuples germains. Dans la guerre que soutint le grand Abdérame pour ériger le khalyfat de Gordoue, un de ses walis, nommé Abd-al- Malek, tua son jeune fils d'un coup de lance en le voyant reculer devant une troupe supérieure à la sienne. G était une règle que, si l'ennemi n* était pas au moins double en nombre, tout Arabe qui fuyait devait être noté d'infamie ('). Gependant la bravoure, unique vertu des soldats germains, n'était ni la seule, ni même la première, exigée dun chevalier arabe. Dix qualités lui étaient indispensables pour mériter ce nom, à savoir : la bonté, la valeur, la gentillesse, la poésie, le bien dire, la force, l'équitation, l'adressée manier la lance, l'épée et l'arc pj. On voit, par le rang qu'elles occupent, que, d^ns l'opinion des Arabes, les qualités morales l'emportaient sur les qualités physiques, la bonté passant avant le cou-
(^) Par les Régkmmisde Ywixef, roi de Grenade, il élait même condamné à mort.
(3) <t Fm muy hum caballero, y se decia de él que tenta las diejt
prendas que distinguen à los nobles y generosos, que consisten en hondad, vaUntia , cahaileriay genHleza, poesia, bien hablar, fuerxa, destrexa en la lanxa, en la etpada y enel tirar del arco. » (J. Conde, parte II, cap. 63.)
Le mot gentilexaf ou gentillesse, qui a bien changé d'acception en vieillissant, veut dire les belles manières, le bon ton d'un homme bien né et bien élevé, de celui que les Anglab nomment encore un gentleman.
rage et la culture de l'esprit avec l'adresse corporelle. Un trait de leur histoire prouvera jusqu'où s'étendait chez eux le respect des lois volontaires de la chevalerie. Il est de ces événements qui peignent toute une époque et toute une nation, parce qu'ils ne peuvent appartenir à nul autre temps et à nul autre peuple. Alphonse VIII de Gastille, qui prit le titre d'empereur, et que les arabes nommaient Al*EmbalaUmr, assiégeait, en 1139, le fort d'Oreja. Le wali do Gordoue (ce n'était plus sous les khalyfes omméyades, c'était sous l'Almoravide Taschfynben-Aly) rassembla quelques troupes pour secourir cette place. Mais, au lieu d'attaquer l'armée castillane, supérieure à la sienne, il crut plus facile de l'obliger à lever le siège par une diversion. Il tourna donc adroitement le camp des chrétiens, et vint à marches forcées jusqu'aux portes de Tolède. La reine Bérengere (Berenguela) s'y trouvait enfermée, sans moyens de résistance. Dans l'extrémité où la réduisait l'adroite manœuvre de l'ennemi, celte princesse imagina d'envoyer un héraut au général more pour lui représenter que, s'il était venu combattre les chrétiens, il devait aller les chercher sous les murs d'Oreja, où son époux l'attendait k la tête de l'armée; mais que faire la guerre à une femme n'était pas digne d' un chevalier brave, galant et généreux. Le scrupuleux Almoravide se rendit à de si bonnes raisons ; il s'excusa de sa méprise, et demanda la faveur de saluer la reine avant son départ. Bérengere, en effet, vint se montrer sur la muraille au milieu de ses dames, et les chevaliers arabes, en s' éloignant, défilèrent devant elles comme dans un tournoi. Pendant cette cérémonie, digne des cows d*amour, Alphonse faisait capituler le fortd'O-
reja. Ne dirait-on pas nos Français saluant les Anglais à Fontenoy : « Messieurs, tirez les premiers? » Et T aventure n'est pas racontée par les musulmans, mais parles chrétiens (Ferreras, aHo 1139.) ^
Ce fut r introduction de ces coutumes chevaleresques parmi les peuples de l'Europe, jusque-là gouvernés par les seules opinions religieuses, qui forma ces mœurs singulières du second âge chrétien, où se trouvaient confondus les lois de l'honneur avec celles de l'Église, et l'amour des femmes avec celui de Dieu : singularité qui a toujours fait un des traits les plus saillants du caractère des Espagnols.
Le savant et judicieux Fauriel a fait la même remarque. Après avoir rappelé quelle tolérance montrèrent les Arabes envers les chrétiens subjugués, et quelle fidélité dans leurs engagements : <( Ces faits, dit-il, aident à en « expliquer un autre, aussi certain qu'il est remarquait ble : c'est l'espèce de sympathie et d'intimité sociale <(qui s'établit de bonne heure et alla toujours croissant « entre les Arabes et les Espagnols; c'est la facilité avec a laquelle ceux-ci cédèrent au noble ascendant des prea miers, se prirent à leur aimable génie, adoptèrent leur «langue, leurs mœurs, et jusqu'à leur tour d'imaginant tion (').)>
(1) L'histoire offre une foule d'exemples des effets bizarres que produisait ce mélange des moeurs de l'Orient et de l'Occident. Je vais en citer un, appartenant à l'époque du Gid, c'est-à-dire au temps où la chcYalerie venait de pénétrer de l'Andalousie musulmane dans la Castille chrétienne.
