M. L ABORDE ET LE BARREAU
populations. Si vous leur supprimez cette industrie, elles n'ont plus que deux choses à faire, ou émigrer, ou s'exposer à mourir de faim sur le sol où elles sont nées. » Comme conclusion, l'avocat de Foix conseillait à l'administration, toutes les fois qu'elle voudrait prendre des mesures nouvelles et modifier l'état des choses, de s'expliquer préalablement avec les intéressés, de faire comprendre l'opportunité des changements, afin de n'avoir pas avec les populations des difficultés considérables. Il fallait éviter les procédés autocratiques et les rigueurs qui ne servent qu'à accroître l'antagonisme, à ranimer les sentiments d'hostilité et d'irritation envers des fonctionnaires ayant l'apparence d'ennemis des légitimes intérêts ruraux.
XI. — On a constaté que la réputation du grand agitateur irlandais, O'Connell, commença au barreau où ses succès furent rapides. On vantait surtout, au début, son habileté dans les débats criminels. Il en fut de même pour Chaix d'Est- Ange qui, dans les affaires criminelles, ne rencontra presque aucun égal. Il en a été ainsi pour M.Laborde, dont la nature ardente et habile s'est promptement déployée dans l'éloquence tragique de la cour d'assises, dans la littérature sentimentale des circonstances atténuantes. Aux assises de l'Ariège, pendant l'été de 1883, il épargne la peine capitale à l'auteur de ce qu'on appela le crime mystérieux de Varilhes. Un homme jeune encore, fort et vigoureux, s'était jeté sur un vieillard. Jean Denjean avait été assassiné par le fils de sa sœur, son neveu de prédilection ; Carrétier portant la main sur ce cadavre, l'avait jeté à la rivière comme on jette un animal mort à la voirie. Il avait tué son oncle pour s'emparer de ses valeurs, pour dévaliser sa maison. Quatorze jours après l'assassinat, il était venu à Foix; il s'était rendu coupable de faux en
40fi L'ARIÈGE, IVe PARTIE (suite et fin), CHAP. VI.
(Triture publique. Cinquante jours après le crime, on avait trouvé dans l'eau le cadavre de Jean Denjean, un fil de fer rivé au cou '.
Nous rappelons ces détails parce que M. Laborde fut chargé de la défense, et qu'on pourra mesurer le talent de l'avocat devant une cause désespérée. Les charges accumulées contre Carrétier étaient accablantes, le crime était flagrant et il revêtait, aux yeux du ministère public, le caractère d'un assassinat devant entraîner la peine de mort, car il avait été perpétré en vue du vol, et il avait eu pour complément des faux en écriture publique.
Ajoutons que M. Laborde rencontrait une autre difficulté : à la tête du parquet se trouvait un homme d'un grand talent, M. le procureur Jordain ; et les journaux du département, rendant compte de ce procès, ne purent s'empêcher de louer l'éloquent organe de l'accusation qui, selon sa coutume, remplit en cette circonstance ses devoirs d'accusateur public avec une force remarquable.
Cependant M. Laborde triompha de toutes les difficultés. C'était en face de la peine capitale que se trouvait son client. Que restait-il au défenseur?... plaider et établir la non-préméditation, faire entrevoir les côtés par lesquels le système de l'accusation était inadmissible , discuter les caractères qui constituent la préméditation, et en démontrer l'absence dans le crime présent. C'est ce qu'il fit avec habileté, creusant toute chose, trouvant des arguments en faveur de sa thèse, s'attachant particulièrement à Y heure du crime dont il tira des conclusions favorables à la défense. Finalement, il fit entrer l'hésitation dans l'esprit du jury ; le jury, fasciné par l'argumentation de M. Laborde, n'avait
1. Nous tirons ce compte rendu de VAriège hebdomadaire du 5 août 188:{.