RÊVE DÉMOCRATIQUE DE M. NIGOUL
M. T. Nigoul est un de ces Ariégeois attachés, comme nous tous à des occupations professionnelles, mais dont la pensée active ne saurait se désintéresser ni de la politique, ni de la science sociale, ni du mouvement littéraire de notre pays; il a ses envolées, ses coups d'aile. Si d'autres rêvent le relèvement de la France par la reconstitution de l'autorité, M. Nigoul le rêve sans doute par raffermissement démocratique de la liberté ; mais, d'après ce que nous avons saisi dans les feuilles publiques, ce qu'il veut comme d'autres, il sait pourquoi il le veut, et, comme d'autres, il est convaincu que ce qu'il veut est bon.
Ce qui semble distinguer ce nouvel écrivain, ce publiciste, c'est une sorte de piété filiale pour les gloires de son pays natal. On croirait qu'il s'est demandé avec tristesse si l'on ne sait tenir une plume que pour s'entre-déchirer. Aussi peut-on considérer M. Toussaint Nigoul comme un spécimen original de ce que produit la germination ariégeoise. On trouve en lui, avec un fond réel de cordialité ', un dilettante du journalisme. Il n'écrit que pour révéler ce qu'il a découvert d'honorable et de fortifiant pour les autres. Telle a été son intervention dans ce travail collectif qui a tiré Lakanal des obscurités du crépuscule, pour le placer au grand jour de l'histoire, et en plein soleil de la sympathie nationale. Telle aussi sa promptitude à signaler, dans un deuil récent, une perte sensible pour l'Ariège ; nous voulons dire les lignes émues tracées par M. Nigoul sur Jules Bayle, qui promettait beaucoup.
1. Parmi les papiers d'un collectionneur parisien d'autographes, nous avons pu voir une lettre écrite de Paris, le 16 juillet 1879, par M. Toussaint Nigoul, à madame Lakanal, la veuve du conventionnel. On y apprend qu'il s'étaii intéressé, avec M. Pascal Duprat, à la position peu aisée de madame Lakanal, et qu'ils avaient obtenu, pour elle, un subside du gouvernement de la république. « Croyez, madame, lui écrivait M. Toussain! Nigoul, que ma fatigue, que j'ai d'ailleurs recherchée, est bien compensée par le bonheur que j'éprouve à causer presque constamment avec l'âme de mon illustre compatriote et maître, le grand homme de cœur dont vous êtes la veuve vénérée... »
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M. Nigoul n'a voulu faire que du journalisme intermittent. Nous comprenons cette économie des choses, bien calculée pour le talent. On se réserve de mener des études à bonne fin, puis, quand le fruit est mûr, on le dorme, morceau par morceau, aux lecteurs. Ainsi se produisent des travaux sérieux. Ainsi en a-t-il été pour l'étude sur Lakanal qui est un labeur austère d'érudit, d'historien et de critique '. Sans y mettre de la coquetterie, M. Nigoul se fait désirer dans le journalisme , où il n'apparaît que de loin en loin. Dirons-nous qu'on attend ses articles, comme on attendait Yeuillot, Fonfrède, Armand Carrel? Ce serait exagérer. Pourtant on les attend. D'autre part, il n'était pas possible de se rendre compte du conventionnel de Serres, sans s'être familiarisé avec la connaissance de la Révolution française. M. T. Nigoul a contracté, dans cette étude, des sympathies pour 1789 et en même temps pour certains hommes de la Convention.
Le publiciste de Rabat, pour nous donner l'esquisse historique de notre héros, retrace le milieu où se trouva Lakanal, envoyé par l'Ariège à la Convention. Quinze pages condensées reprennent les événements à la veille de la Révolution ; elles en font saisir la progression généalogique, au point de vue républicain. On arrive à la nuit du 1(3 janvier 1793 où Lakanal vote la mort de Louis XYI « sans phrases », « un républicain paillant peu », dit Lakanal» Puis le vaillant pédagogue fut envoyé, par ordre du
1. C'est en 1879 que M. Toussaint Nigoul, sous le pseudonyme de Marcus, publia successivement, dans la HépuOlù/ue de l'Ariège, ses articles sur Lakanal. Cette étude fut ensuite publiée en brochure, tirée à deux mille exemplaires, ornée d'un portrait et d'un curieux autographe de Lakanal. Comme en cette même année, grâce à l'initiative de MM. E. Darnaud, Aristide Pescaire et autres Ariégeois, une souscription était ouverte pour élever une statue à Lakanal dans son département, la brochure de M. Toussaint Nigoul fut offerte en prime aux souscripteurs dont l'offrande serait d'au moins quatre francs:
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Comité de salut public, comme commissaire dans les départements. La mission de Lakanal s'étendit sur quatre départements, la Dordogne, la Gironde, le Lot, le Lot-et-Garonne. M. Nigoul, s'aidant d'une publication de M. Clamageran, ainsi que de ses propres recherches, a écrit là vingt-cinq pages remarquables. Lakanal y montre ce qu'il entendait par une administration républicaine, et M. Nigoul fait si bien ressortir les intelligentes sollicitudes de notre conventionnel en faveur de ses malheureux administrés, que l'on oublie l'atmosphère tourmentée de 1793, et. que l'on croit avoir affaire à un de ces héros de l'antique Lacédémone, à bonhomie patriarcale, que Plutarque a si bien peints.
