LES JEUNES ANNÉES DE SOULE
de foi républicain ou bien à battre en retraite et à changer de peau? A peine jeune étudiant à Bordeaux, P. Soulé eut une affaire politique sur les bras. À seize ans , une boutade en faveur de la liberté, petite conspiration d'adolescent contre les Bourbons, l'obligea à fuir, avec son père, à traverser les Landes, à passer la frontière, à se cacher en Navarre.
Ces premiers incidents de la vie de P. Soulé ne déplaisaient pas à un écrivain anglais. Il aimait dans notre Ariégeois cette fuite, la nuit, de Bordeaux, pour échapper aux poursuites, cette marche à pied de ce jeune homme ardent, seul, sans amis, dirigeant sa route à travers les Landes, ne sachant trop comment trouver le pain pour vivre et le gîte pour passer les nuits, parvenant enfin à gagner la Navarre, où il vécut inconnu plus d'un an, caché sous des habits de campagnard.
« Tout homme, disait l'écrivain anglais dont Tim agination recherchait les individualités romanesques, tout homme qui a lu l'histoire d'Angleterre sera frappé de la singulière ressemblance de ce fait avec celui de la vie d'Alfred, qui, précipité du trône, se vit forcé de dépouiller la pourpre des rois et leurs luxueuses habitudes, pour revêtir les moeurs agrestes et les vêtements grossiers des pâtres. » Aussi cet auteur se complaisait à retrouver, dans le brillant et extraordinaire avocat de la Louisiane , une de ces riches natures qui se sont développées à l'air libre des montagnes : « Quelque chose, dans ses traits et son allure, et surtout dans l'histoire de ses jours passés, révèle puissamment l'origine et l'éducation de la montagne ; son port noble, fier et libre, sa manière franche et tranchée, ses traits beaux, bien dessinés, pleins d'expression, et son corps musculeux disent hautement qu'il passa sa jeunesse avec les montagnards, au milieu de ces scènes imposantes
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d'une nature agreste et sauvage, au sein de laquelle tout homme reçoit un sentiment profond qui ne s'efface jamais, un quelque chose qui lui crie le moment d'où il commencera à compter parmi les hommes. »
Rentré en France environ un an après, vers 1818, la fascination de Paris l'attira pour l'achèvement de ses études de droit. Et comment, à cette date, saisir un rapport entre une vie d'études à Paris, la préparation aux carrières libérales d'une part, et d'autre part, la migration de P. Soulé aux terres des Etats-Unis, pour leur consacrer l'énergie de sa vive nature et la beauté de son talent? C'est qu'il devait survenir à notre jeune et brillant montagnard une deuxième bourrasque dans laquelle, à travers les exaltations de tète et les effervescences de l'esprit d'opposition, naturel à l'âge de vingt-trois ans, on pouvait deviner sa future grandeur américaine '. Notre jeune républicain sortait d'une famille honorable qui a toujours fourni des membres à la magistrature et au corps des officiers de l'armée ; il y avait puisé le germe des idées et des sentiments nobles ; mais nos montagnes de l'Ariège, qui jadis avaient des fleuves chargés d'or, n'avaient plus que du fer. On ne pourrait dire que, de 1795 à 1810, la vitalité industrielle, commerciale se fût bien ranimée ; les familles laissaient donc à leurs enfants le soin de se faire, chacun selon son étoile, sa petite fortune.
XV. — N'est-ce pas un coup de tète qui poussera notre jeune Ariégeois, tout pétillant d'esprit et de verve, vers les
1. On a dit do Soulé qu'il était démocrate, parce qu'il avait un cœur chaud, une sensibilité exquise, uni; organisation passionnée. La destinée Pa-t-elle servi en l'emmenant en Amérique? Se serait-il étiolé dans les pays monarchiques? Plus tard, en elle I. ses discours politiques pleins de feu, d'éloquence et d'esprit, revêtus d'un style qui séduisait, impressionnait, entraînait, nu demandaient-ils point les masses pour auditoire?
