BELLES-LETTRES
A l'opposé des Romains, comme eux disciples de^ Grecs, les Arabes passent pour avoir cultivé les sciences exactes i^vec beaucoup plus de succès que les belles-lettres. On les accuse d'être restés trop servilement disciples d'Aristote, et d'avoir gâté toutes les matières qu'ils ont traitées par les défauts» l^s subtilités puériles de l'école péripatéticienne. Mais il faut remarquer que les sciences spnt de tous les pays et de tous les temps ; que l'on peut p(urtout et toujours reconnaître le-degré de leur culture, de l^ur étendue, de leur importance. Lalittérature^ au contraire, qui glt tout entière dans la forme, doit être envisagée, non pas en «oi, d* une façon absolue, mais 4'uno façon relative, d'après l'époque, la contrée, les lois, les mœurs, d'après tout l'état social. C'est ce qu'il ne faut pas oublier en jugeant les œuvres littéraires des Arabes.
Pkiloiophie. — L'on prétend, par exemple, que leur philosophie ne se compose guères que d'argumentations scolastiques, qu'elle ne dépasse jamais les limites des sciences naturelles et de la morale. Il est vrai que, sous une monarchie théocratique comme le khalyfat, les philosophes arabes ne pouvaient avoir la liberté de Platon ou de Gicéron dans les républiques d'Athènes et de Rome, ni moins encore celle que nous ont conquise les révolutions nées du libre examen. Mais cependant, ni cette liberté de penser et de dire, ni les persécutions glorieuses qu'elle attire sur ses fervents adeptes, ne leur ont pleinement fait défaut. Ainsi, l'on trouve
dans l'historien Makrizy cette réflexion, digne du jésaile Mariana : a La doctrine des philosophes causa à la religion des maux plus funestes qu'on ne peut le dire; li philosophie ne servit qu'à augmenter les erreurs des hérétiques et h ajouter h leur impiété un surcroît d'impiété. » (Sylvestre de Sacy, Introd. à V Exposé de la reKgion des Dru$es.)iyès le ix' siècle, Âl-Rendy (4bou-Yonze{- Yakoub-ben-Ish&k) écrivit sur des questions philosophiques près de deux cents traités, dont le catalogue se trouve dans la Bibl. Arab. Hisp. Escur,, de Casiri. Al-Faraby professa brillamment la philosophie & Damas. Avicenne écrivit sur la métaphysique aussi bien que sur li médecine, et le célèbre philosophe que nous appelons Aben-Pace ou Avempace (Abou-Bekr-Mohammed-aben- Badjeh, né à Gordoue, mort à Fez en 1138), n'est pas seulement moraliste, mais encore métaphysicien. Al-Gazâly (Abou- Ahmed -Mohammed, né dans le Khoraçan en 1038) n'a pas seulement écrit son Traité des sciences fta" gieuses [Ihy a otoun eddyn), (rès-renommé dans l'Orient, et l'autre livre, traduit en Occident sous le titre de JPAtlo- ' sophica et logica Algaseli ; il avait laissé à sa mort un ouvrage où se trouvaient librement censurés plusieurs points de la foi musulmane. Cet ouvrage, condamné par le collège des Imâms, la Sorbonne du temps, fat brûlé en grande cérémonie. Traducteur de toutes les œuvres du Stagyrile, le médecin Averrhoès fut un philosophe très-audacieux, très-indévot. On Faccusa d'athéisme, comme Socrate, et si le khalyfe almohade Yonzef-Abou-Yakoub, dont il était le médecin, put le protéger contre la ciguë, il dut toutefois T obliger à se rétracter publiquement devant la porte de la mosquée à Maroc, où
Averrhoès resta tout un jour exposé aux insultes des passants qui lui crachaient au visage (^),
Grammaire et Rhétorique. — Une nation fière de sa langue, et qui plaçait une école dans chaque mosquée, ne pouvait manquer d'avoir un grand nombre de traités sur la grammaire et la rhétorique. Gasiri a compté et cité plus de trois cents codices sur ces matières dans la seule bibliothèque de {Escortai. La plupart de ceux que possédaient les Arabes furent même composés par des écrivains auxquels d'autres ouvrages donnaient l'autorité du talent et de la renommée. Ibn-Rotaibah (Abou-Mohammed-Abd-AUah, né à Bagdad en 829, mort en 890), s'était fait connaître par son Livre historique des Notices (KitcA al Maaryf) et par ses Explications du Korm (Gharyb al Koran^ Mouschkyl al Koran)^ avant de publier l'ouvrage qui Ta rendu célèbre chez toutes les nations où se parle Tarabe, Adal el Kateb^ ou Gode d'instruction. G' est un traité des divers genres de style et d'éloquence. En Espagne, l'écrivain connu sous lé nom du fils de la Gothe, Ibn-*aI-Gouthyah (Abou-Bekr-Mohammed) composait une célèbre Histoire de la conquête d Andalousie par les Arabes (Kitab fatah al Andaloûs), où Gardonne a puisé les principaux éléments de son Histoire d* Afrique et d Espagne, en même temps que divers traités de grammaire, entre autres sur les conjugaisons des verbes (Kitab tessarifa] afal). Enfin, le plus jeune des trois frères qui s'illustrèrent au temps de Saladin (Salah-Eddyn) — (la fin du xii"* siècle),
(^] On peut consulter, sur la philosophie des Arabes, le JMctionmire des sciences philosophiques de M. Munck, les Recherches critiques sur les éditions d'Aristote de M. Jourdain, enfin le chap. 14, au 1. 1 du vaste et savant Mémoire de M. B. Hauréau sur la Philosophie scolastique.
109 HISTOIBE DES ARABES
soos le nom commun d'Ibn-al-Atsyr, et qui furent surnommés la gloire, l orgueil et hsplmdewr d€ la reUgim (Azz-eddyn, Medjed-eddyn et DKia-eddyn), était simplement un grammairien. Le meilleur des ouvrages de œt Ibn-al-Atsyr (Nasr-AUah) est un Traité de lierivain et 4u poète, qui a été suivi de nombreux commentaires. Tojo^ tefois, c'est le grammairien Malek-ben-Anâs, lequel vivait à Cordoue sous le Khalyfe Abdérame II (vers 8f^, qui est resté le plus célèbre des philologues ara))es. Sa principaux ouvrages sont : la Base dei porolai, la Putnii de la langue arabe, une Proiodie, ou art métrique, un Jrf de bien Hre, etc. Malek n'était pas moins célèbre en A^ie qu'en Espagne, et il reçut le titre éminent de mallr# (pes? sesseur, dneno) de la langue arabe {*).
