DÉBRIS ÉPISTOLAIRES
II. — Si les naissances sont des temps de concentration qui resserrent les groupes et les familles, l'époque de la mort, sombre pendant des naissances, n'est que trop le temps des dispersions de toute sorte. Lorsque Labouïsse- Rochefort devint un disparu, le vent de la dispersion s'attacha à ses papiers et à sa correspondance. Mais les choses humaines ont le flux et le reflux de la mer. On avait fini par réunir ce qui avait été éparpillé, mais pour le disperser de nouveau en 1834. On annonçait, cette année-là, la vente « d'une grande correspondance politique et littéraire » de M. Labouïsse-Rochefort, correspondance que le littérateur de Saverdun avait entretenue de 1800 à 1850 avec plus de deux cents personnages ; ce qui formait environ quatre cent cinquante lettres, pièces de vers ou poèmes ; en tout huit cents pages de texte. Fils de l'Ariège, mû par un sentiment de piété filiale, nous avons voulu acquérir, vingtsept ans après cette dispersion nouvelle, la plus grande partie de ces débris épistolaires.
Disons de suite que l'on retrouve, en compulsant la correspondance de Labouïsse, toute l'histoire du Directoire, du Consulat, de l'Empire surtout et de la Restauration. Toutefois, observons que si Labouïsse-Rochefort parle surtout de ses préoccupations intimes, de ses affaires, de son foyer, on s'aperçoit néanmoins d'une note dominante. Labouïsse- Rochefort n'avait, à travers son royalisme, qu'une passion,
teur de l'université de Montpellier, auteur d'une imitation en vers des Bucoliques de Virgile : « Je ne me permettrai, écrivait-il à M. Labouïsse, qu'une réflexion sur un recueil rempli de vers faits avec tant de grâce et de facilité, c'est qu'il eût gagné à certains retranchements. Les peintures trop naïves d'un âge d'or peuvent n'être pas sans inconvénients dans un siècle de fer. »
Nous eussions bien voulu que Labouïsse s'appliquât à lui-même un précepte du chapitre xx de ses Pensées, intitulé La littérature, où il dit : « Parlez peu, mais parlez bien; le style doit couler, mais non pas inonder » (T. II, p. 91).
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celle de lalittérature, le besoin de généraliser le goût de lalittérature , comme on le voit par une 1 ettre qu'il écrivit à François de Neufchâteau, quand il fonda Y Ami des Arts (1797) !. On comprendra donc qu'en esquissant une dernière fois cette physionomie ariégeoise, nous entendons délimiter et préciser une valeur intellectuelle. Yoilà pourquoi il faut donner un aperçu de Labouïsse tel que sa correspondance l'a révélé ; il faut voir passer, dans cet échange de communications que le lettré de Saverdun entretint avec tous les hommes célèbres de son temps, les gros et les petits événements, la capitale et la province, le bulletin quotidien des guerres, les hommes et les femmes, Toulouse, Castelnaudary et Paris, les grands esprits, les académies, les hontes, les gloires de l'époque2. Et l'on devra bien conclure que celui
1. Il ne faudrait point s'imaginer cependant que la vie de Labouïssr- Roehefort s'écoula béatement dans le culte des lettres. 11 dut courber la tête plus d'une fois sous le vent du malheur.
Il épousa, en 1802, à Toulouse, mademoiselle Éléonore Musard de Saint- Michel, créole née à l'île de France, que des malheurs de famille avaient fait élever sur le continent, distinguée physiquement et qui avait detalents poétiques. Labouïsse lui dédiait la plupart de ses livres.
La révolte des nègres à Saint-Domingue détruisit les propriétés de .M. Musard père; Labouïsse le recueillit chez lui avec sa belle-mère, mais sa fortune avait été ébréchée par la Révolution, et par le remboursement de 40,000 écus en argent.
En 1810, il accepta une place lucrative dans l'administration des tabacs. Mais bientôt, coup sur coup, il perdit trois de ses enfants et sa femme.
En 1830, c'est saplace qui lui fut enlevée. Dès lors, il voulut faire des spéculations : il se chargea d'une imprimerie à Toulouse et devint industriel malgré lui.
Bientôt sa vie ne fut plus qu'une longue suite de douleurs. Sa piété, qui était véritable, le soutint. Son caractère emporté, devint doux et résigné. On l'admirait à la fin de sa vie, se consumant en efforts pour soutenir ses filles, supportant les travaux, les veilles, lui qui avait été si opulent ! Il mourut à Castelnaudary, le 22 février 1852.
11 pouvait avoir l'idéal, le cœur, l'insouciance du poète, mais il devait être nécessairement un pitoyable industriel.
2. On ne doit pas oublier les habitudes littéraires de cette époque, ces réunions où l'on se piquait de beau langage. C'était le temps où M. Guizot, tout jeune homme, composait une pièce que les lettrés de Nîmes