AUTRES CAUSES DE DÉCADENCE
De tels vices dans Toganisation intérieure de l'Etat suffisaient seuls, et sans causes étrangères de destruction, pour en opérer la ruine. Un empire ainsi constitué devait périr; car si les peuples ne meurent point, s'il leur est donné de se régénérer dans la fièvre salutaire des révolutions, c'est lorsqu'ils sont chez eux, et que le sol qu'ils habitent ne leur est point disputé, lorsqu'ils occupent l'héritage que leur a donné la nature, non celui qu'ils ont reçu de la guerre et que la guerre peut leur reprendre. Mais les Arabes, transplantés hors de leur pays , campés sur un sol étranger, obligés de comprimer des populations asservies qui leur étaient hostiles par l'origine et le culte, — puis de contenir des populations rivales qui leur disputaient incessamment la suprématie^ ^— puis encore de lutter sans relâche contre un ennemi extérieur, actif, vigilant, acharné, toujours prêt à profiter de leurs fautes pour les frapper dans leur faiblesse, et combattant pour recouvrer sur eux son héritage naturel, — les Arabes, dis-je, n'avaient, ni dans leur nombre, ni dans leur institution, assez do force pour suffire à tant de combats.
Lorsque les peuples du Nord-Est, destructeurs de l'empire romain, s'en partagèrent les lambeaux, et s'établirent en conquérants dans les provinces de l'Ita*
lie, des Gaules et de l'Espagne, ils se trouvaient réunir les plus heureuses et les plus favorables conditions pour le maintien de leurs conquêtes. Premièrement, les populations des pays qu'ils occupaient étaient habituées dès longtemps à supporter un joug étranger, et ne faisaient que changer de maîtres. Ensuite, les vainqueurs ayant la même religion que les vaincus, et ceuxci, plus civilisés, ayant subjugué par les mœurs ceux qui les avaient soumis par les armes, une fusion complète et fraternelle s établit facilement entre les deux races. Enfin chaque nation des conquérants, unie, compacte, homogène, sans division de castes et de tribus, sans mélange de peuples vaincus et convertis devenus ses alliés, j)uis ses jaloux, ses rivaux, ses ennemis, n'avait point encore à soutenir une éternelle guerre extérieure contre la nation qu elle avait dépouillée, et qui s'efforçait de recouvrer son légitime domaine. Elle n'avait donc qu à maintenir dans T obéissance la population indigène, et, pour cet objet unique, son institution était admirable. On sait comment s établit la féodalité : les compagnons (comités) du chef [dux] choisi pour commander Texpédition, — lequel, dans Fexercice d'une autorité prolongée par l'importance des événements et des résultats, parvint à se créer une royauté, d'abord temporaire, puis à vie, d'abord élective, puis héréditaire, — reçurent de lui, au lieu des anciens présents de che* vaux et d'armures, des portions du territoire conquis, sous la condition d'hommage et de service militaire. Ces leudes ou fidèles^ devenus grands vassaux du roi, cédèrent à d'arrière-vassaux, sous des conditions semblables, des parties de ces vastes dotations. Ils furent
aussi seigneurs suzerains dans leurs fie& ; ils eurent des tenanciers à charge de vasselage, qui purent s'en créer à leur tour en subdivisant leurs portions, et ce fut par cette succession d anneaux que se forma la chaîne féodale, qui enlaça les peuples d'un réseau de fer.
Les Arabes n'avaient aucun de ces avantages du dedans et du dehors qui assurèrent aux Lombards, aux Francs, aux Wisigoths la paisible possession de leurs coiiquétes, et la solidité de leur établissement. Le peuple qu'ils avaient dépossédé, loin d'être habitué à la swvitude, avait été conquérant comme eux-mêmes ; ils pratiquaient une autre religion que la population soumise , dont ils n'avaient point non plus adopté les mœurs; enfin, nation hétérogène, embrassant une foule de races et de sectes rivales, ils étaient en butte à l'inimitié mortelle, aux continuelles attaques d'une nation mieux constituée, qui avait à leur reprendre sa patrie, les champs, les demeures et les temples desespères. Rien, dans la constitution politique des Arabes, ne remédiait à tous les défauts d'une position si précaire, si menacée. Aucune institution forte et puissante n'assurait seulement la défense du territoire. Les Espagnols, au contraire, possédaient tous les avantages qu'ayaient eus pour s'établir les Goths, leurs ancêtres. La féodalité s'était introduite avec toutes ses conséquences dans leurs possessions, pour la même raison qui l'avait fait naître au temps de l'invasion des peuples barbares, la garde du sol; et cette institution convenait merveilleusement à leur état perpétuel de résistance et d'attaque. Si, en eflfet, l'intérêt personnel d'un feudalaire l'attachait bien plus à la conservation de son fief que
n'eût pu le foire une simple mission du roi, et si la tenure féodale avec ses ramifications lui donnait bien mieux les moyens de le protéger contre toute attaque, le même système féodal n'était pas moins favorable à l'agrandissement qu'à la défense de l'Etat. La présence des hauts barons aux frontières, et la continuelle tenue d'armes exigée des vassaux, mettaient les chrétiens A même de saisir chaque occasion propice, tandis que les Arabes, dont les troupes ne s'assemblaient qu'A l'appel du khalyfe ou des walis, pour regagner leurs foyers après chaque campagne, d'ordinaire pris au dépourvu, étaient rarement en mesure de prévenir une invasion, et quelquefois hors d'état de la repousser.
