‹ Histoire des ArabesChapitre 37 sur 88 · COUR DES LIONS A L’ALHAMBRA · texte numérisé non relu

COUR DES LIONS A L’ALHAMBRA

la plus intéressante de la littérature des Arabes d’Espa gne, sont encore recherchées et trouvent aujourd’hui parmi nous, malgré leur affectation, des admirateurs pas sionnés.

Les institutions politiques reçurent des souverains d Grenade des améliorations qui ne doivent pas être passée sous silence. Ils établirent, dans chaque ville , une sorte d garde nationale. Tous les citoyens reçurent des armes ; i est vrai qu’ils ne devaient s’en servir qu’en cas d’attaque d la part des étrangers ; mais , en réalité , ils les tournèren plusieurs fois contre des princes qui méconnaissaient leur devoirs ou ne tenaient aucun compte de l’opinion publique Afin que les frontières fussent mieux défendues , les sol dats devenaient propriétaires de lots de terre qui suffisaien à leur entretien, à celui de leur famille, et ils devaient s’en tendre pour les garantir des invasions ennemies.

Les rois de Grenade, comme les souverains de l’Afrique s’imposaient le devoir de tenir à bas prix les denrées le plus nécessaires aux classes indigentes ; ils tenaient la main à ce que le marché fût toujours bien approvisionné. Dan leur capitale , qui avait plus de trois lieues de circuit , il établirent une police excellente ; chaque quartier eut so vizir ou commissaire î la nuit, des rondes parcouraient le rues le moins fréquentées. Des règlements fixèrent l’heur de la fermeture des lieux publics. Les artisans de çhaqu profession formèrent des communautés, et toutes les condi tions étaient également protégées. Plusieurs princes, sui vant les prescriptions rigoureuses du Coran , interdiren l’usage des liqueurs spiritueuses, mais l’abus seul était sév rement puni; d’autres, sans maltraiter les juifs, vouluren qu’ils se distinguassent des musulmans par une marque spéciale ; ils surent tous empêcher qu’on ne pratiquât l'usure avec autant d’audace que dans les autres pays. Ils imaginèrent, pour les actes publics, des formulaires clairs et précis, afin de prévenir toute contestation, et firent composer, par les savants, des traités spéciaux sur toutes les professions mécaniques et industrielles. Les imans, les al faquis, jusque-là un peu trop libres dans la sphère de leur

juridiction , furent forcés de se soumettre à des règlements rédigés avec la plus grande sagesse. Des dispositions d’une rare prudence furent appliquées à l’exercice du culte et à l’introduction des fidèles dans les mosquées ; elles révélaient un profond sentiment religieux joint à des idées d’une raison élevée et d’une haute moralité ; les femmes étaient séparées des hommes, et se retiraient les premières. Les fêtes du Ramadhan, au lieu d’être consacrées à des folies carnavalesques, étaient l’occasion de bonnes œuvres et de pratiques sérieuses. Des aumônes étaient distribuées aux pauvres et aux orphelins , ou réservées à la construction i’édifices publics. Les processions , qu’il était d’usage de ?aire dans les temps de sécheresse , pour implorer la pluie lu ciel, furent prohibées, ainsi que les réunions nocturnes. )n supprima les pleureuses de profession dans les enterrements; il n’était permis que de prononcer des prières sur a tombe des morts, qui y étaient descendus dépouillés des imulettes ou des guirlandes dont jusque-là on avait couume de les couvrir.

Dans les lois pénales, la réclusion fut substituée aux teines du fouet, du bannissement ou de l’exposition; la laidation fut abolie ; les condamnés à mort durent être enevelis comme les autres musulmans.

