‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 323 sur 498 · QUESTION DE L'ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

QUESTION DE L'ESCLAVAGE

au plus haut point, en paroles ou sur le papier, pour les esclaves lointains de l'Afrique et de l'Amérique, ils exercent, d'un air serein, le plus dur esclavage dans leurs foyers ; s'inquiètent-ils beaucoup si leurs employés, leurs domestiques, leurs serviteurs, ceux qui dépendent d'eux, ont une situation qui veut des soins délicats, s'ils ont une famille? Fut-il jamais un tyran qui exigeât d'être servi avec le méthodisme, la ponctualité absorbante, exclusive, qu'ils réclament? Daignent-ils songer qu'en exigeant pour leur service chacune des vingt-quatre heures dû jour, il ne peut rester un seul moment pour que leurs serviteurs à leur tour vivent de leur vie personnelle, de ce qui fait la vie de l'homme? Quel crédit méritent donc ces loquaces abolitionistes qui, ici ou au delà de l'Atlantique, déclament avec éloquence contre les chaînes des esclaves d'Afrique, et qui, dans leur propre demeure, dans leurs magasins,' dans leurs ateliers, dans leurs boutiques, dans leurs comptoirs, traitent leurs subordonnés littéralement en véritables nègres, marchandant à un pauvre homme, à une pauvre femme, le temps de s'appartenir comme créatures faites à l'image de Dieu ?

Il vaudrait mieux confesser que l'égoïsme inhérent à chacun explique l'existence de tous les esclavages ; qu'il y a chez tous, aristocrates ou démocrates, la tendance à faire faire par les autres les choses pénibles que nous devrions faire nous-mêmes ; qu'enfin, si l'on n'y prend garde, il est facile de laisser s'immobiliser un état de choses où, prenant la part du lion, on jouit le plus et l'on peine le moins.

Sans doute, Dieu nous garde de faire le procès à ces cœurs généreux qui, dans ce siècle, se sont faits les apôtres de l'émancipation ! Nous disons seulement qu'on ne doit pas considérer d'un regard dédaigneux les hommes qui,

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par le hasard de la naissance ou les caprices de la destinée, ont dû vivre dans le Sud, au milieu d'institutions qui admettaient les esclaves et qu'ils n'avaient pas créées eux-mêmes. Nous disons qu'avant de jeter la pierre aux hommes politiques du Sud, il faudrait faire son examen de conscience et se demander si, dans la vie quotidienne, nous ne sommes pas peut-être nous-mêmes les tyrans les plus intolérants, les plus despotiques, les plus inhumains, les plus durs, les plus injustes envers ceux qui nous approchent.

Pierre Soulé n'ignorait pas les hautes raisons qui, pour un civilisé , militent contre l'existence de l'esclavage en général ; et si cependant il vécut, pendant sa carrière politique, sous un drapeau qui n'admettait pas l'affranchissement immédiat des noirs, il faut croire qu'il y a des époques où l'opportunisme est de saison en Amérique comme en France. Inutile de rappeler les raisons puissantes tant de fois rebattues qu'invoquèrent, à l'appui de la thèse abolilioniste, les AYilberforce, les Buxton, les Stanley, les Channing, les Montalembert, les A. Cochin, les Jefferson, les Beecher-Stowe, etc. Assurément, on voudrait que la destinée eût conduit P. Soulé dans les rangs des hommes du Nord. Mais prenons-le pour ce que les circonstances le firent: il fut chargé de soutenir les institutions et la politique du Sud. 11 se trouva en face de cette question du coton, dont l'Amérique exportait en 185J pour 112 millions de dollars (598 millions de francs), en face de la question du sucre et du riz, toutes choses dont le marché est immense dans le Sud, dont la production et la culture ne peuvent se concevoir sans un travail forcé. Soulé enfin n'avait-il point à tenir compte de l'organisation politique d'un peuple où chacun des Etats agglomérés jouissait de son autonomie, de son indépendance et de sa souveraineté,

SOULE N'ÉTAIT PAS ESCLAVAGISTE. oOl

l'Union ne s'occupant, d'après les constitutions, que des intérêts communs, et n'ayant rien à voir dans l'esclavage, qui était une question intérieure?

