M. LABORDE ET SES CONTEMPORAINS
dépôts. La justice n'allait-elle pas prendre en main la cause de tant de victimes, de tant de malheureux créanciers dont on avait dissipé les économies? M. Laborde a été appelé à défendre M. Mayot, et nonobstant le réquisitoire si fort, si remarquable du procureur de la République, M. Balmary, cette cause si scabreuse a été gagnée par l'avocat de Foix. Aussi un journal du département écrivit-il : « Si M. Mayot avait pu être condamné — et il ne le pouvait pas, puisqu'il était défendu par M. Laborde, — le réquisitoire de M. Balmary aurait eu raison de la conscience des jurés1 qui par six voix contre six ont prononcé son acquittement. « On n'analyse pas une plaidoirie de M. Laborde et son éloge n'est plus à faire 2. »
XIII. — Il nous reste à constater la renommée que les contemporains ont faite autour de ce nom dont le dernier mot n'est pas encore dit. Comme nous ne recherchons les hommes qu'en tant qu'ils honorent le pays de Foix, notre tâche ne nous impose pas de suivre M. Laborde dans sa carrière politique, close d'après ceux-ci, non encore épuisée selon ceux-là. Nous nous occupons, dans ce chapitre, de ceux qui, dans l'ordre de l'éloquence judiciaire, ont ajouté à l'auréole de l'Ariège. Pourquoi nous immiscer dans les démêlés que nous ne comprenons pas, dans cette arène des disputes passionnées, que provoquent, par exemple, la question électorale et la répartition de l'influence dans le département? Si le nom de M. Laborde, une fois mêlé à la politique, est devenu tour à tour un objet
1. 11 est certain que cet acquittement a été trouvé étonnant; « stupéfiant verdict », disait la Démocratie de VAriège (11 avril 1886).
2. VÉcho pyrénéen du 11 avril 1886. — « Brillante plaidoirie, dit le Moniteur de VAriège, aussi remarquable par l'éloquence que par l'esprit de modération. »
it2 I/ARIKGE, IVe PARTIE ( suite el fin), CHAP. VI.
d'éloge et de contradiction ; si nous nous déclarons incompétent pour trancher le différend et décider entre l'enthousiasme exalté des uns et la critique amère des autres, parce que, absent du département, nous ne nous rendons pas compte de la situation, nous pouvons néanmoins utiliser ce que les journaux de province ont écrit pour ou contre l'influence politique de M. Laborde. Cette influence, avouée par les amis et par les rivaux, et dont nous ne cherchons pas l'explication, est, aux yeux de la plupart, le signe authentique du talent de notre concitoyen.
Dès le 8 avril 1880, nous voyons, dans une lettre adressée par M. Laborde aux journaux du Midi, qu'il a besoin de s'expliquer sur sa situation et sur son attitude d'homme public et politique dans l'Ariège. Il fait tous ses efforts, dit-il, pour fuir la popularité, et elle ne se lasse pas de le suivre. Il parle de la confiance sans bornes dont le département l'a honoré, lui, devenu bien malgré lui homme politique, et dont les convictions républicaines n'ont jamais varié. « Je sais, dit-il lui-môme, que d'aucuns ne se gênent pas pour dire qu'il faut détruire F idole » ; ce qui montre déjà quel chemin avait fait M. Laborde dans l'opinion du pays. Enfin, exposant son attitude constante envers les préfets, il déclare s'abstenir, de la façon la plus rigoureuse, de s'ingérer dans aucun acte administratif intéressant l'Ariège. Ainsi, par la seule force des choses, on comptait avec M. Laborde; préfets et personnages importants de la contrée reconnaissaient, dans cet avocat voué à sa profession, des aptitudes et des lumières utiles à la chose publique1.
A côté de cette révélation, la presse départementale nous laisse entrevoir en même temps que, dès 1879, l'oppo-
1. Gambetta avait écrit pour applaudira la nomination <!»• M. LaboruY au Sénat.
LOBÉ ET CONTREDIT. 413
sition naissait contre M. Laborde et grandissait, sauf à nous avertir par cela même de la puissance que commençaient à lui donner ses talents et ses capacités d'ordre divers. « À partir de 1870, M. Laborde fut pendant quelques années le chef indiscuté du parti républicain. Il faisait les députés, les sénateurs, les conseillers généraux. Il ne se passait rien dans le département que M. Laborde n'y mît la main. Il ne voulait rien pour lui-même, mais il combinait ses choix de façon à conserver toujours son autocratie. Il recherchait de préférence les médiocrités, pour les courber sous sa domination. Il en faisait des pantins dont il tirait les ficelles. En un mot, il tenait le pouvoir, sans en assumer la responsabilité. Un Gambetta de province.
« A ce jeu, les plus malins, les plus habiles s'usent vite; et un jour arrive où tous les amours-propres froissés, tous les dépits accumulés, toutes les ambitions dédaignées se révoltent publiquement et marchent à l'assaut de ces popularités envahissantes'. »
Voilà comment on parlait le 8 janvier 1879, et l'on ne marchandait pas les sinistres prophéties à M. Laborde. On lui annonçait que la responsabilité commençait pour lui, et que sa popularité finissait ; que le jour était arrivé où il lui fallait se débattre contre les dépits accumulés et les ambitions déguisées. Mais en même temps que le prophète de 1879 déclare que l'idole vacillait sur son piédestal, il nous apprend par cela même qu'il y avait une idole.
XIV. — Mais, cette première escarmouche engagée, les publicistes, amis et adversaires de M. Laborde, en prirent occasion pour soulever des polémiques autour de son nom.