On voit à quel titre le royaume de Grenade mérite une lace honorable dans l’histoire; malheureusement, la loi de accession n’était pas établie sur des bases solides, et à côté e princes dignes de l’admiration de la postérité, il y eut des espotes cruels et incapables qui précipitèrent la ruine des msulmans. Nous allons indiquer rapidement la suite de îs souverains. Mohammed Ier Alhamar (1238-1273) et ohammed II (1273-1302), surent réprimer dans leurs ! tats toute tentative de désordre ; Mohammed III fut moins îureux; après sept ans de règne (1302-1309), un de ses ères, Nasar Aboul Giuz, parvint à soulever contre lui la >pulation de Grenade et se faire proclamer à sa place; latre ans ne s’étaient pas écoulés (1309-1313) qu’il était rcé lui-même de céder la couronne à son neveu , Ismaël ^ Farag, qui descendait, par sa mère, de Mohammed-

Alhamar. Cet Ismaël régna douze ans (1313-1325), et fut su cessivement remplacé par ses deux fils, Mohammed IV (132 1333), et Yousef Ier (1333-1354). Ce dernier fut l’auteur pri cipal des diverses réformes que nous avons signalées, et, sa contredit, le plus remarquable des princes grenadins, malgi la grande défaite du Rio Salado, que les chrétiens lui fire; éprouver. A la mort d’Yousef, Mohammed V Guadix, s i fils, proclamé roi., fut exclu du trône par son frère Isrml et un de ses parents éloignés Abou-Said. Il y remonta I 1363, et s’y maintint jusqu’en 1390. Le trône fut ensuis occupé par Yousef II (1390-1396) et Mohammed VI, qui co- m damna son frère aîné, Yousef, à une prison perpétuelle, <j se sentant près de mourir, donna l’ordre de le tuer imtndiatement; le prince ainsi condamné jouait aux éche; quand l’exécuteur se présenta devant lui ; il demanda obtint de terminer sa partie ; avant qu’elle fût achevée , ^ seigneurs de la cour vinrent lui annoncer la mort de hammed VI et son propre avènement. Yousef III (14 conserva la couronne jusqu’en 1423. Alors commencèr ces dissensions civiles qui devaient, à la fin du siècle, e traîner la chute définitive de Grenade et auxquelles se tro| vent mêlées les puissantes familles des Zegris, des Abe cerrages, des Vanegas1 , etc.

Un prince , Mohammed VII, surnommé El-Mayzain ou Gaucher, après cinq ans de règne (1423-1428), se ren odieux à ses sujets. On proclama à sa place un de ses pareni Mohammed-el-Zaghir ou le Petit, que les Grenadins dép sèrent un an après pour revenir à leur ancien maître. PI tard (1432), une faction vendue à la Castille proclan Yousef IV Alhamar; mais Mohammed recouvra l’autor suprême la même année. En 1445, deux nouveaux comp titeurs, Mohammed IX Osmin et Ismaël 111, s’unirent po renverser ce malheureux prince et se disputèrent ensui le trône. Mohammed triompha de ses rivaux en 1454 et! plus tard vaincu par Ismaël, qui laissa le pouvoir, mort, à son fils, Muley-Hacen (1465).

1. Historia de los Vandos , de los Zegris y Abencerrages , etc., de Ginez Pe de Hita, Madrid, 1631, et la trad. de cet ouvrage par Sané, Paris, 1809.

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Un funeste exemple avait été donné un siècle auparavant. Abou-Said et Mohammed Y Guadix n’avaient pas craint de réclamer l’assistance de Pierre le Cruel, roi de Castille. Ce prince assassina , dans le champ de la Tablada, Abou-Said réfugié à sa cour, pour s’emparer de ses richesses, et soutint ensuite Mohammed-Guadix ; plus tard, en 1432 , YouseflY Alhamar se joignit aux Castillans qui envahissaient le territoire de Grenade, et reçut, des mains des chrétiens, une couronne avilie.

Troubles en Castille 5 invasion «les Mérinides; bataille de Rio Salado.

