POLÉMISTES DU TREIZIEME SIECLE
A ce point de vue, le comte de Foix. Raymond-Roger II, qui engagea le premier la bataille contre les croisés, est décidément une grande figure de polémiste qu'Olhagaray n'a pas assez fait ressortir. Par contre, un moderne en a fait un demi-iieu. Il y a aussi son fils, Roger-Bernard, qu'on a bien surnommé le Grand, mais dont les chroniqueurs n'ont pas assez analysé la vaillance. Difficilement trouverait-on des épisodes aussi dramatiques que toute cette épopée où furent mêlés les comtes de Foix : cette comparution à Rome, au Vatican, où le comte de Foix tient son langage superbe et fier, ces obstinations, malgré le sentiment de la France du Nord, dans les idées que certains centres avaient adoptées. C'est à l'histoire et à la critique religieuse à expliquer les proportions que prit le parti des Albigeois, et l'amour héroïque que lui vouèrent des barons ariégeois, des chevaliers, de simples artisans, des femmes et des princesses. Qu'on veuille remarquer qu'il fallut vingt batailles, qu'il fallut des coalitions et l'extermination pour dompter les enfants de Foix.
Peu nous importe ici l'ensemble excentrique de formules singulières que la doctrine cathare ou albigeoise nous présente, où l'on retrouve un emprunt de la morale ascétique de Platon et de Pythagore, combinée avec les données du catholicisme. L'on ne peut se défendre d'un sentiment en quelque sorte admiratif, lorsqu'on voit l'entrain et le courage avec lequel tous ces guerriers des montagnes de l'Ariège soutiennent la cause à laquelle ils se sont voués. Il y eut une scène qui porta à son comble le triomphe de la polémique ariégeoise. Le comte de Foix, Roger-Bernard, après les vicissitudes changeantes des batailles, dut se trouver aux portes de Foix, à Saint-Jean-de- Verges, pour une conférence et un accord avec le vice-légat, Pierre de Colmieu. Il fallait traiter de conciliation et de paix avec
302 I/ARIÈGE, IVe PARTIE {suite et fin), CHAP. V.
l'Église. L'histoire a conservé les accents de Roger-Bernard ; ce sont de ces paroles mémorables comme on en rencontre sur les lèvres de quelques héros de l'antiquité.
Le vice-légat ayant invité le comte à consentir à la paix et à fléchir le courroux du pape : « Le pape, répliqua Roger-Bernard, en quoi l'ai-je offensé ? Est-ce par la guerre ? Mais nous avons été attaqués. Je n'ai combattu que pour mon indépendance. Est-ce pour ma religion? Il n'a pas le droit de s'en mêler (principe protestant), chacun la doit avoir libre. Mon père m'a recommandé toujours cette liberté, afin qu'étant en cette posture quand le ciel croulerait, je le pusse regarder d'un œil ferme et assuré, estimant qu'il ne me pourrait faire du mal. Ce n'est pas la crainte qui me fait branler au gré de vos passions, et qui me contraint de traîner ma volonté par terre, pour en faire comme fumier et litière, selon votre appétit ; mais poussé de cette crainte bénigne et généreuse de la misère de mes sujets, et de la ruine de tout mon pays, désirant de n'être censé le mutin, l'écervelé et le boute-feu de l'Aquitaine, je me plie à cette extrémité, autrement je serais une muraille sans brèche et hors d'escalade contre les audaces de mes ennemis l. »
« Magnanime langage, dit un historien descendant des Albigeois, où palpite le cœur de ces vieux Gaulois, de ces antiques Ibères non avilis par Rome, et qui voulaient porter le ciel au bout de leurs lances. Un ciel croulait, en effet, le
1. Perrin, 138, Albéric, II, 538.— Perrin etOlhagaray ont traduit en français du seizième siècle ce magnifique discoîii's, comme le désigne M. N. Peyrat, et dont le début respire en effet une certaine emphase espagnole. «< Messieurs, disait le comte, il y a longtemps que j'ay donné congé au bien dire, ayant fait profession de haranguer et faire les entrées à coups de machines et d'espées; ce qui m'excusera envers vous si je dis en soldat toutes mes intentions... » (Olhagaray, Histoire des comtes de Foi.r, p. 170. — Napoléon Peyrat, Histoire des Albigeois, t. 1, p. 416).