COMMENT SOULE APPREND LA LANGUE ANGLAISE
pris son vol vers le Havre, ce fut une proposition du capitaine Baudin (plus tard amiral) qui devait faire de Soulé un grand citoyen américain. Le marin conseillait au jeune Français d'aller mûrir ses idées en Amérique, car il lui trouvait « une tête trop volcanisée pour la température de la politique française en 1824 et 1825 » ; il lui offrit une place sur son navire qui partait ce jour-là même pour Saint-Domingue, d'où il pourrait passer facilement aux États-Unis.
« Il y a des moments décisifs dans la vie, dit un biographe; ils sont courts, et, plus inattendue est la circonstance qui force à prendre un parti extrême, plus l'homme, frappé de l'intervention subite de ce que nous appelons hasard ou destinée, se sent disposé à obéir au souffle divin qui le pousse vers l'inconnu.
« L'aventureux jeune homme promena un long regard sur l'horizon occidental, comme s'il y eût vu briller sa bonne étoile, et dit avec assurance : — J'accepte ' ! »
XVI. — Cette acceptation fut la porte ouverte sur un monde nouveau. Mais transplanté dans le Nouveau Monde, il fallait en parler la langue ; et la manière rapide dont Soulé s'assimila la langue anglaise est, à elle seule, un curieux roman.
Il était impossible de se passer de l'anglais. Dès cette époque, cette langue commençait à envahir les chambres judiciaires de la Louisiane, et elle devenait une nécessité pour l'avocat qui avait, non seulement l'ambition du présent, mais aussi celle de l'avenir. C'est pourquoi, pour accélérer son apprentissage, P. Soulé pensa qu'il fallait prendre
1. Alfred Mercier, Biographie de P. Soulé. P. Soulé partit pour Saint-Domingue. Mais la République noire n'était pas son but et il en repartit bientôt pour la Nouvelle-Orléans, où il espérait pouvoir utiliser études du droit français.
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les moyens les plus efficaces, et il résolut de se réfugier dans les États de l'Ouest, au milieu de populations exclusi- \ cment américaines.
Il partit avec quelques dollars qu'une maison française de la Nouvelle-Orléans le força d'accepter, et s'emprisonna dans le village de llard'stown l, au Kentucky. Ses épreuves ne commençaient- elles pas, et la première éducation des grands hommes n'est-elle point dans la peine, la contradiction sous toutes les formes? P. Soulé tomba malade, épuisa vite ses faibles ressources et alla frapper à la porte d'un couvent catholique, qui était aux environs de Bard'stown même. Lorsque P. Soulé se présenta aux religieux comme jardinier, les Pères dominicains devinèrent, à la blancheur et à la finesse de ses mains en même temps qu'au charme de sa conversation, que celui qui s'adressait à eux était un scholar et non un homme de peine. Néanmoins, ils l'admirent comme tel, après l'avoir recommandé d'une façon toute particulière au frère surveillant, car Y incognito que Soulé s'était réservé en entrant au couvent leur faisait craindre quelque mystification.
Il y avait peu de jours que M. Soulé avait été admis dans l'enceinte du monastère américain ; le lendemain même,
1. Le président Boyer, d'après une biographie, accueillit le jeune émigrant muni de lettres du célèbre abbé Grégoire. Nous avons dit que Soulé n'avait que faire dans cette république. Il se rendit à Baltimore, où il rencontra des négociants de la Nouvelle-Orléans qui lui firent comprendre que son avenir se ferait dans cette ville. Il fallait apprendre l'anglais. Voulant se séquestrer dans une région où il n'entendit que l'anglais, il passa dans le Tennessee, et trouva suus le toit de l'illustre Jackson cette cordiale hospitalité qui ne connaît point d'arrière-pensée. Ce fut là, dit un biographe, dans la demeure de l'immortel champion de la démocratie, que le plus éloquent orateur de ce parti à la Louisiane essaya ses premiers mots d'anglais. 11 quitta ensuite VFIen/iitage, emportant les bénédictions encourageantes du vieux général, et se rendit au couvent de Bard'stown, dans le Kentucky.