Nous reprenons maintenant notre récit ; depuis la conquête de Murci-e et de Séville par Ferdinand 111, les Castillans étaient devenus les seuls ennemis que les rois de Grenade eussent à redouter; aussi cherchaient-ils à conserver la paix avec leurs voisins en répandant leurs libéralités parmi les ministres et les principaux courtisans ou bien en se conciliant les esprits par des procédés chevaleresques. Les seigneurs de la Castille étaient parfaitement accueillis à la cour de Grenade; s’ils avaient des différends, le prince intervenait comme arbitre, et s’il ne pouvait mettre les parties d’accord, il fournissait aux deux champions les moyens de faire briller leur valeur dans un combat singulier.

Mais l’opposition de race et de religion devait rendre tout rapprochement inutile. Les deux peuples restaient toujours ennemis, et si, pendant les deux siècles d’existence du royaume de Grenade, les Castillans ne cherchèrent pas à accomplir les projets de Ferdinand III, c’est qu’ils furent eux-mêmes en proie à des discordes-perpétuelles. Le fils de Ferdinand III, Alphonse X, qui, plus que personne, contribua à répandre en Europe les travaux scientifiques des Arabes , et se rendit célèbre par la publication des Tables ilphonsines, après avoir passé la première partie de sa vie 1 briguer la dignité d’empereur d’Allemagne, employa la leconde à lutter contre son second fils, Sanche le Brave, pie les États déclarèrent roi de Castille , même de son vivant. Les enfants de La Cerda, héritiers légitimes du trône,

et petits-fils de Saint-Louis par Blanche , leur mère , so tinrent leurs droits avec l’appui de la France et de l’Arago et ces guerres de succession étaient à peine terminées q la tyrannie de Pierre le Cruel (1354-1370) faisait surgir parti de Transtamarre, et livrait l’Espagne aux bandes de d Guesclin et du prince Noir. Enfin , au xve siècle , la long minorité de Jean II et la faiblesse de Henri IV l’Impuissa; condamnèrent la Castille à ne rien entreprendre au dehon

Si les Grenadins avaient su profiter des troubles de Castille, ils auraient pu relever en Espagne l’étendard d prophète ; mais l’esprit de conquête les avait tout à fa abandonnés. La guerre, durant ce long intervalle de temp se réduisit à l’attaque de quelques places situées aux de extrémités des montagnes qui protègent Grenade : d’u! côté, Gibraltar, Algeziras, Tarifa; de l’autre, Huesca, Baez; Guadix, Alméria. Il y eut cependant un dernier effort tent à la fin du xiip siècle par les Arabes unis aux Mérinides d’A frique.En 1275, Mohammed II livra au prince Abou-Yousf les deux villes de Tarifa et d’ Algeziras, et tous deux enva hirent l’Algarve. Sanche le Brave , quoique la flotte de Cas( tille eût été détruite près d’ Algeziras par les musulmans, n se laissa pas intimider, et couvrit avec succès l’intérieur d pays (1280). Plus tard, lorsque les États lui eurent décern la couronne pour prix de sa vaillance , Alphonse X (128< implora à son tour le secours du prince mérinide contij un fils rebelle. Si le roi de Grenade avait accueilli sa de mande comme Abou-Yousef, les Arabes se seraient trouve dans la position la plus favorable pour pénétrer au cœur d la Castille ; Mohammed II préféra, en s’alliant à Sanche s’assurer l’amitié d’un guerrier puissant. La fortune se de clara contre le roi de Maroc ; sa flotte fut brûlée ; des deu villes qu’il possédait, l’une, Tarifa, fut emportée d’assai par les Castillans ; l’autre, Algeziras, reçut une garnison d Mohammed (1296).

