‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 152 sur 498 · SON DRAME LE BIENFAIT ANONYME · texte numérisé non relu

SON DRAME LE BIENFAIT ANONYME

111. — Continuons l'acte premier. Robert fils n'attendait pas ce manque de discrétion et de délicatesse de la part d'un homme qu'il croit son concurrent près de Sophie, et dont il a plaint le père, lorsque, tout dernièrement, on lui a volé la nuit une très forte somme. Sophie rassure Robert et lui promet son affection inaltérable.

Telle n'est pas toutefois la manière de voir du père de la jeune fille, depuis la captivité de Robert père. Cependant il finit par abonder dans son sens (à Sophie), à la suite d'une conversation avec M. de Saint-Estieu et sa sœur, madame d'IIercourt.

A ce moment, M. de Saint-Estieu reçoit une lettre qui lui annonce le départ de Tétuan du captif, auquel on a remis de plus une forte somme pour ses besoins. M. de Saint- Estieu s'apprête, tout en gardant l'anonyme, à jouir du bonheur de ses protégés.

Leuzon l'aborde, et se confiant dans sa haute sagesse, vient lui révéler une faute qu'il a commise. C'est lui qui, amoureux de la jeune Sophie, a dérobé à son père, M. Hamberg, 50,000 francs, et pourquoi? pour rétablir à l'insu de M. Relmon ses affaires compromises dans la prise du navire qui portait Robert, et ainsi rendre son mariage possible. M. de Saint-Estieu promet de rendre cet argent volé, sans que le père puisse savoir le nom du voleur.

Au deuxième acte, madame Robert, son fils et Sophie, réunis ensemble, s'entretiennent de leurs malheurs et de leurs inquiétudes. Relmon, qui a déjà vu Robert père, revenu du Maroc, se rend près d'eux et doit les préparer à le retrouver après une si dure captivité. Apparition subite de l'absent. Scène d'attendrissement.

Mais qui l'a délivré? Robert fils se rappelle cet inconnu, et raconte à son père l'intérêt qu'il prit au récit de son

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infortune ; mais cela ne prouve pas qu'il ait été jusqu'à consacrer i 0,000 livres à son rachat.

C'est alors que M. llamberg, qui n'a pas encore retrouvé son argent, rapprochant ces deux faits, le vol commis et le retour de Hobert, soupçonne le jeune Robert, son employé. 11 fait part de ce soupçon à Belmon, qui prend sa défense, et promet de parler au jeune homme. Indignation de ce dernier, qui accuse Leuzon, son rival, de chercher à le perdre dans l'esprit de son patron et de ses amis. Il cherchera son généreux bienfaiteur, cet inconnu. Ce ne peut être que lui qui a fourni l'argent nécessaire pour le rachat de son père.

Acte troisième. Tous cherchent, mais en vain. Robert père et Belmon, qui a interrogé sa fille. sur la conduite de son fiancé, s'entretiennent avec trouble et inquiétude de cette mystérieuse affaire, que complique le soupçon jeté sur un honnête jeune homme. Heureusement paraît M. de Saint-Estieu, qui affirme l'innocence de ce dernier, et leur apprend que M. llamberg a retrouvé, à ce moment même, son argent. Du reste, Leuzon lui-même, devant tous, fait l'aveu de son égarement et du motif de son détournement. Il l'a déjà dit à Robert fils, dont il a reçu le pardon, et dont il ne veut plus être le rival.

Tout à coup paraît celui-ci, qui reconnaît M. de Saint- Estieu, et le désigne à la reconnaissance de sa famille. Tableau, enthousiasme et protestation de reconnaissance et de dévouement.

Telle est la comédie de mœurs de Pilhes La Beaumelle, qui eut un grand succès à son apparition, à en juger par les nombreuses représentations consécutives qui en furent faites pendant plusieurs années1, à Paris et à Ver-

1. Après plus de cenl représentations consécutives, la pièce l'ut retirée

PILHES GLORIFIE MONTESQUIEU. 191

sailles. Sans doute, le public moderne trop raffine ne serait plus intéressé par une pièce qui charmait nos pères. Notre littérature dramatique vivante , incisive , colorée ferait trouver bien fade et terne le style du poète de Tarascon l .