Un peu avant la prise de Tolède par iUphonse VI, Amat, évèqne d'Oleron en France, et légat du fameux Grégoire VII, vint demander, au nom du pape, qu'on substituât pour l'ofiice de la messe le rituel romain au rituel des Goths (nommé aussi moxarabique) , dont les Espagnols faisaient encoro
tôt HISTOIRE DBS ARABES
Outre rinstitutioD générale de la chevalerie, les Ara* bes furent peut^tre les premiers à fonder les ordres militaires, ou milices religieuses, qui se propagèrent en si grand nombre dans toute l'Europe. On a vu précédemment (vol. I, chap. iv] qu'au moment de la chute des Omméyades, et lorsque les Espagnols commençBiient à menacer l'empire du croissant, ébranlé par les querelles entre Arabes et Berbères, des musulmans zélés avaient formé une association religieuse et militaire pour la défense du pays contre les infidèles. Ces chevaliers,
usage. Pour décider cette importante question, Alphonse, qui avait humilié l'orgueil du sainl-siége en lui refusant Thommage de sa couronne, conjroquaà Burgos, en 1077, un concile nationaly ou assemblée générale des grands et des prélats. L'archevêque primat et la plupart des membres ecclésiastiques opinèrent, comme la reine, pour la substitution de l'oiBce romain ; mais les séculiers, plus attachés aux coutumes de leur pays, insistèrent pour le maintien de l'ofTice gothique. Comme chaque parti soutenait son avis avec la même obstination, et qu'il n'était pas plus possible au roi de les concilier que de juger quelle liturgie serait la plus agréable au ciel, il remit la décision de l'afTaire àa jugement de Dieu, Ainsi ce moyen extravagant et barbare de découvrir la vérité d'un fait, servit encore à découvrir celle d'une opinion. Après quelques épreuves au feu et à l'eau, qui farent, dit-on, contraires au missel romain, l'on convint d'employer l'épreuve des armes. Un champion fut choisi de part et d'autre , et les membres de l'assemblée quittèrent les bancs du concile pour s'asseoir sur les gradins du cham|>-clos. Juan Ruyz de Matanca, qui combattait pour le missel des Goths, sortit vainqueur de la lice , où son adversaire laissa la vie. Cependant la reine, aidée du cardinal Richard, qui était venu de Rome apporter au roi de Castille une petite clé faite des chaînes de saint Pierre , entraîna son époux dans le parti du pape, et obtint de lui, deux ans après, l'ordre d'adopter le rituel vaincu : dénouement non moins étrange que le sujet du combat, et que le combat lui-même. {Corônica del rey don Alfonso VJ^, Ferreras, ailo i077 y sig,, etc.) Enfin, pour comble de singularité, le cardinal Ximenez, au bout de quatre cents ans , fit réimprimer le missel mozarabique, et en perpétua l'usage dans la cathédrale de Tolède, (riéchier. d'après £ug. de Robles, Alvaro Goroez, etc.)
ET DES MOfUSS D'ESPAGNE. 908
nommés rabitê (rabhyt), n'imitaient point le reste des troupes qui se dispersaient après chaque campagne, mais restaient constamment sous les drapeaux. <(Ils étaient tous, dit J. Conde, des chevaliers d'élite, qui professaient uge extrême austérité de vie, une grande constance dans les dangerset les fatigues, et qui s' engageaient par vœu à défendre les frontières. Jamais ils ne devaient fuir» mais combattre intrépidement et mourir à leur poste, » <( Il est vraisemblable, ajoule-t-il, que de ces rabiU procédèrent, tant en Espagne que parmi les chrétiens d'Orient, les ordres militaires, si célèbres par leur valeur et les services rendus à la chrétienté. (Parte II, cap. 117, nota.) C'est sans doute après avoir reconnu l'utilité d'une semblable milice que les Espagnols sentirent le besoin de lui opposer d'autres instituts de chevalerie. Ainsi furent fondés les trois principaux ordres militaires d'Espagne : celui d'Àlcantara, en 1156, par des chevaliers de Salamanque (') ; celui de Calatrava, en 1158, par des moines bernardins, qui défendirent cette ville ; et celui de Saint-Jacques (Santiago), en 1161, par des chevaliers de Léon. L'ordre d'Evora, en Portugal, fut institué à la même époque. Il faut convenir néanmoins que la plupart des autres ordres militaires de l'Europe, tels que les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem (devenus Chevaliers de Rhodes et de Malte), lesTem* pliers et les Chevaliers Teutoniques, dont les instituts furent successivement fondés dans la Palestine, en 1099, 1118 et 1128, existaient avant les ordres d'Espagne, et qu'ils auraient pu leur servir aussi de modèles. Mais les
(I) Il fat régularisé par Alphonse IX> ea ISI4.
f 04 HISTOIRE DES ARABES
rabiUy que les Espagnols avaient sous les yeux, et qu'ils rencontraient en face, étaient bien antérieurs à tous. Lorsque le dernier khalyfe omméyade , Hescham III , se rend aux frontières, en 1026, il est parlé d'eux comme d'un institut dès longtemps fondé. Les rabiU avaient donc précédé d'un siècle au moins même les Hospitaliers de la première croisade.
n serait , au reste , fort curieux de rechercher en combien de choses diverses les Arabes ont donné l'exemple à l'Europe. Ainsi , dès le commencement du viii* siècle, on voit unémyr d'Espagne, Okbah-Ben-al-Hédjadj, créer, sous le nom de Kaschefs (découvreurs) , un corps de maréchaussée destiné à la répression du brigandage. — On voit le khalyfe Abdérame II fonder un service de poste , six cent vingt ans avant Louis XI , pour le même objet , et dans la même forme : « Il ordonna, disent les his- H toriens traduits par Gonde , que, dans tous les che&- <K lieux de districts, il y eût un Sahyb-al'béryd , ou <c capitaine des routes, avec un certain nombre de ce courriers h cheval , pour porter en grande diligence <c les avis et ordres du gouvernement. » [Parte /, cap. 45. ) — On voit l'un des derniers khalyfes de Cordoue, Djéouhar-ben-Mouhamad (1044) , essayant de ramener un peu d'ordre et de sécurité au sein de sa capitale agitée par les guerres intestines, nous donner le modèle de la garde nationale , en confiant la police intérieure de la ville aux citoyens notables à qui des armes sont distribuées ; on le voit aussi , pour éloigner et pour saisir les malfaiteurs nocturnes , imaginer de placer des portes aux rues, précaution que renouvelèrent les bourgeois de Paris lorsqu'ils étaient forcés de se défendre contre les entreprises
des écoliers de F Université. <c ... Les wazirs de sa con- « fiance avaient la police de la ville. Ceux-ci distribuaient <K des armes aux habitants honorables de chaque quartier a pour faire la ronde dans les rues. . . et toutes les rues de « la ville étaient fermées par des portes, pour éviter les <c désordres de nuit, et pour que les malfaiteurs ne pus- <c sent fuir les rondes de chaque quartier. . . et ceux dont « c'était le tour de faire la ronde passaient un jour et une nuit, puis ils remettaient leurs armes k ceux qui <i venaient les remplacer. r> (Gonde, parte III, cap. 1. ) — On voit enfin les Arabes employer, dans leurs opérations militaires , pour transmettre les ordres ou les nouvelles , une espèce de télégraphie , soit au moyen de signaux de feu auxquels ils savaient donner une signification, soit au moyen de^ vedettes ou crieurs, qui se plaçaient à d'égales distances, et correspondaient entre eux par des signes , des instruments ou des porte-voix. I1& nommaient Al-Thalayah ces vedettes échelonnées, et les petites tours qui leur servaient d'échauguettes. L'on trouve encore un grand nombre de ces tours en Espagne, où le mot atalaya s'est conservé dans son double sens(^).