Des hostilités partielles signalèrent la première moitié d xive siècle. En 1309, les Castillans s’emparèrent de Gibraltar et mirent le siège devant Algeziras. Pour les éloigner, il fallu leur céder plusieurs villes moins importantes. Pendant 1

minorité d’Alphonse XI, Ismaël-ben-Farag voulut profiter des inimitiés qui s’étaient élevées entre les infants chargés de Sa régence. Deux d’entre eux, éclairés par l’aggression des Arabes, mirent fin à leur rivalité et portèrent la guerre 1 contre Grenade même ; leur ardeur inconsidérée leur fit légliger toute prudence, et ils se laissèrent envelopper dans es montagnes par un corps nombreux de musulmans; ,eurs troupes , malgré des prodiges de valeur, essuyèrent me déroute complète. Eux-mêmes reçurent la mort* oit qu’ils fussent tombés de lassitude sur le champ de baaille , selon le récit des Espagnols; soit que, suivant les i irabes, ils aient été tués au plus fort de la mêlée en combattant comme des lions. Le lieu témoin de cette catastrohe est encore aujourd’hui célèbre sous le nom de Sierra de )s Infantes (1319).

Un tel succès ranima le courage des Grenadins. Ils conçumtl’espoir de recouvrer les villes qu’ils avaient perdues, et, 1 1329, ils avaient repris Baeza, Martos, Ubeda et même Giraltar. Peut-être auraient-ils poussé plus loin leurs avanta- 4 as, si les Africains avaient appuyé le roi Mohammed Y ; loin I ' a lui prêter secours, ils lui enlevèrent Algeziras, Maralla et Ronda. Ce ne fut qu’à l’avénement de Yousef II l’une alliance sincère réunit enfin tous les musulmans us le même drapeau. Le prince mérinide Abul-Hacen îscendit en Espagne, à la tête d’une armée nombreuse,, adis que sa flotte repoussait du détroit les vaisseaux porgais et castillans. Yousef se hâta de le rejoindre, et les ux souverains attaquèrent Tarifa. Ils avaient de l’artille— à leur disposition . Néanmoins le siège traîna en longueur ; armées castillane et portugaise cherchèrent à dégager place. Une grande bataille se livra sur les bords du Rio llado, et ce fut une seconde journée de Tolosa. Abulcen, vaincu, laissa aux Grenadins tout ce qu’il possédait « Espagne et alla cacher à Fez sa défaite et sa honte (1340).

4 flotte fut bientôt après détruite par les galères génoises,

1 gonaises, castillanes et portugaises, unies ensemble pour

* urer aux chrétiens l’empire de la mer, et la prise d’Alge-

* is leur donna, en 1342, un port excellent pour surveiller

tout le littoral africain l. Les Arabes d’Espagne furent dè lors réduits à leurs propres forces. Placés à l’extrémité d la péninsule hispanique, ils ne songèrent plus qu’à se fain oublier. Les Castillans, tout entiers à leurs discordes ci viles, ne cherchèrent pas même à s’emparer des deux vilt deGibraltar et d’ Alméria, qui leur auraient assuré la posses sion exclusive du détroit ; mais les Portugais , par la con quête de plusieurs places fortes d’Afrique, vinrent à leu aide et interceptèrent toute communication entre les deu continents.

Destruction du royaume de Grenade.

Ce ne fut qu’en 1432 que la guerre recommença ave quelque vigueur : Yousef IV Alhamar et Mohammed Vil s disputaient la couronne. L’un des deux compétiteurs im plora le secours des Castillans, qui le firent triompher da les champs de Grenade.

Si l’on prétendait reproduire tous les faits particulie qui se rattachent à la lutte des deux peuples, il faudrait r; conter une suite non interrompue de combats dont 1 frontières des deux États étaient sans cesse le théâtre; nobles castillans et les cheiks arabes, qui voulaient si lustrer par leurs exploits, faisaient de fréquentes incursio en pays ennemi; mais ces hostilités n’entraînaient pas guerre générale ; c’était en quelque sorte des joutes et d passes d’armes qui préparaient seulement les esprits à u lutte suprême et inévitable.

