P. SOULE ÉLU AU SÉNAT DE WASHINGTON
de la session du Congrès ; il fut ensuite réélu sénateur en 1848.
Un court espace de temps suffît à notre compatriote pour faire un début éclatant à la tribune du Capitole. On agitait la question des trois millions de dollars demandés par l'administration de M. Polk, pour continuer la guerre du Mexique. Une foule immense voulut entendre notre orateur. Les Américains étaient curieux de voir comment s'exprimerait dans leur langue ce Français qui osait parler après les Webster, les Calhoun et les Henri Clay.
Parlons de lui à notre tour, d'après les témoins oculaires et auriculaires. Les Américains furent étonnés et charmés. L'accent étranger se révélait bien dans l'orateur, mais il n'était que juste assez marqué pour donner à sa parole un cachet d'originalité. Les Américains, dont l'élocution affecte la clarté, mais aussi la rigidité des sciences exactes, n'étaient habitués, ni à cet art de l'intonation, ni à cette ampleur de style drapée en de poétiques images. Cette fougue méridionale, avec la richesse de son coloris, éblouissait ces hommes du Nord. Les femmes surtout avaient été prises d'un enthousiasme poussé jusqu'au fanatisme, et le sénateur de la Louisiane devint le lion des salons de Washington *.
Ainsi, un Français, un Ariégeois venait de conquérir une place de grand orateur politique dans le Congrès de la République des États-Unis. Nous voudrions faire connaître, par quelques analyses des discours que prononça Pierre Soulé, quelle était sa portée intellectuelle, la nature de son éloquence, et où résidait le secret de ce brillant génie, pour persuader et électriser ses difficiles auditoires. Nous vou-
1. Voir le Messager franco-américain de New-York du 6 mai 1870, et la Liberté du 19 a\ril même année.
448 L'ARIÈGE, IVe PARTIE [suite et fin) , CHAP. VU.
drions ajouter quelques lignes pour rappeler quel rôle et quelle attitude a tenus cet homme d'Etat dans la vie publique.
Nous avons sous les yeux la plupart des discours anglais prononcés par Pierre Soulé, dans les années 1850, 18od , 1852, et nous comprenons à merveille que sa réputation ait rempli le Nouveau-Monde, et que cet Ariégeois du Couserans ait été qualifié de « Démosthène du Sénat de Washington », de « Berryer du barreau de la Louisiane ». En parcourant son Speech on the American fxsheries\ nous avons entrevu quelles fibres savait toucher le sénateur de la Louisiane dans les questions internationales , en même temps que son procédé oratoire dans les questions de politique intérieure se révèle dans son Speech on the pending measures of compromise 2 , et dans son autre Speech in reply to hon. Henri Clay, of Kentucky, on the measures of compromise 3.
Soulé possédait à fond l'histoire des États-Unis, et avait beaucoup étudié le droit américain, le common-law, ce qu'on appelle la garantie du freedom, et ce qui, dans la Louisiane, est un composé des lois françaises et espagnoles combinées avec le code Napoléon ; mais il ne surchargeait point ses discours de tribune d'une fatigante érudition. Il choissisait quelques points saillants et lumineux dans lesquels il se circonscrivait ; et, armé d'une logique nerveuse, il parvenait à gagner, à émouvoir son auditoire, par un ensemble de développements progres-
1. Prononcé le 12 août 1832, il fut recueilli et imprimé à Washington en 1852, brochure in-8°. — Nous n'avons pu nous procurer in extenso le fameux discours de P. Soulé sur la question de non-intervention, le plus beau, parait-il, qu'il ait prononcé au Sénat des Etats-Unis.
2. Brochure de 10 pages in-8° en caractères un peu fins. Le discours est du 21 mai 1850.
NTIMENTS AMERICAINS. 449
sifs si persuasifs, que l'on ne pouvait résister aux accents de son âme communicative et passionnée.
Devenu complètement Américain, Soulé n'aimait pas l'Angleterre ; on le sent dans son discours sur [es pêcheries, qui lui valut une grande popularité dans les États de la Nouvelle- Angleterre . On peut, dans ce discours, bien qu'il ne soit pas le plus beau du tribun ariégeois, se faire une idée de cette robuste organisation intellectuelle. Il y est de toute évidence aussi que Pierre Soulé s'était assimilé, avec rapidité, les vieilles susceptibilités américaines contre la nation anglaise. « Nous vivons à une étrange époque, monsieur le président \ , disait-il dans son exorde, puisqu'il nous est donné de voir une nation avec laquelle nous sommes en paix, et en apparence du moins, sur le pied d'une amitié mutuelle ; puisqu'il nous faut voir cette nation essayer de nous montrer combien elle tient peu de compte de la protestation que nous avons si souvent et si solennellement faite contre sa prétention à dominer, seule entre toutes les nations , ces régions de la mer qui sont à tous, et qu'elle ne peut s'approprier passagèrement que dans la mesure et en proportion des bateaux à vapeur, des corvettes et des vaisseaux de guerre, dont il lui sera permis de les couvrir librement... » L'orateur de la Louisiane se montre indigné de voirj l'Angleterre parcourir triomphalement les mers dans toute la pompe de la suprématie, et, comme ce Van Tromp hollandais (auquel son honorable ami du Maine avait fait allusion), un balai au mât de ses vaisseaux, chasser loin d'elle tout ce qu'elle trouve en vue du rivage, sous des couleurs autres que les siennes.
P. Soulé passe en revue les stipulations et les traités qui
1. En Angleterre et aux États-Unis, l'orateur, dans les assemblées législatives, parle au président.
vi. 29
1 50 L'ARIÈGE, IVe PARTIE (suite et fin), CHAP. VII.
ont touché aux droits sur la mer (traité de 1783, traité de Gand, convention de 1818) ; il discute, par la raison pure et au point de vue des légistes, la souveraineté de la mer, sa neutralité, en vue de fournir une réponse aux deux grandes questions qu'il pose devant le Sénat :
« L Angleterre a- 1- elle raison dans ses prétentions exclusives pour les pêcheries? Avons-nous tort (nous Américains) ? Et pourquoi, dès le commencement, avons~nous Pair si abattus, si humbles, si soumis ? »
Pierre Soulé ne trouve aucune raison historique ni philosophique, pour que l'Angleterre s'arroge le monopole de la pêche en mer. La convention de 1818, sur laquelle on voudrait appuyer la prépondérance maritime des Anglais, n'excluait les Américains, d'après M. Soulé, d'aucune partie des mers riveraines de Sa Majesté britannique, au delà de trois milles marins des côtes de ses mers , baies, golfes ou autres passages , à moins que les côtes qui les bordent ne fussent toutes sous sa dépendance, et que le détroit formé par les pointes ne dépassât six milles de longueur.
Puisque la mer est à tout le monde, il n'y avait qu'à vérifier à quelle distance se trouvent les promontoires à l'entrée des baies de Fundy, de Chaleurs et autres. La distance est-elle de plus de six milles? Dans ce cas, la baie est aussi ouverte et aussi libre que la haute mer ellemême. Les promontoires sont-ils en dedans de cette distance ? Ce sont alors des baies privées, fermées au commerce des autres nations, au gré delà puissance riveraine, pourvu que celle-ci soit maîtresse de toute la côte qui la borde, mais non autrement.
Or, les baies qui, à cette époque, avaient donné occasion aux démonstrations et aux injonctions de l'Angleterre, n'étaient point dans ce cas. Les baies de Chaleurs et de