I. LE CARDINAL GRANVELLE
Plusieurs historiens ont dit à tort, pensons-nous, que le puissant ministre avait été rappelé, malgré lui, par une lettre secrète du roi ; il semble avéré aujourd'hui quil avait demandé son congé à la duchesse, que sa retraite fut tout-à-fait volontaire et que le roi n y donna qu'à regret son approbation . Dans une lettre au roi (Besançon, 18 avril 1564), le cardinal expose les motifs qui Tout déterminé à demander un congé temporaire à la gouvernante. «J'ai considéré aussi, » ajoute-t-il, que mon absence aurait en outre cette » utilité que les seigneurs mécontents {senores alte- » rados) obéiraient de meilleure grâce a Tordre émané » de V. M. de rentrer au Conseil (i) . » Et à l'empereur : ^ M'a est chière cette occasion pour en sortir, pour les » accommoder et leur donner moyen d'obéir à Sa » Majesté avec moindre umbre, et pour faire cognoistre 9» si, avec mon absence de quelque temps, pendant » lequel je pourroye vacquer âmes affaires particuliers, ji ilz se laisseront par jalousie, et pour monstrer qu'ilz y» facent mieulx, conduire et accommoder à la raison. » Le président Viglius, de son côté, informa le cardinal que le roi avait écrit à la duchesse : « Je ne saurais » trouver mauvais le congié que vous m'escrivez avoir » donné au cardinal de Granvelle de se pouvoir absen- » ter pour deux ou trois mois,... bien que je cognoisse » la faulte que fera son absence à mon service (2). r»
Cl) Papier» d^Èiai, VU, 484.
(2) Ces deax derniers passages sont cités par M. Gachard, Compterendu des séaneee de la CommUtion royale â^hittoiret t. II, p. 310 et 311. Groen van Prinsterer, dans ses Archioes de la maison d'Orange, t. I, p. 220 et 221, 2e éd., prouve à son tonr que Granvelle partit spootaDément.
116 PUEMlEllE PÉRIODK.
Depuis lors , le pouvoir passa presque entièrement entre les mains des antiroyalistes, et ils s*en donnèrent à cœur-joie. Délivrés de leur ennemi, les seigneurs bondissaient, dit Viglius, comme des écoliers qui sont parvenus à éloigner leur maître : non aliter eœuUcevere quant pueri àbeunte ludimagistro (i). La gouvernante elle-même partageait leur joie. Comme la plupart avaient dissipé leur patrimoine, ils mirent tout à lencan, emplois, bénéfices, .passe-ports, saufs-conduits, lettres de grâce pour les incendiaires et meurtriers (2). Viglius eut beau faire des représentations contre ces abus criants : le parti était parvenu à dominer la duchesse de Parme, trop faible d'ailleurs pour remédier au mal ; il lui avait inspiré une incroyable aversion pour tous ceux qui tenaient aux principes de Granvelle.
Granvelle, accueilli à Besançon avec les mêmes honneurs et la môme allégresse que s'il eût encore été au faite de la puissance, se fixa dans cette ville, en attendant des jours meilleurs, se consolant parla culture des bonnes lettres qu'il aimait avec passion, et dans le commerce avec les célébrités scientifiques et littéraires de TEurope. Néanmoins il ne cessa pas de prendre une part active dans les affaires politiques, ainsi que le prouve la correspondance qu'il ne cessa d'entretenir avec Philippe II, Marguerite de Parme et plusieurs hommes d'État.
Une lettre adressée au secrétaire Bave, sous la date du 18 avril 1564, contient ces lignes significatives :
(1) Dans les AnaUeta Belgiea de Hoynck ?an Papendrecht. (S) Pontus Heuter. Ub. XVI, c. 6.