I. LE CARDINAL GRANVELLB
encourager les hommes de lettres et les artistes. Le cardinal Wolsey, qu'Érasme a pu appeler le Ptolémée- Philadelphe de TAngleterre, ne montra pas plus de zèle que Granvelle pour rassembler des bibliothèques. Glorieux ministre dont la postérité célébrera les services rendus au monde savant. A sa mort , après avoir, pendant un demi*siècle, servi le plus opulent des monarques de l'Europe, il ne laissa qu'une très-médiocre fortune, témoin la modicité des revenus qu'un homme si généreux fit à ses meilleurs amis (i).
L'impartialité ' nous force de convenir qu'il n'était pas à l'abri de défauts qui s'allient peu avec le caractère dont il était revêtu. Il avait des habitudes de faste et de prodigalité, dont le résultat fut plus d'une fois qu'il ne pouvait faire face à ses dépenses. Vivant à la cour, habituellement lancé dans le tracas des choses terrestres, sa piété était moins fervente que son dévouement à la religion , et nous ajouterons que l'archevêque de Malines recevait la leçon de ses vertueux suflfragants plutôt qu'il ne la donnait. Strada, qui est un historien généralement bien informé, fait une terrible réserve sur la vie privée de Granvelle, à l'endroit où il parle de son départ de Naples (2) . Pour parler net, s'il a été énormément calomnié, de son vivant, par des envieux et des ennemis acharnés, il n'en reste pas moins certain qu'au moins à une époque de sa vie il fut de mœurs trop peu sévères; mais était-ce aux Gueux à lui jeter pour cela la pierre?
Nous n'avons pas à émettre un jugement personnel
(1) Voir Weiss dans la notice préliminaire des Papiers d'État. (2j De Bello befy. Ht. IV, sons Tan 15G4.
sur la politique intérieure de Granvelle. Personne ne travailla davantage pour épargner aux Pays-Bas les épouvantables calamités dont ils devinrent le théâtre, et cependant personne ne fut plus que lui calomnié aux Pays-Bas. « Son siècle, dit M. de Gerlache, ne le " comprit point, parce qu'il vivait au milieu des passions r» politiques les plus furieuses et qu'il fut contraint de » lutter contre elles. »Les écrivains hostiles àrÉglise romaine et à la catholique Espagne ont systématiquement dénigré sa mémoire, et plus d'un auteur catholique s'est fait bénévolement l'écho d'accusations en définitive injustes. Aujourd'hui, grâces à Dieu, l'histoire est devenue plus véridique et plus sincère. Les découvertes historiques de M. Groen van Prinsterer et de M. Gachard, archiviste-général du royaume de Belgique, ont produit depuis quelques années une réaction en faveur de Granvelle (i).
M. Groen, quoique protestant, reconnaît, dans les Archives ou correspondance inédite de la maison d! Orange-Nassau^ que le cardinal ne fut ni l'ennemi des libertés, dont jouissaient les communes des Pays- Bas, ni l'ami du régime despotique de l'Escurial. Il prouve cette assertion par des lettres confidentielles adressées à Morillon, et en particulier par celle du 13 août 1572. « Vous savez, écrit Granvelle au prévôt, si mes opinions ont été sanguinaires ou doulces, et combien j'ay procuré le repos et seurté du pays, et en si long temps avez peu cognoistre mes entrailles, et
(1) Voir M. le baron de Gfei lâche, Histoire du royaume des Pays-Bas, tom. I, p. 119.130, et Nuyeus , Geschieienis der Nederl. Beroerien, tom. I , p. 54 et 200.