Eloquence. — La mosquée étant, chez les Arnbes, ie seul lieu public, et les khatybi les seuls orateqra, 1'^ quence ne descendit point du minbarj de la chaire à pfèr cher. Elle fut toute sacrée, toute religieuse. On a copserve, h TEscorial entre autres, plusieurs recueils de sermons. Mais je n'ai trouvé nulle part, ni pour la Syrie, ni pour r Espagne, la mention d' un très-célèbre orateur de la chaire, d'un Gbrysostôme, d' un saint Bernard ou d'un Bossuet, effaçant tous ses rivaux par Téclat da sa parole, et attachant à son nom une illustration immortelle. Toutefois le célèbre docteur surnommé Fakr-eddyn, ou Gloire de la religion (Mohammed-ben-Omar, néà Rey en 1149), auteur du Ossoul-eddyn (Principes de la religion)
(1) Il ne faut pas confondre ce Malek-ben-Anâs, le Grammairien, avec l'ancien Malek-ben-Anâs , l'Imâm , qui naquit et mourot à Médine dans le VII i^ siècle, et qui fonda J'une des quatre grandes sectes orthodoies de l'islam.
BT VBA MORES D'ESPAGNE. 107
et d'autres traites de théologie ou de philosophie, a laissé une grande renomméed' éloquence. Il était toujours suivi, dit-on^ de plusieulrs centaines d'élèves qui recherchaient avec empressement ses moindres discours. L'un deshistoriens de Grenade, connu sous le nom d'AUKkat^h^ le Prédicateur (M(Aammed«ben-Ahmed, né dans cette ville en 1313), fut encore surnommé Lizim-eddyns ou la Lanfm Jk laretigùm. C était sans doute un autre Bonehei'Qf; mais ce coin perdu de Tislam offrait un trop petit théâtre à son éloquence pour que le bruit s'en répandit au loin.
liCs Arabes connaissaient bien, en dehors de la chaire, l'éloquenoe académique ; ils ont laissé, sous le nom de M^wimat (Séances), des recueils de discours prononcés dans les académies ; entre autres celui de Hamadani intitulé Mékaimat Bédi Alzéman, a Discours du prodige de son siècle » . Mais ces morceaux récités, composés par avance, appartiennent à la littérature écrite, non à la véritable éloquence, qui s exerce sur les hommes assemblés, dans la controverse et la discussion des affaires publiques , à ï Agoras au Forum, au Ghamp-de-Mai, au parlement. Sous la tyrannie de leurs institutions théocratiques, sous l'autocratie de leur pontife-roi , les Arabes ne pouvaient produire aucun orateur véritable, à la manière de Démosthènes, de Gicéron, de Mirabeau.
Théologie et Jurùprudenee. — Sorties d'une même source, d'une môme unique loi, la théologie ethjuris' prudence ne furent et ne purent être que des commentaires du Roran. Elles expliquèrent, elles appliquèrent ensemble ce code universel, dans Tordre religieux et dans Tordre civil, sans qu il soit possible, comme de nos
jours, de délimiter clairement leurs domaines lespeetifs (^]. L'on a vu que, dès l'origine de l'islam, il fat décidé que quatre livres seuls renfermaient toute la doetrine sacrée : 1* Le Koran^ lois écrites du Prophète. 2* Le Hadyz^ lois orales du Prophète, recueillies après sa mort 3" L Idjmoral'Oummeth, lois apostoliques, ou gloses fûtes par les quatre premiers khalyfes, les khalyfes pn^ faits, i"" le Kiyaz ou Jfa^I, décisions canoniques des premiers Imâms. Hors de là, tout est hérésie» et o*at dans ce cercle infranchissable qu est enfermée, depuis douze siècles, la législation religieuse, politique, civile et criminelle des musulmans. Cependant, et par la raison même que la législation entière d'une foule de peuples devait découler, par l'interprétation, d'une source unique, confuse, incomplète, le nombre des commentateurs, soit théologiens, soit juristes, est vraiment immense. D'Herbelot dit : «c On pourrait faire un gros r(h lume du seul titre de leurs livres ; » et nous avons va (tome I, p. 143) que, dans une querelle théologique jugée par le kbalyfe Mouhamad, les deux partis invoquaient Tun contre T autre F autorité de mille cinq cent quatre-vingt-quatre docteurs. Les travaux de ces commentateurs du Koran effraient l'imagination » plus encore que la Somme de saint Thomas et que toutes les œuvres scolastiques du moyen âge. Ainsi, Taatenr da premier traité sur le Hadyz (Gharybel Hadyz)^ Abon- Obaïd-al-Kassem-ben Sallam, qui vivait à Hératdansle II"" siècle de Tbégire (de 720 à 820), consacra, dit-on,
(*) Cependant les Arabes nommaient plus spécialement /2m-o(-]kekmi la théologie dogmatique, la vraie théologie, et Ilm'Ol'fikeh la théologie juridique, la jurisprudence.
ET DES MORES D'ESPÀGJHE. i09
quarante années de recherches, de voyages, de consultations, à rassembler les matériaux de ce seul ouvrage. Le plus célèbre des glossateurs de la loi musulmane est Timâm Al-Bokhary(Abou-Abd-Allah-Mohamed, né à Bokhara, en 810, mort en 870], qu'on surnomma Al'Schéryf, le Sa^é. L'on dit que son livre intitulé Recueil exact (Al'Pjamy'aUSahyh), contient jusqu'à seize mille traditions» ou paroles et sentences recueillies de Mahomet et de ses compagnons. Ce livre fut écrit à la Mekke, où se conservaient le mieux les souvenirs de la mission du Prophète, et T auteur n'y inscrivait pas une tradition sans avoir fiiit son ablution au puits Zemzem, (^) et sa prière dans la Kaaba. L'autorité du livre d'Al-Bokhary égale presque celle des quatre livres sacrés. Il faut citer encore, parmi les principaux commentateurs de la loi, Ibn-al-Djouzy (Abd-al-Rhaman), né en 1117, mort à Bagdad en 1201, qui a clairement indiqué, dans le titre de son ouvrage, l'immensité du sujet : Viatique pour le voyage dans la science de ï interprétation du Koran.
Histoire. — ^Hadgy Khalfâ, dans sa Bibliothèque orientale, compte jusqu'à douze eents historiens qui ont fait usage de la langue arabe ; et d'Herbelot, après lui, cite au moins deux cents ouvrages dont le titre Tarikh ou Thabakat, indique une histoire, générale ou particulière. Il est vrai que la plupart des auteurs nommés par Hadgy Khalfâ n'étaient que les commentateurs ou abréviateurs des autres; et que, parmi tant d'histoires, sont comprises celles de chevaux ou de chameaux célèbres. Cependant, et si réduit qu'il puisse être, ce chiffre prouve assez que
\f\ La source que fit jaillir l'ange pour abreuver Agar et Ismaël.
