‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 165 sur 498 · MONSIEUR SIMONNET · texte numérisé non relu

MONSIEUR SIMONNET

jaillir des situations les émotions qu'elles comportent ? Peut-être les loisirs de sa vie, les duretés de sa destinée, ce boulet de l'existence matérielle qui arracha de profonds gémissements à Bossuet, comme à Lamartine, n'ont pas laissé à M. Toussaint Nigoul le libre choix, le libre emploi de ses forces intellectuelles *. Nous n'en regrettons pas moins qu'un pareil soldat manque à l'armée des redressements littéraires et sociaux. M. Nigoul ne saurait appartenir à cette école de déterminisme littéraire qui considère la morale comme une quantité négligeable et se fait une règle de ne pas conclure. Purifiant les inévitables incorrections de sa première manière, — il avait vingt- trois ans — de plus en plus maître de sa plume, il protesterait, en romancier qui a souci des principes supérieurs, contre les désordres dont il nous peindrait les ravages. Pourquoi appuyer sur les détails matérialistes de la passion comme il l'a fait dans Isabelle Ducos ? C'est la mode du jour, mode très mauvaise qui rend la lecture de tant de romans actuels dangereuse et malsaine. Aujourd'hui, notre habile analyste serait plus vigilant sur les mots crus, sur les expressions risquées ; il s'efforcerait de peindre chastement les situations scabreuses, en même temps que l'on ne retrouverait plus trace de quelques négligences de style, d'un laisseraller si commun aujourd'hui 2.

1. Si nous sommes bien informé, M. Nigoul aurait livré aux flammes deux manuscrits de la même époque, et Isabelle Ducos resterait peut-être le premier et le dernier livre de ce genre.

2. On lit des distractions comme celles-ci : Le château s'élevait au fond d'une colline (p. 38) ; — par-dessus les murs d'un lieu (p. 42) ; — appartement fort mignon (p. 96) ; — être réveillé la nuit par le marmot qui piaille ; — falloir bercer le gosse (p. 121) ; — si je n'avais eu (dit la mère) mon enfant, grappe divine, pendue à mon sein (p. 123) (une personne qui raconte ses poignants chagrins, songe-t-elle à mettre du pittoresque dans son langage?) ; — oh ! la belle nounoue, — sur les dix mois. — il s'en allait le long des chaises (p. 128); — ceci est un grand soulagement, allez... mais allez, si Dieu.,, (p, 167 et 178);— cette abracadabrante mélodie

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Nous sommes loin, en exprimant nos regrets, de manquer de raisons pour prophétiser ce qu'auraient pu être les perspectives de Fauteur à' Isabelle Ducos, si toutefois il n'a pas renoncé à l'œuvre que Ch. flounod nomme l'œuvre « des romans honnêtes et captivants ■ ». Il y a un autre écrit de M. Toussaint Nigoul dont le titre est Monsieur Simonet, petite nouvelle charmante et qui, avec quelques imperceptibles modifications, quant à l'élégance du style et à la délicatesse de l'expression, pourrait être considérée comme un morceau exquis. Monsieur Simonet est un savant qui a vécu dans les livres sans avoir jamais regardé au delà. Un petit coin de la forêt de Fontainebleau l'a séduit un jour; il s'y installe. La fille du fermier, avec son frais rire et sa jeunesse, lui ouvre un monde nouveau. A. ses demi-confidences, à sa timidité rougissante, le cœur de M. Simonet s'éveille, son imagination s'allume; il aime, et il n'a pas de peine à se croire aimé.

« Il faut vous marier », lui a dit la jeune paysanne ; il lui obéira. Mais au moment de parler, le courage lui manque, il se lève et sort. La nuit est belle, M. Simonet s'enfonce dans la forêt. Un bruit de voix diverses arrive jusqu'à lui ; c'est celle de Juliette. Mais l'autre? c'est Sylvain, jeune homme d'une ferme voisine. Eperdu, fou de douleur, M. Simonet prend sa course et se précipite dans le lac; mais Sylvain, plongeant à son tour, le ramène. Le lendemain, M. Simonet, rendu à la raison, rentre à Paris. Juliette et Sylvain viennent, bientôt après, l'inviter à leur mariage.

(p. 193) ; — elle s'en donnait en conséqueyive,...— sifflements de la soie... — un magistrat, un homme très bien... ses chevaux, deux bêtes superbes!... tout droit d'ici à Genève... oh! cette Juliette... trois fois dans Van... tresses blondes tombant adorablement... il la buvait, il buvait le profil de son Visage, Y incarnat velouté, il buvait le regard mouillé, Yùrespiration, le pétillant sourire... il consent Pierre... (p. 209, 212, 216, 245, 296, 297, 308, 325).

