SUITE DE L'EXPOSÉ
différents des déserts de l'Arabie : le premier ne se nourrit que de dattes dont il disperse les noyaux; l'autre se nourrit de chair de mouton, dont il abandonne les ossements. Un bois riant de palmiers est le fruit du premier repas ; les restes infertiles du second ne font qu'ajouter à l'horreur du désert : telle est, au moral, la différence des deux régimes végétal et animal.
« Le régime des végétaux doit plaire surtout aux grandes âmes, par cela seul qu'il tient à un des principaux éléments de cette grandeur. La vie est si courte, que celui qui sait l'apprécier, trouve son plus grand bonheur dans la simplicité du bagage.
« Àgésilas, roi de Sparte, ne dédaignait pas de préparer lui-même le célèbre brouet dont l'exercice et la faim étaient l'assaisonnement; et Cyrus, roi de tout l'Orient, ne faisait apporter que du pain pour lui et pour ses soldats, lorsqu'il campait près d'un ruisseau.
« Les hommes généreux n'ont pas souhaité, pour tous leurs semblables, une égalité de richesse impossible à établir; mais tous auraient souhaité, pour eux, une égalité de bonheur qui fait supposer une égalité de lumières ; j'entends parler de lumières nécessaires à ce bonheur, dont la source est dans une grande justesse d'esprit que le régime végétal, seul, peut donner.
« D'autre part, en bornant ses besoins, ce régime doit diminuer singulièrement l'amour du lucre, origine de tant de désordres, comme il doit calmer par sa douceur la fièvre dévorante de l'ambition, moins due, je pense, à un vain désir de s'élever au-dessus des autres, qu'à cette inquiétude de l'esprit amenée par le régime animal, et qui ne permet pas de se reposer un seul instant... »
Sans doute nous serons plus difficiles, en France, à nous convertir au régime végétal; et, si grande est la
III» L'AIUÈGE, IVe PARTIE {suite et fin), CHAP. II.
force de l'habitude, spécialement en matière d'alimentation, que « tout le monde, au premier abord, trouve purement divertissante et ridicule l'idée de s'imposer le régime végétal quand il existe encore des huîtres d'Ostende, des truites de rivière, des bartavelles et même de vulgaires biftecks. » Toutefois, en creusant môme superficiellement les aperçus ouverts par le penseur de la Nogarède, on ne peut s'empêcher d'y reconnaître de la raison et des raisons. Nous avons l'habitude de manger la chair des animaux ; mais, au fond, si nous avions vécu jusqu'à vingt ans dans l'ignorance absolue de la viande, d'un régime exclusivement lacté et frugivore, il est à croire que nous aurions trouvé répugnante la proposition de nous nourrir d'une bête morte. Car, en définitive, la viande n'est que « du cadavre, » ce qu'il y a de plus répugnant à l'odorat, à- la vue, à tous les sens. Néanmoins, en laissant de côté les divers aspects de la question, chimiques, physiologiques, économiques ou sociaux, qui militent pour la thèse des végétariens ou légumistes, le moraliste Gleyzes est remarquable et éloquent, lorsqu'il développe les considérations morales, et veut persuader que le régime végétal est le meilleur pour la santé physique, morale et intellectuelle de l'individu et des nations.
Il faut donc conclure que notre philosophe ariégeois était, comme s'exprime un docte critique , « un vertueux pythagoricien, qui préféra à une gloire littéraire presque assurée, les déceptions assurées à tout homme de bien qui se dévoue à la régénération de ses semblables. » Nous avons lu les Nuits élysêennes\ production de la jeunesse du colo-
1. Un volume in-8° de 285 pages. — Quant au livre Thalysie, il parut en 1840-42. — M. Gleyzes donna le Christianisme expliqué, un volume in-8*, première édition en 18.50, nouvelle édition en 18J6; ouvrage rédigé au point de vue protestant.