‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 344 sur 498 · P. BAYLE JOURNALISTE · texte numérisé non relu

P. BAYLE JOURNALISTE

fait journaliste est chose rare, et qu'en somme, livres ou hommes ayant tant de difficultés à se supporter mutuellement, c'est une gloire pour Bayle d'en avoir su, comme critique, « tant concilier et tant goûter »; c'est son mérite d'avoir pu, momentanément, suspendre, à un certain degré, ses habitudes d'esprit, son besoin d'ébranler, de rendre tout incertain, de dépister des choses suspectes ou d'assembler des nuages. Aussi Bayle a noblement tracé la voie ; il a planté le drapeau du journalisme que d'autres Ariégeois, ses successeurs, illustrèrent, plus tard par d'autres moyens, à d'autres titres et par d'autres genres de talent.

III. — De Bayle il faut venir aux temps modernes, nous voulons dire au dix-neuvième siècle, pour signaler des noms importants dans le journalisme de FAriège. Ce n'est pas que si Ton cherchait bien dans le dix-huitième siècle, on ne découvrît quelque Ariégeois donnant par hasard des articles dans quelque recueil du temps. Il n'y a pas en France, dans le dix-huitième siècle, un écrivain de quelque célébrité qui n'ait collaboré à un journal. Mais nous voulons parler du journalisme tel qu'on l'entend dans les temps modernes, c'est-à-dire cet usage de la publicité pour défendre le droit, la justice, les individus, la liberté, l'homme, les bonnes mœurs, les idées saines, la dignité nationale, toutes les grandes et bonnes choses. Nous prenons le journalisme dans ce qu'il a de plus honorable. Sans nous abuser sur les côtés redoutables et dangereux de la presse périodique ; sans nous prononcer sur l'étendue de la liberté de la presse, qui comporte de sérieuses discussions, nous devons nous occuper des Ariégeois qui ont pris le journalisme au point où le mirent Desfontaines et Fréron au milieu du dix-huitième siècle, c'est-à-dire le journalisme

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qui, cessant d'être exclusivement un bulletin littéraire, se permet des réflexions et des études sur l'ensemble des branches qui font la vie publique.

Il paraît qu'il est plus facile de conseiller la tolérance que de la pratiquer '. Ainsi l'Ariège, aux approches de la Révolution de 1789, s'était donné un petit semblant de Fronde, une petite Fronde, avec des rancunes et des aspirations populaires. Les placards, les pamphlets, les chansons satiriques qu'on publia à Foix et à Pamiers, rappellent, en petit, la muse de Loret et les Mazarinades. On ne se faisait pas faute de descendre aux récriminations personnelles les plus violentes, et l'on était loin de cette dignité, de cette attitude libérale, de cette indépendance respectueuse que doit revêtir la presse périodique, quand elle est bien pénétrée de la magistrature qu'elle remplit. Oh! si l'on comprenait que le journal doit pacifier, unir, excuser, tempérer, au lieu de souffler la tempête ; fermer les blessures au lieu de les ouvrir; défendre celui-ci, mais sans vilipender celui-là ! Mais que c'est difficile ! Bayle ne réussissait pas à cette neutralité conciliante, bien que Voltaire, vantant l'esprit de Bayle « si étendu, si sage, si pénétrant », ait ajouté, à propos de son désintéressement et de son amour de la paix, que « c'était une âme divine » .

IV. — Après P. Bayle, les Darmaing, de Pamiers, ont compté des représentants dans la presse, et leur nom a été mis en lumière à la fin du siècle dernier pour briller

1. Bayle avait bien dit qu'il ne faut point établir « un bureau d'adresse de médisance » ; il voulait se donner le métier de rapporteur plutôt que celui de juge. Cependant, tout hospitalier qu'il fût, il céda à l'esprit de parti, il eut ses intolérances. Que de gens, aujourd'hui, qui ont de grands mots aux lèvres, et qui ne supportent pas qu'on pense autrement qu'eux! Il n'y a pas que le catholicisme qui soil exclusif; il se développe à nos côtés d'atroces exclusivismes.

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jusqu'au milieu de ce dix-neuvième siècle. On voit aux Archives nationales quel bruit se fit autour du nom des Darmaing, vers 1780, 4 782, au sujet des syndics aux États de Foix, quel rôle ils prirent entre le marquis d'Usson et l'évoque de Pamiers. Ils étaient trois : Joseph-François Darmaing, conseiller doyen au siège présidial de Pamiers, en 1790; François Darmaing, avocat du roi au même siège, et Jérôme Darmaing, avocat.

Ce fut un Darmaing qui lutta, non sans courage, contre le grand terroriste de l'Ariège, le trop célèbre Vadier1. Ce Darmaing ne craignit pas de signaler, dans un écrit véhément, les faits et gestes de Vadier, alors tout puissant au comité de Sûreté générale ; il racontait ses procédés et ses insinuations atroces contre les Ariégeois, ses compatriotes, ainsi que la facilité avec laquelle il désignait à Fouquier-

1. On trouve encore l'écrit suivant : Dénonciation contre un des anciens membres du comité de Sûreté générale, par J.-B. Darmaing, natif do Pamiers, département de l'Ariège. Paris, le 27 frimaire de l'an III (27 décembre 1794), (imprimerie Pain, passage Honoré).