Quand Muley-Hacen monta sur le trône (1465), les Gre| ilélei nadins n’étaient pas en état de résister aux Castillans. IJ Js|es nouveau roi, malgré son courage, ses vertus, son patrioj b tisme , sa foi religieuse ne s’était point concilié l’affectio des Grenadins, qui lui reprochaient trop d’arrogance et d cruauté, et surtout l’empire qu’une esclave chrétienne ava pris sur son esprit. On répandait le bruit qu’il voula choisir pour son héritier un fils de cette esclave, à l’exclu sion d’Abou- Abdallah (d’où l’on a fait Boabdil et Boadillin

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1. Cardonne, Histoire de l’Afrique et de l’Espagne, etc., avec les dissertatioi de de Murr, Nuremberg, 1770: J. C. Murphy, thc History of the Mahometan en pire in Spain , etc., Londres, 1816.

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né de la sultane Zoraya. Deux partis bien tranchés se for- 1 mèrent dans le royaume et contribuèrent à l’aftaiblir en- I core(l476).

En Castille, au contraire, les grands, après avoir réduit Henri IY l’Impuissant au dernier degré d’abaissement et | d’humiliation, s’étaient réunis, à sa mort, autour de l’infante Isabelle (1474). Cette princesse était mariée à Ferdinand, roi dé Navarre et de plus héritier présomptif du roi d’Aragon. En 1479, les deux époux pouvaient disposer des ressources de trois royaumes ; ils allaient fonder la grandeur de l’Espagne et lui donner l’unité en détruisant pour jamais lad omi nation des Arabes dans la Péninsule. Muley-Hacen provoqua leur ressentiment en refusant de payer le tribut auquel son père s’était engagé ; il répondit fièrement à leurs ambassadeurs : « Allez dire à vos maîtres que Grenade n’a ipas d’or, mais du fer pour ses ennemis. >• Il ne craignit même pas de commencer les hostilités en attaquant la ville le Zahara, dont il s’empara en 1480. On apprit à Grenade son succès avec enthousiasme ; mais, suivant une prédiction siîistre, les ruines de Zahara devaient retomber sur la tête des vainqueurs. L’importante ville d’Alhama, un des soutiens le Grenade, fut emportée par les Castillans, qui se présenèrent bientôt sous les murs de la capitale. La guerre civile enait d’éclater ; les partisans d’Abou-Abdallah avaient renersé du trône Muley-Hacen. Vainement ce prince essaya-t- 1 de montrer par son triomphe sur les Castillans devant Loxa u’il était digne de la couronne ; il fut forcé de se retirer ans les provinces, et se vit abandonné de la plupart de ses apitaines. Les Castillans entretinrent habilement le feu de t révolte parmi les musulmans et poussèrent pendant uelque temps la guerre avec mollesse. Le hasard des comats ayant fait tomber entre leurs mains le lâche Abou-Ablallah, ils s’empressèrent même de lui rendre la liberté,

| ersuadés que sa coupable ambition servirait mieux leurs itérêts que la plus belle victoire (1484).

Muley-Hacen, rétabli un instant sur le trône, avait ensuite ;é forcé d’abdiquer en faveur de son oncle, El-Zagal. Aboubdallah, qui était tombé dans le mépris de ses compa- ! 19

triotes, implora l’appui du roi Ferdinand. Celui-ci envahi aussitôt le royaume de Grenade ; les villes de la Vega fureni enlevées, et Él-Zagal, dont les partisans s’étaient jusque-li maintenus dans l’Alhambra, ayant été battu devant Lorca céda Grenade à son rival (1486). Le but de l’expéditior! de Ferdinand était atteint; ce prince, au lieu de se retirer conclut avec Abou-Abdallah une nouvelle convention qu l’autorisait à poursuivre El-Zagal dans toutes les placei fortes qu’il avait conservées. Armé de ce prétexte, il assiégea et prit Malaga, puis dirigea ses troupes contre Alméria Baza et Vera.

