‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 159 sur 498 · LES PASSIONS AU VILLAGE · texte numérisé non relu

LES PASSIONS AU VILLAGE

VIII. — Historiquement, un obstacle presque invincible s'éleva pour l'union rêvée par les deux jeunes Andorrans. La mère de la jeune fille s'étant remariée, le beau-père entre en scène et, pour quelques incidents dont l'amourpropre du nouveau mari avait été blessé profondément, il semble que toute conclusion de mariage soit indéfiniment ajournée, à travers quelques intermittences de lueurs d'espoir renaissant.

Des années s'écoulent, mais les fidélités sont tenaces dans les montagnes d'Andorre. Avec quel art simple, avec quel naturel le chevalier de Roussillou raconte et remplit ces années de dure attente ! Mais si les amours sont durables, les volontés qui font obstacle à ces amours ne sontelles pas aussi résistantes que les rochers?

Nous répétons que le romancier trouve des beautés qui semblent ne coûter aucun effort. George Sand n'a rien, dans Benoît Champy ni dans la Mare au diable, qui puisse faire soupçonner cette existence de deux âmes ulcérées, mais soumises, montrant/ dans un fond agreste et pastoral, toutes les ingénuités, toutes les élasticités et toutes les persistances indomptables d'une passion honnête qui ne veut pas mourir. Nous sommes en plein dans Paul et Virginie. L'attente, l'espoir, la direction de la pensée fidèle aux premiers serments, le silence discret, l'absence totale de communications, le mutisme imposé et accepté, tels sont, sans emphase comme sans révolte, les mobiles qui règlent la conduite des deux jeunes gens, si cruellement interrompus dans les transports de leur mutuelle affection. Deux ans s'écoulèrent sans que le jeune Anton trouvât l'occasion de parler à Maria : c'était long. Les ordres les plus sévères avaient été donnés à la jeune fille de ne plus revoir celui qui avait demandé sa main. Dès lors plus de fêtes, plus de danses ! Comment l'un ou l'autre se serait-il montré aux

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fûtes des villages voisins, en l'absence de l'être qui remplissait toutes ses pensées? Tout ce que put faire Anton, pour concilier son amour avec la réserve qui leur était imposée, ce fut de ne pas s'éloigner des lieux que fréquentait sa fiancée, d'y diriger ses chasses, d'y porter sa flûte champêtre, pour y moduler des airs tendres et mélancoliques que l'écho rapporterait à la jeune fille. N'arrive-t-il pas sur les montagnes et dans les vallées des Pyrénées de ces accidents imprévus, orages, pluies, grêles, tonnerres, qui pourront les rapprocher un instant, par hasard? Le romancier raconte, en effet, une de ces bourrasques subites et diluviennes assez fréquentes dans les Pyrénées, qui amena la rencontre des deux héros du roman dans un abri rustique. Mais quand ils durent se quitter, le romancier parle de leur confiance réciproque, de leur tranquillité sereine qui contraste singulièrement avec les fureurs et les révoltes habituelles des amants modernes. Il est très remarquable que l'historien des amours de nos deux Andorrans laisse paraître aussi de son côté une quiétude de récit, une simplicité d'appréciation, une intel- ligence de ce qu'il y a de beau et de fort dans l'ancienne obéissance des enfants, enfin un ton élevé et noble, dont nos romanciers contemporains nous ont trop souvent déshabitués. A côté de nos exagérations littéraires actuelles, qui donc ne préférera cent fois cette manière de terminer la rencontre d'Anton et de Maria ? « Ils se quittèrent. C'est ainsi que cette rencontre fortuite chez des cœurs simples et vertueux, ne fut qu'une occasion de renouveler leurs espérances et de les confier ensemble au ciel1. »

C'est bien là le ton juste et naturel des romans champêtres. Les passions, les sentiments, les idées, le langage,

1. Qui m- sent ici, comme on l'a dil pkis haut, le souffle qui a passe sur les pages il»' Bernardin de Saint-Pierre, dans Paul et Virginie?

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