On y trouve des accusations intrépides et accablantes contre Vadier Vadier poursuit les deux Darmaing, père et fils. « Le même acte d'accusation dont on s'était servi pour faire monter mon père à l'échafaud, rapporte Darmaing, devait pareillement servir pour opérer la condamnation de cet autre Darmaing, aujourd'hui heureusement délivré : ils ne pouvaient périr tous les deux à la fois, parce que, tous deux périssant comme maires de leur pays, et un seul l'étant dans le fait, l'imposture devenait trop visible; mais à peine mon père a-t-il succombé, qu'on voit le représentai!! Vadier presser le jugement de cet autre Darmaing. »

De sorte que Vadier (qui fut, paraît-il, le grand ami de la famille Darmaing) raisonnait ainsi : J'ai fait périr un Darmaing sous la fausse dénonciation de maire de Pamiers, parce que ce n'est qu'en lui attribuant cette iénonciation que je pouvais parvenir à le traduire en jugement Un mtre Darmaing reste (J.-B.), que je hais presque autant que le premier * celui-la était véritablement maire de Pamiers. Eh bien, ce que j'impuais a 1 un, je l'imputerai à plus forte raison à l'autre ; l'accusation servira xmrtous les deux; le peuple, qui ne conserve guère le souvenir des jugements, n y regarde pas de si près, et ma vengeance sera complète. (Voir Jénonciation... p. 38.)

Vadier, dans sa réponse, parle de l'habitude dévergondée de Darmaino le mentir. 11 traite de muscadin de la bande noire Darmaing fils... etc!

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Tinville ceux du pays de Foix qu'il le sommait de livrer à la guillotine. Darmaing, dans son manifeste, ne s'entoure d'aucun voile; sa parole est ouverte et nue comme la colère; elle déborde d'indignation comme devant un objet qui fait horreur, devant un homme-tigre qui se fait dénonciateur et accusateur, alors qu'il y va de la tête de ses compatriotes.

On ne trouve pas, dans le fameux mémoire ou discours que Laurent Lecointre, député de Seine-et-Oise, prononça contre Vadier à la séance du 15 frimaire, à la Convention nationale, plus de griefs accablants, ni plus de hardiesse civique de langage que Darmaing n'en concentra dans son intrépide manifeste.

La conduite des Darmaing, dans la suite de la Révolution, nous échappe ; aucun détail biographique n'est arrivé jusqu'à nous. Ils pourraient tenir le même langage que ce grand personnage à qui l'on demandait ce qu'il avait fait pendant la Révolution française, et qui donnait cette réponse si connue : « J'ai vécu. » C'était beaucoup à cette époque, que de ne pas cesser d'être. Toutefois, on ne pourrait user envers eux, dont la conduite fut si courageuse, de l'excuse employée en faveur d'un autre nom qui traversa plus aisément la période révolutionnaire :

En nous formant, nature a ses caprices; Les uns à s'exposer trouvent mille délices, Moi, j'en trouve à me conserver.

Dans quels journaux collaborèrent les Darmaing, sous la République et sous le Directoire? Nous n'avons pu le découvrir. Attachés aux traditions monarchiques, la place des Darmaing eût été peut-être dans les Actes des apôtres, espèce de Satire Ménippée du temps ; mais ces parodies quotidiennes de la Révolution, loin de corriger, faisaient

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plutôt bouillonner jusqu'au débordement les vengeances de l'anarchie, comme parle Lamartine. Un autre journal aurait pu recevoir leurs articles, le Journal général de la cour et de la ville. Mais nous regrettons de trouver, dans cette feuille des ultra-royalistes et des émigrés, trop d'attaques personnelles et injurieuses, et trop de signes de haines implacables. Hélas! comment les journaux, même les meilleurs, auraient-ils échappé au ton furibond qui était la caractéristique du temps? Qu'on lise Y Ami du roi de l'abbé Royon, la Gazette de Paris de Durosoy,'le journal de Suleau, etc., c'est partout une note outrée, — tant le pays était à la violence î

V. — Nous retrouvons les Darmaing à la fin de l'Empire et sous la Restauration, où leur courage et leur talent seron t mieux employés, s'il faut entendre par talent ce que Rivaroi, journaliste de la Révolution, définissait « un art mêlé d'enthousiasme ». Un Darmaing, de 1817 à 1821, est chargé du compte rendu des séances des Chambres législatives dans les journaux monarchiques , soit dans les Annales politiques ', soit dans la Quotidienne de Yillenave. Une lettre de Darmaing 2 à M. Villemain, datée du 4 février 1817, démontre de quelle manière consciencieuse il s'acquitte du compte rendu des Chambres, autant dans l'exposé des détails, que dans la peinture de la physionomie des assemblées parlementaires. M. de Villèle venait de parler

1. Dirigées par Villenave. Nous avons une partie de la correspondance de Darmaing avec Villenave, écrivain laborieux et très versé dans l'histoire littéraire de notre nation. Villenave était le fondateur et le principal soutien des Annales politiques et littéraires, qui tenaient le milieu entre la Quotidienne et le Constitutionnel, et avaient pour épigraphe : Le roi et la ifiarte. Il y créa les lundis, comme ceux de Sainte-Beuve; il y rendait compte ou plutôt effleurait, en se jouant, les divers événements politiques et littéraires, dans un article intitulé : La semaine,

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