L'ÉLOQUENCE DE VADIER
États généraux eux-mêmes n'étaient pas les vrais créateurs de l'éloquence politique en France, puisque, avant les Etats généraux, la féodalité avait fait sa place à la parole, avec ses parlements de barons, ses conciles de seigneurs et d'évêques. La Gaule même n'avait pas reçu l'éloquence des Romains, car, lorsque César pénétra en Gaule, il y trouva l'éloquence déjà née. Les Gaulois se servaient de la parole bien avant la conquête; ils adoraient l'Hercule- Ogmios, l'Hercule aux chaînes d'or pendantes de ses lèvres, symbole de l'éloquence persuasive qui attache et qui entraîne 1.
Une raison de rapidité et d'espace restreint nous domine. Rechercher si les siècles antérieurs ont laissé dans les archives de l'Ariège quelques débris de discours, fouiller les comptes rendus des États de Foix pour y surprendre quelques traits incisifs, quelques accents de liberté sur Jes lèvres des harangueurs populaires, demanderait des ouvrages spéciaux que peut-être nos futurs travailleurs du Midi entreprendront. Il nous suffît, dans l'objet poursuivi par Y Histoire des Ariégeois, de faire dater notre éloquence et nos orateurs du département, de l'époque convenue pour la grande éclosion de la parole et de la tribune française, de 1789.
II. — Si les circonstances font et révèlent les hommes, elles font aussi les orateurs et révèlent les polémistes. La Révolution trouva Yadier2, dans l'Ariège, simple conseiller
1. Voir les récentes études de M. Ch. Aubertin sur l'Éloquence politique et parlementaire en France avant 1789, et les réflexions critiques de M. Henry Michel.
2. .Mmv-Guillaume-Alexis Vadier était âgé de 53 ans lorsque le pays de Foix le nomma député à l'Assemblée nationale. Il avait été élevé à Toulouse au collège de l'Esquille, dirigé par des religieux. Après avoir quitté les bancs de l'école, il acquit une lieutenance dans le régiment de Pié-
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au présidial de Pamiers, occupe à l'exploitation de son domaine de Montfort. Comme Kobespierre, Vadier avait grandi dans les évêchés !.
Lorsque Yadier fut nommé à l'assemblée de Versailles, la France ne soupçonnait pas que cet homme obscur influerait d'une manière bien fatale sur de nombreuses destinées; que cet orateur, qui n'était plus de la première jeunesse, aurait néanmoins cette éloquence de résolution et d'action qui est le partage des jeunes et fortes années; la France ne se doutait guère, enfin, que ce polémiste haineux contre l'ancien ordre social, préparait de violents coups de massue contre ce qui existait. Combien de vies de citoyens devaient aussi être immolées par lui!
Violence procédant du tempérament, et néanmoins allure sournoise quand on communique avec ses semblables, un tel composé permet de parcourir la gamme entière des roueries , et ce devait être , croit - on , la nuance de ce polémiste redoutable. Vadier tenait-il son esprit de ruse et de prudence de l'habitude qu'ont les montagnards des Pyrénées de se dérober et de se blottir dans les grottes et les cavernes? Un étranger le pourrait supposer; mais Vadier n'habitait pas la partie montagneuse du département où se rencontrent la plupart des excavations. Toujours est-il que son étoile le destinait à usurper une incroyable prépondérance à Paris dans les comités, aussi bien que dans son département : prépondérance et influence de parole, d'action, d'entraînement et de terreur.
mont, où il servit sous le nom do .Montfort qui était «'elui d'une propriété de famille. Dégoûté du service militaire, il se consacra à la gestion de sa fortune.
1. Robespierre devait son éducation classique à l'évêque d'Arras; Vadier était le fils d'un ancien serviteur de l'évêque de Pamiers.
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Singulier recueil que celui où l'on voudrait rassembler, pour le lecteur , les morceaux d'éloquence de ce coryphée de 1793, descendu des montagnes de l'Ariège ! — Plusieurs discours , imprimés par ordre de la Convention, dans lesquels l'orateur déversait le fiel amassé dans son cœur par les inégalités de la société, par d'anciennes blessures personnelles d'amour-propre, et se donnait le plaisir d'outrager , de vilipender Louis XVI , et de le signaler à la hache des hordes sanguinaires ; — de nombreuses dénonciations contre plusieurs de ses compatriotes de l'Ariège, on le cynisme de la poursuite inique ne prenait presque pas la peine de se dissimuler; — des guetapens tendus à Danton et à Robespierre, avec cette marche de fauve qui surprend, au tournant du sentier et de la roche, une victime à dévorer et qui sourit d'avance, parce qu'elle a la certitude du butin ; — des lettres à Fouquier- Tinville, d'une telle familiarité qu'on doit prendre Vadier
pour Xalter ego du pourvoyeur de la guillotine i
voilà le bagage littéraire de Yadier.
Vadier donna sa mesure les 14, 16 et 23 juillet 1791, ainsi que le 2o août de la même année. L'Assemblée nationale discuta, le 14 juillet, la question de Y inviolabilité royale : c'était après la fuite et l'arrestation de Varennes. Vadier monte à la tribune. « Le décret que vous allez rendre, dit-il, décidera du salut ou de la subversion de l'empire. Un grand crime a été commis ; il existe de grands coupables ; l'univers vous contemple et la postérité vous attend. Vous pouvez en un instant perdre ou consolider
1. Le conventionnel Lecointre citait diverses lettres de Vadier qui étaient dans les cartons de Fouquier-Tinville et « qui toutes décèlent, dit Lecointre lui-même, ses liaisons avec Fouquier. » (Les crimes des sept membres des anciens comités de Salut public et de Sûiyeté générale, par Laurent Lecointre, député de Seine-et-Oise ; imprimé par la Convention, p. 244.)
