ECRITS DE LA BEAUMELLE
D'autre part, la carrière militaire n'est pas une raison de refuser à celui qui la suit la qualité de moraliste. La Beaumelle a disserté sur la moralité de la guerre, et dans la littérature il inclina vers les saines doctrines. Nous tenons pour moraliste quiconque parlera à ses concitoyens de conserver scrupuleusement le souci de l'honneur national, de se dévouer quand l'honneur national est en péril. Si c'est de la morale de prêcher les vertus qui touchent à l'amour de la patrie, entretiennent la susceptibilité à l'endroit du renom et de l'influence de son pays, La Beaumelle fut incontestablement un moraliste.
Les contemporains reconnurent dans La Beaumelle un littérateur malicieux, spirituel, un peu caustique, mais doué d'un véritable bon sens1. 11 avait beaucoup emprunté à la culture littéraire du dix-huitième siècle. 11 a formulé des maximes remplies d'un bon sens aiguisé, alliées, il est vrai, à un peu de scepticisme, quand il s'explique soit sur la cause des guerres que se font les nations, soit sur l'ordre régulier et logique que l'homme, en général, prétend exister entre ses déterminations pratiques et les idées spéculatives qui président à la naissance de nos actions. Une citation suffira pour montrer la manière, à la fois piquante et juste, du moraliste de la Nogarède. Parlant de la futilité des motifs pour lesquels, en Europe, des nations se sont mises en guerre dans nos derniers siècles, il écrit :
« Les peuples guerroient afin de satisfaire un besoin, car il n'existe jamais de proportion entre ce que le vulgaire
1. La Beaumelle s'en prenait1, vers 1823, à M. de Lamennais, déjà célèbre par son premier volume de YEssai sur l'indifférence. Il osait gouailler celui qui est devenu le grand démocrate, l'auteur des Paroles d'un croyant, mais qui, à cette époque, était partisan de l'absolutisme. Il plaisantait un peu « le canif » de l'abbé de Lamennais, se tordant contre « le sabre du général espagnol Mina. »
120 I/ARIEGE, IVe PARTIE (suite et fin), CHAP. II.
nomme les causes de la guerre, et les résultats qu'elle produit. Tel motif qui, dans une occasion, aura occasionné une guerre de trente ans, ne fera pas remuer quatre hommes dans une autre circonstance1. »
Il rappelle ensuite, d'après un mot du prince de Ligne, que « pour les deux choses les plus divertissantes du monde , pour faire la guerre comme pour se marier, il faut être deux du même avis (l'avis de se battre) '2. »
Ailleurs, il dissèque la logique de nos actes et il ajoute :
« Les idéologues disent que, lorsque le jugement de l'homme a décidé qu'une chose était avantageuse à son individu, sa volonté suivait la direction de son entendement, et qu'il agissait en conséquence. Cela 'peut être bon pour la théorie, mais dans la pratique les choses se passent autrement : l'homme commence par avoir une volonté, et, lorsqu'il est décidé, il exerce à loisir son jugement, afin de trouver des motifs raisonnables à ce qu'il veut faire, et de découvrir les moyens d'en venir à bout. Demandez plutôt à nos publicistes si leurs conclusions ne sont pas irrévocablement déduites, avant qu'ils 71 aient songé aux prémisses. La dialectique et l'art oratoire ne serviraient à rien, si leur but n'était pas de prouver une proposition quelconque sans égard à la vérité de son énoncé. Si l'on se contentait de déduire des propositions vraies ce qu'elles contiennent, quel horrible malheur! et de combien de bonnes choses ne serions-nous pas privés, depuis les volumes de M. B... jusqu'aux articles de journaux de M. L...3 ! »
Y a-t-il une ironie plus aimable, jointe à plus de bon sens ?
1. De V Excellence de la ijurvrp. avec l'Espagne, p. H. Paris, 1823.