‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 317 sur 498 · NAPOLEON III ET SOULE · texte numérisé non relu

NAPOLEON III ET SOULE

un amour-propre d'avocat voulant gagner sa cause. Il voulait rectifier les idées de M. Soulé sur le compte du président de la République de 1848 ; mais la mise en scène qu'il avait conçue échoua complètement.

Il raconte qu'à peine avait-il présenté son voyageur au maître de l'Elysée, qu'il sentit aussitôt que la lettre d'avis n'était pas parvenue au prince ; car la première question que Napoléon fit à Soulé, fut celle-ci : « Vous êtes Américain, monsieur? »

« Je m'empressai, continue M. Gaillardet, de décliner les titres et qualités de celui qui, Français de naissance, était devenu une des gloires du barreau et du Sénat américain. Louis- Napoléon, qui est essentiellement affable et bon envers tout le monde, craignit sans doute d'avoir blessé l'amour-propre du visiteur éminent qu'il devait connaître de nom, car il garda, pendant quelques secondes, un silence embarrassé, qu'il ne rompit que pour demander au sénateur de la Louisiane des nouvelles... de la crevasse du Mississipi débordé.

ce — Elle est bouchée, monsieur le président », lui répondit Soulé avec un sourire d'une terrible éloquence.

« Le prince lui exprima gracieusement le désir de le revoir et l'entretien en resta là. Ma cause était perdue, dit M. Gaillardet, Soulé voulut s'éloigner à l'instant même. Je sentis qu'il était profondément atteint, et je cherchai en vain à panser sa blessure en invoquant en faveur du prince l'excuse de ses préoccupations si nombreuses. Mais rien n'y fit : Soulé resta avec ses convictions sur le peu de portée intellectuelle du président. »

Combien l'impressionnabilité méridionale rend ombrageux, et donne de réalité à de chimériques suppositions! Sans doute le président comprit bien vite qu'il était mesuré par son visiteur ; son embarras ne pouvait, selon

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M. Soulé, venir que de cette cause. « Je suis sûr, ajoutait Soulé, que le prince m'a détesté aussi vite que je lai jugé. IJ ne me pardonnera pas sa crevasse et mon bouchon. »

N'oublions pas cette impression de 1849, ni cette visite à l'Elysée, qui s'ancrèrent dans l'esprit de Soulé et dont nous allons retrouver la réminiscence toute vivante, quelques années après , et à l'état d'idée fixe , comme au premier jour.

C'était vers 1854. Soulé, qui avait été, nous le disons en un autre endroit, l'àme de la conférence d'Ostende, venait de rentrer à Madrid, où il représentait les États-Unis, lorsqu'il fut invité, comme tous les membres du corps diplomatique, à un bal donné par le marquis de Turgot, ministre de France, à l'occasion de quelque anniversaire national. Il s'y rendit avec sa femme et son fils, qui était son premier secrétaire. Madame Soulé passait au bras de celui-ci devant un groupe de cavaliers, lorsqu'elle entendit le duc d'Albe dire à ses amis : « Yoici Marguerite de Bourgogne qui passe » .

Ce mot fut-il réellement dit à l'intention de madame Soulé? C'est ce que l'on se demande. Toujours est-il que' ce ne pouvait être qu'une allusion à son apparence physique; car si elle était aussi belle et forte que certain personnage de la Tour de Nesle, c'était, dit M. Gaillardet, qui a longtemps vécu dans la société américaine, une honnête femme que jamais la médisance n'avait encore effleurée. Mais elle ne le comprit pas ainsi, et son fils alla aussitôt demander raison au duc d'Albe de l'insulte qu'il avait adressée à sa mère. Une rencontre fut décidée.