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vos travaux. Il est, selon moi, une question préliminaire à celle de l'inviolabilité : c'est celle de savoir si un roi parjure qui déserte son poste, qui emmène avec lui l'héritier présomptif de la couronne, qui se jette dans les bras d'un général perfide, qui veut assassiner sa patrie, qui répand un manifeste où il déchire la Constitution; si, dis-je, un tel homme peut, être qualifié du titre de roi des Français. L'inviolabilité ne réside plus sur sa tête depuis qu'il a abdiqué sa couronne. (Quelques membres de la partie gauche et des tribunes applaudissent.) Aucun de nous a-t-il pu entendre qu'un brigand couronné... (la grande majorité de la partie gauche murmure — quelques applaudissements se font entendre dans la salle et les tribunes. — plusieurs membres de la partie droite se lèvent avec précipitation et menacent l'opinant) aucun de nous a-t-il jamais pu croire qu'un brigand couronné pût impunément massacrer, incendier, appeler dans le royaume des satellites étrangers? Une telle impunité enfanterait bientôt des Nérons, des Caligulas. (Applaudissements.)
« Je fais une question à ceux qui proposent de remettre le roi sur le trône : lorsqu'il s'agira de l'exécution de vos lois contre les traîtres à la patrie, sera-ce au nom d'un transfuge, d'un parjure que vous la réclamerez? sera-ce au nom d'un homme qui les a ouvertement violées? Jamais une nation régénérée, jamais les Français ne s'accoutumeront à un pareil genre d'ignominie. N'est-ce donc pas assez d'avoir acquitté les déprédations de sa faiblesse, d'avoir sauvé son règne d'une infâme banqueroute? Ses valets, dont le faste contraste tant avec le régime de l'égalité, nous accusent de parcimonie. (Les applaudissements recommencent.) La sueur et le sang de plusieurs millions d'hommes ne peuvent suffire à sa subsistance. Je ne veux pas vous rappeler ici les circonstances de son règne, cette
séance royale, ces soldats envoyés pour entourer l'enceinte où vous étiez rassemblés ; en un mot la guerre et la faim dont on voulait en même temps affliger le royaume.
« Jetons sur tous ces désastres un voile religieux. (L'agitation se manifeste dans diverses parties de la salle). On m'accuse de parler comme Marat, je fréquente peu la tribune. (Plusieurs voix s'élèvent dans la partie droite : Tant mieux, monsieur ! tant mieux !) Je n'ai d'autre éloquence que celle du cœur; je dois mon opinion à mes commettants ; je la déclarerai au péril de ma vie. La nation vous a revêtus de sa confiance, vous connaissez son vœu; ne transigez pas, ou bien empressez-vous de rendre aux corps électoraux l'activité que vous leur avez ôtée. Mais n'allez pas vous charger d'une absolution qui ne peut que flétrir votre gloire. (Nouveaux applaudissements.) Je conclus à ce que les complices, fauteurs ou adhérents de la fuite du roi soient renvoyés à la cour provisoire séant à Orléans ; que l'activité soit rendue aux corps électoraux pour choisir vos successeurs, et qu'il soit nommé une Convention nationale pour prononcer sur la déchéance de la couronne que Louis XYI a encourue. » (Les applaudissements de la gauche et des tribunes recommencent.)
Telle était l'éloquence de Yadier, le polémiste qui avait déjà fait un grand chemin, dans l'ordre d'idées dont il s'était montré tout d'abord animé, lorsqu'il commença à faire partie de la députation de Foix ; car il avait apporté , au début, une certaine modération dans les revendications du tiers état; ses opinions ne semblaient pas s'éloigner de la politique des constitutionnels, mais déjà son caractère s'était exalté à la commune fermentation des esprits. Comment, à cette époque, fréquenter les sections et les clubs et se mêler aux faubourgs agités, sans que le feu de la révolution embrasât les têtes? D'ailleurs, Vadier
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n'avait jamais pu digérer certains dédains aristocratiques, dont en d'autres temps le pays de l'Ariège lui avait fait avaler la coupe amère.
Assurément, ce discours ne vaut pas celui de Barnave dans la même discussion ; et l'on sait que Barnave parla dans un sens opposé à Vadier et qu'il défendit l'inviolabilité royale. Barnave emporta même un décret de modération, il refoula pendant quelques jours les tentatives de république et de déchéance dans les cercles des Cordeliers et des Jacobins.
Du reste, d'après l'ordre de pensées nouvelles dans lesquelles s'engageait Vadier, on peut deviner sa manière de voter ; il parla dans la discussion qui avait pour objet la garde à donner au roi. Il fit valoir les arguments et les scrupules que tout orateur met en avant quand il n'aime pas les royautés : « Cette garde serait l'école du spadassinage , le dépôt des illusions nobiliaires ; les rois n'ont pas besoin de garde, et doivent se confier à l'éternel amour du peuple ; un roi français ne doit pas s'environner de satellites stipendiés... » et autres formules bonnes aux béats qui s'y laissent prendre , et dans lesquelles nous ne voyons que jeu de raquette, où l'on se jette à la tête, ici le despotisme d'en haut, ailleurs le despotisme d'en bas ; despotismes jaloux l'un de l'autre.
Vadier donna, en 1792, un autre échantillon de son savoir verbeux et de sa nature brutale. Il opina sur ces trois questions : Louis XVI peut- il être jugé? — Qui est-ce qui doit le juger ? — Quel est le mode d'instruction et de jugement?
Le discours que prononça à cette occasion le député de Pamiers forme huit pages in-8° '. Avant de le lire, et