‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 239 sur 498 · LE P. AMBROISE DENTS · texte numérisé non relu

LE P. AMBROISE DENTS

travailleur, fut préféré au P. Ambroise Denis, qui se faisait remarquer tout autant par cette flânerie intellectuelle, apanage des esprits à qui le labeur est facile, que par ses facultés transcendantes.

Combien la chaire chrétienne correspondait aux nécessités de ces deux esprits ariégeois , Peyrat et Denis ! Combien ils sentirent le besoin, toute leur vie, d'agir sur leurs semblables par le redressement des erreurs courantes, par la diffusion de la lumière évangélique ! Quelle vie en harmonie avec leurs discours ! Ce n'est point à eux que Vauvenargues, qui avait respiré l'air du dix-huitième siècle, aurait appliqué la qualification de « charlatans de morale». Du reste, comme puissance oratoire, plusieurs localités de France ont conservé le souvenir de certaines journées saisissantes, de certains effets merveilleux produits par leur éloquence. Citons Foix, Versailles, Montpellier, Saint-Girons, Nantes, Rouen, Saint-Etienne-du-Mont à Paris, Pamiers. C'est parce qu'on a parlé avec trop de dédain de l'état de la prédication au dix-neuvième siècle, et de sa prétendue décadence, c'est parce qu'on a dit que le goût du siècle avait gâté les plus célèbres orateurs chrétiens ' , qu'il est nécessaire d'appeier le regard du public français sur ces deux figures méridionales d'orateurs de la chaire. Oui, il est vrai d'affirmer que «. le génie des temps antiques les inspirait » ! Ni la forme, ni le fond n'avaient dégénéré avec de pareils apôtres. Leur passage empêche de dire que le temps des Massillon et des Bourdaloue soit absolument passé. Ils se révélèrent tous deux, à leurs auditoires respectifs, comme de sagaces et onctueux moralistes.

1. Qu'on relise les plaintes de M. de Cormenin dans son chapitre sur l'éloquence de la chaire, dans son Livre des orateurs, Ire partie, livre II, chapitre iv.

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En ce qui concerne le P. Ambroise Denis, je n'ajouterai qu'un trait au profil que j'ai donné ailleurs de ce moraliste saint-gironnais, et qui se rapporte à la doctrine du mouvement et du progrès. Le P. Denis, au milieu de sa gaieté bien connue, ne pouvait se dérober à l'étreinte d'une mélancolie immense, quand il abordait le problème de certaines blessures inguérissables que traîne ici-bas tout cœur d'homme. La chaire chrétienne devenait quelquefois, quand il l'occupait, à Nantes, à Rouen, à Strasbourg, à Versailles, l'écho de certains dialogues où j'avais été son interlocuteur; car nos causeries avaient souvent porté sur les débats de deux poètes philosophes de notre époque. Est-ce que Lamartine, le plus progressif des êtres, ne chercha pas un jour chicane à Eugène Pelletan, sur ce grand mot de progrès, voile trompeur et mystifiant qui cache, malgré des changements de surface, l'éternelle immobilité de l'espèce humaine dans un fond de misère, qui n'a guère diminué depuis les temps historiques?

L'orateur, né dans le beau pays de Saint-Girons, porta toujours rancune à cette ironie amère du progrès, qui améliore tant de choses, mais qui n'ôte pas une seule pointe à la couronne d'épines que la réalité enfonce sur la tête de l'homme, depuis des milliers d'années. Notre moraliste ne fut-il pas, à ce sujet, traité de grognon sublime, lui pourtant qui, dans ses belles années de jeunesse de J 835 à j 840, ne rêvait que le 7ucXu<pXoiaêoio ôaXfitaarq; de l'Iliade et le cœruleum mare de l'Enéide?

