M. AYMA ET MANZONI
et de maximes du même genre. Nous pouvons dire que cet homme d'expérience, de talent et de bien s'efforçait de « monnayer la sagesse, c'est-à-dire de la frapper en maximes, en proverbes, en sentences faciles à retenir et à transmettre » pour le profit des nouvelles générations. Mais venons à son élégant effort de traduction d'un livre de Manzoni, où le solitaire de Bellevue semble avoir voulu « faire passer le sens exquis dans le sens commun, ou rendre commun le sens exquis, ou le sens moral. » On ne traduit bien que lorsqu'on sait bien écrire ; et pour bien écrire, il faut, a dit le sagace Joubefl, « une facilité naturelle et une lenteur acquise. »
Nous comprenons l'instinct qui a dirigé M. Ayma du côté de Manzoni, parce que M. Ayma, comme les catholiques, comme tout libre esprit, n'approuve les exagérations d'aucune sorte. Le dix-huitième et le dix-neuvième siècle . ne paraissent-ils point à beaucoup d'esprits avoir outré la manie de la sécularisation? Neutralisation de l'école, neutralisation de la morale, neutralisation de Dieu, ces diverses entreprises aboutissent — contre le gré de ceux qui s'en défendent — au mot de Proudhon : Organisons le monde sans Dieu, Dès lors, les nécessités logiques se faisaient sentir sur toute l'étendue du domaine des choses intelligibles, et un point important de la sécularisation était celui de la morale. Ne se trouve-t-on pas en présence d'une vieille morale, celle du décalogue et de l'Église? Ainsi, le mouvement de la pensée moderne a conduit à opposer la morale philosophique à la morale de l'Église, en séparant la morale de toute idée de Dieu.
Sismondi, dans sa lourde Histoire des républiques italiennes au moyen âge, paruede 1807 à 1818, avait formulé, dans son 127e chapitre, des accusations contre la morale de l'Église catholique ; il avait voulu prouver que la cor-
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ruption de l'Italie était en partie le fruit de cette morale. Cette thèse perdue, inaperçue pendant plusieurs années dans la longue et indigeste histoire de Sismondi, tomba sous les yeux de Manzoni vers 1 833, et nous a valu un chef-d'œuvre, dans lequel l'auteur des Fiancés démontre que la morale catholique est la seule sainte et raisonnable ; que toute corruption vient de ce qu'on la transgresse, qu'on ne la connaît pas, ou qu'on l'interprète à rebours. Ainsi, l'on doit à Manzoni « un précieux monument de l'apologétique chrétienne. » D'autre part, c'était nous initier à une découverte, que d'introduire dans la langue française, comme Ta fait M. Ayma en 1870, cet important chef-d'œuvre d'exposition et de discussion lumineuse '.
A l'ardeur des convictions de M. Ayma, on sent qu'il n'est pas un simple traducteur. Adversaire résolu de toute machination sophistique, qui voudrait arriver avec des apparences scientifiques à la non-existence de Dieu, il s'est complu à nous donner exactement et élégamment un livre où Manzoni discute, avec un profond bon sens, l'étrange tentative d'ériger une morale nouvelle, lorsque le monde possède la morale théologique. L'écrivain de Bellevue triomphe de voir le controversiste italien remettre à sa place Sismondi, et lui reproche d'avoir avancé légèrement que « l'Église s'était emparée de la morale, comme étant purement de son domaine. » Combien M. Ayma est dans son élément, quand il répète avec Manzoni : « 11 y a deux vices irrémédiables qui ont détruit et détruiront tour à tour tous les systèmes
J. Manzoni avait donné à son travail le titre d'Observations sur la morale catholique. Le traducteur., trouvant ce titre trop modeste, y a substitué celui-ci : Le Catholicisme et la civilisation, pane qu'il détermine d'une manière plus nette t'objei que se proposait L'auteur, de mettre en présence le catholicisme, qui a infusé des principes de vie dans la société moderne, et la civilisation, dont on l'accuse peu gracieusement d'être le corrupteur et l'ennemi.