M. Soulé n'était donc pas un esclavagiste de principe, dans le sens complet du mot ; il ne pouvait pas l'être ; autant qu'un autre, il sentait la fragilité de l'échafaudage provisoire sur lequel on étageait la doctrine théorique de l'esclavage. Il riait de la prétention du célèbre Benton, un démocrate de 1829, qui avait voulu s'autoriser de l'Évangile pour s'opposer à l'affranchissement des noirs. Tandis que

la loi donnait pleins pouvoirs sur la personne des nègres, Soulé n'accordait à cette mesure législative qu'une valeur transitoire et relative, la valeur d'un expédient purement politique, nullement philanthropique, et qui devait perdre sa raison d'être dans un temps limité1. A cet égard, P. Soulé était pour Channing contre Henry Clay. Mais, quant

1. C'est dans ce sens que les journaux américains, à l'époque des fameuses discussions de 1850, interprétaient l'attitude de M. Soulé. En combattant le compromis de M. Clay, en faisant adopter un autre amendement qui portait que, le jour où l'Utah et le Nouveau-Mexique seraient prêts à entrer dans l'Union comme États, ils seraient admis avec ou sans l'esclavage, selon la décision des habitants, l'homme d'État ariégeois n'avait point d'autre but que de sauvegarder les intérêts des États à esclaves, trop peu protégés par le billdu compromis. Si M. Soulé soutenait le bill de division de la Californie, il n'avait pas la pensée d'y établir l'esclavage; son idée était de maintenir l'équilibre du pouvoir entre les Etats du Pacifique et ceux de l'Atlantique.

M. Soulé, à l'appui de son opinion, exposa que dix-sept sur les dix-huit États entrés dans l'Union depuis la constitution originaire des treize premiers, et vingt-quatre sur les trente et un composant aujourd'hui l'Union, avaient établi, dans leurs constitutions, une distinction formelle entre les droits des blancs et ceux des hommes libres de couleur. Il démontra que la Louisiane et la Caroline du Sud pouvaient empêcher les marins de couleur et les autres nègres libres d'entrer dans leur territoire : pouvoir dont la source légitime était le droit qu'ont les États souverains de faire des lois de police pour leur sécurité.

M. Soulé fut attaqué par une fraction du parti whig. Un des principaux griefs de l'opposition fut sa qualité d'étranger, son caractère de citoyen naturalisé ; il devint le but des traits lancés par cette opposition nativiste qui avait survécu au sein du parti whig.

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à sa politique militante, à sa politique de sénateur, ayant trouvé l'esclavage de la race africaine établi dans le pays qui était devenu sa seconde patrie, il le considérait, comme les esprits pratiques, au point de vue politique, plutôt que sous le rapport philosophique et religieux. Ce qui retenait donc Pierre Soulé, c'étaient des raisons purement politiques, c'étaient de hautes convenances personnelles. « Ce n'était pas, disait le Message?* franco-américain, qu'il fût partisan de l'esclavage, il était trop libéral et trop éclairé pour cela. Mais la reconnaissance lui faisait un devoir de défendre les intérêts du Sud, auquel il devait sa fortune ; et ce qu'il reprochait aux hommes du Nord, c'était de dissimuler un intérêt mercantile et des jalousies politiques sous l'apparence de scrupules philosophiques et religieux.

« Lors des discussions violentes auxquelles donnèrent lieu l'augmentation du territoire du Nouveau-Mexique et l'admission de la Californie, à titre d'État, dans l'Union, Soulé lutta corps à corps avec Henry Clay et Webster, les deux géants de la tribune , et porta de rudes coups au compromis proposé par le premier. « Si l'esclavage est un « malheur, s'écria-t-il, quel droit ont les hommes du Nord « de le jeter à la face du Sud comme un reproche ? Qui « l'a implanté là où il existe ? Qui a perpétré le fléau de « la traite depuis 1787 jusqu'en 1808? Qui a jeté les viccc times de ce trafic sur nos rivages et en a gagné les pro- « fits ? Qui, sinon les pères mêmes et les grands-pères « des hommes du Nord ? Ce sont eux qui nous ont fourni « au moins les trois quarts des matériaux qui ont servi u de fondation à l'état de choses actuel.

« Et parmi ceux qui se sont enrôlés dans la croisade qui « se poursuit depuis quinze ans contre le Sud, combien n'y « en a-t-il pas dont les pieds foulent encore les tapis

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