1. Préface de Ch. (iuunod au roman intitulé : Une idée fantasque.

MADEMOISELLE DE CINXL. 210

M. Simonet ne paraît pas, mais au moment du repas des noces, une lettre chargée de gros billets de banque arrive, c'est la dut de Juliette.

M. Simonet ne retournera pas à Moret, près Fontainebleau, M. Simonet ne reverra plus Juliette, M. Simonet se renfonce dans ses livres. Conclusion : il ne faut pas jouer avec le feu, l'esprit ne dispense pas d'avoir un cœur qui demande des précautions.

XIII. — Nos regrets ne s'arrêtent pas à M. Toussaint Nigoul ; ils s'étendent à deux autres écrivains méridionaux qui, sérieusement doués pour se distinguer dans le roman, auraient pu réagir contre cette détérioration du sens moral, fléau de notre siècle. Il s'agit de Mademoiselle de Ginal (ou Cinal), roman de M. Victorin Vidal ', de Foix, publié dans un journal de province, mais qui n'a point paru en volume, et est resté en quelque sorte inédit. Il s'agit aussi d'un autre roman intitulé le Cahier de Geneviève, dans lequel Fauteur, M. A, Artaut1, ancien sous-préfet, expose et discute différents aspects de nos mœurs actuelles. Ce sont là deux œuvres inédites pour le public, et nous croirions regrettable, au point de vue de l'expansion des bonnes doctrines, de n'en pas informer les lecteurs. Car l'on découvre en leurs auteurs l'étoffe de bons romanciers ; ils n'auraient pas exposé, analysé, scruté le mal sans le juger; ils n'auraient pas fait la guerre à l'honnêteté privée et publique. Donnant satisfaction à la curiosité honnêtement chercheuse, ils se seraient efforcés de combler le vide désolant qui se fait de plus en plus dans les cons-

I. Neveu de notre Arnaud de l'Ariège, M. Artaut a été sous-préfet de Saint-Girons et de Limoux; c'est un homme d'un caractère sympathique, et pour lequel il n'existe pas de dignité dans les fonctions, s'il n'y a point ^indépendance.

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ciences, dans les pensées, dans les sources des énergies morales.

S'il nous est impossible d'analyser les feuilles de Mademoiselle de Ginal l, qui ne sont pas tombées sous nos yeux mais dont nous connaissons l'esprit général, il n'en est pas de même de l'œuvre de l'écrivain du Couserans. Nous allons donner la charpente décharnée du Cahier de Geneviève, pour laisser entrevoir le procédé de la jeune Ariège qui veut écrire. Peut-être un jour ce roman, dont le pendant, par M. Cherbuliez, parut dans la Bévue des Deux-Mondes, sera-t-il livré au public. Bien que ces pages soient restées jusqu'ici inédites, ne souffrons pas qu'on ignore de quelle manière, dans le pays de Foix, on sait aborder tous les domaines de la littérature.

XIV. — Le Cahier de Geneviève date de cinq ans. Ce n'est pas le premier cahier de jeune fille ou de jeune femme que l'on met ainsi sous les yeux du public. Nous en avons déjà vu paraître plus d'un, auquel la fortune a bien voulu sourire. Mais celui-ci nous est présenté par un jeune

1. Nous ne connaissons Mademoiselle de Ginal que par un journal, VAmi du Peuple. Nous savons que les lecteurs de ce journal ont favorablement accueilli ce roman, qu'on nous dit extrêmement moral et d'une religiosité presque exagérée. On aurait désiré la publication de ce travail ariégeois en volume, puisque la presse implique une mission avec charge d'âmes. Nous ne pouvons oublier ce que nous avons entendu d'un critique, dont les jugements faisaient autorité, M. Alfred Nettement. La responsabilité des écrivains naît de leur influence même. Toutes ces pensées qui naissent sous leur plume entrent en communication avec d'autres pensées; ces personnages fictifs, enfants de leur imagination, agissent sur des personnages réels; ces idées et ces sentiments mettent en mouvement d'autres sentiments et d'autres idées qui aboutissent à l'action. Et .M. Alfred Nettement de citer la Nouvelle Héloïse, Clarisse Hav/owe, Sophie Western, Atala, Paul et Virginie, etc., et d'avouer qu'on pensait avec les idées de ces héros de romans, qu'on pleurait avec leurs larmes, qu'on épousait leurs penchants et les antipathies qui les remplissaient.

Nous aurions bien voulu dire la bienvenue à Mademoiselle de Ginal,

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