Imprimerie nationale
même sans le lire, on peut être assuré des réponses. Oui, selon Vadier, Louis XVI pouvait être jugé; la Convention nationale pouvait seule remplir les fonctions de jury d'accusation ; le jury de jugement et les juges seraient élus par les assemblées primaires des 84 départements. Mais c'étaient bien des détours pour polir un décret de mort. On était subtil à la Convention et dans l'Ariège. Que Yadier ait saisi toute occasion de déclamer sur les tyrans, de ressasser ces associations de mots : le monstre royal, les manœuvres scélérates des prêtres, le grand scélérat, le repaire de la scélératesse, les crimes et les turpitudes de Louis XVI... cela le regarde , lui, le vertueux Yadier, de parler ainsi! Dans ce discours, Yadier appela une classe de citoyens « des loutres qui se plongent dans Veau quand le danger est sur terre, et qui savent adroitement se reporter à terre lorsque la tempête agite les flots ' ». Mais l'histoire vient à son tour dire à Yadier : Et vous, tribun?
III. — Que si l'on demande, cependant, où gît le mérite de cette éloquence révolutionnaire, nous répondrons qu'il y a, dans le député de Pamiers, cette qualité des animaux carnassiers, le flair. N'est-ce pas un talent de sentir de quel côté est la proie, de quel côté on pourra rassasier son appétit, et puis de diriger dans ce sens toutes ses batteries ? L'éloquence du polémiste, aux époques agitées de révolutions, emprunte nécessairement et beaucoup des stratégies d'une chasse 2. On recule, on fait marches et contre-marches, si, loin d'obtenir des profits, on peut craindre de compromettre ses espérances et de gâter
2. Vadier, comme son ami Barrèrc, se mettait volontiers du côté du plus fort.
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la situation que Ton convoite. C'est ainsi qu'en 1791, Vadier, si hardi le 14 juillet, recule le 16 et veut se rétracter, estimant qu'il était allé trop loin en paroles, qu'il s'était trop tôt démasqué. « Yadier, dit un historien, venait de porter à la tribune de l'Assemblée les passions et le langage des Jacobins. Dans ce club célèbre, la question de l'existence de la monarchie avait été agitée. On y avait parlé pour la première fois de république , et on demandait quelle différence existait entre l'homme libre et le républicain. Yadier avait parlé en républicain ; mais son discours, qui pouvait paraître courageux à cette époque, ne fut qu'un accès de violence, car, le décret d'inviolabilité ayant été voté, l'orateur fut effrayé de son audace. Le 16 juillet, il se rétracte : « J'ai développé, dit-il à la tribune, une opinion contraire à l'avis des comités avec toute la liberté qui doit appartenir à un représentant de la nation. Cependant, je déclare que je déteste le système républicain, et que, comme bon citoyen, j'exposerais ma vie pour défendre les décrets l. »
Chose étrange ! cette rétractation d'un patriote qui tournait au comediante fut applaudie. Heureusement qu'un historien moderne a appliqué aux choses leur vrai nom : Lâcheté! a dit Louis Blanc2. Nier l'inviolabilité royale était une abomination ; aujourd'hui on donnera sa vie pour elle ; demain l'inviolabilité redeviendra une plaisanterie !
Le Moniteur enregistre aussi un long rapport dans lequel Yadier, au nom des comités de Sûreté générale et de Salut public , dénonçait une illuminée et ses associés, Catherine Théot, qui se disait prophétesse, mère de Dieu, et annonçait l'apparition d'une religion nouvelle. Yadier y
1. Do Casteras, Histoire de la Révolution dans VAriège, p. 17.3.
2. Louis Blanc, Révolution française. — Paul de Casteras, Histoire delà Révolution dans VAriège, p. 1*1.
reconnaît un foyer, un centre de conspirateurs ; il demande de ne pas voir avec insouciance « se former, autour de la représentation nationale, un atelier de fanatisme, une manufacture de fous et une pépinière de Cordays. »
La Convention, sur le rapport de Yadier, vota que Catherine Théot, dom Gerle et les autres personnes qui se rattachaient à l'association, seraient traduits au tribunal révolutionnaire. Robespierre n'était pas nommé ; mais c'est lui que visait Vadier, car Robespierre était de la secte ou y figurait. Nul besoin d'analyser ce réquisitoire, long factum dans lequel Vadier décrivait avec raillerie les inepties de ces illuminés ; on a appelé ce rapport son œuvre capitale. li est sûr que le président de la sûreté générale ne laissa point échapper cette occasion de parler des « scélérates singeries des prêtres », et de répéter les vieux clichés, les sempiternelles tirades des clubs sur les tyrans.
Nous ne pousserons pas plus loin les citations de l'éloquence de Yadier. Tout aussi bien, les historiens de laRévolution n'ont pas cru devoir faire trop d'honneur aux talents oratoires de cet énergumène du pays de Foix. Thiers, qui signale ses actes et ses ruses sanguinaires, s'est passé de sa prose ' ; Lamartine se borne au silence, mais Louis Rlanc a stigmatisé quelques-uns des triomphes oratoires du président delà Sûreté générale, parce qu'il a trouvé que la foule, à certaines heures, n'avait applaudi, dans les tirades du tribun ariégeois , que des sentiments détestables, et parce qu'elle s'était montrée lâche elle-même, par l'esprit contradictoire de ses blâmes et de ses applaudissements 2.
1. Thiers, Histoire de la Révolution française, aux tomes V, VI, Vil et VIII.
2. « Un odieux mélange d'orgueil, de barbarie et de lâcheté caractérisait
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Néanmoins, il est deux points certains, c'est que: 1° Vadier fut un fort polémiste, puisque non seulement il lutta contre ces deux géants révolutionnaires, Danton et Robespierre, mais encore qu'il vint à bout de ces deux Titans ; 2° cet homme , cet extraordinaire vieillard d'une sombre énergie, parvint trop longtemps à terroriser la province du Midi et la capitale de la France ; il a occupé une place active dans la période la plus tourmentée de la Révolution. Soit férocité, soit fanatisme, Vadier sut s'élever à une certaine hauteur; il fut le polémiste des heures de convulsion de la France, et un des plus ardents démolisseurs de l'ancien régime. Quant à un idéal de justice et de liberté à revendiquer pour toutes les classes de la nation, ne le demandons pas à un homme qui, du fond de Paris, poursuivait de petites vengeances contre un pays de province, semblable à tous ces parleurs de clémence et de liberté, qui donnent éternellement le spectacle de réserver pour eux seuls et comme monopole personnel ce qu'ils semblaient demander pour tous sans exception.
Comment s'y prit Vadier; que trouve-t-on dans ses discours de 1791 et dans son fameux rapport sur Catherine Théot ? A-t-il plus de logique que les autres ? Fascine-t-il par une raison haute et pénétrante ? A-t-il des accents qui passionnent? On ne le voit pas. Cependant cet homme fut une force révolutionnaire avec sa nature contradictoire, faite de ruse et d'emportement. 11 n'était pas rompu aux discours comme Danton et Robespierre, il n'avait rien de
Vadier. Il plaidait contre L'admission des moyens justificatifs comme une partie intéressée, avail baptisa la guillotine le vasistas, et prenait plaisir à entendre éternuer dans le sac. » (Louis Blanc, Révolution française.)
Louis Blanc classe Vadier, dans le comité de Sûreté générale, parmi les gens d'expédition.