L'ABBÉ DE SENTENAC ET L'ARIEGE
M. Lafontde Sentenac a eu la main heureuse, en prenant pour sujet de travail un tel homme et un tel livre, saint Jean et l'Apocalypse. Qu'on réfléchisse aux procédés de saint Jean, écrivant sous le souffle d'en haut. Il parlait de la chute finale de l'empire romain, à l'époque même où l'astre de Rome semblait jeter son plus brillant éclat. Aucun regard mortel n'eût pu apercevoir Alaric et les barbares ; Jean les voit1. Sachons gré à M. de Sentenac, de vouloir nous familiariser avec un homme qui voyait si clair et si loin dans les siècles, et qui laissait loin derrière lui les deux grands historiens romains, Tite-Live et Tacite. Aujourd'hui que nous voulons couler en bronze les tables de la loi nouvelle, il faut savoir gré au commentateur ariégeois de nous faire connaître les visions du grand prophète sur la palingénésie universelle du monde. Bien que la liste des moralistes soit loin d'être épuisée, nous terminerons avec cet écrivain ce chapitre sur quelques-uns des personnages du comté de Foix, qui ont popularisé l'Ariège par des études directes sur les questions morales et sociales.
Il serait insensé d'espérer que le livre de M. Lafont de Sentenac vaudra, à l'Ariège, autant de vogue que l'Apocalypse a donné de célébrité chrétienne à un petit massif rocheux de l'archipel. Toujours est-il que le solitaire abri des Pyrénées où se tient l'écrivain ariégeois peut se peupler, quand on en a le goût, de toutes les personnifications mythologiques; on peut y convoquer, si l'on veut, les divers génies qui présidaient aux vallées, aux montagnes, aux grottes, aux sources limpides ; car si M. Lafont de Sentenac a médité sur un poème de mélancolie et de sombre avenir, il ne s'ensuit pas que les environs de la Bastide-de-Sérou
1. Voir les belles réflexions de l'abbé Baunard dans 1' 'Apôtre saint Jean, p. 379; Paris, 1872.
182 L'ARIÈGE, IVe PARTIE {suite et fin), CHAP. II.
excluent soit les fines sensations que procurent les beaux paysages, soit les douces effluves de l'espérance. On a dit que la petite île de Pathmos était faite pour servir de fond de tableau au délicieux roman de Daphnis et Chloé, ou pour des scènes de bergerie comme celles de Théocrite et de Moschus ; mais pourquoi, ajoute-t-on, saint Jean en fit-il « un volcan noir, gorgé de cendre et de feu » ? Ne soyons pas sévère pour le docte commentateur ariégeois, qui vient ajouter du lustre à notre groupe de moralistes et qui a mis sa perle à notre écrin.