‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 19 sur 498 · XXII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XXII AVANT-PROPOS

que nous n'avons aucunement voulu amoindrir l'auteur des livres le Ciel, la Terre, l'Homme, — car il a trop d'importance, et il n'eût pas suffi, pour lui, de trois ou quatre lignes — nous passons à M. Ferdinand Mercadier, que la maladie dernière a empêché probablement de lire, dans notre cinquième volume, le chapitre qui le concerne. Nous avions mis en relief, de son vivant, ses qualités intellectuelles. La mort est survenue, et nous ne devons pas nous contenter de relever, dans ce modeste et viril Ariégeois, le numismate distingué, car il y a en lui l'érudit si au courant des antiquités du pays, le lettré aimant et cultivant les arts, versé dans la musique et dans la peinture, le conservateur de la bibliothèque de la ville de Foix et du musée départemental3.

Lorsque la mort vient mettre le sceau à une destinée terrestre, c'est l'heure d'honorer un caractère et les nobles mobiles qui ont animé l'existence d'un concitoyen. Aussi, dès qu'on apprit la fatale nouvelle de la mort de M. Ferdinand Mercadier, parvenu à l'âge de quatre-vingts ans, la justice s'est fait jour à travers le deuil de l'Ariège. Des écrivains de renom, des journalistes de toute nuance ont salué de leurs regrets l'homme estimable et bienveillant, modèle de l'homme instruit, qui a su fournir modestement et vaillamment une carrière toute d'honneur et de travail, le dernier survivant des fils du savant ingénieur Mercadier, auquel l'Ariège est fière d'avoir donné le jour.

a. Ou doit à M. Mercadier la belle série de médailles galloromaines exposée au musée de Foix.

AVANT-PROPOS. XXllf

Un ami parla sur sa tombe, pour répandre ses larmes avec toute l'Ariège. On est mal à l'aise devant la mort, pour parler des rêves des mortels ; mais on est à la bonne place pour verser des pleurs sur le citoyen affable, sur l'homme de bien qu'on ne verra plus en ce monde. L'orateur qui porta la parole dans cette catastrophe de famille fut ému, éloquent de cette éloquence que donne la vénération mêlée à la sympathie. Cet orateur a un nom déjà illustre dans les lettres.

« L'on proclame le droit au travail, s'est-il écrié, et Ton a raison; mais ce droit devrait toujours avoir pour corollaire le droit au repos. Hélas ! le repos, Ferdinand Mercadier ne l'a pas connu. Il est mort dans l'action et l'effort même... Ne récriminons pas. Le trait le plus attachant de cet admirable vieillard, qui m'apparaît comme un sage de la Grèce antique, ce fut une profonde mansuétude, une sérénité toute stoïcienne. Il ne se plaignit jamais. »

L'orateur n'a pas parlé de gloire sur la tombe d'un homme essentiellement modeste; la gloire, d'ailleurs, n'était-elle point honnie par un grand républicain? « La gloire ! disait Prcudhon, voilà notre pain quotidien, pain quotidien des races lâches, vaniteuses, qui, après avoir brillé un instant au premier rang, deviennent la risée des nations. » Comment d'ailleurs admettre, ajoutait Proudhon, que dans les principes de la Révolution française, et dans une République fondée sur le droit de l'homme, il existe des grands hommes, c'est-à-dire des hommes au-dessus d'autres hommes?

WIV AVANT-PROPOS.

Nous ne savons si M. Ferdinand Mercadier et son panégyriste eussent accordé à Proudhon que, dans la pensée de la Révolution et dans la perspective de la République, l'idée de grands hommes est un non-sens ; que leur disparition est un gage de notre délivrance, et qu'enfin ceux de la Constituante qui décrétèrent le Panthéon, et ceux de la Convention qui y portèrent Lepelletier et Marat, étaient de francs aristocrates. Mais il ne s'agissait point de cela dans les premiers jours de mars 1886, au cimetière de la ville de Foix. Une cité entière et une famille étaient désolées par cette force mystérieuse et brutale qui opère nos séparations. L'orateur, en faisant ses adieux au défunt, au travailleur fatigué qui venait de s'endormir dans la mort, fit tout ce qui était en son pouvoir avec ses doctrines personnelles ; il prit la main des survivants et, dans une suprême étreinte, s'efforça de porter un lambeau de consolation dans l'obscur incertain, en disant ces mots devant le plus urgent et le plus accablant des problèmes rationnels : « Je ne puis le plaindre — ■ notre F. Mercadier — d'avoir enfin trouvé dans la mort la paix que la vie lui avait impitoyablement refusée. » Mais ne profanons pas le silence des tombeaux par des disputes intempestives sur ces mots immenses : la mort, la paix, le repos suprême, le sort de l'amitié et de l'admiration que nous avons eues pour ceux qui nous précèdent et disparaissent de la lutte pour Vexistence, de cet enfer de la vie, de cette cage de fous, comme disent parfois les Américains.

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