Nous laissons le lecteur juge du parti que Joseph Pilhes sut tirer d'un fait historique qui fit du bruit au siècle dernier. Le poète ariégeois professait une grande admiration pour l'illustre auteur de Y Esprit des lois ; et ce trait frappant de bienfaisance de Montesquieu, dérobant au public le bien qu'il faisait aux malheureux, était digne de passionner une âme sensible. Pilhes fit bien de faire connaître, par la publicité théâtrale, une belle action qu'on ne saurait assez méditer et louer. Montesquieu, attendri par le récit d'un batelier, lui donne sa bourse. Six semaines après, le père du batelier, délivré de l'esclavage, rentre dans sa famille, à laquelle il croyait devoir la liberté. Le passage de cet homme avait été payé; il avait été habillé à neuf, et avait reçu cinquante louis. Le jeune homme, soupçonnant l'auteur probable du bienfait, le cherche pendant deux ans. Enfin, au moment où Montesquieu passait dans la rue, un homme se précipitait à ses pieds avec toute l'effusion de la reconnaissance. Mais, par une modestie vraiment sublime, l'auteur de YEsprit des lois nie sa belle action, se dérobe à la faveur de la foule, et ce n'est qu'après sa mort, arrivée le 10 février l75o, qu'on a trouvé dans ses papiers la preuve authentique de ce bienfait.

Qui ne saura gré au poète ariégeois d'avoir voulu immortaliser la bienfaisance de Montesquieu? Il avait été saisi

du théâtre pendant quelques années. — Voyez ce qui a été dit de Pilhes et de ses poésies dans le tome des Poètes.

1. On a pari.'- du style noble de l'auteur. Aujourd'hui ce style manquerail un peu de nerfel dérouleur.

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par la narration de ce trait dans un cabinet littéraire de Paris; sortant plein (rémotion de cette lecture, il forma le dessein de le mettre au théâtre.

1Y. — Après le nom de Joseph Pilhes La Beaumelle, voici un autre Ariégeois qui fit, l'an VII de la République française, une comédie imprimée à Foix, intitulée Y Officie?' français à Milan, en cinq actes et en prose1. Cet auteur est Melchior Sonlié, de Mirepoix, ex-capitaine à l'état-major de l'armée d'Italie.

S'il ne fallait juger sa composition que du seul côté de l'art, il est incontestable que Y Officier français est une bonne imitation de Molière, quelquefois même trop exacte, puisque certains passages sont absolument calqués sur les fourberies de Scapin. Le style est bon, sans langueurs, l'intrigue est bien nouée, bien conduite. Mais nous cesserions d'approuver si l'on nous interrogeait sur le côté de l'utilité et de la morale ; car difficilement l'œuvre de l'écrivain de Mirepoix pourrait donner quelque profit à la postérité. La scène se passe en Italie, pendant l'occupation française. Florval, officier français, est logé, avec son ordonnance Yalmin, chez une famille milanaise, nommée Belcampo, composée du père, de la mère et d'une jeune fille, Éléonore. L'officier aspire à la main de la jeune fille, déjà promise par la mère à un vieux Napolitain, Geronioni, contre l'aide son mari. De son côté, l'ordonnance Yalmin a jeté les yeux sur Rosine, suivante d'Éléonore.

L'auteur ariégeois fait intervenir un moine, pour mettre un bâton dans les roues, c'est-à-dire pour empêcher le mariage de l'officier français. Il n'y aurait pas de pièce,

1. La brochure forme 64 pages in-8°, avec dédicace aux armées françaises.

MELCHIOR SOULIK. 193

si Florval ne rencontrait pas un obstacle à ses projets matrimoniaux ; mais on sentira dans cette comédie l'esprit dont le dix-huitième siècle fut animé, à l'égard des affaires ecclésiastiques. Melchior Soulié a donné au père Severino un rôle odieux qui révolte. Ce moine a toutes les hypocrisies, toutes les fourberies, il a des procédés infâmes ; c'est lui qui, en empêchant la candidature de l'officier français à la main de la jeune Éléonore, posera la sienne propre, au mépris de sa condition, de ses liens sacrés, de ses serments !