El-Zagal , après avoir essayé de soutenir la lutte , rest£ bientôt convaincu qu’ Allah, dans sa toute-puissance, avai prononcé l’arrêt de Grenade, et fit proposer une capitula tion générale aux Espagnols ; Ferdinand se garda biei de refuser ces ouvertures , qui lui permettaient de suivni JfJ sans obstacles l’exécution de ses autres desseins ; il montra généreux. Le roi musulman livrait ses États Alméria , Guadix et plusieurs autres cités , et recevait e échange de vastes domaines en toute propriété. Quant au habitants , ils devaient être admis au rang de sujets de 1 couronne de Castille , conserver leur liberté , leurs biens l’exercice de leur religion , et payer l’impôt exigé aupara vant par leur souverain (1490).

Cette convention eut une grande influence sur la destiné du royaume de Grenade ; la plupart des Arabes qui redou taient les dures lois de la guerre, et avaient juré de s défendre jusqu’à la dernière extrémité, virent dans la con duite de Ferdinand le présage d’une paix durable, et, pré férant une existence paisible au tumulte des combats se soumirent aux chrétiens. Les musulmans fidèles crié rent à la trahison et coururent aux armes ; ils forcèren El-Zagal à se retirer en Afrique, fortifièrent Grenade, et ré solurent de s’ensevelir sous ses ruines. Le 9 mai 1491 Fer dinand se présentait devant les murs de cette ville à la têt de quatre-vingt mille hommes; Abdallah laissa à des géné raux habiles le soin d’organiser la défense ; tous les habi tants, femmes, enfants, vieillards, prirent leur part de

dangers et des fatigues du siège. Tous rivalisèrent de zèle et d’ardeur, mais Ferdinand et Isabelle avaient pour eux la force jointe à une volonté persévérante.

Grenade est bâtie sur deux collines, non loin de la Sierra Nevada et des Alpuxarras. Le Daro et le Xenil la traversent et l’entourent ; elle était protégée par des remparts inexpugnables que protégeaient quatre cent trente tours ; deux grandes forteresses, l’Alhambra et l’Albaycin , pouvant chacune contenir quarante mille hommes, en défendaient l’approche; enfin il était possible de garder un passage libre avec les Alpuxarras , et de faire arriver par là dans la ville les secours et les provisions nécessaires.

Isabelle., pour montrer sa ferme résolution de ne point se retirer avant d’avoir achevé sa conquête , fit construire une ville qui existe encore aujourd’hui sous le nom deSanta-Fé. Des fossés et des retranchements inattaquables garantirent de toute surprise le camp des Espagnols ; puis Ferdinand s’occupa d’intercepter les communications et d’empêcher les sorties trop fréquentes. A la suite de travaux vraiment gigantesques , Grenade se trouva bloquée de toutes parts ; les musulmans risquèrent leur dernière chance de salut dans une bataille générale ; elle eut lieu sous les murs de la ville ; les chrétiens furent vainqueurs. Abou-Abdallah comprit que tout espoir était perdu ; il entra en arrangement avec le roi d’Aragon , malgré l’avis d’un grand nombre de icheiks décidés à mourir en combattant pour la patrie. Ferlinand demanda que Grenade lui fût remise dans deux mois i dater du jour de la signature du traité, si pendant ce délai die ne recevait aucun renfort par terre ou par mer. Les Arabes avaient fait un dernier appel aux souverains d’Afri- [ue et même aux sultans de Constantinople. Aucun n’eut e dévouement de tenter une grande entreprise pour sauver 3 dernier rempart de l’islamisme en occident. Les Oltoians seuls, en 1486, avaient armé une flotte qui s’était ontentée de ravager les côtes de la Péninsule.

