MARIA ET ANTON
ignorait, c'est-à-dire quelle souhaite pour la première fois de n'avoir point de rivale ; que le jeune homme, de son côté, ne néglige aucune occasion de se rapprocher des lieux fréquentés par la jeune fille ; qu'il se sente poussé à lui porter chaque jour une fleur, et, quand on habite l'Andorre, les plus belles Heurs des prairies... c'est l'éternelle loi du cœur ; c'est ce qui arriva à Anton et à Maria. Ajoutons que plus d'une fois Anton se rendait utile à la mère de Maria, qui le consultait souvent pour la direction de son bien, et que de pareilles occasions n'étaient jamais négligées. On n'osait guère entrer en conversation ; il ne convenait pas trop de s'abandonner à cette pente. Toutefois, il n'était point interdit à la jeune fille de remercier Anton de ses soins, du moins par un regard timide, et, de son côté, heureux de cette approbation, son jeune ami retournait dans ses foyers content de sa journée et l'âme remplie des lueurs de l'espérance.
Toute une saison se passa ainsi. Mais il était impossible de rester indéfiniment dans le vague ; les situations allaient se dessiner. Un moment, il sembla que tout allait s'arranger selon le désir présumé des jeunes gens, lorsque l'instant d'après on put croire que tout allait se rompre à jamais. Jusque-là, le jeune Andorran ne s'était exprimé que par des regards et par de ces occasions de visite que l'esprit inventif du cœur sait faire naître et qui ont leur expressive éloquence '. Il fallait enfin parler et faire part de ses vœux à la mère de la jeune Maria, dont l'accueil était toujours obligeant. Lorsque le jeune homme allait ouvrir son cœur
1. 11 disait comme Admète, parlant de son amour pour Alceste :
Un long enchantement confondait nos deux cœurs. J'aimais ; je la voyais ; je goûtais les douceurs D'un silence attentif qui la rendait plus belle ; Je ne lui parlais pas, mais j'étais auprès d'elle.
* (Ducis, Alceste, 1er acte.)
202 L'ARIÈGE, IVe PARTIE (suite et fin), CHAP. III.
et exprimer ses vœux et ses demandes , il fut devancé par une confidence de la mère qui le troubla profondément.
Arrivé à cet endroit de son récit, le chevalier de Roussillou tient le lecteur en haleine pendant de nombreuses pages. On s'intéresse au sort des deux jeunes gens, ainsi qu'aux mœurs simples du village. Les obstacles à leur union naissent de circonstances inattendues ; car il y a, en ce bas monde, de ces incessantes combinaisons du sort jaloux qui viennent contrarier les désirs du cœur. Aussi avec cette manière de tenir le lecteur en haleine sans qu'il y paraisse aucun effort, on se retourne vers M. de Roussillou et l'on suppute quel romancier il aurait donné à la France, s'il avait eu la vocation de la littérature et s'il eût fait sa résidence dans la capitale. Son roman historique d'Anton et de Maria est une véritable idylle.
Je ne m'explique pas comment M. de Saint-Georges, qui fut en collaboration avec Halévy pour le célèbre opéracomique du Val d'Andorre, n'est pas venu chercher ses inspirations dans les chroniques locales. Si la Mare an diable et la Petite Fadelte prouvèrent dans leur temps qu'on pouvait intéresser le public français aux détails de la vie rurale, est-ce que le roman de deux braves jeunes gens, simples et bons, héroïques à force d'être bons, n'aurait pas eu la fortune de captiver la scène française? Ici nulle fiction née de l'imagination d'un vaudevilliste, la pure réalité ; ici nul besoin que le chevrier d'Halévy s'écrie :
Mon œil pénètre au fond de l'àme Et je sais, grâce à mon pouvoir, Lire, dans le cœur d'une femme, Ou ses craintes, ou son espoir.
Il ne fallait point un effort de pénétration particulière pour lire ce qu'éprouvait le cœur de la jeune Andorrane, limpide et transparent comme le cristal.