l'histoire était une des branches les plus caltivéM deli littérature arabe. N* ayant pas plus que la philosophie ■ pleine et entière indépendance, elle devait inoini m recommander par la hauteur des vues que ptr la minatieuse exactitude des faits. Elle ne pouvait pas être ane science politique, ni même précisément une scieBfle morale, en ce sens que le dogme de la piédestinatioa, de la fatalité, plane sur tous les événements généraai. Elle n'est morale, si j'ose ainsi dire, qu'en second oïdn^ par l'éloge ou le bUme qu'elle distribue aux adîoH individuelles. L'histoire se borne donc i pea près, dM les Arabes, à de simples récits. Ce sont des annaki, des chroniques, des légendes, et l'on ne trouve gu^ à défaut de Tacites , que des Tites-Lives parmi leurs 1»toriens. Le premier d'entre eux qui mérite d'être mentionné est Al-Tabary (Àbou-Djafar-Mohammed-bea- Djoraïr, né dans le Tabaristan, en 839), auteur dek première Histoire universelle qu aient écrite les Arabes, et qui s'étend de la création du monde à l'année 909 de l'hégire. Elle fut, dès l'origine, traduite en persan, pais abrégée par El-Macin. En continuant la liste des pins célèbres historiens orientaux, nous trouverons d'abord Aboulfarage (Aly-ben-Hassan-AbouU-Faradj , né en 897, mort à Bagdad en 967). Il était de la famille des Omméyades, auxquels les Abbassydes avaient, depais plus d'un siècle, enlevé le trône de l'Orient. Il écrivit sur r Origine des Omméyades, sur les Emigrations et conquêtes des Arabes, en même temps qu'il recueillait son lÂcr$ des Cantiques [Kitab-al-Aghâny], précédemment cité(*).
[*) Page 84. Il ne faut pas confondre cet Aboulfarage, Âxabei avec on
ET DBS MORES 01BSPÂ6NB. lll
•^Pais AbduUàtlf (Abd-al-Lftthyf, hé à Bagdad, en 1161, mort M iSàiK anteu^ d'une excellente Description de ï Egypte, Qu'après plosieûrs traducteurs en latin, M. Syli^tre de Sacy a traduite en français (1810). — Puis Tàlné et le plus célèbre des trois frères Ibn-al-Atsyr (né en 1160, nverten 1233], dont le grand jouvrage historique ei^ intitulé Chronique eomplète (Ka/mal aïtaouaryk). -^ P«iis r«in des Ghéhab-eddyn (Abd-al-Rhaman, né i Damas, ^M 1200, iDoort en 1267), dont les écrits sur l'époque de Noui^din et de Saladin ont servi à toutes les histoires des Croisades. •'— Puis le fameux Ibn-KMlkan (ou Khèiican, ou Rhallécan, Schems-eddyn-Abou'l- Abbas*Âhmed, né en 1211 , mort à Damas, ten 1282), tant de fois cité, commenté, compilé! C!elui-<4, de là raee des Bartnécides, peut bien s appeler le Plutarque arabe. Ses Vies dei hùf/Mnes illustres, par ordre alphabétique, publiées sous ce litre : Ouafayat alayân mté anba (éna akémên (c'est-à^iï^ Décès des personnages éminents et iiistôAreè des bonmes de ce siède), contenaient huit eent fUai*ânte^ik articles qui ne sont pas tous arrivés jvsqu'à nous. «-^ iNis le nom moins fameux Aboul-Féda (ismayl, né ^en 1273, à Damas, mort en 1331, sur^ nommé Imadreddyn, la Colonne de la religion). Celui^ était de la favtoMle de Saladin , et prince souverain de Hamah. Il cultiva toutes les sciences, et, dans une vie
atitre Âboalferage (Grégo&é, appelé aussi Barhehrcèus, riê à Malatîà en iSS6 , mort en iS86) , d'origine juive et chrétien jacobite, qui derint évèque d'Alq» et primat des jacobites d'Orient. Celui-ci, également historien, est auteur d'une Chronique ou Histoire universeUe, écrite en arabe, que Pococke a traduite en latin sous ce titre : Historia compendiosa dynastiarum kiêîoriammniitersakm compketens.
lit UISTOIRK DES ARABES
très-agitée, parmi les soins de la politiqae et de It guerre , il put écrire, sous le titre de Al MokhlOMtar fji akbar albachâr^ ou « Histoire abrégée du genre humain.i une vaste Chronique universelle ^ en cinq parties, (pi s étend de l'époque des patriarches jusqu'à Tannée 729 de rhégire (1328 de J.-G). — Puis Nowaïry (Ahmedben-Abd-al-Wahabab, né en Egypte , ob il mourut dam Tannée 1331), auteur du livre NihaytU alarab fi fmunm aladab^ ou « Tout ce qu'on peut désirer de savoir à propos des belles-lettres. » Divisé en cinq parties qui ont chacune cinq chapitres, cet ouvrage traite principalement des antiquités arabes, et c'est dans Nowaïry surtout que Schultens a trouvé les matériaux de ses AfoimiMiitB vetMtiora Arabum, et de son Historia imperii vetusIunÊi leetanidaruminArabiâ Felici. — Puis enfin Makrizy (Afaou- Ahmed-Mohammed-Taky-eddyn-al-Hakhrizy, né au Caire, en 1358, mort en 1442), célèbre par sa Desif^ tion historique de {Egypte^ son Histoire des sultans JyouMtes et Mambuks, ses traités aes Monnaies, des Paidi et mesures, etc. Makrizy, très-souvent traduit et cité, abonde en anecdotes de tous genres, en détails curieux sur les mœurs, les usages^ les préjugés, les travaux de ses compatriotes.
Parmi les historiens arabes de T Espagne, il faut distinguer Al-Faradhy (Âbou-Oualyd-Abd-Âllah , mort à Gordoue en 1012), qui a laissé une Chronique des saoanU et une Histoire des poètes^ en bornant ces deux livres au seul empire des khalyfes de Gordoue, — Aben-Hayin (Abou-Merouân-ben-Ralaf-ben-Hosséyn, né à Gordoue, vers 988, mort en 1076), auteur du Kitalhal-Moktalnis et du Kitab-al'Matiyn^ livres qui formaient, dit-on, qua-
ET DES MORBS D*ESPÂGNfi. US
tre-vingts wlumes, dont il ne reste que des fragments, traduits i peu près tons dans la compilation de J. Conde, — Le Khalyb de Grenade, déjà cité pour son éloquence, auteur d'une Chronobgie des khalyfes et d'une Histoire des rois de Grenade jusqu'à Mouhamad Y, — l'autre Ghéhabeddyn (Ahmed, mort à Fez dans le xiv* siècle), auteur d'un abrégé d'histoire universelle, en deux parties, dont l'une conduit des commencements du monde à Mahomet, et dont l'autre, annonçant les signes du jugement universel, va jusqu'au son de la dernière trompette, — et surtout Ebn-Khaldoun (Oualyd-eddyn-Abou-Zeyd-Âbdal-Rhaman, né en 1332, mort à Tunis, en 1406). Les annales auxquelles est resté son nom (Tarykh-Ibn-KhaU dôun) , et qui renferment l'histoire des Arabes et des Berbères, est un ouvrage très-remarquable de critique historique. « On ne peut, en le lisant, dit M. Sylvestre « de Sacy, que concevoir une très-haute idée de la jus- « tesse d'esprit d'Ebn-Rhaldoun, de sa sagacité, de son <c érudition, de la variété et de l'étendue de ses connaisse saœes. y> L'on ne saurait rien ajouter à cet éloge de l'illustre orientaliste, qui a traduit presque en entier la longue et belle préface d'Ebn-Khaldoun sur rexcellence et les règles de l'histoire (Chrest. arabe, tome I") (*).