LE COUVENT DE BARD'S TOWN. 48t
d'après certains documents, M. Soulé s'étant levé de bonne heure pour aller respirer la fraîcheur du matin, découvrit dans le parc du couvent un bosquet, de peupliers dont la vue l'émut profondément, car ces arbres lui parlaient de toute son enfance. Son état de faiblesse (il relevait d'une maladie qui l'avait tenu plusieurs semaines), l'émotion profonde dont il était rempli, cette nature pleine de beauté, tout contribua à le bercer, pour ainsi dire, à le convier au sommeil ; il s'endormit en lisant Virgile et oublia l'heure.
Le frère surveillant, fidèle à sa consigne, ne l'avait pas perdu de vue, il s'empara du livre, qu'il porta au révérend supérieur en lui disant : « Mon Père, cet étranger est un espion. » Mais M. Soulé avait, à première vue, gagné les sympathies du supérieur qui, pour toute réponse, congédia le surveillant et se rendit lui-même à l'endroit où dormait M. Soulé, et, son livre à la main, il attendit son réveil. M. Soulé lui fit alors l'aveu de toute sa vie, lui confia ses infortunes et lui dit que son but, en se réfugiant dans leur couvent, avait été de chercher le repos du cœur et de l'âme, et d'étudier la langue du pays, qu'il lui importait de savoir au plus tôt. Après une heure de conversation intime, il fut résolu que M. Soulé passerait au couvent le temps qui lui serait nécessaire pour connaître la langue anglaise à fond, et qu'en échange des leçons qu'il y recevrait, il ferait le cours classique au collège.
Du reste, nous ne croyons pas être indiscret, en faisant raconter par M. Soulé lui-même sa romanesque apparition au couvent de Bard'stown au Kentucky, en J82o, c'est-àdire en nous servant du petit journal manuscrit tracé par M. Soulé de sa propre main, pendant son rapide séjour en ce monastère. « J'avais entendu parler, écrit-il, d'un couvent de dominicains à une douzaine de lieues de Bard'svr- 31
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town ; je m'y rendis et m'y offris comme jardinier. Ici commence un des épisodes les plus singuliers de ma vie.
« Le monastère occupe le centre d'un vallon solitaire qui s'échappe en biaisant à travers deux montagnes, dernier point où l'œil va chercher le dernier rayon du soleil couchant. Du haut de ces montagnes descendent, sur des lits de pierres marbrées, des filets d'eau qui, venant se réunir au pied d'une colline en dos de dromadaire, forment une espèce de torrent dont les ondes, froissées par les obstacles qu'elles ont vaincus pour se faire un libre cours, tombent en gerbes murmurantes et font résonner les échos du vallon d'un bruit lugubre et solennel, qui se mêle admirablement au calme de cette solitude. Le soir, quand la nuit n'a jeté sur les cieux que les premiers flots de sa robe étoilée, un nouveau bruit vient tout à coup frapper l'oreille étonnée, c'est le tintement mystique de l'airain religieux, qui annonce la fin des travaux et l'heure de la prière.
« Bientôt des chants se font entendre ; ce sont les moines qui adressent des actions de grâces à l'Éternel, pour un jour de douleur écoulé, qui leur a permis d'expier encore quelque faute *.
« J'arrivai comme ils récitaient leurs dernières oraisons. Je m'arrêtai un instant à la porte, de peur de les interrompre, et comme je me tenais adossé contre une croisée de la chapelle > j'aperçus devant moi, tout au milieu de l'avenue qui conduit au monastère, une perche en croix portant une bande de hêtre avec ces mots : « // you tuant anything, rincj the bell, the porter will corne (si vous avez besoin de quelque chose, sonnez la cloche, le portier viendra). » 11 y
1. M. Soul6 pariait des ordres religieux d'après les idées généralétnené
reçues, sans entrer dans lus nuances qui distinguent un ordre d'un autre' ordre.