En apprenant ce qui s'était passé, Soulé demanda, de son côté, réparation au marquis de Turgot, qu'il prétendit rendre responsable de l'outrage fait à une femme dans son salon, par le beau-frère de son maître. Le marquis eut beau

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protester de son innocence, rien ne put dissuader Soulé que cette scène était un coup monté contre lui, par ou pour les Tuileries. On avait voulu, en l'insultant, plaire à l'empereur et à l'impératrice qui le regardaient comme un ennemi, depuis la malheureuse issue de sa présentation à l'Elysée. Bizarre et curieux effet des idées préconçues! s'écrie M. Gaillardet, dont nous suivons le récit.

Le double duel eut lieu, sans résultat fâcheux, entre le duc d'Albe et le fils de M. Soulé, mais avec une balle dans le genou pour le marquis de Turgot, qui en demeura boiteux le reste de ses jours.

XYÏII. — Le roman devait entrer si avant dans cette destinée si glorieuse et si éprouvée, que P. Soulé vit fondre sur sa patrie adoptive les catastrophes qu'il s'était efforcé, pendant vingt ans de luttes, d'éloigner et de conjurer. P. Soulé voulait éviter toute guerre entre le Nord et le Sud, et il dut assister à cette formidable guerre de la sécession, après laquelle la victoire du Nord écrasa momentanément le Sud, en abolissant l'esclavage, cause réelle ou apparente du conflit. Cette victoire souleva aussi, avec la prépondérance exclusive du Nord, de nouveaux problèmes qui, loin d'être résolus, ont exaspéré les anciens antagonismes de races, et en ont créé de nouveaux peutêtre plus redoutables pour l'avenir ; car la répulsion des hommes du Sud pour les Yankees semble plus vive que jamais, à la suite du régime inauguré depuis vingt ans.

Tandis que Soulé aimait à s'appuyer sur la constitution de Washington, fondée sur le respect d'un traité et sur l'équilibre entre le pouvoir de l'Union et l'autonomie des Etats ; tandis que son patriotisme plaçait, avant tout, sa chère Louisiane un peu à la façon dont un des premiers hommes d'État du Massachussetts, Josiah Quincy, entendait

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le patriotisme en 1811 ', le sénateur de Ja Louisiane était destiné à voir, de son vivant, la constitution de Washington, inaugurée en 1790, s'effondrer en 1861. 11 put constater, dès l'année 1831, un courant qui s'établit en Amérique, et que plusieurs ont attribué à un travail de sociétés radicales occultes, dont le mot d'ordre partait d'Europe'2, et dont la tendance marchait à la destruction des autonomies locales , pour y substituer l'unité de tous les peuples dans une république universelle. Quelle déception cruelle pour Soulé d'assister à l'abandon continu, par les Américains, de leurs traditions nationales, et de la plupart des idées que les puritains semblaient avoir gravées dans l'âme de leurs descendants ! Quel spectacle navrant surtout pour l'homme d'État ariégeois lorsque, la guerre civile étant engagée depuis 1 863 , avec la prise de Richmond, capitale des États confédérés, il vit s'évanouir sa dernière espérance, et la chute du Sud et de la Louisiane entraîner leur subordination politique à l'égard du Nord ! Soulé dut verser des larmes, en présence de l'écrasement du Sud et de l'anéantissement des planteurs. Qu'était cet état de choses, qui déjà commencé sous les yeux de notre sénateur, devait arracher plus tard à une feuille publique les cris suivants : « Nous avons traité le Sud, non pas avec sagesse et prévoyance, mais comme Attila et Gengis-Khan traitaient leurs ennemis vaincus. Nous avons détruit le génie, la valeur, l'esprit d'entreprise des États du Sud; nous leur avons donné une paix qui est synonyme de banqueroute et

1. « Le premier amour patriotique de mon cœur est pour la communauté du Massaehussetts. Si je chéris l'Union, c'est que j'attends d'elle la paix, la prospérité et l'indépendance de mon pays. » (Life of Josiah Quincy, p. 212.)

2. Plusieurs Américains attribuèrent au voyagé de Kossuth aux États- Unis, en 1851, le résultat d'avoir donné une nouvelle impulsion à la francmaçonnerie; et l'on a prêté à une société, créée en 1867 sous le nom iXOrder of American U?iion, le but de détruire le catholicisme.

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