LE SENTIMENTALISME RÉVOLUTIONNAIRE
Vergniaud ; mais c'était un de ces esprits qui dominent dans les couloirs et dans les bureaux. Lorsque Danton se débattait à l'état de prévenu devant la Convention, il voyait et sentait la silhouette sombre de Vadier qui parlait et relevait ceux qui auraient fléchi dans la guerre contre le Montagnard. Un jour, le gant fut jeté entre Robespierre et Vadier ; et Vadier, loin de fuir le combat et de craindre la supériorité de l'adversaire, l'attendit en champ clos et le terrassa. Il y avait une force dans Vadier, force de polémiste, non dans les phrases, mais dans un système opiniâtrement poursuivi !.
IV. — A côté d'un énergumène, le sentimentalisme transporté dans l'éloquence révolutionnaire avait un représentant dans l'Ariège. Lakanal brilla dans ce genre. Pour Bergasse-Laziroules, onpeut retrouver en lui les aspirations
1. Il est clair que le talent ne peut faire oublier son détestable emploi. M. Jules Claretie dit que tous les membres des comités (Salut public et Sûreté générale) ne sauraient demander à l'histoire son indulgence. « Il est resté sur leur mémoire comme un rongeant souvenir de leurs excès. Les Vadier, les Voulland, les Amar, ces terroristes par terreur, Amar, l'exfeuillant, qui finira swedenborgiste, n'ont droit qu'à la pitié de leurs descendants. » (Jules Claretie, Les derniers Montagnards, d'après les documents originaux, in-4, p. 20.)
On est navré lorsqu'on lit les révélations de Sénart, secrétaire-rédacteur du comité de Sûreté générale. Vadier, qui nommait Louis XVI un brigand couronné, ne se jette pas des pierres; il se vantait, à la Convention, de soixante ans de vertus! Vertus!... Louis Blanc a flétri cette hideuse plaisanterie de Vadier sur les guillotinés qui, disait-il, éternuaient dans le sac. Vadier ajoutait : « Cela m'amuse, j'y prends goût. » Ce scélérat ajoutait avec sa vertu : « Ne tergiversons pas; ne souffrons pas d'explication; il faut des exemples; nous avons besoin d'argent : coupons des têtes ! » Il disait encore : « Il faut étêter le corps social pour que la République pousse de fortes racines; ce n'est que 300,000 têtes environ à faire sauter. »
Quand la folie révolutionnaire a gagné les esprits, il est, parait-il, difficile de s'arrêter.— On criait devant Vadier : « Que le sang des échafauds fasse une mer rouge ; il faut pouvoir y mettre à la voile pour aller à la conquête de la liberté et la propager dans l'univers. » — « Quels révolutionnaires! répliquait Vadier; c'est comme cela qu'il nous en faut ! » vi. 28
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du tiers état avant 1789, c'est-à-dire, les idées des vingtneuf trentièmes de la nation. « Les progrès de la philosophie, l'exemple d'une grande nation libre, l'excès de nos maux, disait-il, promettent aux Français une régénération nécessaire ». « Ce n'est qu'à une assemblée composée de citoyens libres de notre ordre que nous pouvons confier le soin de régler nos intérêts ' ».
On ne possède pas beaucoup d'écrits de Laziroules ni de Lakanal2; ces hommes brillaient plutôt par le but pratique qu'ils poursuivirent dans ce qu'ils appelaient la régénération sociale. Mais rien n'atteste qu'ils eussent, d'une manière saillante, ce don qui immortalise un nom sous une forme littéraire pleine d'individualité. Yadier les éclipsa par son radicalisme actif, et par sa fureur de supprimer appliquée aux êtres vivants.
L'histoire et la physiologie littéraires offrent des études d'une douloureuse curiosité sur certains personnages. Lorsqu'il entendit pour la première fois Vadier parler à l'Assemblée nationale, étonné, frappé de terreur par l'audace de ses attaques aux vieilles institutions, le public ne pouvait trop se rendre compte de la genèse de ce talent agressif et déclamatoire. La foule applaudissait une explosion de hardiesse, sans soupçonner par quels degrés, par quels mobiles secrets, Yadier était arrivé à ce diapason révolutionnaire. On est toujours impressionné lorsqu'un polémiste, parlant en public, se pose en brave. Mais la bra-