On a répété, sous des formes plus ou moins pittoresques, les satires honnêtes qu'il décochait contre les conséquences exagérées qu'on attribue à la civilisation moderne ; on a redit, avec esprit, toutes ses médisances sur la portée que les enthousiastes et les puérils supposent à nos perfectionnements et à nos inventions. N'est-on pas en droit

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de railler ceux qui, enivrés de nos progrès, semblent croire que le dix-neuvième siècle a changé la nature humaine? La douleur est-elle abolie? où donc est le chloroforme pour les tortures de l'âme? Si l'homme a changé, si l'eau des chaudières à vapeur vaut mieux que l'eau du baptême, en quoi l'homme du dix-neuvième siècle diffèret-il tant de l'homme du dix-septième? Y a-t-il moins d'amitiés trahies, de dévouements bafoués, de lâchetés féroces? Soufïre-t-on moins dans son cœur, dans sa tendresse, dans ses aspirations ' ? A-t-on détrôné la mort ?

Si nous avons changé de système de locomotion, le P. Denis disait que nous avons changé de moyen de déplacement pour promener les mêmes dégoûts ; et il avait des ironies sublimes à propos des inventions du moment et des engouements qu'elles faisaient naître. Il était question, en ces années, de l'électricité, qui apporte plus vite les nouvelles sinistres; de la photographie, qui n'empêche aucun visage de perdre bientôt son fugitif rayon; de la galvanoplastie, fournissant des calices d'or aux mou-

1. Nous ne connaissons pas de réponse indirecte plus renversante que celle de M. Xavier Aubryet à ceux qui, de nos jours, épiloguant sur les voyages que fait la cendre, la poussière de notre corps, s'inscrivent en faux contre le dogme catholique relatif à nos destinées, après la vie de ce monde. Leur manière de vous consoler, devant ces tristes conséquences du trépas, en vous donnant une soi-disant recette de métempsycose, est vraiment grotesque. — « Est-ce qu'on meurt? disent-ils; — à peine sommes-nous dans la terre, que notre chair devient poussière, cette poussière devient fleur, cette fleur devient fruit. — Vous voyez bien cet épi de blé, il s'appelait Godard. — Cet excellent colza était un membre de l'Institut. — Nous sommes immortels. — Le colza sera mangé par le bœuf, qui sera mangé par vous ou par moi, puis, à notre tour, nous deviendrons seigle, orge, fécule, et ainsi de suite.

« 0 mères, qui pleurez vos fils, séchez vos larmes, vos fds sont devenus primeurs! » {Les jugements nouveaux. Philosophie de quelques œuvres ; Paris, 1860, p. 166).

Or, justement, ce genre donne un aperçu approximatif des hautes ironies de notre moraliste saint-gironnais. C'est pourquoi nous rapprochons le P. Ambroise Denis de Xavier Aubrvet.

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lures délicates, mais où l'on boit la môme amertume ; il était question enfin de percolateur et de caoutchouc durci, ce qui fournissait au P. Denis une occasion de railler tout ce débordement de lyrisme industriel et cet accès maladif d'humanitarisme.

XYI. — Je ne dois point résister à la tentation de citer une belle page qu'un homme compétent a tracée sur le P. Ambroise Denis; c'est la proclamation du mérite de cet orateur semi-illustre, de cet homme de bien, auquel on a associé, à juste titre, le nom d'un de ses frères, qui promettait d'égaler son aîné sur beaucoup de points, dans cet ordre de rivalités inoffensives permises à des frères. On y rappelle la loyauté et l'élévation de leur caractère, la forte trempe de leurs vertus sacerdotales. « L'aîné (le P. Ambroise), déjà célèbre à vingt-cinq ans par des talents précoces, qui lui promettaient les premières places du diocèse, y renonçait à trente ans, pour courber la tête dans un ordre illustre, sous le joug effrayant de la plus implacable obéissance ; et là où d'autres, avec moins de mérites, rencontrent l'éclat et les retentissements de la renommée, lui se contentait d'y moissonner les âmes dans les labeurs incessants d'un obscur apostolat. Le second, moins prévenu dans l'opinion, saisissait du premier coup les esprits par la solidité du talent et la vigueur de la parole, et se plaçait vaillamment au niveau de son frère dans l'estime universelle de ses compatriotes, dont il se fit exclusivement l'ardent apôtre dans la maison religieuse des missionnaires diocésains l ; tous deux martyrs du devoir, atteints d'infirmités avant l'heure et succombant enfin à la peine ; l'aîné mourant subitement en descendant de chaire, tout trempé

1. Les missionnaires do Notre-Dame de Sabart, du même ordre que ceux qui sont au sanctuaire de Notre-Dame-de-Lourdes.

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