(^) Odl peat voir, en outre, dans le Prologo de J. Conde, les noms des divers auteurs qu'il a compilés pour en former son Histoire.
Je n'ose point mentionner parmi les historiens arabes le célèbre Hadjy- KhalfH (ou Khalyfah, Moustapha-ben-Abd-AUah) , parce qu'il est né à Constantinople, où il mourut en 1658. C'est cependant en arabe qu'il a écrit sa Bibliothèque orientale, qui, sous le titre de Keschf edfumoun fy asmâ koutoub oualfonoun (Découverte des pensées touchant les livres et les genres) , contient, dans l'ordre alphabétique, des notices biographiques et littéraires sur 18,550 ouvrages : livre qui a servi de modèle et de guide à d'Herbelot. T. II. 8
Géographie. — Chez les Arabes, la géographie fiisail partie de l'histoire. Comme Ton ne possédait poiot encore les connaissances qui ont servi de base à cette science toute moderne, comme l'on n'avait oi déterminé la forme exacte de notre planète, dont plus d'an hémisphère était encore inconnu, ni divisé idéalement sa surface par les lignes de longitude et de latitude, la géc^^raphie des Arabes ne pouvait pas être réellement la description de la terre ; elle se bornait, comme celle de Strabon, i la topographie et à la statistique ; elle était simplement une description de certaines localités, oà se trouvaient mentionnés et décrits les villes, les fleaves, les montagnes, le climat, l'aspect, la cultaro, k population d'une contrée et les mœurs de ses habilanls. Ainsi le livre d'AbouUFéda, Takouymral-Boldâm , oo Vraie situation des pays, est une géographie descriptive de la petite partie du monde oriental qu'il a pu connaître. D'autres géographes célèbres, tels qu Al-Bekrj — (Abou-Obeïd-ben-Abd-al-Azyz, de Niebla, mort en 1094), Ebn-al-Ouardy (mortà Alep en 1350), Ibn-Ayas (Mohammed-ben-Ahmed, qui vivait au commencement da zvf siècle), et Léon l'Africain lui-même, n'ont rien fait de plus, le premier dans son livre les Boutes et les Proif» ceSy le second, dans sa Perle des merveilles, le troisième, dans sa grande cosmographie qui sintitule Parfum da fleurs ou merveilles des contrées, et le dernier enfin dans sa célèbre Description de l'Afrique.
Il faut cependant faire une exception pour le schéryf Edryz {Abou -Abd-AIlah-ben-Mohammed-al-Edryzy) qu'on appelle communément le géographe de Nubie, mais improprement, car, descendant de la famille royale
des Edryzytes, il était né à Geuta, en 1099, et avait fait son éducation dans les écoles de Gordone. Edryz parait avoir fait de la géographie une science véritable, antre que l'histoire descriptive. On dit que, s étant retiré à la cour du Normand Roger, roi de Sicile, il présenta h ce prince, dans l'année 1153, tin globe terrestre, en argent, du poids de 800 marcs, et, pour Texplication de ce globe, un grand ouvrage de géographie dont le titre arabe (Nazehat-al-Moschtak) signifiait Délassements dun esprit curieux. Ce livre était divisé en sept chapitres principaux, nommés climats, ce qui veut dire qu Ëdryz divisait en sept zones la terre alors connue. Chaque climat se divisait lui-même en dix régions, et le géographe, marchant d'Occident en Orient, s avançait ainsi du Portugal à la Chine. Malheureusement T œuvre originale d' Edryz s'est perdue; il n'en reste qu'un abrégé incomplet, tronqué, que la traduction latine intitule Aeloo^aftones animi curiosi, et sur lequel se sont exercés une foule de commentateurs. Mais, si imparfait qu'il soit, cet abrégé suffit pour faire connaître l'état très-avancé des connaissances géographiques chez les Arabes, et pour prouver que, jusqu'aux grands voyages maritimes des Portugais et des Espagnols à la fin du xv^ siècle, c'està-dire pendant plus de trois cents ans, tous les géographes de l'Europe ont simplement copié le planisphère d'Edryz.
Généalogies. — L'histoire comprenait, chez les Arabes, jusqu'à la connaissance des généalogies. Ils en avaient fait une véritable science, et fort cultivée, car, parmi plusieurs ouvrages sur les Ansab (généalogies), on cite celui de l'imàm Al-Mérouzy qui comprenait, jusqu'à
116 HISTOIRK DES ARABES
Tannée 1166, quatre-vingts voluines, et qu'un second écrivain , Aly-ben-Âthyr-al-Ghézéry, porta , eu rannée 1S54, jusqu'i cent volumes, appelant alors son livre Allobâb, ou La plu$ pure noblesse. Cette science semblen moins futile qu'elle ne le serait parmi nous, si on se rappelle que la nation arabe, fort peu compacte, était formée d'une foule de tribus, jalouses et rivales les unes des autres , et qui se disputaient la préséance jusque dans le conseil du khalyfe. Les Arabes étaient généalogistes comme le furent les Hébreux, comme le sont les Hindous ou les Ecossais, comme tous les peuples divisés en castes, tribus ou clans, et ils étendaient jusqu'à leun chevaux ce soin de rechercher et de constater les races. Chacun portait, dans son nom même, sa noblesse, qui ne descendait pas seulement par la filiation, mais qui remontait aussi par la paternité, car un Arabe ne se glorifiait pas moins dans ses enfents que dans ses aïeux (*).
Contes et romans. — Le goût des récits, des aventures racontées, ce goût si vif et si populaire chez les Arabes, s'étendait jusqu'à la cour des khalyfes. L'une des charges du palais était celle de conteur ^ de raouy^ charge que Schéhérazade remplissait si bien auprès du sultan Schériar. L'on trouve dans J. Gonde qu'un affiranchi des
(1) Voici, pour exemple, un nom arabe cité par J. Conde. C'est cehii d'un wali de Dénia, à l'époque où le Berbère Soaléïman occnpait le tttoR des Omméyades (1012) : Abd-Allah-ben-Obéïd-Allab-ben-Oualyd-ben- Youzouf-ben-Abd-Allah-ben-Abd-al-Azyz-ben-Amroû-ben-Otsman-ben-Moahamad-ben-Khaldy-beu-Okbah-ben-Abi-]Moaïty-ben-Abàn-ben-Aamyr-ben- Oméyah-ben-Abdschemsy , surnommé Al-Moaïty de Cordoue. — Il était inutile d'ajouter à cette nomenclature « liomme d'insigne noblesse. »
Omméyades , devenu wali de Se ville» le poète Ismaylben-Badr-ben-Ziadi , éte^it raouy ou conteur (noveliita) du khalyfe AI-Hakem II. « Il lui racontait des histoires de guerre ou d'amour, pleines d étranges aventures, et dans un style élégant. r> Ces récits, que toute la nation aimait passionnément, avaient dû être, dans l'origine, ceux d'événements véritables, de traditions héroïques; mais peu à peu, et ces traditions s' altérant de plus en plus, l'invention prit la place de la réalité , et à l'histoire succéda le roman. Dans une querelle littéraire sur ce sujet, Huet recoqmalt que les Arabes étaient très- versés dans l'art des contes ('), et Saumaise affirme que le roman moderne est venu d'eux par les Espagnols. Cette opinion repose sur d'évidentes probabilités. Certes, les lecteurs de la fameuse collection appelée les Mille et une Nuits ^ c'està-dire tous ceux qui savent lire en quelque langue que ce soit , n'ont pas besoin qu'on leur apprenne de quelle façon les musulmans orientaux surent conter ; mais ils peuvent ignorer depuis quelle époque et dans quels genres divers les Arabes ont écrit des contes. S'il est vrai, comme l'affirment bien des savants (^), que le Livre de Job, auquel on ne saurait trouver le moindre rapport avec le reste de la Bible, soit un poëme arabe traduit en hébreu, cela prouverait que les Arabes ont inventé le roman philosophique etmoral, non-seulement avant Mahomet, mais avant Mo'ise. Au reste, leur littérature offre beaucoup d'autres ouvrages dans le même genre que l'histoire de Job. Je ne citerai pas le Livre de Calilah et Dimnah
(1) • . . • seientiœ kilari ,idest fabuUt et figmentis, fuisse deditissimos, » P) Voir l'article Job an Dictionnaire philosophique de Voltaire.