Navigation. — Mais il est un autre point , plus important , plus digne d'intérêt, où les Arabes nous ont encore
(>) L'asage des atalayas était immémorial chez les Arabes. Abou'l-Fédah rapporte qa'un roi de cette ancienne dynastie des Homéyrites, qn'on suppose avoir régné snrrYémen vers les époques de Ninnset de Salomon, Ait surnommé Zou'l-minar (Seigneur des phares , des minarets) parce que, dans une expédition au pays des Nègres, il fit dresser des tours garnies de lanternes afin de retrouver sa route an milieu de l'océan des sables. (Schultens^ Hist, mperii vetutittimi lectanidcnrum m Arabid Felice,)
306 HISTOIRB DES ARÂBBS
devancés ; celui-ci tient à Fart de la navigation. Je ne dirai pas que c'est la découverte de T Amérique, mais c'est du moins la recherche d'un nou veau-monde , dont ils soupçonnaient l'existence par delà le grand Océan , et la rencontre des débris de l'antique Atlantide. Ce sujet demande quelques développements préliminaires.
L'espace compris entre Madère et les Açores (Von pourrait dire entre l'Afrique et l'Amérique, puisque les géographes ont placé les confins de ces deux grandes divisions du monde aux deux petits archipels voisins ) fut jadis occupé, selon toute apparence, par une terre assez vaste pour mériter le nom de continent, laquelle, s étendant au loin vers le sud, enfermait aussi dans ses plaines, depuis submergées , les Canaries , les lies du cap Vert et toutes les petites vigies éparses entre ces quatre groupes d'Iles. C'était du moins l'opinion de l'antiquité, qui donna à cette terre , inconnue , mais révélée, par la tradition, le nom à Atlantide. Lorsque les Phéniciens, quinze cents ans avant Jésus-Christ , eurent fait en quelque sorte la découverte de l'Espagne ; lorsque ces hardis navigateurs , qui agrandirent l'antique nacelle d'écorce, qui attachèrent des voiles aux mâts de leurs vaisseaux , et qui, se dirigeant sur l'espace des mers avec la science empruntée aux Chaldéens, osèrent abandonner les rivages connus pour chercher de nouveaux rivages, abordèrent h ceux de l'Hespérie dernière, ils ne s'arrêtèrent point à la côte orientale de l'Andalousie, la Tharsèsde l'Ecriture sainte, où les Philistins se rendaient du port de Joppé. Après y avoir fondé la vieille Abdère et Malacca (Malaga), ils franchirent le détroit entre Abyla et Calpé, entrèrent les premiers dans l'Océan, et fondèrent,
ET DES liORBS D'ESPAGNE. Î07
sur les rives occidentales de l'Europe, le port de Gadir (depuis Gadès, Cadix), et la ville d'Àssidonia, que, dans une seconde conquête partie du même point seize siècles après, les Arabes ont appelée Médina-Sidonia.
Ce fut sans doute pendant les fréquents voyages que faisaient les Phéniciens à cette lointaine colonie, que des vaisseaux, poussés par la tempête, allèrent toucher aux restes de cette terre inconnue qui gisaient au milieu de r océan Atlantique, et bien au delà des colonnes d Hercule, dont le non plus ultra marquait alors les limites du monde. La relation de ces premiers explorateurs causa, dans l'antiquité, le même effet que produisit, à la fin du XV* siècle, la première annonce de la découverte de TAmérique. Ce nouveau-monde des anciens avait été, du moins on le crut ainsi, une lie immense, une espèce de continent, dont les rivages, étendus depuis l'archipel des Canaries jusqu'à celui des Antilles, auraient jadis rempli tout l'intervalle qui sépare les deux hémisphères. Ce monde du milieu aurait ensuite péri, abimé dans les flots, au milieu de quelque grand cataclysme, ne laissant d'autres vestiges que les quatre groupes d'Iles dont les sommités apparaissent encore à la surface de l'Océan qui l'a submergé « comme les os d'un grand cadavre. »
Cette terre de l'Atlantide, objet de la curiosité générale, devint bientôt le pays des fables. Dès que les Grecs eurent connu, soit par le récit des colons tyriens de Gadir, soit par leurs propres voyages en Ibérie, et poussés aussi par les vents ou l'esprit d'aventure, les restes de cette grande Ue perdue dans la grande mer, ils en firent le berceau du monde. Ils y transportèrent toute la théogonie qu'ils avaient d'abord placée dans la Sicile,
308 UISTOIBE DES ARABES
puis dans F Italie, puis dans laBétique, à mesure qu'ils avaient connu ces pays nouveaux, et qu'ils reculaient toujours avec les limites de l'univers ; cette théogonie qu'avait déjà racontée le Phénicien Sanchoniaton, lequel se vantait d'avoir lu les livres sacrés de Tfaot, cachés dans les temples de l'Égjrpte, et plus anciens que les livres de Mp'ise. Ce fut donc dans cette lie h demi fabuleuse que fut reléguée l'histoire primitive du monde, celle d'Uranus, Cybèle, Saturne, Rhée, Jupiter, Atlas et ses sept filles, les Pléyades.
