I. LE CARDINAL GRANVELLE
J'ai serri l'Empereur pendant de longues années, et, depuis, Votre Majesté sans interruption. Chacun sait quels travaux continus, et de haute importance j'ai dû successlTement entreprendre pendant le cours de négociations fort graves tant en paix qu'en guerre... On n'ignore pas les résultats majeurs que j'ai obtenus dans ces diverses circonstances, le désintéressement et le zèle avec lesquels j'ai servi, lorsque souvent je me trouvais seul à porter le poids des affaires, n'ayant en vue que le Biocès et sachant l'acheter aux prix des plus rudes fatigues. Deux fois j'ai été nommé à l'évôché de Liège, et deux fois j'ai dû renoncer à cette Église uniquement à raison du besoin que l'on avait de moi. A quatre reprises aussi j'ai refusé la dignité de cardinal, afin d'être plus en état de me consacrer uniquement au service de Votre Majesté... Je la supplie donc d'avoir égard à la nécessité qui me presse... A moins d'obtenir un lecours d'argent qui me mette en état de payer mes dettes et de fournir âmes besoins, fut-il assigné sur le royaume de Naples et exigible dans quelques années seulement, il m'est impossible d'acquitter ce que je dois, et je me verrais contraint d'aller vivre fort à la gêne dans mon Église (d'Arraa), afin de décharger en tout ma conscience (1).
Dans une autre lettre, écrite de Bruxelles le 4 octobre 1559, lorsque le roi était déjà arrivé en Espagne, l'évêque d'Ârras demande que Tabbaye bénédictine de St-Amand en Fevèle, alors vacante par la mort de Georges d'Egmont, évêque d'Utrecht, et donnant un revenu annuel de quatorze à quinze mille florins, lui soit confiée en commande avec quelque gratification ajoutée. « Je puis certifier à V. M., dit-il, que j'éprouve des besoins véritables, puisque je n'ai pas obtenu la moindre gratification (alguna aivda) pendant ma vie entière, malgré la longue administration que j'ai eue des affaires d'Àrragon et d'Italie, durant laquelle je ne nie suis point approprié même un seul maravédis (2). '^ Philippe II finit par lui accorder l'abbaye de Saint- Ci) Papier» d'État», V, 657-664.
(2) Ibid, p. 653.
Âmand et la gratification, comme il conste d'une dépêche qu'il lui envoya le 12 mai 1560. Dans cette même pièce se lit le passage suivant : » Pendant mon séjour dans les Pays-Bas, j'ai cherclié à vous faire sentir la nécessité d'accepter votre nomination à Tarchevêché de Malines. Je persiste dans les mêmes senti* ments, attendu que je ne pourrais élever à cette dignité personne qui la méritât davantage. En effet, vous réunissez en vous toutes les qualités désirables au plus haut point, offi-ant une double garantie : l'une pour le service de Dieu, puisque vous résideriez ordinairement dans le ressort de votre Église ; l'autre pour mon ser* vice, puisque Bruxelles, siège ordinaire de la cour, est situé dans le diocèse de Mcdines. " Le roi prie Grativelle avec instance d'accepter l'ofire et de faire connaître sans retard sa résolution, afin que toutes les pièces relatives à la nomination puissent être envoyées promptement à Rome (i).
Granvelle répondit, le 29 mars, qu'il se résignait au choix que le roi avait fait :
Quant à l'archevêché de Malines, bien qae je ne me dissimule ni les embarras que son acceptation entraînera inévitablement pour moi, ni les difficultés qui s'offriront dans la conduite de ce diocèse ; bien que J6 prévoie qu'on s'adressera de tous côtés an métropolitain, qu'on reoourra même contre lui et qu'il deviendra, de nécessité, pour un grand nombre de personnes, un objet de haine et de malveillance ; bien que je connaisse mon peu de force, et que durant la vie de l'évêque de Tournai, aujourd'hui plein de santé et de vigueur, je doive ne jouir que d*un rereuu dis trois mille ducats assignés sur l'Espagne (2)» perdant ainsi la proviaîoo
(1) Ibid. VI, 83,
(2) Charles de Croj, évêque de Tournai, possédait alors l'abbaje d'Afflighem qui devait former la dotation des archevêques de Malines. — La somme de 3000 ducats équivalait à 6000 florins de Flandre.