Il fallait donc que Grenade succombât. Abou-Abdallah, raignant un soulèvement populaire , rendit la ville sans ttendre le terme convenu. Des terres lui étaient assurées

avec un revenu suffisant dans les Alpuxarras. 11 ne voulut point demeurer sur le sol de l’Espagne , témoin de son ignominie, et alla finir ses jours dans les déserts de l’Afrique. Quant aux habitants, retirés au fond de leurs demeures , ils laissèrent les chrétiens prendre possession de leur ville, qui semblait entièrement abandonnée. On arbora sur le sommet de l’Alhambra et de l’Albaycin les étendards de Castille et de Saint-Jacques, l’on décora la grande mosquée des ornements du culte catholique, et le fanatisme barbare de Ximenès fit livrer aux flammes les manuscrits arabes conservés précieusement depuis tant de siècles. Ferdinand put, sans être inquiété , se saisir des positions im portantes des montagnes et du royaume de Grenade. Les vaincus semblèrent rester indifférents aux clauses mêmes de la capitulation qui leur laissaient leur liberté, leurs biens, leurs armes, leur religion , leurs mosquées, leurs usages, maintenaient l’institution des cadis et des caïds chargés de juger leurs différends d’après la législation musulmane , et enfin ne les astreignaient qu’aux impôts qu’ils payaient à leurs rois nationaux *. La chute de Grenade semblait être leur arrêt de mort ; elle marquait, en effet, la fin de la domination des Arabes en Espagne, qui avait duré 782 ans (710-1492).

Politique des rois d'Espagne à l'égard des Arabes qui sont expulsés définit! veinent de la Péninsule en 1600.

Ferdinand n’avait point l’intention d’exécuter conscien-

cieusement les articles de la capitulation ; il possédait Grenade , c’était là le but de son ambition. Quant aux mu-

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sulmans, il s’inquiétait peu de leur sort; habitué, en politique, à sacrifier tout à ses intérêts, il reconnut bientôt qu’une population riche, nombreuse, et conservant touW.'Ê

jours un esprit d’indépendance, serait un embarras sérieux

pour son gouvernement ; il résolut de fondre les Arabes malgré eux avec le reste de la nation, en leur faisant abjurei °Pf

graduellement et leur culte et leurs mœurs. Annoncer ou

l. Robles, Vie du cardinal Ximenès ; Mignot, Histoire des rois catholiques Fer tûiji dinand et Isabelle , Paris, 1766. — Histona del rébellion y castigo de los Moris • ^ mos , etc., par Carjaval, Madrid, 1797.

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vertement ses projets , c’était s’exposer à les voir avorter ; il chargea donc l’inquisition d’amener peu à peu les musulmans à se convertir au catholicisme. On commença par les endormir dans une certaine confiance, en exaltant la loyauté castillane. On affecta d’observer rigoureusement les engagements pris; et l’on ne s’attaqua qu’aux juifs, qui tenaient entre leurs mains une grande partie des richesses du pays, et qui furent contraints de s’expatrier ou de renier la foi de leurs pères ; on les fit périr dans les tortures ; les supplices et les auto-da-fé frappèrent de terreur les Arabes qu’on essayait de convertir à la religion du Christ, et qui pouvaient craindre pour eux-mêmes un sort aussi cruel (1492).

Un peu plus tard on interdit l’exercice public du culte musulman ; on distribua de l’or à ceux qui abjuraient l’islamisme. Enfin, en 1499, Ferdinand, levant le masque, prononça l’expulsion des infidèles qui refuseraient le baptême. Des cris d’indignation retentirent dans le royaume de Grenade. Ce fut en vain, les villes se soumirent et leurs habitants allèrent à l’église adorer le nom de Jésus-Christ, pour revenir le blasphémer au fond de leurs demeures , et demander pardon au prophète de leur indigne faiblesse. Les montagnards des Alpuxarras , population plus énergique , refusèrent hautement d’obéir et prirent les armes. Ferdinand marcha contre eux avec des forces supérieures , et, après avoir dévasté leurs champs , ajouta pour les vaincus aux rigueurs de l’exil la confiscation de tous leurs biens.