Au mHieu de telles circonstances» avec tant d'occasions de troubles, tant de sujets de luttes, tant de causes enfin d'affaiblissement, avec une constitution politique si vicieuse et une composition nationale si informe, il est, en vérité, surprenant que l'empire arabe d'Espagne se soit élevé, se soit soutenu, pendant deux siècles et demi, à ce haut point de puissance et de grandeur qu'il atteignit sous les khalyfes omméyades. Mais, alors que tous les pouvoirs étaient accumulés sur la même tête, alors qu'une nation se résumait en un homme qui pouvait vraiment dire : « L'Etat c'est moi , » il faut principalement attribuer cette espèce de prodige aux qualités personnelles des chefs successifs de l'empire. Cette dynastie des Omméyades d'Espagne brille, en effet, au milieu de toutes les dynasties, d'un éclat que nulle autre ne peut lui disputer. Si l'on excepte les sévérités cruelles d'Al- Hakem I" contre les mutins de Cordoue et de Tolède, qu'il expia par une mort misérable, on ne trouve guère
dans r histoire de cette famille (d'une famille régnante !)« que des actions justes, nobles, généreuses, et Ton peut dire avec exactitude que tous les princes sortis de son sein méritèrent F amour de leur peuple et les hommages de la postérité. Mais la destinée des Arabes est un de ces mémorables exemples où Ton voit combien les institutions qui restent sont supérieures aux hommes qui passent. Tant que le sceptre fut en des mains fermes et révérées, la force du monarque, à défaut de celle de l'institution, détourna les orages et prévint l'infaillible ruine; mais dès que l'Etat vint à reposer en des mains faibles et méprisées, il se trouva sans base, et tout s'écroula.
En effet, le trait caractéristique de T histoire des Axabes-Espagnols, celui qui la distingue de toutes les autres histoires, c'est qu'il n'y a nul intervalle entre la grandeur et la décadence, c'est qu'à l'élévation touche immédiatement la chute. Le règne d'Al-Mansoùr, sous le titre de hagib d'Hescham II, peut être considéré comme le point culminant de la prospérité publique, comme l'apogée de la gloire, de la puissance, de la splendeur. C'en est aussi le terme. Avec Al-Mansoùr périssent la dynastie et l'empire. Les Berbères, délivrés du frein, détruisent l'aristocratie arabe, et font asseoir le chef de leur révolte sur le trône des khalyfes. Dans ce déchirement général, chaque wali se fait roi, chaque province devient empire, et l'unité fondée par Abdérauce s'abîme au milieu des convulsions de l'anarchie. Les Espagnols, acquérant une supériorité décidée, et ne se bornant plus à des excursions de pillage, commencent à reprendre leur pays sur une nation occupée à se dé-
traire elle-même. Alors, les cent roitelets sortis des débris du kbalyfat, sans liens et sans concert, sans force et sans dignité» ne trouvent qu'un moyen de résister aux armes chrétiennes : c'est d'appeler à leur aide les Almoravides, ce peuple nouveau qui a déjà détruit la puissance arabe en Afrique, c'est-à-dire de les prendre pour maîtres, et de leur livrer l'Espagne. De ce jour finit l'histoire des Arabes; l'histoire des Mores a commencé.
U est une chose qu'on ne peut trop redire, et dont il faut bien se pénétrer, si l'on veut éviter l'erreur et la confusion jusqu'à présent commises : cette nation des Arabes proprement dits, cette nation conquérante et civilisatrice, dont l'anéantissement fut si complet que ses œuvres périrent avec elle, n'a point été détruite par les chrétiens, mais par ses propres sujets, par les peuples qu elle avait anciennement subjugués et convertis. De même que les Romains du Bas-Empire, propagateurs du christianisme, avaient succombé sous l'attaque des Barbares du Nord, devenus chrétiens comme eux et par eux, les Arabes, propagateurs de l'islam, furent anéantis par les Barbares du Midi qui avaient embrassé leur foi^ par les Turcs en Syrie, par les Mores en Espagne. Lorsque saint Ferdinand prenait Cordoue et Jacques P' Yalenoe, ce n'était pas sur les descendants de Mouza et d' Abdérame qu'ils recouvraient la terre de leurs aïeux; Tempire arabe avait cessé d'être, et c'étaient les chefe dOs sauvages peuplades de l'Atlas qui trônaient dans le palais des Omméyades.
