‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 256 sur 498 · ÉLOQUENCE AUX ASSISES · texte numérisé non relu

ÉLOQUENCE AUX ASSISES

pèsent sur mon cœur. J'ai entendu hier qu'on proclamait, dans cette enceinte, que dorénavant le temple de la justice serait une sorte d'arène, que l'avocat, soldat à sa manière, y devait venir combattre. Cette parole, à mon sens, est imprudente et hasardée ; le temple de la justice no doit jamais cire une arène. Les partis s'y peuvent rencontrer, le barreau peut être considéré comme une tribune ouverte à la manifestation de tous les principes, mais une arène ! Jamais le temple de la justice ne peut m'apparaître sous de pareilles couleurs, et cependant on est allé plus loin encore : on vous a dit, messieurs, que devant vous comparaissent des hommes d'opinions diverses, et qu'en prononçant sur leur sort, vous condamnerez les principes de la révolution, ce qui est un blasphème. Qui êtes-vous ? Et qui suis-je? Si c'est mon opinion qui est traduite à votre barre, de quel droit voulez-vous me juger? Si vous n'êtes pas des juges, mais des hommes de parti, descendez de votre siège. Quand le résultat de votre délibération menace la tête de ces hommes, lorsqu'on les accuse de crimes qui entraînent contre eux des peines terribles, on fait un appel à vos passions politiques ! Blasphème encore une fois... ; et les voûtes de ce temple auraient dû s'ébranler à. cette parole qui me fait frémir encore. Non, messieurs, ce n'est pas à des hommes politiques que je m'adresse, c'est à des hommes probes. Si je n'avais pas foi à votre conscience, je quitterais ma toge et me retirerais ; le bourreau seul aurait affaire ici.

Loin de moi de telles pensées ; ce n'est pas ainsi que je vous juge. Je viens avec vous examiner ce procès; et, vous le dirai-je? j'ai la prétention d'en parcourir toutes les parties, en oubliant que la politique lui donna naissance. Au lieu de chercher à soulever les passions, je voudrais, messieurs, non pas les assoupir, mais les étouffer, et je voudrais que ma voix pût franchir cette enceinte, et qu'elle eût assez d'empire pour faire comprendre que désormais ce n'est pas au forum et un poignard à la main que les principes politiques doivent être appréciés, mais bien par une discussion calme, digne de l'époque à laquelle nous vivons et des progrès tant vantés de l'esprit humain. Voilà les principes qui me sont dictés par ma conscience : soyez sûrs que je ne les oublierai pas dans la discussion que je vais ouvrir.

Le défenseur aborde ensuite le chef de l'accusation relatif à l'excitation à la guerre civile. Ce point était capital, c'est pourquoi Du Gabé sut y porter une vive lumière. Il s'étonnait que le ministère public persistât à soutenir le fait d'exécution ; il examinait la question en principe et en démontrait toute la gravité, et se demandait s'il n'était pas dérisoire d'en chercher le caractère dans les faits réservés aux débats. Il les examinait l'un après l'autre, et démontrait jusqu'à l'évidence pour les uns, qu'ils étaient sans gravité, pour les autres, qu'ils étaient diversement rapportés par les témoins, a Fussent-ils prouvés, dit Du Gabé, avec tous les caractères dont l'accusation les entoure, ils n'en seraient

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pas plus criminels. L'intention, ici, ne peut pas être d'exciter à la guerre civile, et, pour le démontrer, il suffit de remonter au jour des désordres. »

Du Gabé raconte alors les faits avec une grande ingéniosité, et la conclusion paraît triomphalement irrésistible.

Mais on n'admire pas moins ( son habileté et son éloquence quand, après cette première partie de sa cause, Du Gabé aborde le chef relatif à la blessure reçue par Belastre et imputée à Eugène Bouisson, son client. Une profonde attention le suivit dans toute son argumentation, quand il discuta les dépositions des témoins comparus, quand il les commenta, les opposa les unes aux autres, lorsque, les disséquant pour les placer en regard, il les montra tellement opposées entre elles, que l'une excluait certainement l'autre.

Combien Du Gabé savait agrandir et utiliser les plus vulgaires incidents ! Voyez comme il apprécie la déclaration de Belastre, qui soutenait avoir reconnu, dans le moment des désordres, Eugène Bouisson à sa voix.