Les musulmans de Valence, dont l’industrie formait une des principales sources de la prospérité de l’Espagne , furent tolérés jusqu’au règne de Charles-Quint (1524). Alors les seigneurs du pays les contraignirent de recevoir le baptême, et le roi, au lieu d’écouter leurs plaintes, les renvoya au tribunal de l’inquisition, qui sanctionna la conduite des oppresseurs. L’année suivante (1525), un décret, provoqué par l’archevêque de Séville, grand inquisiteur, obligea les Arabes de Grenade de renoncer en un jour à leurs labitudes, à leurs vêtements, à leur langage; tous les chrétiens eurent le droit de surveillance , et un tribunal spécial ’eçut les dénonciations. Pour obtenir quelque adoucis-

sement à leur sort, les musulmans payèrent en 1562 > à Philippe II, huit cent mille ducats; si le gouvernement et l’inquisition suspendaient leurs persécutions, le peuple espagnol, portant l’intolérance à ses dernières limites, poursuivait le glaive d’une main et la croix de l’autre, jusque dans les montagnes , les malheureux Arabes qui refusaient de se convertir.

Enfin, en 1568, l’archevêque de Grenade, jaloux d’attacher son nom à une mesure encore plus vexatoire, obtint de Philippe II un décret qui interdisait aux infidèles l’usage fréquent des bains, les danses mauresques, l’emploi de la langue arabe, et qui défendait aux femmes de sortir voilées. C’était vouloir les pousser à la révolte, ce qui eut lieu en effet : ils s’armèrent, essayèrent de surprendre Grenade et nouèrent des relations avec les Africains ; suivis de près par le marquis de Mondejar, ils ne purent s’établir sur aucun point important, et se réfugièrent dans les montagnes, sous la conduite de Mohammed-ben-Ommïah , qui prétendait descendre des anciens khalifes de Cordoue. La lutte se soutint pendant plusieurs années; enfin la division se mit dans le camp des rebelles : Mohammed périt assassiné. Muley-Abdallah, qui lui succéda, ne fut pas plus! heureux; don Juan d’Autriche (1570), par ses négociations habiles, lui enleva la plus grande partie de ses soldats. Les uns se soumirent ; les autres furent transportés en Afrique. Muley fut réduit à traiter lui-même avec le vainqueur. On dispersa les montagnards des Alpuxarras dans les provinces des Asturies, de la Galice et de la Castille, et on les plaça sous une étroite surveillance.

Un dernier coup leur fut porté en 1609; malgré les protestations de quelques seigneurs généreux, les Arabes de Valence et de Murcie furent jetés pêle-mêle, par ordre du Conseil de Philippe III, sur des vaisseaux qui les transportèrent sur les rivages de l’Afrique. Un grand nombre passai les Pyrénées , et Henri IV les accueillit avec bienveillance ; ce grand roi offrit aux uns un asile et des terres, aux autres les moyens de s’embarquer dans les ports de la Guienne et du Languedoc.

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On a calculé que depuis la conquête de Grenade jusqu’en I 1609 , trois millions d’Arabes furent expulsés du sol espaj gnol. C’était l’élite de la population au point de vue de l’industrie et de l’agriculture ; aussi leur départ laissa-t-il dans la Péninsule un vide que plusieurs siècles n’ont pu combler.

• Jamais les Espagnols n’ont rendu aux plaines de Valence, de Murcie et de Grenade l’aspect florissant qu’elles présen- > taient sous la domination des Arabes. Le décret de 1609 fut aussi funeste à l’Espagne que quatre-vingts ans plus tard la révocation de l’édit de Nantes pour la France, pi

■ 1. Histoire du règne de Philippe III, par Watson, 1773, et celle de Davila, pu-

® bliée eti 1 77 1 par D. Ulloa dans sa Monarquia de Espana; voy. aussi les Annales Ferdinandei du comte Fr. Chr. de Khevenhuller. — Masden, Historia critica de Espana, Madrid, 1783-1800. — Robertson, Histoire de Charles V, etc.

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