Ainsi se trouve expliqué cette espèce de problème historique qui, resté sans solution, avait fait mettre en
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doute k haute civilisation des Arabes. On s'était demande oomment cette civilisation, chassée d'Espagne par les chrétiens avec ses auteurs, ne fêtait pas réfugiée et conservée en Afrique, oJi les armes espagnoles n'avaient pas été la poursuivre. C'est que, lorsque les chrétiens reconquirent l'Espagne, aux deux époques de saint Ferdinand et d'Isabelle la Catholique, les Arabes n'existaient plus; ils avaient été détruits par les Mores. Le royaume de Grenade, survivant à l'extinction du khalyfat, avait bien pu recevoir , avec les restes des tribus arabes, les sciences , les arts et les mœurs de Cordoue. Hais déjà la double conquête des Âlmoravides et desAlmohades avait successivement détruit, dans l'ancienne Mauritanie, les effets et les traces de la domination arabe (^); puis enfin l'occupation du nouvel empire de Maroc par les Bény-Mérines, sortis du désert, et plus sauvages encore que leurs devanciers descendus de l'Atlas, était venue replonger l'Afrique dans cet état de barbarie stationnaire , où l'établissement des corsaires turcs dans les ports de la Régence l'a maintenue jusqu'à nos jours (^).
Quant au royaume de Grenade, — qui dut sa fondation
(1) Les Aimohades, surtout, étaient tellement barbares que les khalyfes de cette race^ au dire de Nowaïry, défendirent sous peine de mort qu'on écrivît les annales de leur règne.
(^) n est peut-être utile de faire remarquer ici que, depuis la conquête de l'Algérie par la France, nous donnons aux diverses races qui composent la population africaine des noms fort mal en harmonie avec leur origine, et en plein désaccord avec l'histoire. Ainsi l'on appelle Maures les descendants d'étrangers, de Turcs principalement, établis dans cette contrée, tandis que ce nom ne devrait appartenir qu'aux fils autochtones de la Mauritanie, et l'on appelle Arabes les indigènes, qui ne sont point Arabes, mais Berbères.
à une circonstance toute fortuite en quelque sorte, à ce qu'Aben-al-Hamar, petit souverain de cette province « se fit, après la prise de Cordoue, Tallié et lefeudataire du roi de Gastille, — il est facile d'expliquer comment ce dernier débris survécut plus de deux siècles à la ruine de Fempire. Les populations musulmanes, chassées de Gordoue, de Séville et de Valence par l'effet d'impitoyables capitulations , se retirèrent en masse dans les spacieuses et fertiles vallées que protégeaient des ceintures de montagnes, et le nombre des habitants amoncelés sur une seule province donna au royaume d'Al- Hamar bien plus d'importance que ne semblait en comporter la faible étendue de son territoire. Il est vrai que les musulmans de toutes races, réunis dans cet asile, renouvelèrent souvent entre eux les disputes de familles qui avaient divisé leurs pères, et que , par exemple, la querelle des Âbencerrages et des Zégris fut comme la répétition, sur une moindre échelle, de celle des Arabes et des Berbères, dont ils étaient issus. Mais la situation des Etats chrétiens favorisait heureusement leur résistance, et les défendait d'une immédiate destruction. La prétention d'Alphonse 'X à l'empire d'Allemagne, et celle de Pierre III à la couronne de Sicile , éloignèrent d'abord de Grenade les armes de la Gastille et de FArkgon, qui l'enveloppaient dans tous les sens, à la mort de saint Ferdinand et de Jacques le Conquiitador. Les longues divisions intestines qu'eurent à souffrir ensuite ces deux royaumes, soit de prince à prince, pour des successions au trône, soit de peuple à monarque, pour des conquêtes de liberté intérieure, ne leur permirent plus de diriger au dehors une grande entreprise. D'ail-
leurs, la GastiUe et F Aragon, depuis leur agrandissement réciproque, se regardaient d'un œil jaloux, vivaient dans un état de guerre à peu près continue], et voyaient l'un et l'autre avec plaisir, dans le voisinage des Mores de Grenade, un moyen de neutraliser les forces toujours menaçantes de la nation rivale. Aussi ces deux Etats n eurent-ils point la pensée de s'unir dans une commune croisade pour purger le sol de l'Espagne des infidèles qui le souillaient encore. Ce ne fut qu'après le mariage des rois catholiques, lorsque les rivalités provinciales eurent cessé , et que toute la monarchie, réunie sous un même sceptre, marcha d'accord au même but, qu'enfin la croix fut plantée sur les tours de TAlhamrâ, et que les derniers enfants de l'Arabie repassèrent, en vaincus expulsés, ce détroit franchi, huit siècles auparavant, par leurs ancêtres victorieux.
T. II. o