‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 355 sur 498 · RUDE FRANCHISE DE SON ÉLOQUENCE · texte numérisé non relu

RUDE FRANCHISE DE SON ÉLOQUENCE

Un contemporain regarde comme indubitable l'existence d'un certain fond d'inquiétude de caractère ou d'exigence, qui empêchait Pages d'être entièrement satisfait d'aucune des combinaisons politiques. On n'approchait jamais assez de l'idéal personnel qu'il caressait.

Aussi, remarque M. Cli. de Rémusat, prit-il dans les assemblées le rôle d'un censeur qui dit la vérité comme il l'entend, sans s'inquiéter de plaire ni môme de persuader. Doux et conciliant avec ses collègues, il réservait sa sévérité pour la tribune. 11 y portait de francbes opinions, écrites d'un style ferme et mordant, toujours écoutées avec une sérieuse attention et qui peuvent se relire avec autant d'intérêt que de fruit. Son esprit naturellement élevé dédaignait les petites questions, car il donnait difficilement sa confiance et trouvait plus sûr de la refuser au pouvoir, de peur qu'il n'en abusât. 11 avait horreur d'être dupe, et fuyait l'association pour éviter la connivence. Un honnête homme dans l'opposition a quelque peine à se défendre d'un peu de misanthropie politique. Peut-être M. Pages n'y échappa-t-il pas toujours. Il n'en est que plus louable d'avoir poursuivi avec plus de fidélité que d'espérance un but qui risquait de rester à jamais l'idéal de sa pensée.

C'est pourquoi, durant toute sa carrière politique, le député ariégeois ne cessa- t-il de harceler le gouvernement de Juillet, et d'en dévoiler les misères, réelles ou agrandies par l'esprit d'opposition. Rapportons les paroles de Pages lui-même.

Les 221 qui ont poussé les Bourbons dans l'abîme ne voulaient que déplacer les portefeuilles, lorsqu'ils ont brisé la couronne, disait-il un jour. Les peuples, ajoulait-il, secondent avec joie les gouvernements qui les protègent. Le plus grand malaise que la France éprouve depuis Juillet, c'est l'absence de tout gouTernement. Rien ne paraît sur les sommités de ferme et de fort autour de quoi on puisse se grouper. Il est impossible de se rallier à une volonté une et puissante qui, partant du centre, embrasse la circonférence tout entière, parce que cette volonté n'existe pas. Où tout est épars, rien ne peut se lier en faisceau.

Des volontés de chaque jour, de chaque lieu, montrent que dans le pouvoir tout est versatile, sans règle, sans point dé départ, sans but réel et fixe. Ici, les croix sont abattues comme carlistes; là, on les tolère comme chrétiennes; ici, l'arbre de la liberté s'élève comme libéral; là, il tombe comme anarchiste ; ici, la cocarde aux trois couleurs est protectrice du citoyen qui la porte; là, des bandes d'assassins se ruent sur le téméraire qui ose l'arborer. Ici, la Marseillaise est proscrite comme révolutionnaire; là, l'autorité la commande comme provoquant au patriotisme; ici je vois de la faiblesse, là de la violence, du pouvoir nulle part! Et cette Chambre, avec laquelle les ministres prétendent nous avoir gouvernés, tombe en lambeaux devant tous les partis, et ne paraît ferme que dans les départements où personne ne tente de l'ébranler, (Bravos ù gauche et à droite, murmures au centre.)

550 i/ARIEGE, IVe PARTIE [suite et fin), CHAP. IX.

Qu'on suive encore Pages dans un autre de ses beaux discours, celui du 5 avril 1841, il a toujours les mômes allures ; sévère, fougueux, accablant pour les ministres et pour la direction de la politique. Ce lundi ."} avril 1841, Pages parla à la Chambre sur les députés fonctionnaires salariés ; il venait défendre une proposition faite par lui et Mauguin. Ce fut encore un jour où il fut beau de voir et d'entendre ce soldat de la presse et de la tribune. 11 disait dans son exorde : « Je veux pour le pouvoir des soutiens loyaux, indépendants, désintéressés; je veux l'élever, l'anoblir, le placer à la même hauteur morale que la liberté. Depuis cinquante ans, cette liberté trouva des voix éloquentes dont la tribune française gardera longtemps la mémoire. Quel fut leur salaire ? Allez à leur tombeau interroger les gloires éteintes ! »

Pages, entrant de suite dans le fond de la question, réfute les difficultés qu'on opposait à la proposition d'améliorer la loi d'élection, et de priver le député fonctionnaire d'un salaire qui dénaturait le mandat. L'orateur saintgironnais cherche et expose tout ce qui, dans l'intérêt de la France et dans l'intérêt du pouvoir, comme de la dignité du député, militait en faveur de sa thèse ; il voulait donner plus d'extension aux incompatibilités entre le salaire et l'honneur d'un représentant du peuple. C'est pourquoi, faisant le tableau des places que les cabinets distribuent pour conserver leurs majorités parlementaires, à des fonctionnaires qui sollicitent des emplois, le publiciste de Seix montrait où conduisait ce besoin de conserver des majorités électorales, coûte que coûte ; il ne cachait pas qu'un gouvernement de fonctionnaires législatifs n'est plus qu'une réunion d'actionnaires dans une assurance mutuelle. C'està-dire que Pages frappait comme un sourd, en indépendant qu'il était, non avec parti pris, mais avec la haute raison de

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