‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 321 sur 498 · NOBLESSE D'AME · texte numérisé non relu

NOBLESSE D'AME

que trop explicable après ses voyages, ses infortunes, sa vie errante de rivage en rivage, ses maladies diverses qui avaient épuisé ses ressources. Mais il faut remercier l'avocat Mazureau d'avoir fait allusion, non par motif de tendresse, à cette unique et glorieuse chemise restée sur le dos de l'illustre Soulé, au temps de sa détresse et de son obscurité, alors qu'il cherchait sa voie et créait sa vie. L'adversaire fut bien inspiré de créer un incident avec ce dernier vêtement de son rival, évoqué dans ses discussions ; car il fournissait à celui-ci un des mouvements oratoires « les plus nobles et les plus éloquents qu'il ait eus peut-être1 », au dire des assistants.

Un journaliste du Midi de la France, qui semble avoir habité l'Amérique au temps de Soulé, parle avec attendrissement de la scène grande et simple de ce vêtement primitif, dont l'orateur ariégeois se fit un triomphe oratoire. On dirait qu'il la raconte en témoin oculaire. Après avoir rappelé que le navire rencontré par Soulé au Havre, en 1825, était en partance pour la Nouvelle-Orléans, le journaliste méridional fait observer que ce vaisseau emporta l'écrivain condamné et sa fortune. « Sa fortune, c'étaient quatre chemises dans un mouchoir, ainsi que cela lui fut reproché un jour en plein meeting. » Et, à ce sujet, le publiciste entre dans les détails, pour montrer comment Soulé répondit au reproche dont on avait eu la prétention de lui faire une injure. Au lieu de rougir d'avoir été pauvre, le grand avocat s'en glorifia publiquement et donna, au peuple assemblé, un de ces spectacles qui frappent tout autant les

i. Un journal américain disait, en 1843, que M. Soulé conservait ce précieux débris de sa situation d'autrefois; et qu'au baptême de son fils, il l'en couvrit avec sa bénédiction, tandis que sa voix éloquente demandait pour lui le cœur et le courage au milieu de l'infortune. Il pouvait parler de ces triomphes qui donnent un nom sans tache, et une dignité qu'il ne faut pas compromettre.

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multitudes que celui des orateurs romains déchirant leurs tuniques dans le Forum, pour montrer aux citoyens les blessures qui décoraient leurs poitrines. Soulé monta sur les hustings l accompagné d'un enfant de dix ans, qui portait sur son épaule le bâton de rémigrant, et au bout de ce bâton le mince bagage dont on a parlé. Cet enfant était son fils unique. Il le présenta à la multitude en quelques mots ; puis, adressant directement la parole à celui-ci, il lui dit de ne pas oublier son origine : « Je te lègue ma garde-robe d'émigrant, ajouta-t-il, comme le meilleur encouragement à la modestie pour le présent et au travail pour l'avenir. Garde ces témoignages de notre pauvreté avec autant de fierté que les grands du vieux monde conservent les portraits de leurs aïeux. Ils t'empêcheront d'oublier, même dans la prospérité, qui nous sommes, en te rappelant continuellement d'où nous sortons2. »

II. — Aussi, par ses qualités et par ses talents, Soulé mérita-t-il d'arriver à une grande popularité. Dans les premiers temps, alors qu'il fut élu au Sénat en remplacement du sénateur Barrovv, il fut l'objet, à New-York, à son retour du Congrès, d'une ovation populaire, qui offrit ces deux circonstances remarquables que les whigs et les démocrates s'unirent, pour la première fois, dans un commun hommage au même homme politique, et que le parti des natifs abdiqua ses prétentions exclusives dans un toast porté « à l'homme qui venait de prouver qu'un citoyen naturalisé pouvait autant servir et honorer l'Etat qu'un citoyen natif 3 » . De nobles paroles du reste furent échangées dans le banquet. Répondant au toast du président et aux trois salves

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