A ces récits mythologiques, succéda Thistoire du peuple océanien, de même que, dans la Grèce, à l'histoire des dieux avait succédé celle des héros. On crut que, de l'Atlantide, était sortie une race d'hommes qui avaient précédé dans la science les hiérophantes de l'Egypte et les brames de l'Inde. On crut que les Atlantes, civilisés et civilisateurs, au lieu d'avoir été découverts et visités par les navigateurs de la Méditerranée, étaient venus en conquérants découvrir et visiter le monde méditerranéen; qu'une émigration de ce peuple, conduite par Atlas, en soumettant de proche en proche le littoral africain, avait pénétré jusqu'en Egypte, y avait laissé son culte, ses lois, sa science, et les avait ensuite apportés à la Grèce. Selon , le législateur de T Attique , consacrait les loisirs de sa vieillesse à composer une grande épopée sur cette tradition nationale, — Iliade inverse, où la Grèce n'était plus conquérante, mais conquise , dont la Troie était Athènes et l'Agamemnon Atlas, — mais qui attribuait aux Athéniens une origine illustre, de la même manière que la conquête du Latium par Enée, en donnant aux Romains des ancêtres
troyeos, illustrait à leurs yeux le berceau de Rome.
Avant Selon, dont le poëme inachevé n'est point arrivé jusqu'à nous, le vieil Homère avait parlé, dans son Odyssée, des Atlantes et de leur lie ; Hésiode aussi, dans son Livre des dieux, et, plus tard, Euripide sur le théâtre d'Athènes. Mais de tous les Grecs, c'est Platon qui s'est le plus occupé de ce peuple primitif. Ses deux dialogues intitulés Timée et Critias sont consacrés à l'histoire de l'Atlantide. Platon, encore enfant, écoute les récits du vieillard Critias, son aïeul, lequel avait recueilli, de la bouche même de Selon, ce qu'avait enseigné à celui-ci un vieux jprêtre égyptien de Sais : l'Atlantide était jadis une grande lie qui gisait dans l'Océan, en face de l'embouchure appelée les colonnes d'Hercule ; elle formait un carré oblong, ayant de longueur trois mille stades, et de largeur deux mille ('). Son territoire s'étendait vers le sud, et, du côté du nord, il était bordé par des montagnes qui surpassaient en grandeur et en beauté toutes les autres montagnes de la terre. Elles abondaient en forêts, en rivières, en lacs, en prairies. Riche en métaux, l'Ile fournissait abondamment toutes les choses nécessaires à la vie de l'homme. Les forêts donnaient une grande quantité de bois de construction, et abritaient une foule d'animaux divers, parmi lesquels se trouvaient même des éléphants.
Après la description de cette lie, qu'il appelle fertile, belle, sainte et merveilleuse, Platon fait connaître son culte, sa constitution, son histoire. U décrit le temple de Neptune, où s'assemblaient, tous les cinq ans, les dix
(I) Le stade équivaut à 47 roèlre^.
110 HISTOIRE DBS ARÀBBS
rois qui se partageaient le gouvemement de File, ponr renouveler leur serment, faire les lois et rendre la justice. Les peuples de l'Atlantide furent longtemps soumis aux dieux et aux règles de la vertu ; longtemps ils vécurent dans r innocence et le bonheur. Mais leurs mœurs douces et pures finirent par s altérer. A la simplicité succéda l'orgueil, à la paix domestique, Fambition des conquêtes. Au lieu de cultiver les champs qui avaient nourri leurs pères, les Atlantes sortirent en armes de leur pays, se répandirent violemment sur les terres voisines, et voulurent conquérir le monde. Alors Jupiter, gardien et vengeur des lois éternelles, assembla le conseil des dieux pour le châtiment de ce peuple impie. Sa destruction fut résolue, et les fléaux 'du ciel furent appelés à punir ceux qui s'étaient faits les fléaux de la terre. Jupiter déchaîna les tempêtes, fit trembler l'univers sur ses fondements, et, dans l'espace d'une nuit, l'Atlantide disparut sous les flots. <K C'est pourquoi, ajoute Platon, la n mer qui se trouve là n'est point navigable, ni recon- « nue par personne, puisqu'il s'y est formé peu après « un limon provenant de cette lie submergée. »
Sans doute, dans ce récit, assez semblable à celui du déluge, Platon se montre plus moraliste qu'historien. Il voulait donner aux hommes un conseil de mod^tion, une leçon de sagesse, et il s'appuyait sur un exemple fameux. Mais c'est précisément ce besoin de justifier le précepte par l'événement, de prendre la morale dans l'histoire, qui démontre combien il croyait au fait d'où la leçon devait jaillir. Le récit de Platon sur l'Atlantide est bien certainement la croyance de l'tintiquité ; et la nature volcanique des lies qui subsistent encore , jointe
à la ruptnre violente du détroit de Gibraltar, qui a réuni à FOcéan l'ancien lac de la Méditerranée, rend cette croyance au moins vraisemblable. Bnffon la partageait pleinement (').