(les &bles de Bidpay) , bien que les Arabes se le fussent approprié par des traductions qui nous l'ont fait connaître (*), puisque la conception originale de ce recueil des apologues de l'Orient remonte, d'après H. Sylvestre de Sacy, à Tantique brame Yicbnou-Sarma. Mais je citerai d* abord les fables du vieux Lokman, l'Ésope arabe, que le Koran met parmi les sages (^]; puis le roman moral de Hay, fils de Jordhan ( Hay-ben-Djokadabn ) , par Aboo- Djafar-ben-Torayl, que l'orientaliste anglais Pococke a traduit en latin, sous le titre de Philoiophui autodidaehUf et dont le sévère Leibnitz a fait un pompeux éloge. C'est rbistoired'un enfant abandonnédans une lie déserte, qui s'élève, par la seule force de sa pensée, à la connaissance de Dieu et des lois de la nature. Les Arabes ont laissé des romans dans tous les autres genres : romans d'imagination, comme les Voyages de Salam, les Aventures dAtm- Schcybân, parAboulfarage, etc.; romans d'amour, comme les Soupirs dun Amant, cité par Herbelot, le Jardin in Désirs, ou les amours de Médjnoun et Lâlah, par Al- Bakay, etc.; enûn romans de chevalerie, comme les Douze Preux ( Dovazdeh Rokh ) , dont les Douze Pain de France peuvent bien être une imitation, etc. Il parait que, dans leur sévérité puritaine, les Almoravides avaient proscrit toute cette espèce de littérature. Mais nous trouvons dans l'histoire de l'Almohade Abd-al-Moumen (J. Gonde, parte III. cap. 43), que, tandis qu'il relevait
(1 ) Les Fables de Bidpay, ou Pilpay, furent traduites de Tarebe en latin, puis en romance, par ordre d'Alphonse X... sacado de arabigo en latin, y romanxado por mandado del infante Alfonso [Sarmiento, memoritu, etc).
(2) a Nous donnâmes à Lokman la sagesse... » (Koran, somr. xxxi, y. % et suiv.) Les Arabes le surnomment toujours Al^Hakem, Sapiens.
Haroo de 666 ruines et y rouvrait les écples (en 1155), il défendit, par décret, qu'on brûlât davantage les livres de chevalerie, et qu'il permit, encouragea la lecture et la composition d^ hadyz , des histoires , contes et aventures.
Prooerbeii. — Célèbres dans l'Orient de temps immémorial , les proverbes , sentences et apophthegmes , dont Salomon lui-même fit, dit-on, le plus ancien recueil, s'alliaient parfaitement au goût et aux habitudes des Arabes. Dès le u^ siècle de Tbégire, Âbou-Obaïd-al-Kasaem*ben-Salam, de Hérat, avait rassemblé un nouveau recueil de proverbes et d'apologues, sous le titre diAU AmiséU-al-Sayreh, d'où Scaligera tiré ses deux Centuriei de promrbei arabe$. Notre bibliothèque nationale en possède une autre collection , celle de Méidani. Burckhardt, en ÂQgleterre, M. Freytag, en Allemagne, ont aussi publié iMArabian Proverb$ et les Proverbia Arabica. On en trouve également dans les Proverbes turcs recueillis par M. Jaubert à la suite de sa Grammaire turque. C'est encore des mêmes modèles, en héritant de leur goût et de leur style figuré, que les Espagnols ont pris l'habitude d'employer cette innombrable quantité de refranes qui forment la sagesse de Sancho Panza. Il y a des proverbes purement arabes dans la collection du Commandeur grec ('), dans les commentaires qu'en fit, à T imitation des adaga d'Erasme, un autre humaniste célèbre, Juan deMallara, sous le titre
(1) Fernan Niiôex de Guziiiaii, mort en 1553, appelé el Pmciano parcequ'il était né à Valladolid qu'on croit l'ancienne Pincia des Romains, et le eommomdeur grec {el comendadwr gnego], parce qu'il était commaBdeur de Tordre de Saint-Jacques, et qu'il enseigna la langue grecque aui univer site» d'Ak«l« et de SaUmanque.
de Teologia vulgoTt eoGn dans 1* immense recaeil [Cok^ Mon de refranes) que publia Juan de Iriarte, aa milieu du dernier siècle.
Langues étrangères. — La connaissance des langues étrangères nétait pas moins familière aux savants arabes. En Orient, à l'origine de leur puissance et de leurs études, ils apprirent d'abord l'hébreu, comme on le voit par l'ancienne traduction du Pentateuque d'Abou-Saïdben-Abou'1-Hosseîn, et le grec, qui devint pour eux la source commune des sciences et des lettres. Plus tard, ks musulmans d'Espagne apprirent le latin et lecastillan ('). La bibliothèque de l'Escorial renferme des dictionnaires arabe-hébraïque, arabe-grec, arabe-latin, arabe-espagncd; et lorsque Léon l'Africain (Al-Hassan-ben-Mohammed-al- Fasy), — ce jeune More de Grenade, emmené par ses parents de cette ville à Fez, après la conquête des rois catholiques, pris dans ses voyages, en 1517, par un G0^ saire chrétien, esclave du pape Léon X, qui le baptisa et lui donna son nom, puis, redevenu musulman à Tunis, — lorsque Léon l'Africain, dis-je, écrivit à Bologne, où il professait l'arabe, son Vocabulaire arabe-espagnol, il y joignit les mots hébreux et les mots latins.