Disons-le ; en dépit de tout ce qu'avançait de juste, au temps de Bossuet, le théatin Caffaro, en faveur de la comédie et de ce qu'elle a de divertissant, beaucoup d'Ariégeois regrettent qu'un de leurs concitoyens ait dépensé un vrai talent à mettre beaucoup de fiel dans une pièce, sous prétexte d'abus. Combien l'on doit y regarder à deux fois, avant de généraliser contre une classe entière de la société! Il est si facile de censurer les faiblesses d'autrui et de ne pas s'apercevoir des faiblesses de sa propre caste !

On répondra que celte pièce, née sous la République de 1793, devait se ressentir de tous les préjugés et des dispositions peu favorables qu'on avait à cette époque envers le clergé. Cette atténuation ne répond pas à tout ; car cela ôte à un ouvrage littéraire le caractère de pérennité et d'utilité permanente qu'il eût pu revêtir.

Nous ignorons si Melchior Soulié produisit d'autres pièces. Mais pour son Officier français, il serait impossible à une classe nombreuse de personnes d'en supporter la lecture sans impatience ni révolte. On y rencontre des maximes injustes, des accusations outrées, des déclamations contre des abus qu'il était de mode d'exagérer. On y reconnaît trop le milieu d'idées et de sentiments dans lequel Melchior Soulié a vécu, et l'on se demande si vr. 13

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l'atmosphère sociale contiendra toujours cette diversité de catégories dont les membres se combattent entre eux, poussés par les préventions réciproques.

Il faut croire qu'une circonstance accidentelle mit la plume à la main de l'auteur dramatique de Mirepoix, et il est vraisemblable que les mœurs italiennes, les institutions de l'Italie1, ne plaisaient pas plus à Melchior Soulié que les moines eux-mêmes. Ainsi les dispositions moroses de l'auteur auront saisi au vol quelques-unes des misères de la terre italienne. Car pourquoi choisir précisément un tel sujet? N'était-ce pas une pièce de combat? Il y avait tant d'autres sujets à traiter qui, loin d'exciter les citoyens les uns contre les autres, auraient calmé les âmes ulcérées, en les élevant vers l'idéal ! Pourquoi ne point relever tant de traits de noblesse, dans lesquels se révèle quelquefois la nature humaine, et que le vulgaire ne soupçonne pas? Il nous semble que les saines revendications populaires et libérales, au théâtre, devraient tendre à faire ressortir la véritable grandeur morale, dont quelquefois des citoyens obscurs, ignorés, donnent de touchants et vifs témoignages. Écoutons un critique large et désintéressé : « La véritable grandeur morale est — on peut l'affirmer sans trop de paradoxe — en raison indirecte de la notoriété dont elle jouit. Par cela même que le piédestal est plus élevé et exposé à plus de regards, l'homme à qui

1. Nous nous sommes explique nous-mème sur les mœurs politiques des Italiens et sur leurs relations internationales. Mais les choses, les personnes, les individus ne sauraient être traités de la même manière. Même depuis 1800, il y a eu plusieurs Italies : celle deManzoni, celle de Garibaldi, de Silvio Pellico,de Cavour, de Mazzinl. — Il y a l'Italie des poètes, l'Italie des orangers, l'Italie des artistes, des saints, etc., etc., c'est-à-dire une Italie qui nous fait rêver, à côté d'une fraction d'Italie que nous n'aimons pas, parce qu'elle est antifrançaise, parce qu'il y a des hommes d'Etat (les G..., les M..., dit-on) qui n'aiment pas la France et font un crime de l'aimer.

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