Successeurs des Phéniciens et des Grecs en Espagne, audacieux exécuteurs des trois grands voyages maritimes qui forment le Périple d'Hannon , les Carthaginois connurent et possédèrent les débris de T Atlantide. Cest là sans doute qu'était cette lie de T Océan qui, d'après Aristote, dépeuplait la métropole par une continuelle émigration, cette lie où, d'après Diodore de Sicile, Garthage se ménageait un dernier asile. Quant aux Romains, malgré leurs continuels rapports avec la florissante colonie de Gadès, et bien qu'ils fussent maîtres»
— au nord, de la Lusitanie, des Gaules, de la Grande- Bretagne, — au midi, du royaume entier de Jugurtha,
— ils n'entreprirent aucune expédition maritime , et nous ne trouvons rien dans leurs annales d'où l'on puisse inférer qu'ils aient étendu leur domination ou
(1) « L'histoire de l'île Atlantide ne peat s'appliquer qu'à une très^grande « terre qui s'étendait fort au loin h l'occident de l'Espagne. Cette terre était <c très-peuplée... et cela nous indique assez positivement le voisinage de « rAmérique avec ces terres atlantiques situées entre les deux continents... « En réfléchissant sur la tradition de la submersion de l'Atlantide, il m'a « paru que les anciens Egyptiens , qui nous l'ont transmise, avaient des a conununications de commerce, par le Nil et la Méditerranée, jusqu'en (K Espagne et en Mauritanie... 11 semblerait donc que la Méditerranée et « même le détroit qui la joint à l'Océan, existaient avant la submersion de «( l'AtUntide; néanmoins l'ouverture du détroit pourrait bien être de la « même date. Les causes qui ont produit l'aflaissement subit de cette vaste « terre ont dû s'étendre aux environs. La même commotion qui l'a détruite « a pu faire écrouler la petite portion de montagnes gai fermait autrefois le « détroit... » {Epoques de la nature, \l* Ep.)
fîi HISTOIRE DES ARlBfiS
leur commerce jusqu'aux lies de Tocéan AtlantiqBe, rien qui puisse môme indiquer un voyage de curiosité ou de hasard • II est vrai que leurs historiens , leurs géographes, leurs naturalistes, tels que Diodore de Sicile, Strabon» Pline, Pomponius-Mela, ont tous parlé de TAtlantide ; mais c'est d'une manière si confuse, si incohérente, si peu assurée, que leurs récits ressem* Ment moins à la description géographique d'une contrée connue, qu'à l'histoire mythologique d'un pays fabuleux. Tout ce qu'ils en savent, ils l'ont appris par ouï-dire, et d'autres que les Remains ('); tout ce qu'ils écrivent sur l'ancienne terre d'Atlas et sur les archipels qui marquent la place qu'elle occupa dans l'Ooéan, est copié des Grecs. C'est toujours, et seulement, le récit de Platon.
Lorsque Constantin eut élevé sur le Bosphore une nouvelle Rome; que l'empire se fut divisé, ayant deux têtes et deux maîtres ; et lorsque les barbares, rompant leurs digues, se frayèrent une route sanglante à travers l'Europe, du centre de l'Asie jusqu'à l'Afrique, — dans ce grand cataclysme moral où la civilisation périt , où l'esprit humain fut enseveli sur un bûcher comme le phénix, pour renaître de ses cendres et recommencer sa carrière, — non-seulement on oublia le chemin des pays océaniques, mais on perdit jusqu'au souvenir que
(1) Ainsi lorsque Pline , qoi adopte d'ailleurs la vieille histoire du continent submergé, explique pourquoi les îles Fortunées des Grecs ont reçu le nom de Canarie$ : « C'est, dit-il, parce qu'on y a trouvé une race de a grands chiens, dont une paire fut présentée au roi Juba (Canariam vocanl « a magrUtudine canrnn,,:. ex quiinu perdueti sunl Mœ duo, Lib. vi, « cap 32). »
d'anciennes découvertes et d'anciennes traditions en avaient laissé dans la mémoire des hommes.
Il est certain qae , depuis la destruction de Carthage et la conqaéte étendue par les Romains sur l'Espagne et la Mauritanie, les lies de l'Océan n'eurent plus de relations avec l'ancien monde , jusqu'au temps des grandes découvertes. Ce fut en 1420, lors des premières tentatives faites pour trouver le cap de Bonne-Espérance, que les Portugais Joâo Gonzalvès-Zarco et Tristâo Vaz rencontrèrent sur leur chemin l'ile de Madère (M. Douze ans plus tard, d'autres navigateurs de la même nation découvrirent l'une des Açores. Dans ces deux archipels, comme les Espagnols dans celui des Canaries, qu'ils avaient occupé dès 1402 , ils trouvèrent des peuplades indigènes, les Guanehos^ qui disparurent en peu d'années, car il parut plus facile et plus prompt aux colons chrétiens de les exterminer que de les convertir à l'Evangile.
Ces GimnehoSt descendants des anciens Atlantes, étaient demeurés si longtemps sans voir aucun étranger, sans avoir aucun rapport avec le reste du monde, que les traditions des voyages de l'antiquité avaient fini par s'éteindre. Ils se croyaient la seule race humaine, et leurs lies étaient pour eux tout l'univers.
Cependant l'on ne saurait douter que, quatre siècles avant la venue des Portugais , les Guancho9 de Madère et
(1) On leur attribue généralement la découverte de cette île ; cependant il paraît certain que deux navires, partis, en 1346, de Mayorque, d'où ils étaient expédiés pour la Rivière d*Or par un Catalan nommé Ferrer, touchèrent À Madère et aux Canaries. Ces îles sont même indiquées sur de vieilles cartes catalanes de 1367 et 1375,
fl4 HISTOltB DES ARABES
des Açores n'aient reçu la visite d'autres navigateurs» partis également des eaui du Tage , mais portant sur leurs bannières un autre symbole que la croix.