Poésie. — Mais c'était h poésie^ par-dessus tout, que les Arabes avaient en honneur. Doués d'une imagination ardente et prompte, quoique recueillis et contemplatifs, ils aimaient à revêtir leurs idées des riches parures du style de TOrient. Ils écrivaient en vers jusqu'aux défis de prince à prince ou de chevalier à chevalier, jus-
(1) C'est en grec, par exemple, que furent écrites les lettres d'Abdénme III à Othon le Grand, ainsi que les réponses d'Othon; et c'est en latin qu'eurent lieu les communications des légats germains avec la coar de -Cordoae.
ET DES MORES D'ESPAGNE. Itl
qo*aux notes diplomatiques, jusqa*aax traités d'alliances. Tout homme adonné aux travaux de Fesprit, fût-il astronome, médecin, chimiste ou théologien, joignait à son talent spécial le talent général de poète ('). Faire des vers était pour eux une occupation presque familière, et leurs entretiens mêmes étaient souvent semés d' improvisatioq^ que rendait possibles l'extrême richesse d'une langue dont le dictionnaire (celui d'Al-Fyrouzabàdy) ne comptait pas moins de soixante volumes, et portait pour titre ï Océan (AUKamoûs), comme si ce mot eût pu seul exprimer l'immensité du sujet. Aussi le nombre de leurs poètes est prodigieux. Hammad le Conteur se vantait, dès le vii^ siècle, de pouvoir réciter par cœur, 9ur la rime de chacune des lettres de t alphabet, cent poèmes arabes du temps du paganisme, outre la foule de petites pièces et de grands ouvrages des poètes arabes musulmans (d'Hcrbelot, au mot Hammad) ; et l'auteur anonyme d'une Histoire de la poésie française, publiée en 1717, pouvait dire, dès ce temps où la littérature orientale était encore si peu connue, que <( l'Arabie seule a produit plus de poètes que le reste du monde. »
Là, comme aux Indes, en Grèce, en Scandinavie, comme en tous lieux, on fit des vers avant de savoir les écrire, et les poètes n'eurent longtemps que la mémoire des hommes pour conserver leurs œuvres. Au moment de la venue du Prophète, les Arabes avaient pour spectacles, aux foires annuelles d'Okadh dans le Hedjaz, de même que les Grecs aux fêtes de Bacchus, des combats
(>) On Toit même souvent des guerriers ou des marins recevoir le surnom de al'Ghazély, le faiseur de ghazels, qui se donnait aux poètes de profession.
ISt HISTOIRE DES ARABES
littéraires, et les chants des vainqueurs étaient affichéi, appendus, dans la sainte Kaaba comme des inspiratiooi de l'esprit divin. Mahomet y trouva les œuvres des sept poètes illustres* qu'on appelait les sept Suspcniiis (ilMfoollakai). C'étaient Schanfara (ou Chanfary) , Nabéga, Aschah, Maïmoun, Zoheir, Amrialkaïs et ThomadhjT. Da premier, resté le plus célèbre, M. Sylvestre de Sacyi traduit le beau poëme intitulé Iamtj/at-aMra6, ainsi que des fragments du second et du troisième ('). Après Mahomet, qui fut un grand poote, bien qu'il se défende et s'indigne de ce mérite, la poésie fut cultivée par tontes les races arabes, en Asie, en Afrique, en Europe* jusqa'i leur totale extinction ; et c'est en arabe que beaucoup de poètes des autres nations musulmanes, Mores, Persaiu et Turcs, ont souvent écrit, et que souvent ils écrivent encore. La poésie devint un des plus puissants moyens de célébrité, de richesse, de pouvoir; elle ouvrit la porte aux honneurs, elle donna même une certaine indépendance. La cour d'Uaroun-al-Raschyd, au vai* siècle,
(0 ChrestomcUhie arabe, tome II.
Parmi les anciens poëtes, ce Schanfara mérite une mention spéciale. Son nom veut dire qui a de grosses lèvres. Il était de la tribu d'Azd, et passait non-seulement pour le premier poëtc, mais aussi pour le plus agile coureur et le plus adroit archer de toute TArabie. On raconte qu'il avait jnré de tuer cent hommes de la tribu des Bénou-Salaman, ennemie de la sienne. Il en tua quatre-vingt-dix-neuf à coups de flèches, en disant à ceux qu'il rencontrait : à ton ceiL Les Bénou-Salaman lui tendirent des embûches, le prirent et le mirent h mort. Mais Tun des meurtriers lui ayant donné un coop de pied sur le crâne, se blessa avec une esquille d'os, et mourut de cette blessure; ce qui compléta les cent victimes, et accomplit le voeu de Schanfara. Son poëme, d'une admirable et surprenante énergie, a pour siqet la description de sa vie dans un asile désert où il s'était caché pour échapper aux trames de ses ennemis.
était égayée par les saillies du poète jovial et satirique Abou-Novas (Abou-Âly-al-Hassan, né en 745, mort en 810). Puis le fils d'un porteur d*eau, Al-Moténabby (Aboul-Thayb- Ahmed, né à Koufab en 915], chanta les exploits de Témyr d'Halep, Seïf-Ëddaulah. Peu après, Abou'1-Ola (ou Abou 1-Ala, Zaïd-ben-al-Hassan alRebay, né à Moarrah en 973), que la petite vérole fit aveugle presque en paissant, put étaler, dans des vers libres et ba^^dis, tout le relâchement de ses mœurs et de sa doctrine (^). Le fameux Àbou-Temâm (Habyb-ben-Aous-al- Thf^iy, né vers 786) avait été tisserand et serviteur dans une mosquée de village avant d'être appelé le Prince des poètes, et de mourir très-riche, quoique très-jeune. Cest d' Abou-Temâm, auteur des recueils appelés H(h mazah, FohoulaUSchoara, etc., souvent cités dans les anthologiei, qu'un autre poète a dit pour la première fois : « La vivacité de son esprit consume son corps, comme la lame d'une épée en use le fourreau. >> Enfin les surnoms sous lesquels sont connus une foule d'écrivains arabes, le Charpentier, le Serrurier, le Potier, le Chau-
[^yVoici, par exemple, un quatrain cité par d'Herbelot (au mot Aboulola) ;
« Les chrétiens errent çà et là dans leur voie, et les musulmans sont tout à £Eât hors du chemin ;
« Les Juifs ne sont plus que des momies, et les mages de Perse des rêveurs.
•Le partage du monde est donc réduit à deux sortes de gens:
«( Les uns ont de l'esprit et pas de religion ; les autres de la religion et peo d'esprit. »
Un autre poète, Sodhayl, a exprimé la même pensée : « Vous cherchez <i dans ce monde, dit-il, deux choses que vous n'y trouvez point. La prête mière est un homme savant qui soit pieux, car aussitôt que vous renconc( trez la piété, vous rencontrez l'ignorance »
dronnier, le Marchand de dattes, etc., indiquent assez que, chez eux, la science et la poésie pouvaient élever la hommes du bas en haut de l'échelle sociale, et jusqu'au plus haut, car on voit les historiens arabes interrompn le récit des plus graves événements pour mentionner, i son temps précis, la mort des savants et des poëtesy auoi bien que celle des walis, des hagibs et des rois.