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rives du Mississipi, vers cette colonie encore française en 1802? Aurait-il trouvé en France l'élasticité nécessaire? S'il s'embarque pour l'Amérique, vers 1825, nous le retrouvons, à quelques années de là, le premier des avocats de la Nouvelle-Orléans, à côté des Mazureau, des Grymes et des Benjamin ', gagnant plus de 150,000 francs chaque année. La France lui aurait-elle offert l'équivalent?
Mais l'échauffourée de Paris qui donna à Pierre Soulé l'occasion de tourner ses idées vers- l'Amérique, put lui révéler ses facultés et son avenir. Reçu avocat, et en attendant les clients, Pierre Soulé fonda un petit journal d'opposition, le Nouveau Nain Jamie, avec Léon Halévy, Alphonse Rabb , Lucasson , les deux Marseillais Méry et Barthélémy, et l'Italien Santo-Domingo , qui arrivait de Rome, la tête remplie d'articles contre les uitramontains. Le Nain Jaune ne tarda pas à avoir un procès, et ce fut Pierre Soulé qui eut à répondre, comme gérant, d'un article qui était de son collaborateur Santo-Domingo. Il n'en déclina pas la responsabilité et fut condamné à trois ans de prison, plus quelques milliers de francs d'amende.
Le jeune rédacteur, traduit en police correctionnelle, fut défendu par Charles Ledru, qui se borna à des supplications éloquentes pour émouvoir le tribunal en faveur de la jeunesse de l'écrivain. P. Soulé se montra plus difficile que son défenseur, et refusa de transiger avec la commisération de ses juges. « Il se leva, dit un biographe, pâle de cette indignation superbe qui est déjà de l'éloquence ; une rapide improvisation tomba de ses lèvres,
1. Ce dernier vivait encore dans ces derniers temps et habitait l'Angleterre, où il s'était réfugié après la chute du gouvernement insurrectionnel du Sud, dont il était membre.
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comme ces torrents inattendus qui, dans un jour d'orage, descendent impétueusement des cimes élevées où s'était condensée la tempête. L'orateur se révéla aux auditeurs et à lui-même ; il se développa, il grandit au milieu d'un profond silence et de la stupéfaction de ses accusateurs. Sa harangue passionnée se termina par une apostrophe, par une personnalité virulente à l'adresse de l'un de ceux qui siégeaient pour le condamner... Et il reprit son siège au milieu d'un grand tumulte.
« Le lendemain, les journaux reproduisaient cette séance orageuse dans des termes qui durent consoler un peu M. Soulé de l'amende et de la prison que lui avaient attirées sa plume et sa parole *. »
Mais Pierre Soulé n'était qu'au commencement de son odyssée. Les événements de sa première jeunesse s'étaient si bien compliqués que, d'incident en incident, il se décida à aller demander à l'Amérique un théâtre à son activité. Beaucoup d'Européens, par suite des vicissitudes politiques, comme à la révocation de l'édit de Nantes, comme en i 792, comme après les derniers désastres de Napoléon, s'étaient tournés vers l'Atlantique et l'hospitalité américaine 2.
Pour Soulé, la cause occasionnelle qui devait donner à sa destinée une impulsion extraordinaire et bien inattendue, fut donc ce procès et ses conséquences. Ses amis ménagèrent une évasion à notre impatient prisonnier, et, ayant
1. Alfred Mercier, secrétaire du Cercle louisianais à la Nouvelle-Orléans dans sa Biographie de P. Soûle'.
2. Soulé préféra l'exil à un emprisonnement de trois ans. L'occasion de s'échapper de Sainte-Pélagie s'étant offerte, il se rendit à Londres avec un passeport pris par Barthélémy. Il devait rejoindre, en Angleterre, un vaisseau en partance pour une des républiques de l'Amérique du Sud cl s'v embarquer en qualité de secrétaire intime d'un ministre de cette république; mais il apprit sur la terre anglaise le départ du navircàbonl duquel il devait retrouver le ministre. Après cette déception, l'exilé français revint au Havre.