Bélastro a reconnu Bouisson à sa voix, s'écrie 31. Du Gabé. La voix! quel indice plus fugitif! Il varie suivant la position de celui qui parle et de celui qui écoule... A la voix! mais la connaissait-il bien? Lui était-elle familière? L'entendait-il souvent, bien souvent ? Etait-ce pour lui cette voix que le cœur reconnaît presque avant qu'on l'ait entendue ? Non, Belastre connaît à peine l'accusé.

Enfin Du Gabé se montra fort et persuasif dans la dernière partie de son discours ; il fut éloquent et beau pour repousser la manière dont on accueillait les témoins à décharge qu'il avait convoqués et qu'on dédaignait, en disant qu'ils étaient ses amis politiques.

Les partis ! n'êtes- vous pas épouvantés de la rapidité avec laquelle ils se succèdent? Vous jugez aujourd bui ; demain qui occupera ces sièges si bien remplis par vous? Et ces bancs, à qui sont-ils destinés? Dans le délire de nos passions oublierons-nous sans cesse les leçons de l'expérience, et le passé nous sera-t-il toujours importun? Ramenons à noire mémoire ce

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ministre du czar remplaçant dans les déserts de la Sibérie celui dont il avait pris les fonctions et commandé l'exil.

Du Gabé rappela au procureur général que, dix années auparavant, ils avaient plaidé ensemble pour la clémence, dans un procès politique ; il fît un appel pathétique à la modération.

Ses dernières paroles étaient à peine prononcées, que des applaudissements éclataient dans toutes les parties de la salle. L'audience demeura suspendue quelques instants, pendant lesquels tout le monde 'se pressa autour de Du Gabé pour lui adresser des félicitations.

Il répondit à l'avocat général qui fit entendre une réplique. Les accusés furent acquittés.

IV. — On raconte que ce furent les plus belles années du barreau de Toulouse, que celles où l'on entendait Du Gabé et Jean Gasc plaider dans les mêmes affaires, l'un contre l'autre. « C'était un beau temps que celui où de pareils athlètes descendaient tous les jours dans l'arène! Les causes s'agrandissaient sous leur parole. Ils savaient les élèvera la hauteur de leur intelligence d'élite, et la foule avide se pressait à leurs luttes et applaudissait à leurs triomphes '. » Écoutons un magistrat dont on aime à reproduire les observations si judicieuses ; après avoir rappelé ces procès qui renaissent sans cesse des disputes des partis, il ajoute : « Un tragique épisode du Tourneur de chaises réveille tout à coup un sinistre souvenir de la Restauration : le romancier qui fit plus tard Le Midi en 1815, eut à se défendre d'un délit de diffamation commis par la voie de la presse. Le barreau de Toulouse n'entendit

1. Séance de l'Académie des Jeux floraux du 14 janvier 1877; — Journal de Toulouse du 16 janvier 1877.

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jamais de plaidoiries plus passionnées. Le défenseur de l'historien était Jean Gasc ; Du Gabé plaidait pour celui qui criait à la diffamation. Les hommes de parti parurent trop sous la robe du palais de justice et leurs ressentiments iirent explosion...

« Mais quand les procès n'avaient pas la marque politique, et que ces deux avocats n'étaient vraiment enflammés que de la passion oratoire, il fallait les voir et les entendre dans ces luttes de l'audience où Du Gabé opposait sa finesse, son ironie pénétrante, sa parole haute et dédaigneuse, aux fougues, aux colères et aux emportements de Gasc, qu'on a appelé quelquefois la Garonne du barreau de Toulouse. Ces audiences étaient alors les grands jours du palais l. »

Désormais, il ne pouvait plus se présenter une cause un peu importante aux assises, dans les affaires criminelles'2, dans les querelles politiques ou dans les questions d'intérêt civil, sans que l'on appelât Du Gabé, devenu une des grandes figures du barreau du Languedoc. Mais il est à regretter qu'il en soit de lui comme de beaucoup d'autres avocats, qui n'ont pas veillé à la conservation de leurs plaidoiries ; sa vie fut longue au barreau, et cependant il reste relativement peu de ces discours qu'animèrent les accents d'une belle et verte éloquence ; sa gerbe est demeurée éparse, faute d'un lien3. jVprès avoir charmé les contemporains, ces chefs-d'œuvre de l'éloquence du barreau n'eussent-ils point été intéressants et utiles pour la postérité ?

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