La poésie fut importée d'Orient en Espagne avec h conquête, et dès le temps de Mouza. Elle s'y acclimab sous les émyrs, elle y fleurit merveilleusement soos les khalyfes. Depuis le premier Abdérame jusqu'au Zaqoir (Boabdil), les poètes remplirent la cour de Gordone, celle de Séville, celle de Grenade, et jusqu'aux petites cours des walis de province. Leurs principaux ouvrageBi soit Kassideh (poèmes d'au moins trente vers ou distiques) , soit Gfiazel (pièces fugitives) , étaient recueillis dans des collections qu'on appelait d'ordinaire dinMM [alrdyouan, réunions, assemblages). On disait le dîiHBi de tel poète, pour indiquer le recueil de ses œuvres (*). Le khalyfe Al-Hakem II se fit lui-même l'éditeur et ^a^ rangeur du divan d'un poète de Gordoue» Ahmed-ben- Mouharoad-ben-Abdrabihy ; il le divisa en vingt parties, auxquelles il donna des titres singuliers : le ciel, les étoiles, l'aurore, le jour, la nuit, le nuage, Tamonr, le repentir, la gazelle , etc. Mais de plus vastes recueils renfermaient quelquefois les œuvres choisies d'un grand nombre de poètes. Tels sont, pour l'Espagne, la collection d'Abou-Bekr-ben-Daoud-al-Isfahany, appelée Let
(1) C'est aussi le titre qu'a donné Gœthe au recneil de poésies orienUlci qu'il a composées dans son extrême vieillesse.
ET DES MOBES D'ESPAGNE. iSô
FleurSj et celle d'Aben-Ferage (Ahmed-ben-Feradj-al- Jaeny), appelée Les Jardins (^), qui appartiennent à la brillante époque d' Al-Hakem II et d'Al-Mansoûr. Il était un peu long de parcourir tous ces jardins et de cueillir toutes ces fleurs; car l'un et F autre recueil se composait de cent chapitres, qui renfermaient chacun cent pièces de vers (J. Conde, parte II, cap. 103).
11 faut remarquer toutefois qu'au milieu de cette multitude, les deux principales compositions poétiques, l'épopée et le drame, manquaient complètement à la littérature des Arabes. Bien que les sujets d'Iliade ou d'Odyssée fussent fréquents dans leur histoire, qu'ils eussent même des traditions épiques, semblables aux rapsodies, et des Pisitrates, au besoin , pour les recueillir, aucun poème homérique ne se forma chez eux. Us ne firent non plus aucun essai pour imiter Sophocle ou Aristophane. Les préjugés religieux et la grande réserve des mœurs domestiques s'opposèrent toujours à l'éclat des représentations théâtrales. On n'a d'eux que des satires dialoguées (^]. En somme, la littérature poétique des Arabes se compose presque uniquement de petites pièces dans le genre, la forme et le goût des romances espagnoles et des trobas provençales .
Dans les langues actuelles de l'Europe, ces langues sœurs, nées des mêmes parents, et qui tendent encore
(<] Aben-Feradj composa son recueil en prison, où l'avaient fait enfermer des vers satiriqaes. On disait de loi qu'il était comme le rossignol auquel son admirable chant fait perdre la liberté.
(^) Casiri a trouvé, dans les cahiers de l'£scorial, un recueil d'au moins huit cents épigrammes que se renvoyèrent, en forme de dialogue, dans une dispute littéraire, les poètes Salahéddyn et Taghéddyn. (BibL arab., Esc, tome I, p. 136.)
chaque jour, comme les mœurs et les habits, & se rapprocher les unes des autres, nous voyons combien il est difficile de faire passer toute œuvre poétique, même eontemporaine, d'un idiome à l'autre. « Les poêles nen traduisent pas, » a dit Voltaire. Nous devons en conclnre qu'il est impossible de bien rendre aujourd'fani, dans nos langues de l'Occident, les poésies orientales d'une époque déjà fort éloignée. Michel Casiri, qui élève trèshaut le mérite des poètes arabes, puisqu'il les metaa niveau des poètes grecs et latins, et qui affirme que tontes les traductions de l'arabe faites jusqu'à lui ne sont pas des versionSj mais des perversions, Michel Gasiri a le droit de nous dire : «Vous ne pouvez savourer lesfrails de cette poésie, car, semblables aux vins qu'on transporte en pays étrangers, ils perdent leur force, leareaprit, leur bon goût. » Cependant, si les beautés de forme nous peuvent échapper, si nous n'apprécions pas pleinement la majesté, la grâce ou la finesse de l'expression, nous pouvons du moins reconnaître et déclarer, en voyant le choix des sujets, que, depuis la culture des hautes sciences, les Arabes n'ont plus fait de la poésie qu'un simple passe-temps, un plaisir de l'esprit, délicat sans doute, mais un peu frivole. Il suffit, pour en être convaincu, de lire les vers que citent leurs historiens, et qu'ils citent en quelque sorte comme des événements. L'on a déjà vu, dans le récit qui précède (1" volume, pages 181 et 238), les vers que reçurent Âl-Mansoùr et Youzef FAlmoravide, au fort d'une bataille contre les chrétiens. L'on peut trouver encore, dans les historiens compilés par J. Conde (parte II, cap. 99), d'autres vers adressés au même Al-Mansoûr, par un grand seigneur
poète, qui lui envoyait, pendant T hiver, un bouquet de roses des quatre saisons : « Quand je cueille pour toi ces belles i*oses dans mon jardin, les gens s'étonnent, et disent, dans l'admiration que cause leur vue : Est-ce que r heureuse année presse sa marche? Est-ce que les prés offrent déjà des fleurs précoces? ou bien est-ce que le temps d'Al-Mansoûr est un printemps perpétuel? » Ce trait est joli, mais un madrigal mérite-t-il place dans l'histoire? Et si l'histoire l'enregistre, c'est donc qu'elle n'avait pas à recueillir de poésies plus sérieuses, plus importantes, plus dignes d'elle et de son héros. C'est encore l'histoire qui rapporte qu'au temps d'Al-Hakem II, le siècle d'or, un poète de Cordoue ayant chanté V Excellence de la rose, et un autre poète ayant fait une DeêcriptUm de la pluie, tous les beaux-esprits se partagèrent entre les deux compositions, et que cette querelle littéraire produisit une foule d'autres œuvres brillantes. Voilà, certes, de l'art pour l'art, et Ton ne saurait en trouver un exemple plus fameux que ce combat de la Rose et de la Pluie, soutenu par tant d'auxiliaires. Mais l'art ainsi compris, loin d'élever une nation, la rapetisse, et marque, au lien d'une grandeur solide et durable, sa décadence inévitable et prochaine. Peu après cette époque, le troisième Aben-Abéd de Séville, poète lui-même, avait pour ministre le célèbre poë(e Abd -Allah -ben- Zeydoun (i), et l'émyr de Badajoz choisissait également
(^) Aateur des épitres Zeydounia et Djehouaria, du poëme Al-Nounya, ainsi nommé parce que toutes les rimes finissaient par la lettre noun, etc. U est resté célèbre dans TOrient comme dans TAndalousie, et on le citait encore ponr modèle, au bout de trois siècles, à la cour du Mogol Timour- Leng.