Il y avait alors trois cents ans que les Arabes étaient maîtres de la péninsule ibérique, et la Mauritanie (le Mahgrib) était une des provinces du khalyfat de Gordooe. Nous avons vu que les Arabes d'Espagne, commerçants autant que guerriers , entretenaient un continuel * échange de denrées naturelles et d'objets fiibriqués, non-seulement avec leurs frères de l'Egypte et de la Syrie, mais avec les Grecs de Constantinople et les petits états de l'Italie, y compris la Sicile et la Sardaigne, que les soudans d'Egypte possédaient encore à cette époque ; nous avons vu que la race arabe, oocupant la plus grande partie du littoral méditerranéen , et réunissant, par son commerce de la mer Noire et de la mer Rouge, l'Orient à l'Occident» avait accompli la grande pensée du fondateur d'Alexandrie. Quelques marins de cette nation, qui possédait aussi des ports dans l'Océan de l'un et de l'autre côté du détroit auquel est resté le nom de Thâryk, eurent l'idée et le courage» 477 ans avant le départ de Christophe Colomb, de se jeter à la découverte au milieu du grand Océan, sinon, comme l'illustre Génois, avec un but fixe et précis, avec l'opiniâtre foi d'une croyance donnée par la science et le génie, du moins pas simplement à l'aventure, mais soupçonnant aussi quelque autre monde au bout de cette immensité.
Dans les historiens arabes traduits par J. Gonde, il se trouve deux relations de ce premier voyage d'entreprise (parte II, cap. 109). L'une est fort courte, l'autre
plus détaillée et garantie par la juste célébrité du nom de son auteur. Je vais les transcrire toutes deux littéral^nent :
I. « Dans ce temps (Fan de Thégire 433, ou, de notre ère, 1015-16, sous le règne passager de l'usurpateur berbère Souleyman], quelques bourgeois de Médynata Alischbounah (Lisbonne), au nombre de quatre-vingts « hommes, amis entre eux, et d'une même tribu, s em- « barquèrent pour chercher de nouvelles terres dans a r intérieur de l'océan Atlantique. Mais ils ne purent « passer au delà de quelques lies, oii ils furent assaillis a par une multitude infinie déperviers, et ils s'en re vince rent, contant des choses merveilleuses de leur voyage. « Et ils furent appelés les EntreprenanU^ et ils donnèc( rent leur nom à la rue qu' ils habitaient dans Médynat- « Alischbounah, laquelle, depuis lors, fut appelée rue a des Al'Mogaouars.
IL « Le schéryf Edryz (*) raconte que de Médynat- « Alischbounah sortirent les Al-Mogaoïuirs sur leurs « vaisseaux, pour reconnaître ce qu'il y aurait dans la a mer Océan. C'est pour cela que le quartier voisin a d'Alhama-Darab fut appelé, à cause d'eux, jusqu'à ces «( derniers temps, la rue des Al-Mogaouars. Il arriva que « huit chefs de familles, tous cousins germains, se réu- « nii eut et équipèrent un navire de charge. Us y mi- « rent de l'eau et des provisions suffisantes pour quelce ques mois. Ils mirent à la voile au premier souffle du
(1) Celui qu'oD a longtemps nommé le Géographe de Nubie. Il est bon d'observer qa'Edryz étant mort en 1099, sa relation, contempoiaine de l'événement, était écrite longtemps avant les découvertes des Portugais, et qu'elle n'a pa, comme on dit, être faite après coup.
(c vent d* Orient, et quand ils eurent navigué presque « onze jours, ils arrivèrent à un parage de mer ayant c( de forts courants, des eaux obscures et peu de clarté dans « tair. Alors ils eurent peur, et virèrent de bord, et sila lonnant la mer du côté du midi, pendant douze autres « jours, ils arrivèrent à Ytle des Troupeaux (D/é^j/rot-o/- « Ghanem), qu'ils nommèrent ainsi à cause des innom- « brables troupes de bestiaux qui allaient de tous côtés à (c l'aventure, sans bergers ni personne qui les gardât. « Ils s'approchèrent de l'Ile, sautèrent sur le rivage, et <c rencontrèrent une fontaine de belle eau courante, sur « laquelle s'étendait un bosquet de figuiers sauvages. « Ils prirent quelques pièces de bétail dans ces trouce peaux et les apprêtèrent pour le repas ; mais leur <c chair était amère, et personne n'en put manger. Us « gardèrent les peaux, et continuèrent par un vent du «c midi pendant douze jours, jusqu'à ce qu'une lie se « découvrit à eux, et ils y virent des habitations et des c< champs cultivés. Ils se dirigèrent sur cette tle pour « vérifier ce qu'elle contenait ; mais, è peu de distance , a ils furent environnés par des gens montés sur des a zaouarks, ou canots, qui les prirent et les conduisia rent, dans leurs embarcations, h une ville qui était « sur le bord de la mer. Ils y abordèrent, et virent des « hommes rouges ( rojos^ couleur de cuivre), de haute « stature, ayant peu de cheveux, mais forts longs, et des « femmes belles à merveille. On les tint enfermés trois ce jours dans une maison. Le quatrième jour, un homme a entra, qui parlait arabe, et leur demanda qui ils « étaient, d'oà ils venaient, et pourquoi. Ils lui racona tèrent leurs aventures, et il leur promit une bonne
« réussite. Le lendemain, on les présenta au roi, lequel « leur demanda la même chose que leur avait demandée « rinterprète la veille. Et eux dirent qu'ils s'étaient mis « à la mer avec le désir de voir ce quelle contenait de « tant de merveilles, et d'arriver à ses extrémités • Quand c le roi entendit cela, il sourit, et leur fit répondre par « le truchement que son père avait ordonné à quelce ques-uns de ses sujets d'aller reconnaître cette mer, « que ceux-ci avaient navigué cpielques mois sur son « étendue, jusqu'à ce que la lumière leur manquât, et « qu'ib étaient revenus sans tirer aucun profit de leur « voyage. Le roi ordonna ensuite à son truchement de « leur ofi'rir de sa part sûreté et bonnes espérances. On ce les ramena dans leur prison, jusqu'à ce que le vent €( d^Ocddent canmençéU à courir. Alors, on les mit dans « des zaouarhSf on leur banda les yeux» et l'on partit par « un très-bon temps. Et ils ajoutaient : Nous avions « navigué dans leur compagnie, trois jours avec leurs « nuits, quand nous arrivâmes à une plage» et ils nous « débarquèrent, et ils nous laissèrent sur la plage les « bras attachés derrière le dos. TjO jour commençait à « poindre, et le soleil se leva, et nous étions dans une « grande angoisse, fort maltraités par nos liens» quand « nous entendîmes de grands cris de voix humaines, et « nous répondîmes tous ensemble. Et des hommes vina rent à nous, qui, nous trouvant en cet état, nous déa tachèrent de nos liens. C'étaient des Berbères, avec a qui nous pûmes parler, et l'un d'eux nous demanda : « l^vez-vous combien il y a entre votre pays et le nôtre? « Et nous lui dîmes que non, et il reprit : Eh bien I en- <( tre votre 4>ays et le nôtre, il y a deux mois de chemin.
