PLAIDOIRIES AUX ASSISES
plus la certitude qu'il lui lut impossible de se tromper. C'en était assez ; les jurés avaient au moins des doutes sur la question de la préméditation. Ce couperet, dont au cours du brillant réquisitoire de l'éminent organe du ministère public, il semblait à M. Laborde entendre le grincement sinistre, désormais le défenseur pouvait compter qu'il ne trancherait pas la tête de son client.
Depuis ce jour, M. Laborde sembla marcher de triomphe en triomphe au palais. En cette même année 4 883, aux assises d'octobre, il défendit unSaint-Gironnais accusé d'un attentat à la pudeur et le fît acquitter. Yerve, souplesse de dialectique, profonde étude des faits de la cause, rien ne manqua. Notre avocat fut tour à tour incisif et mordant, éloquent et passionné, si bien qu'il enleva, en moins d'une heure, l'acquittement de son client, tout en luttant toujours contre l'éloquent et pressant accusateur, M. Jordain.
Mais un seul succès, dans cette même session des assises, ne suffisait pas à l'ambition du légiste de Foix. Il défendit une femme de Serres, incriminée comme incendiaire, accusée d'avoir mis le feu à des récoltes, et il obtint aussi son acquittement1.
XII. — Le bonheur de l'avocat dont parlent Paillet et F. Liouville, Laborde l'a goûté ; aussi l'on comprend son attachement passionné pour sa profession. Si l'on en croit les bons avocats, le plaisir de plaider serait l'un des plus vifs qui existent au monde. La parole, portée par les hommes de loi dans le sanctuaire de la justice, ne procure pas seulement les sensations réunies qu'éprouvent l'homme de lettres lisant son ouvrage, l'improvisateur et
1. Un journal de la localité disait, au sujet des deux acquittements obtenus dans une seule et même journée par M. Laborde : « On a beau friser la cinquantaine, avoir pâli sur les auteurs et vieilli sous le chaperon, on ne demeure jamais insensible à de pareils succès. »
ÎOX I/ARIÈGK, IVe PARTIE (suite et fin), CHAP. III.
l'acteur — avec la réalité par surcroît, — elle donne aussi, et surtout, les sensations qui résultent d'une tache terminée, d'un devoir accompli, d'un service rendu. Nous ne savons si M. Laborde se donne les airs de certains orateurs qui, se préparant beaucoup, affectent, par un raffinement d'adresse, de traiter légèrement les procès, les affaires de palais. Mais il est sûr que, dans la pratique, notre concitoyen se montre « un des meneurs de procès » les plus avisés qu'on ait jamais vus, qu'il ne néglige aucun moyen, n'omet aucune précaution. C'est une grande jouissance de plaider quand des flots de peuple envahissent le prétoire, quand on a de grandes affaires qui permettent les harangues élevées, ou même quand il s'agit de simples questions de plaidoirie civile, de séparations, de testaments, d'interdictions, de pétitions d'hérédité, etc. N'est-il pas doux et beau de faire rendre justice au droit persécuté, ou de prêter assistance à un accusé que menace le glaive des lois?... Peu importe que l'affaire soit éclatante ou obscure, et que l'avocat chausse le cothurne ou se contente du simple brodequin.
Ainsi, M. Laborde apportait toutes les ressources de son talent dans l'affaire Escalières (1884), comme dans l'affaire Astrié-Laberty (1885). Il soigne une instance « comme un peintre soigne le tableau qui doit illustrer son nom, comme un musicien soigne le chant qu'il veut voir interrompre par des frémissements enthousiastes. » M. Laborde, à la poursuite d'un verdict, c'est le chasseur du pays de Saurat galopant sur les pistes du renard, de l'isard ou du lièvre '.
A peine né, un enfant est tué par une main criminelle.
1. .M. Laborde, parait-il, passe quelquefois pjus d'un mois clans l'oubli le plus complet des dossiers et de la procédure criminelle, pour se livrer aux exercices de la chasse dans la vallée de Saurai.