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de morale humaine : défaut de beauté et défaut de motifs pour les actions. En examinant un à un les systèmes de morale philosophique, on trouvera qu'aucun d'eux ne peut concilier la suprême beauté avec la suprême équité. Les systèmes de philosophie morale ne donnent pas de règles sures, tirées nécessairement d'un principe. Celles que propose la morale catholique ont précisément ce caractère : son principe est l'autorité même de Dieu, et ses règles sont les commandements de Dieu. — A quoi sert que la règle soit parfaite, si la main tremble à celui qui la tient? À quoi servirait la sainteté de la loi, si l'interprétation en était abandonnée au jugement passionné de celui qui doit s'y soumettre, si Dieu ne l'avait rendue indépendante des fluctuations de l'âme humaine, en la confiant à cette Église qu'il a promis d'assister?... »
Telle est l'œuvre, tel est le traducteur. L'historien des évêques de Cahors, qui s'est fait remarquer par sa faculté de mener à bonne fin la conception d'une oeuvre historique, a fait preuve de talent et de zèle, en se faisant le modeste traducteur d'un utile ouvrage d'un des plus grands poètes de l'Italie contemporaine.
XIII. — Une autre recrue parmi les écrivains sur le droit social, sur le rapport des coutumes populaires avec l'idéal, est M. Paul Barrau, docteur en droit, notaire et magistrat municipal de Foix '. On a remarqué sa publication le Livret
1. M. Paul Bàrrau, originaire du Gers, habite depuis 18C8 la ville de Foix, dont il est maire depuis les dernières élections municipales. Voici les diverses publications de ce magistrat, dont on ne conteste ni l'activité, ni l'intelligence :
Mémoire relatif à rétablissement d'une succursale de la banque de France dans le département de TAriège. — Mémoire sur un projet d'érection du collège communal de Foix en lycée. — Livret civil. — Mémoire sur le projet de création d'un lycée dans VAriège. — Réfutation sommaire des principales inexactitudes contenues dans le mémoire intitulé
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civil, paraissant dans le Midi à la même époque où Ton répandait dans le Nord un livre qu'on pourrait intituler le Livret civil des nations x. Tandis que l'un signale, dans le mouvement des idées et de l'opinion de l'Europe, un état mur, qui promet aux relations de peuple à peuple plus de sécurité et de laisser-aller, l'autre, se concentrant dans le domaine des relations privées entre individus, propose une innovation et une formalité civique, pour les mettre à l'abri des inconvénients qu'amènent les communications des citoyens avec certaines magistratures préposées à la garde des intérêts individuels.
Lequel des deux verra plus tôt appliquer les conceptions humanitaires de son esprit? Nous ne savons. — La théorie des progressistes démocrates absolus est celle-ci : Une grande loi s'impose aux agglomérations humaines comme aux individus, celle du rapprochement, et cela jusqu'à l'infini. L'homme est né libre, mais il est surtout né sociable. C'est dans la lutte entre ces deux instincts que se résume la vie de l'humanité tout entière ; et c'est la science des circonstances et des éléments de cette lutte, et aussi des lois qui ont régi le développement et la manifestation de ces deux instincts, qui constitue la science de la politique intérieure. Le plus clair, c'est qu'on nous embarque, sans nous consulter, dans un engrenage de forces, sociabilité et liberté, qui tendent, dit-on, fatalement à la démocratie universelle; on nous promet l'équilibre des instincts de liberté et de sociabilité, que devront clore définitivement le triomphe de l'instinct d'indépendance et de liberté, la confédération de toute l'Europe en groupes démocratiques
Réponse au mémoire publié à Foix. — Question des chemins de fer souspyrénéens.
1. La France et l'Europe, par Poinsot de Chansac; in-12; Paris, Calman-Lévy.