SI g HISTOIRE DBS ARABES
« Et le chef de ces gens s écria : « Oima^. Oh 1 quelle « peiae I » Et depuis lors cet endroit s* est appelé Àsafi. « G* est un port à leitrémité du Mahgrêb. »
Si| de cette relation du sohéryf Edryz, on élague toutes les circonstances indifférentes ou imaginées, si Ton s'en tient aux faits saillants et caractéristiques, il est impossible de ne pas reconnaître , dans ces lies visitées par les marins arabes de Lisbonne , quelques-uns des restes de l'antique Atlantide, les Âçores et Madère. On ne saurait du moins lire cette relation sans être frappé des mêmes caractères que présentaient ces tles à Leur découverte, et qu'avait présentés déjà dans le récit de Platon. Résumons-les dans une courte analyse : — Les Arabes partent de Lisbonne , comme on le ferait encore aujourd'hui, par les vents alizés, et ils sont ramenés en Afrique avec le vent d'ouest. — Us se dirigent d'abord droit à l'occident» puis tournent au midi ; c'est juste le chemin des archipels de l'Océan. — Us trouvent de$ eaux obscures et peu de clarté dans lair. Platon avait dit que la mer est restée trouble par le limon des terres submergées, et l'on 8ait que, dans ces parages, où croissent d'immenses bancs de plantes marines, régnent souvent d'épais brouillards. Les Arabes rencontrent aussi de forts couratUs, et sont débarqués au portd'Assafi, à l'extrémité de la Mauritanie, ayant deux mois de chemin à faire pour regagner leur pays. Or, personne n'ignore que l'océan se verse sans cesse dans la Méditerranée par un courant de l'ouest à l'est, et que souvent des navires qui croient aborder à Ténériffe sont emportés, sans y prendre garde, jusqu'au cap Noun à l'extrémité de la côte occidentale du Maroc. — De grands troupeaux erraient à l'aventure dans
la première lie reDcoDtrée par les Arabes; d'après Platon, la terre des Atlantes était riche en animaux utiles à l'homme, et maintenant encore le bétail est très-commun dans les quatre petits archipels. — Ces animaux à la chair amère, dont les Arabes emportent les peaux, étaient des chèvres probablement ; c'est aussi l'espèce de bétail quis'y trouve en plus grande abondance, et les habitants des lies du cap Vert font, des peaux de chèvres, leur principal objet de commerce et d'échange. — Les Arabes s'éloignèrent de ce premier groupe d'Iles parce qu'ils y furent assaillis, suivant la courte relation, par des nuées d'éperviers (por una in^nita muUiiud de azorei , dit la traduction de Gonde) ; c'est précisément le nombre inûni de ces oiseaux de proie qui fit donner à ces Des , par les premiers navigateurs portugais, te nom de llkat dos Açores, lies des Ëperviers. — Changeant de direction , ils rencontrent une grande lie, gouvernée par un chef, qui réside dans une ville au bord de la mer : c'est Madère et Fuochal. — Les habitants sont cuivrés :.ce sont les anciens Guanehoi. — Ces insulaires viennent s'emparer du vaisseau arabe , montés sur leurs canots, que le scbérif Ëdryz appelle zaouark, mot qui signifie précisément
e feite d'un tronc d'arbre;
i de l'Atlantide fournissaient construction, et lorsqu'eo
irent la plus grande lie des quatre archipels, ils lui donnèrent le nom de Madère [il/u da Modéra, lie du bois de charpente] , à cause des beaux arbres qu'ils y trouvèrent en abondance.
Ces divers rapprochements suffisent pour démontrer que les marins arabes partis de Lisbonne en l'an de l'hé-
9f0 HISTOIRE DES ARABES
gire 433. pour une aventureuse exploration delà grande mer, de la merde$ Ténèbres [Bahr-al-Talmet], ont réellement visité deux des arcbipels de TOcéan, les Açores et Madère, et que , dans l'histoire de ces débris de FÀtlai^tide , leur voyage est comme un point de jonction qui rattache la découverte des Portugais à celle des Phéniciens, c'est-àdire l'âge moderne^ à l'antiquité. Les Arabes auraient donc, dans l'intention du moins, et dans le fait en partie, précédé d'environ quatre cents ans tous les navigateurs du XV* siècle, et placé dès lors le premier jalon sur la route glorieuse que parcoururent jusqu'au but final Christophe Colomb et Yasco de Gama.