HISTOIAB DES ARABES
pour wazir un autre célèbre poète, Abou-Mouhamadbeo-al-Méghyd. L'on ne voyait alors que des poètes dans lous les hauts emplois, et, jusqn' aux messages politiques, tout s'écrivait en vers, témoios les lettres d'Aben-Abêd à Youzet' et même à Alphonse VI. Mais alors aussi, les Espagnols prenaient Tolède, menaçaient l'Andalousie, et les émyrs, avec leurs ministres poètes, ne trouvaient plus qu'un moyen de résister aux armes chrétiennes, celui d'appeler de l'Afrique un défenseur, et de livrer les débris du khalyfat des Arabes au chef des Berbères. C'était le suicide de leur civilisation, comme de leur empire.
Quel'histoire cite des vers, c'est bien, à la condition que ces vers fassent partie de l'histoire, c'est-à-dire qu'ils servent à peindre, soit les mœurs d'une nation ou d'une époque, soit les traits particuliers d'une grande figure historique. A ce dernier titre, je répéterai volontiers une courte élégie pour laquelle le nom' de son auteur réclame notre préféi-ence. On l'attribue au khalyfe Abdérame I", cerejetondesOmméyades, qui, fuyant le glaive des Abbassydcs sous lequel était tombées» famille entière à Damas, fut tiré du désert de l'Atlas, où il cachait sa tète proscrite, pour ériger le trône impérial de Cordoue (vers 755). Ce monarque puissant, renommé, victorieux dans toutes ses entreprises, aimé de sa famille, gloriûé de ses sujets, exempt de crainte et de remords, n'avait pas trouvé le bonheur. Au lit de mort, il ne comptait, dans sa longue et brillante carrière, pas plus de quatorze jours heureux : ce n'était pas le nombre de ses victoires. Poursuivi, sur un trône étranger, par les souvenirs de sa patrie et de son enfance, Abdérame fit venir un jeune palmier de
Spie 9 le planta dans la cour de son palais , et , pour tromper ses regrets , il se plaisait sous l'ombrage de cet arbre venu des mêmes lieux que lui. Un jour, dans sa tristesse , il lui adressa ces vers qu'a recueillis T histoire : «c Toi aussi, palme brillante, tu es étrangère en ce pays. <c Le doux vent des Algarves te balance et te caresse; ence racinée dans un sol fertile , tu élèves ta cime vers le (c ciel; et pourtant tu verserais des larmes amères , si tu <c pouvais sentir comme moi. Tu ne souffres pas les in- «c quiétudes d* un sort agité , ni les pluies de douleur qui <c m'inondent sans cesse. J'ai arrosé de mes larmes les a palmes que baigne TEuphrate ; mais les palmes et le « fleuve ont oublié mes peines , depuis que les destins tt contraires et les cruels Abbassydes m'ont arraché aux « doux objets des affections de mon âme. A toi, de notre a chère patrie il ne reste aucun souvenir ; moi , triste, <c en pensant à elle, je ne puis retenir mes pleurs, lo (J. Conde, parte U, cap. 9.) (^).
-• Femmes célèbres. — Aux époques glorieuses et florissantes, la passion de l'étude, le goût de la science, s'étaientsi généralement répandus parmi les Arabes, que les femmes elles-mêmes avaient partagé leurs travaux et leurs succès. Au temps de Mahomet, F un des sept i^oètes Suspendus ^ Thomadhyr, était une femme, et la bien-aimée des épouses du Prophète , Ayscha , qui fit de son père Abou-Bekr le premier khalyfe, fut aussi l'un des interprétateurs canoniques du Koran. En Orient, sous les Abbassydes, en Espagne, sous les Omméyades, plusieurs femmes acquirent
(*) On trouvera quelques autres fragments de poésies arabes dans la troisième partie de cet ouvrage^ au chapitre : les Académies,
110 HISTOIRE DES AHABES
une grande et historique célébrité. L'on peut citer, pour ce dernier pays, Waladat, tille du khalyfeMouhamad-al- Mostansir-bi'llah (vei*s 860) , surnommée la Sapho de Cordoue. « Dans les délices de Medynat-al-Zohrah, disent les historiens d* Abdérame III , il se plaisait & entendre chanter les élégantes compoiiitions de Mozna, son esclave secrétaire, d' Ayscha, demoiselle noble de Cordoue, fille d'Ahmed-ben-Kadim , qui fut, au dire d'Aben- Hayan, la plus sage, la plus belle, la plus savante de eon siècle, et de Safya, fille d'Abd-AUah-al-Rayi, très-bdie aussi et très-docte poétesse . . . d ( J . Conde, parle //, cap. 87.) « En ce temps, ajoutent les historiens d'Al-Hakem H, où rérudition et la poésie étaient si estimées en Espagne, les femmes mêmes, dans leur retraite, étaient studieuees, et plusieurs se distinguaient par leur esprit et leon connaissances. Le khalyfe avait dans son alcazar Lobnab, demoiselle d'une grande beauté , docte en grammaire, en poésie, en arithmétique et autres sciences; elle écrivait avec une singulière élégance , et le khalyfe se servait d'elle pour écrire ses affaires réservées, et pe^ sonne dans le palais ne l'égalait en finesse de conceptions et en suavité de ryhthmes poétiques. Fatima, fille de Zakaryah-al-Schabléry , écrivait avec une rare pe^ fection , et copiait des livres pour le khalyfe; tous les savants admiraient ses compositions et sa belle écriture, soit sur papier , soit sur parchemin ; elle avait une précieuse collection de livres d'artset de sciences. Khadidjah, fille de Djafar-ben-Noseïr-al-Témymi , faisait, dans ce temps, de très- beaux vers , et les chantait avec une très« douce voix. Maryem, fille d'Abou-Yakoub-al-Fayzouli, enseignait l'érudition et la poésie aux demoiselles des
ET DES MORES D'ESPAGNE. 13t
principales familles de Séville, avec une grande célébrité, et de son école plnsieurs sortirent insignes dans ces talents, qui devinrent les délices des palais des princes et grands seigneurs. Rhadyah, nommée V Étoile heureuse^ afiSranchie du khalyfe Âbdérame , qui la céda à son fils Al-Hakem, était F admiration de son siècle pour ses vers et ses élégantes histoires. Après la mort du khalyfe , elle voyagea en Orient, et partout fut applaudie des doctes. )» (J. Gonde, parte //, cap. 93) La renommée qu'ont acquise ces femmes illustres doit nous apprendre quelle était alors la condition de tout leur sexe. Assurément, pour que Ton confiât à des femmes une chaire publique d'enseignement ou les secrets d'État , il fallait que, malgré la sévérité des mœurs publiques et privées» les Arabes leur accordassent des lumières, de la liberté, et qu'ils n'eussent pas, comme les musulmans de nos jours , condamné la moitié de l'espèce humaine au néant de l'ignorance et de l'esclavage.