Ainsi M. Nigoul nous révèle Lakanal sous tous ses aspects. Il rappelle ses fondations scolaires, les grandes institutions scientifiques dont il prit l'initiative ; il dit les diverses étapes de son existence si mouvementée sous le Directoire, sous l'Empire, sous la Restauration, en Amérique, en France. Il étudie surtout le caractère de Lakanal, son désintéressement, sa fidélité aux doctrines de sa jeunesse. Rien n'est négligé par l'écrivain de Rabat, pour faire connaître et aimer celui qu'il appelle « l'homme le plus complet et le plus remarquable que l'Ariège ait produit ». M. Nigoul a fait un pieux pèlerinage aux manuscrits laissés par Lakanal, et le récit de sa visite à la veuve du conventionnel, n'occupe pas moins de quarante-cinq pages dans sa brochure. Qui donc n'a pas voulu compulser avec une curiosité avide les papiers de Lakanal, depuis Michelet, Lelut, Geoffroy Saint-Hilaire, jusqu'à MM. Emile Darnaud, T. Nigoul et l'auteur lui-même de Y Histoire des Ariégeois ? Comment n'être pas chercheur au sujet d'hommes qui ont marqué, comme l'organisateur des écoles, dans l'histoire de l'Ariège et de la France ?
M. Nigoul a donc fait ses preuves de publiciste ; et, de son
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beau travail sur Lakanal, il est facile de déduire son incontestable talent d'écrire, car son étude constitue un intéressant morceau de notre littérature historique. Ses doctrines, ses opinions, tous les jugements qu'il porte sur l'époque de la Révolution, seront approuvés par les uns, repoussés par les autres. Car deux courants se remarquent dans l'écrivain de Rabat. Fervent ami des intérêts démocratiques, il est très peu chaud pour le passé et l'ancien régime. D'autre part, d'après le ton du langage et les assertions à l'endroit des idées religieuses et des doctrines chrétiennes que l'on rencontre sous la plume du publiciste ariégeois, on ne peut douter de l'interprétation qu'il donne à la liberté et à l'indépendance de la pensée ". Quelques phrases, mêlées à son récit, laissent entrevoir quelles autorités il préfère en histoire. Il n'a touché que légèrement à Saint- Just, Robespierre et autres membres de la Montagne. On pourra trouver que le critique de Rabat en prend à son aise au sujet de quelques réhabilitations qui pourraient avoisiner le paradoxe, et qu'il n'adopte guère que les données des historiens récents sur la Révolution. Toutefois, s'il y a dans le monde des audaces de douceur qui étonnent, on
1. M. Toussaint Nigoul a publié, le 24 août 1884, dans l'Avenir de CAriège, un intéressant article nécrologique sur Jules Bayle, un Ariégeois dont il est question ailleurs. On entrevoit, à travers ces lignes, à quel point se trouve pour le moment M. Nigoul, dans la délicate question du problème religieux, c'est-à-dire de savoir si la vie a un but, si elle n'est qu'un fait, si le christianisme possède la solution de ce problème. Son article sur Jules Bayle, induit à chercher si l'auteur d' Isabelle Ducos peut ou ne peut pas « respirer dans l'air de la doctrine — trop obscure et trop étroite — du christianisme »; car on y rencontre ces mots qui précèdent jetés sans doute à la légère, ne supposant probablement pas de longues années préliminaires de méditations théologiques et d'études spéciales du problème pris en lui-même;
M. Nigoul annonçait la prochaine publication des écrits laissés par Jules Bayle, enlevé par un précoce trépas. Pourquoi M. Nigoul n'y joindrait-il point quelques pages de réflexions philanthropiques, sociales, fruit de ses souvenirs mûris et de ses observations studieuses?