Je n'achèverai pas cet ouvrage, consacré k la mémoire d'un peuple dont les bien&its ont été trop peu connus ou trop vite oubliés, sans exposer une conjecture historique qui, malgré la distance des époques, se rattache essentiellement au même sujet. Il est possible que l'Europe doive aux Arabes de plus antiques services, et que sa civilisation première lui vienne de ce peuple; c'est-à-dire que cet fussent des Arabes qui, au temps d'Inachus, de Cécrops et de Cadmus, en apportèrent les germes de l'Egypte à la Grèce, où elle a grandi pour s'étendre sur tout l'Occident. Voici par quels motifs peut se justifier cette opinion :
Plus de deux mille ans avant l'ère chrétienne, les Arabes lectanides {Kahthanyte$) , qui vivaient à l'orient de la Péninsule, et dont Schultens a écrit la très-antique histoire, ayant attaqué les Arabes Kushites (Kousehytes], qui habitaient les bords de la mer Rouge, obligé-
ET DBS HORES D'ESPAGNE. lïl
rent une grande partie de ces peuples à se jeter, par l'isthme de Suez, dans le fiord de l'Egypte, où ils s'emparèrent de Mempbis et de toute la vallée septentrionale du Nil. Cest leur immigration que les annales égyptiennes nomment Y Invasion des Pasteurs {Hye$oi). Elle eut lieu sous la dix-septiéme dynastie. Après les avoir laissés quelque temps maîtres de la Basse-Egypte, les anciens habitants , aidés des Ethiopiens, leur reprirent Hemphis et les refoulèrent dans le Delta. Plusieurs tribus de Patteur» quittèrent, après un long séjour, ce coin de terre où elles étaient trop à l'étroit, et enfin, au bout d'environ trois siècles. Sésostris, selon les uns, Tethmos, selon les autres, commença son règne par leur totale expulsion. La plupart de ces Arabes d'Egypte, qui furent contraints d'abandonner, à ces trois époques, l'asile qu'ils y avaient conquis, vinrent aborder sur les rivages de la Grèce. L'arrivée d'Inacbus dans le Péloponèse, entre l'année 1900 et 1850 avant Jésus-Gbrisf'; puis celle de Gécropsdans l'Attique, vers l'année 1650; puis enfin celle de Cadmus et de Danaiis qui s'établirent, l'uD dans la Béolie, vers 1580, l'autre dans l'Argolide, vers 157! ï à l'Ile de Rhodes; cette
arrivée SI fondateurs d'états grecs,
venus toi le, concorde parfaitement
avec la t i Pasteurs. Un tel accord
doit laissi la véritable origine de ces
étrangers célèbres. Pourquoi des Egyptiens indigènes auraient-ils quitté les fertiles plaines duNil pour monter sur leurs vaisseaux , et chercher à l'aventure une nouvelle patrie? M'étaient-ce pas plutôt les Kouschytes, les Pasteurs, chassés précédemment de l'Arabie, leur pays
StS HISTCHRE DBS ARABES
natal, puis de la Basse-Egypte, leur pays de conquête, qui devaient s'établir aux premiers rivages où le vent les avait portés? Ceux qui s'enfuirent sur leurs chameaux allèrent se fixer dans le Mahgréb ; et ce sont peut-être les ancêtres des Berbères. Mais que seraient devenues les populations émigrées par mer, si ce n'étaient celles que recueillirent l'archipel et le continent de la Grèce?
Les philologues conviennent que la plupart des noms de ces étrangers, entre autres ceux d'inachus et de Cadmus(^), ne pouvaient être Egyptiens. Ce serait une nouvelle et puissante raison pour croire è leur origine asiatique. Au contraire, il ne faudrait pas trouver un motif de doute dans cette circonstance que les divers fondateurs des premiers états grecs portèrent, en partie, dans cette patrie nouvelle, les mœurs et le culte de TEgypte ; car les conquérants arabes de Memphis avaient dû les embrasser eux-mêmes après trois à quatre siècles de séjour sur la terre égyptienne. On pourrait même expliquer ainsi, par le mélange qu'avaient dû laisser dans les mœurs et les croyances des Pasteurs leur origine en Asie et leur long séjour en Afrique, ces analogies et ces différences entre les mythologies grecque et égyptienne, qui font encore le supplice des érudits.
Cette opinion, que les étrangers qui policèrent la Grèce étaient des Arabes venus d'Egypte, mais non des Egyptiens, est professée dans Y Histoire générale et particulière de la Grèce de Cousin-Despréaux, qui la fonde sur quelques passages de Manétbon, recueillis par Josè-
(*) Ce sont, À ce qu'on assure, deux mots syriaques : inach (d'où otvaÇ) brave, et cadmi (d'où axaSvifJtoç) tavant, (Coosin Despréaax, d'après Fréret.)
phe (*), sur Diodore de Sicile, Pline, etc. Volney, dans ses Becherches sur r Histoire ancienne, a traité indirectement la question. Après avoir prouvé, loin d'en faire l'objet d'un doute, que les Pasteurs d'Egypte étaient Arabes, il attribue à leur conquête la fuite de plusieurs familles égyptiennes qui se seraient alors réfugiées en Grèce. Mais, d'après la chronologie qu'adopte Volney, cette émigration d'Egyptiens, causée par l'invasion des Pasteurs, ne pourrait correspondre qu'à l'arrivée d'Inachus dans le Péloponèse. Celle de Cécrops aux rivages d'Athènes, celle de Gadmus à Thèbes et de Danaûs à Argos, ne peuvent plus s'expliquer que par l'expulsion successive des Pasteurs, de Memphis d'abord, puis du Delta. Or, ce fut seulement avec Cécrops, Cadmus et Danaûs, Arabes d'Egypte, que les habitants de la Grèce, restés jusque-là dans l'état sauvage, commencèrent à vivre en corps de nation, à se policer enfin.
De ce fait, s'il peut être admis, et de tous ceux dont j'ai composé le précédent chapitre sur la foi des plus respectables témoignages, il faut tirer la conclusion singulière, et pourtant obligée, qu'à la naissance de la civilisation antique, et à la renaissance de la civilisation moderne, ce sont les Arabes qui furent les premiers instituteurs de l'Europe.
(<) Voir la note H, à la fm de cette partie.
NOTES FINALES